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Full text of "Revue du monde musulman"

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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/revuedumondemusu38miss 



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REVUE DU MONDE 
MUSULMAN 



TOME TRENTE-HUITIEME 



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REVUE du MONDE 
MUSULMAN 



Publiée par 



LA MISSION SCIENTIFIQUE DU MAROC 



TOME TRENTE-HUITIÈME ^ t H Taa 

1920 



PARIS 
ÉDITIONS ERNEST LEROUX 

28, RUE BONAPARTE (VI e ) 






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Revue du Monde Musulman 



MARS 1920. Volume XXXVIII. 



KERMANCHAH 



Ayant passé quatre ans, de igo2à igo5,à Kermanchah, 
et ayant parcouru presque toute cette province, je puis 
soumettre aujourd'hui aux lecteurs de la Revue une étude 
asse% documentée sur cette partie de la Perse, mais je ne 
puis affirmer cependant que mes renseignements sont 
exacts en tous points, car cela est impossible dans un pays 
où il n'existe aucunes archives. 

J'ai connu personnellement presque tous les chefs de 
tribus, les gouverneurs de districts et les membres des 
grandes familles de la région, qui m'ont toujours accueilli 
de la façon la plus cordiale. Tai passé des journées en- 
tières che^ eux, nous avons chassé ensemble, ils inont 
accompagné ou fait escorter dans mes explorations et in- 
vité à toutes leurs fêles. Je préfère donc ne point parler des 
malheurs et de la mort des uns, des crimes et des trahisons 
des autres, sujet délicat et pénible pour moi. J'arrêterai 
donc cette étude à l'année igo5, juste avant le commence- 
ment de la Révolution en Perse. 



XXXVIII. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



La province de Kermanchah est située à peu près 
entre 34° et 35° de latitude Nord et 44°3o' et 48°i5 / de 
longitude Est (Greenwich). Elle est bordée par le vilayet de 
Baghdad à l'Est, le Kurdistan au Nord, Hamadan, Touï- 
Sirkan , Malayer et Néhavend à l'Est, et le Louristan au Sud. 

Le pays est composé de nombreuses chaînes de mon- 
tagnes suivant presque toutes une direction parallèle et 
formant entre elles des plaines et des vallées plus ou moins 
étendues. 

Les principaux fleuves sont : le Gamassiab, qui vient de 
la montagne Garran, reçoit la rivière de Kangavar, puis 
celle de Dinavar et rejoint le Karassou près du village de 
Faraman ; le Karassou, grossi par l'Ab-i-Merek et les 
rivières de Rézavar et de Kinicht, prend, après sa jonction 
avec le Gamassiab, le nom de Seimareh ; le Seimareh, 
appelé plus au Sud, Kerkah, reçoit la rivière de Kérind 
qui, grossie par la rivière de Harounabad, prend le nom de 
Ab-i-Chirvan. La frontière ottomane suit au Nord-Est de 
la province de Kermanchah la rivière Diaia ou Ab-i-Sirvan 
qui reçoit comme affluent la rivière de Zimkan (Zohab 
ou Kouretou) et le Holouan grossi par l'Ab-i-Ridjad, TAb-i- 
Kamgah ou Kifraour et l'Ab-i-Guilan. 

La province produit du grain (200.000 kharvar) (1), du riz 
(16.000 kharvar), des pois (10.000 kharvar), et pour la con- 
sommation locale, du maïs, du trèfle, du ricin et du coton, un 
peu d'indigo, de l'opium, des melons et des concombres, 
des aubergines et une grande variété de fruits. On exporte 
de grosses quantités de laine et de gomme adragant. On 
y fait l'élevage des chevaux et des mulets (chez les tribus 
Sindjabi, Kalhor et Kouliaï), des chèvres et des moutons. 

(1)1 kharvar = 297 kilogrammes. 



V 




K.ER.M VNCH VU. 




( "ni i S i 01 RS. 



KERMANCHAH 



Le liore et la faune sont très variées. Le pétrole existe en 
plusieurs endroits. 

Les routes principales rayonnant de la ville de Kerman- 
chach sont : 

Route de Hamadan : étapes Bissoutoun, Sahneh, Kanga- 
var, Assadabad et Hamadan ; 

Route deBaghdad : étapes en territoire persan, Mahidacht, 
Harounabad, Kérind, Sarpol et Qasr-i-Chirin ; ville fron- 
tière turque Khaniqin; 

Route de Tauris : étapes Bissoutoun, Teppeh-Goulitcheh, 
Songour, Guerdékaneh-Païn, puis de là vers Bidjar et 
Tauris ; 

Route de Senneh : étapes Kaklistan, Kamiaran, Qoroq 
et Senneh ; 

Route d'Halabdjeh en Turquie passant par Rovansar, 
Pavehet Naussoud; 

Route de Khorremabad passant par Hadjiabad et Hersin ; 

Route de Mendali passant par Harounabad et Eivan, et 
enfin route de Deh-Bala, dans le^Poucht-i-Kouh. 

Les habitants sont kurdes et lours, avec quelques petites 
tribus arabes et turques. La population comprend environ 
60.000 familles, soit 3oo.ooo âmes. La religion prédominante 
des Lours et des Kurdes est l'Alioullahisme. Il y a aussi des 
tribus sunnites, et naturellement beaucoup de chiites, sur- 
toutparmi les habitants des villes et l'aristocratie de la région. 



VILLE DE KERMANCHAH 

La capitale de la province de Kermanchah est la ville du 
même nom que l'on nomme aussi Kermanchahan, dont 
l'importance commerciale (1) résulte de sa situation sur la 

(1) Le commerce par voie de Baghdad pour l'année 1904- 1905 atteignait une 
somme globale de 26.311.820 francs, dont 5.3S8.oo5 francs en exportations et 
20.923.725 francs en importations. 



4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

grande voie des caravanes entre Baghdad et Téhéran. Ker- 
manchah est à 1 65 kilomètres à Touest-sud-ouest de Ha- 
madan et à [65 kilomètres à l'ouest de Khaniqin. Quoique 
bâtie sur l'emplacement de l'ancienne Qirmissin (i) et de la 
ville de Kermanchah fondée, dit-on, par Bahram IV, fils de 
ChahpourZoulaktaf (2), elle n'est pas très ancienne et n'offre 
aucun monument d'intérêt historique ou archéologique. 

Pietro délia Valle, qui en 1616 dut traverser la plaine de 
Kermanchah pour aller deMahidacht à Pol-i-Siah (le pont 
du Karassou), ne parle pas de la ville. Sous le règne de 
l'Afghan Mahmoud Khan, Ahmed, pacha de Baghdad, oc- 
cupa Kermanchah ; mais Achraf Khan le força plus tard à 
se retirer. Kermanchah fut occupée à tour de rôle par les 
armées turques et persanes au début du règne de Nadir. 

Mirza Mohammed Taqi, gouverneur de la ville, reçut de 
Nadir en 1 154 A. H. le titre de Moustofl oul-Mamalek. A la 
mort de ce souverain il prit le parti d'Adel Chah contre 
Ibrahim Chah. Assiégé par ce dernier, il dut lui rendre la 
ville. A la mort d'Ibrahim Chah, Mirza Mohammed Taqi 
se déclara indépendant. La ville fut plusieurs fois assiégée 
par les Zend sous le brigand Kérim, qui devint plus tard 
régent de Perse. Il avait investi la ville de nouveau en 1 164, 
quand Ali Merdan Khan le força à se retirer. Le siège fut 
repris plus tard et la ville, après une résistance héroïque, 
qui dura deux ans, dut se rendre à cause des ravages de la 
famine. Mirza Mohammed Taqi et son neveu Mirza ibn 
Mohammed Amin furentfaits prisonniers, mais ils s'échap- 
pèrent et se rendirent de nouveau maîtres de la ville qu'ils 
gouvernèrent au nom de Azad Khan Afghan. Peu après, 



(1) « Kermanchah est désigné par les auteurs arabes sous le nom de 
Qarmisin ou Kirmisin. Isidore de Charax l'a nommé Kambadin. Ce dernier 
nom ne s'applique pas au site actuel de la ville qui n'est pas très ancien, 
mais bien aux ruines qu'on rencontre à quelques kilomètres plus au nord. » 
Dt Morgan, Mission scientifique en Perse. 

(2) Bahram IV, ayant du temps de son père conquis Kerman, avait adopté 
le nom de kermanchah. 






KERMANCHAH D 

Mirza Mohammed Taqi fut assassiné par les Zend, et Mirza 
ibn Mohammed Amin se réfugia aux Indes où, en 1195-96 
A. H., il écrivit la Tarikh-i-Moudjmel-i-bad-Nadérii (1). 
En 1790, la population de Kermanchah était de 5. 000 à 
6.000 âmes. Aujourd'hui on l'estime à 60.000. 

(1) Voici la liste des gouverneurs de Kermanchah depuis 1795 environ : 
Ali Qouh Khan Zenguéneh, 5 ans. — Moustafa Qouli Khan Zenguéneh, 
petit-fils du précédent, 2 ans. — Fathali Khan Qadjar, 6 ans. — Mohammed 
Ali Mirza, DaulatChah, fils de Fath Ali Chah, nommé le ioDjémadill 1221. 
Son gouvernement s'étendait de Khorrémabad à Baghdad et à Bassorah Ses 
invasions du vilayet de Baghdad et la rétention par les Persans du district de 
Zohab sont bien connues. Il mourut le 26 Safar i23y, à Taq-i-Guerreh, d'une 
blessure reçue à Chahr-i-Zour, 18 ans. — Mohammed Houssein Mirza, tils du 
précédent. Il reçut le titre de Hechmat ed-Dauleh après la prise de'Senneh, 
5 ans. — Tahmasp Mirza, Moayyed ed-Dauleh, frère du précédent, 3 ans. — 
Hechmat ed-Dauleh, seconde fois. Il écrasa la rébellion des princes à Bouroud- 
jird, Malayer et Toui-Sirkan en 1245. Il fut rappelé à Téhéran à l'accession de 
Mohammed Chah en i25o, 5 ans. — Bahram Mirza, Moïzz ed-Dauleh, se saisit 
du gouvernement jusqu'au 4 Chavval 1262, 3 ans. — Manoutchehr Khan 
Gourdji, Mo'tamed ed-Dauleh, nommé en Ramazan 1252, 3 ans. — Nour Mo- 
hammed Khan Qadjar, 18 mois. — Hadji Khan Chéki, Sahib-Ikhtiyar, tué à 
Kérind en 1257, 4 mois. — Abdoul Houssein Khan Djavanchir, neveu du pré- 
cédent, 3 mois. — Moheb Ali Khan Makouï, Choudja* ed-Dauleh. Il écrasa 
la rébellion de Djavanchir qui s'était révolté lors de sa destitution. A la 
mort de Mohammed Chah les habitants se révoltèrent contre Mohebb Ali Khan 
qui s'enfuit en Azerbaïdjan, 7 ans. — Firouz Mirza, Nousrat ed-Dauleh, 2 ans. 

— lskender Khan Sardar Qadjar, 2 ans. — Imam Qouli Mirza, Emad ed- 
Dauleh, fils de Mohammed Ali Mirza, nommé en 1268, démissionnaire en 
1289, 21 ans. — Tahmasp Mirza, Moayyed ed Dauleh, frère du précédent, se- 
conde fois, 18 mois. — Emad ed Dauleh, seconde fois, mort en 1292, 18 mois. 

— Badi' ©ul Moulk Mirza, Hechmat es-Saltaneh, fils du précédent, 1 an. — 
Sultan Mourad Mirza, Hessam es-Sultaneh, 2 ans. — Hechmat es-Saltaneh, 
seconde fois 8 mois. — Ali Akbar Khan, Chahab oul-Moulk, 8 mois. — 
Abdoullah Mirza, Hechmat ed-Dauleh, 1 an. — Mahmoud Khan Qaragoz- 
lou, Nasser oul-Moulk, 2 ans. — Houssein Khan Qaragozlou, Hessam oul- 
Moulk, au nom de Zill es-Sultan, 2 ans, et en son propre nom, 4 ans. — 
Zeïn oul-Abidin Khan, Hessam oul-Moulk, fils du précédent, 2 ans. — 
Houssein Khan Garroussi, Amir Nizam, représenté par Zia ed-Dauleh, 
2 ans. — Zeïn oul-Abidin Khan, Hessam oul-Moulk, seconde fois, 2 ans. — 
Amir Nizam, seconde fois, représenté pendant la première année par Abdoul 
Houssein Khan, Salar oui Moulk, 1 3 1 1 - 1 3 1 4, 3 ans. — Aboul Fath Mi 
Salar ed-Dauleh, fils de Mouzaffar ed-Din Chah, représente pendant les 
cinq premiers mois par Zeïn oul-Abidin Khan, Hessam oui Moulk, l3i5, 
10 mois. — Mohammed Khan Ghatlan, Eqbal ed-Dauleh, t3 1 5-i3iÇ 4 ans. — 
Medi Qouli Khan Qadjar, Madjd ed-Dauleh, i3m, 7 mois. — Ahmed, 
Khan Qadjar, Ala ed-Dauleh, i320, 1 an. — Abdoul Honssem Mirza. 
Firman Pirma, r 3a 1 , était encore gouverneur en [3*3 iqo5). 



■IK DU MONDE MUSULMAN 



Districts. 

La province de Kermanchah est divisée en 19 districts 
ou Boulouk. Ce sont : 

Assadabad, 70 villages. Ce district est limité par la pro- 
vince de Hamadan et les districts de Kangavar, Kouliaï, 
Toui-Sirkan et Néhavend. Ce n'est qu'en 1902 qu'il fut 
définitivement incorporé à la province de Kermanchah. 

Le chef lieu est Assadabad (1), à 40 kilomètres à l'ouest de 
Hamadan, sur la route de Hamadan. Ce village est situé 
dans une vaste plaine et contient quelque 5oo maisons. Il est 
entouré d'innombrables vergers clos par des murs. Bureau 
de poste et de télégraphe, relai de poste. 

Les familles importantes de ce district sont en continuelle 
« vendetta », surtout celle de Abbas Khan Tchénari. Aussi 
le district est-il constamment en proie à des luttes sanglantes 1 
et exposé à de fréquentes dévastations. 

Les Tourkanchavand, Djoumour et Zouleh ont leurs 
campements d'été dans ce district. Les Djaf de Turquie 
l'envahissent quelquefois et v mènent leurs troupeaux sans 
payer aux propriétaires le lover des pâturages. 

Hala-Darband, 80 villages. Ce district, que l'on appelle 
aussi Bilavar ou Poucht-Darband, est situé sur la route 
de Senneh et est arrosé par la rivière Rézavar qui est dessé- 
chée en été mais rapide et profonde en hiver et au prin- 
temps. 

Le village le plus connu du district est Kamairan à 
87 kilomètres de Kermanchah et 43 de Senneh. Kandouleh 
est la résidence d'une branche de la tribu Zenguéneh et 

(ï) Pour les nonces des géographes arabes sur les diverses villes de Ker- 
manchah, voir LeStrangk, The Land 0/ the Eastern Caliphate. Cambridge, 
1905, chap. xiii. 



KERMANCHAH 



tout près de ce village, à Bozarout, Zahir oul-Moulk s'est 
fait construire une villa. 

Baladeh. La contrée aux alentours de la ville de Ker- 
manchah s'appelle Baladeh et comprend environ 3o vil- 
lages. Les habitants n'ont pas de pâturages et confient leurs 
troupeaux aux familles de pâtres (tchoupankera) des 
diverses tribus qui les font paître à Houleilan moyennant 
redevance. 

Kermanchah-i-Kohneh serait, dit-on, remplacement de 
l'ancienne Qirmissin. A Qal'eh Kohneh. près du Karassou, 
l'on voit de forts remparts de terre élevés, dit-on, lors des 
guerres avec la Turquie. 

Dinavar, district d'environ 60 villages sis dans les fertiles 
vallées des deux rivières qui, par leur jonction, forment 
l'Ab-i-Dinavar. Dinavar est traversé par la route de Bidjar. 
Le district prend son nom de l'ancienne ville de Dinavar 
qui, au quinzième siècle, de l'Hégire était la capitale de la 
dynastie indépendante de Hassanavayh et qui tomba en 
ruines, probablement après la conquête de Timour. 

Il y avait là de vastes rizières, mais depuis quelques 
années les récoltes ont beaucoup souffert de la disette d'eau, 
et les villageois ont été réduits à l'indigence. 

Les habitants sont des descendants de Kouliaï, Djélila- 
vand, Ma'afi etNanékali. Il y a plusieurs juifs dans le dis- 
trict. On prétend que le village d'Arménidjan était habité 
autrefois par des Arméniens, cependant on n'en trouve 
plus un seul. 

Dorou- Faraman , 76 villages, au sud-est de Kermanchah, 
sur les rives de Karassou. Cette rivière reçoit le Gamassiab 
près du village de Faraman, d'où le nom du district Dorou- 
Faraman. Les habitants sont pour la plupart d'origine Lek 

et de religion Alioullahi. La petite tribu des Ahmadavand 
est fixée dans ce district. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Hadjiabad, 60 maisons, sur la route de Ilamadan, à 
g kilomètres à. l'ouest de Bissoutoun, est probablement 
l'ancienne Baghistana qui, suivant Hérodote, était à deux 
parasanges de l'inscription de Darius. On y trouve encore 
des chapiteaux et des fûts de colonnes. Zahir oul-Moulk 
y a fait construire en iqo5 un caravansérail dans l'inten- 
tion d'y attirer les caravanes qui couchaient, auparavant, 
à Bissoutoun. 

Eivan, large district habité par la tribu nomade des 
Eivan, au sud-ouest de Kermanchah, voisin du Poucht-i- 
Kouh et de la frontière ottomane et traversé par la route 
de Harounabad à Mendali. La plaine de Saumar, d'où des- 
cend l'Ab-i-Ganguir qui arrose les plantations de dattiers 
de Mendali en Turquie, est l'objet de revendications conti- 
nuelles du Vali de Baghdad qui essaye de s'en emparer par 
toutes sortes de movens. 

Le mahall de Harassam, habité par 200 familles d'émi- 
grés de Kermanchah, est nominalement attaché au district 
d'Eivan. La route de Kermanchah à Harassam traverse la 
plaine de Mahidacht, le col de Khorkhor, la plaine de Ta- 
landacht, Tang-i-Chahini et le col d'Akhondrah et aboutit 
à Qal'eh Harassam. La distance de Kermanchah à Haras- 
sam est, au dire des indigènes, de 10 farsakh ou 60 kilo- 
mètres. Le district est divisé en Harassam proprement dit 
(7 villages) et Dizguéran (1 1 villages); il devrait faire partie 
de Kalhor plutôt que d'Eivan. 

Gouran, district très montagneux à l'ouest-nord-ouest 
de Kermanchah, séparant la plaine de Mahidacht, à l'est, 
de Kérind et de Zohab à l'ouest. D'après le docteur O. Mann, 
ce district était habité autrefois par une population séden- 
taire qui parlait le dialecte tadjik de l'intérieur de la Perse. 
Cette population, subjuguée par les Kalhor et les Zenguéneh, 
forma une nouvelle tribu sous le nom de Gouran. Les fa- 



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KERMANCHAH 9 

milles sédentaires des Gouran ont conservé leur ancien 
langage, tandis que les nomadesparlentle dialecte kurde des 
Kalhor et des Zenguéneh. 

Le chef-lieu du district est Gahvareh, qui est situé dans 
la gorge de Kal-i-Qazi, à 35 kilomètres au nord de Haroun- 
abad et 64 kilomètres à l'ouest de Kermanchah. Ce village 
contient 3oo maisons à toits plats s'élevant en terrasse à 
flanc de montagne. Gahvareh était célèbre pour ses pom- 
miers; ils ont été malheureusement détruits par les che- 
nilles. Les habitants cultivent maintenant le tabac dont ils 
envoient de grandes quantités à Kermanchah. Les femmes 
et les enfants font des tapis grossiers pour l'usage de la 
tribu. Autrefois les tapis de Gouran étaient renommés. 

Touchami, à 9 kilomètres de Gahvareh vers Zohab, sur 
la rivière Zimkan, est la résidence de Seyyed Roustam, un 
des chefs de la secte Alioullahi. Ses aïeux ont vécu ici de 
temps immémorial. Il montre avec orgueil une forêt, main- 
tenant sacrée, plantée par son grand-père et dont il se 
vante de n'avoir jamais fait abattre un seul arbre. Ceci 
montre ce que pourraient donner des essais de reboisement 
dans cette région. 

Hersin.a. l'est de Kermanchah, sur la route de Khorré- 
mabad. Ce district contient 38 villages dont les habitants 
sont des descendants de tribus Lek devenues sédentaires. 
Les nomades Lek qui fréquentent les plaines de fChaveh 
et d'Alichter y passent quelquefois une partie de l'été. 

Les jeunes Hersini ont l'habitude d'entrer au service Je 
fonctionnaires du gouvernement à Téhéran, ce qui les met 
à l'abri, plus tard, des abus de pouvoir du gouverneur local, 
car il leur est toujours facile de faire parvenir leurs do- 
léances à qui de droit. 

Le chef-lieu est Hersin, à 58 kilomètres à l'est de Ker- 
manchah et à 3 kilomètres de la frontière du Louristan. Le 
village a 5oo maisons. Il est situé dans un vallon couvert 



10 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



de nombreux jardins et vergers dont on exporte les fruits à 
kermanchah. On y fabrique de bons guilims. Il y a, près 
du village, un rocher dont on a poli la surface comme à 
Bissoutoun et au pied duquel on a creusé un bassin dans le 
roc. L'imamzadeh Badr ed-Din, tout près du village, fut 
construit en 750 A. H. par Hadji Djantouq khataï. On y 
trouve des pierres tombales avec des inscriptions koufiques, 
telles celle de Badr ed-Din Ali, 720 A. H., et de Tadj ed- 
Dauleh F'azloullah, 723 A. H. 

Dans la montagne, près du village d'Issakvand, on voit 
trois tombeaux taillés dans le roc; l'un d'eux est surmonté 
d'un bas-relief élamite. 

Garrehban est la résidence de Seyyed Azizoullah Mirza, 
Aqa Bakhch, un des chefs des Alioullahi, qui a de nombreux 
adeptes en Mazandéran, Guilan et Azerbaïdjan. 

A Sarmadj se trouvent les ruines du fameux château fort 
construit en pierres de taille par Hassanavayh, qui mourut 
en 36g A. H. Il était considéré comme imprenable et ce 
ne fut qu'après un siège de quatre ans que le Seldjouk 
Toghril Beg s'en rendit maître en 441 A. H. 

Houleilan, région à environ 65 kilomètres au sud de 
Kermanchah, limitée à l'est par le Pich-Kouh du Louris- 
tan, au nord par le petit district de Harassam et à l'ouest 
par le district des Bidjinavand. Le district qui comprend 
aussi le Zardalan plus à l'est, a près de 60 kilomètres de 
long et 12 de large. L'eau y est abondante et les pâturages 
y sont très étendus. Les habitants appartiennent aux tribus 
Daidjavand, Balavand, Loutfali Khan, Lourvand et Kauch- 
vand. Les Osmanavand et les Djélalavand viennent y cam- 
per. On cite aussi la tribu des Sourkhaméri comme habi- 
tant ce district. Les ruines sassanides sont nombreuses, 
notamment à Zaich et Qal'eh Sam. 

Kalhor, un des plus grands districts de la province. Il est 










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KERMANCHAH I I 

contigu aux districts de Mahidacht, Gouran, Kérind,Zohab 
et Eivan et s'étend du caravansérail de Mahidacht jusqu'à 
la frontière ottomane entre Khaniqin et Mendali. Les pâ- 
turages y sont abondants et la terre, si on la cultivait sé- 
rieusement, donnerait de superbes récoltes. Avec le peu de 
peine que se donnent les nomades, elle produit suffisam- 
ment pour subvenir aux besoins de la tribu et de ses trou- 
peaux. 

Le chef-lieu est Harounabad, à 56 kilomètres à l'est- 
sud-est de Kermanchah et à 32 kilomètres au sud-est de 
Kérind. Il y a ici un caravansérail et un relai de poste. 

La plaine deTadjar, entre Na'lchikan et Kouh-i-Kémaled- 
Din, sur la route de Mahidacht à Harounabad, est probable- 
ment l'emplacement de la ville de Tazar citée par les géo- 
graphes arabes. La ville de Zoubaidiyeh se trouvait à six 
lieues de Tazar, au point où la route tournait à l'est, vers 
Bissoutoun. 

Kangavar, 45 villages, sur la route de Hamadan, borné 
par les districts d'Assadabad, Kouliaï, Néhavend et Khezel. 
C'est en 1902 qu'il fut définitivement joint à la province de 
Kermanchah. 

Le chef-lieu est Kangavar, à 96 kilomètres à l'est-nord- 
est de Kermanchah. C'est une petite ville de 1 .800 maisons, 
divisées en 7 quartiers; bureau de poste et de télégraphe, 
relai de poste. Les Arabes appelaient Kangavar « Qasr-al- 
Lossous, le château des voleurs » ; du reste, c'est la Koncobar 
des anciens et les ruines du temple d'Artémis dont parle 
Isidore sont encore debout dans la ville. 

Kérind, 32 villages, s'étend de Sarpol à Khosroabad sur 
la route de Baghdad. Ce district se cempose des plaines de 
Kérind, de Bivanidj et de Bichiveh (au nord de Sarpol) et 
des villages de montagne tels que Ridjab et les villages du 
défilé de Taq-i-Guerreh. 



12 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Le chef-lieu est Kérind, à 89 kilomètres par route à 
l'ouest de Kermanchah sur la route de Baghdad. La ville 
est située à l'entrée d'une gorge et ses maisons sont bâties 
en gradins sur les lianes de deux montagnes abruptes dont 
les sommets la dominent. Il y a, dans la gorge, de nom- 
breux jardins célèbres surtout par leurs raisins sans grains, 
asghari. Les habitants, tous Alioullahi, comptent 1.200 fa- 
milles de cultivateurs. Le passage des pèlerins de Kerbéla 
entretient un commerce assez actif. Les femmes tissent des 
guilim. Le travail des métaux de Kérind est renommé. 
On y fabrique même des imitations de fusils Peabody- 
Martini et Martini Henri. Le grand caravansérail en briques 
fut construit par Hadji Hachem Khan Zenguéneh (père 
d'un Amir Nizam décédé depuis bien longtemps) qui paraît 
avoir consacré sa vie et dépensé sa fortune en œuvres pies. 
Il en fut mal récompensé, du reste, par Mohammed Hous- 
sein Mirza, Hechmat ed-Dauleh (1) qui, sous un prétexte 
quelconque, le priva de la vue. Il va aussi, à Kérind, un 
bureau de poste et de télégraphe et un relai de poste. 

Taq-i-Guerreh est une vieille arche sassanide, à mi-che- 
min entre Kérind et Sarpol. L'endroit est identique à 
Madharoustan dont parle Yaqout. 

Kouliaï, au nord -est de Kermanchah. Ce district est 
limité : au nord par le Kurdistan, à l'est par Assadabad, 
au sud par Dinavar et à l'ouest par Poucht-Darband. Il 
consiste en deux vallées : celle du Gaouaroud et celle du 
Chahdjouroud. J'ai une liste de i5o villages de ce district 
et la moyenne de maisons par village est, dit-on, de 3o. 
Les habitants cultivent beaucoup de grains. Il y a de nom- 
breux pâturages et on y l'ait l'élevage des chevaux et des 
mulets. Les tapis de Kouliaï à fond bleu indigo étaient re- 



(1) 11 succéda a son père Mohammed Ali Mirza comme gouverneur de 
Kermanchah, en 12'ij A. il. 



KERMANCHAH l3 

nommés, mais on n'en fabrique presque plus en nos jours. 
Les habitants sont Turcs et Kouliaï. 

Le chef-lieu est Songour, ville agricole de 2.000 feux, 
entourée de jardins dans la vallée de Chahdjouroud, à 
88 kilomètres au nord-est de Kermanchah. 

Mahidacht. — Le district de Mahidacht est formé de la 
plaine de ce nom, qui est une des régions les plus produc- 
tives de la Perse. Elle a 16 kilomètres de large et 112 de 
long, et est arrosée par la rivière Merek et de nombreuses 
sources et canaux. La plaine qui s'étend du Kurdistan au 
Louristan a, dit-on, 3oo villages (1) et hameaux et est divi- 
sée en Mahidacht Zenguéneh et Mahidacht Kalhor. La po- 
pulation se monte à environ 5. 000 familles et se compose 
principalement de Kalhor, de Zenguéneh et de Zindjabi. 
On y trouve aussi de petites tribus telles que les Mahmou- 
davand (Moumavand), Djaf-i-Fattah-Beg,Tourkanchavand, 
Chahrazouli, Khormavoï, Zouleh-Zenguéneh, Bahtvara- 
vand, etc. 

La plaine est divisée en deux parties presque égales par 
la route de Baghdad. 

Le chef-lieu est Robat, que l'on appelled'ordinaire Kahra- 
vansera-i-Mahidacht. Il est à 20 kilomètres à l'ouest de 
Kermanchah. Il compte 80 maisons, a un caravansérail et 
un relai de poste. La rivière Merek est traversée ici par un 
pont de pierre. 

Sahna, petit district à l'est de Kermanchah, sur la route 
de Hamadan. Il comprend environ 28 villages habités, pour 
la plupart, par des Khodabendélou. Le district est traversé 
par le Gamassiab. 

Le chef-lieu est Sahna, village florissant à 61 kilomètres 



(1) J'ai une liste de 200 villages de Mahidacht. mais elle n'est pas complète, 
En outre, elle comprend des villages de la région kalhor. 



14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

à l'est de Kermanchah : 200 maisons, caravansérail et 
relai de poste. Sahna est situé au pied d'une chaîne de col- 
lines rocheuses, à l'extrémité d'un vallon duquel descend 
un petit torrent dont les bords sont boisés. Les jardins 
fournissent de nombreux fruits que l'on exporte à Kerman- 
chah, ainsi que des poutres. Le pavot à opium y est cul- 
tivé. On y fait du vin et on y distille l'alcool. Les femmes 
tissent des guilim. Dans le vallon, derrière Sahna, il y a 
deux tombeaux taillés dans le roc. 

Tchamtchamal, à l'est de Kermanchah, sur la route de 
Hamadan. Il compte 45 villages. C'est une plaine ouverte, 
très fertile, traversée par le Gamassiab auquel se joint 
l'Ab-i-Dinavar dont les bords sont boisés. Les villages sont 
cachés dans des jardins et des plantations de hauts arbres 
forestiers. Le sol, quand il n'est pas cultivé, est couvert 
d'une riche et luxuriante végétation naturelle. Les habi- 
tants descendent de diverses tribus, mais surtout des Zen- 
guéneh et des Zouleh. 

Le chef-lieu est Bissoutoun, village de 3o maisons, au 
pied d'une montagne à pic à 33 kilomètres à l'est de Ker- 
manchah. Caravansérail et relai de poste. La rivière de 
Dinavar est traversée à l'est du village par un pont de 
pierre du temps des Seffévi. Bissoutoun occupe probable- 
ment l'emplacement de la ville de Sultanabad-i-Tcham- 
tchamal construite par Ouldjaitou au pied de la montagne 
de Bissoutoun. Cette ville nommée par abréviation Tcham- 
tchamal était, suivant les anciens itinéraires, à 4 lieues de 
Sahna et à 6 de Kermanchah. En 1616, Pietro délia Valle 
nous apprend que Bissoutoun venait d'être fondé et portait 
le nom de Chahr-i-No. C'est surtout par ses bas-reliefs et 
ses inscriptions que Bissoutoun, connu dans le monde 
scientifique sous le nom de Béhistun, est célèbre. Il y a 
aussi des ruines, probablement sassanides, à Takht-i- 
Chirin. 










m tu » 

Hâfl 

I 







Taq-i-Bostan. 




I v..' t-BoSTAN 

(Khosro Pan i; . 



KERMANCHAH l5 

Vaslam, petit district au nord de Kermanchah, s'étendant 
du Karassou jusqu'au pied de la montagne Parau. Le dis- 
trict a 18 villages dont plusieurs sont habités par les Paira- 
vand. 

Le village le plus célèbre est Taq-i-Bostan où sont les bas- 
reliefs de Khosrau-Parviz et de Chahpour I er , Chahpour II 
et Chahpour III. L'eunuque de Daulat Chah n'a pu résis- 
tera la tentation de commémorer la figure de son maître 
et la sienne dans un endroit aussi historique. 

A Chahabad que l'on appelait autrefoisDeh-Pahn, se trou- 
vent les ruines du palais d'Emadieh, qu'Emad ed-Dauleh 
avait construit sur les bords [du Karassou lorsqu'il était 
gouverneur de cette province. 

Zir-Darband, district traversé par la route de Senneh. 
Il s'étend de Baladeh à la province du Kurdistan et au dis- 
trict de Kouliaï et de Poucht-Darband. Il est arrosé par la 
rivière Rézavar et contient environ ioo villages comptant 
de 10 à 3o feux chacun. 

Le village le plus connu est Kaklistan, sur la route de 
Senneh, à 3o kilomètres au nord de Kermanchah. Diverses 
petites tribus dont les plus importantes sont les Ahmada- 
vand Behtoui et les Nanékali ont leurs pâturages d'été dans 
ce district. Le ma hall de Niloufar fait partie de Zir- 
Darband. 

Zohab, ioo villages, est le district le plus vaste de la 
province. Il est habité par les tribus Badjlan, Charafbaini, 
Sindjabi, Djaf et Gouran. En 1905, Zohab était sous l'au- 
torité du chef gouran, Mansour oul-Moulk, mais Qal r eh 
Sabzi et Qasr-i- Chirin formaient un petit gouverne- 
ment à part sous Sa m sa m oul-Mamalek, chef des Sind- 
jabi. 

Zohab formait un des dix pachalik dépendant de Baghdad 
jusqu'au temps où Mohammed Ali Mirza, le prince de 



|6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Kermanchah (i), l'annexa à la couronne de Perse. Il aurait 
dû être restitué à la Turquie suivant le traité de 1823, mais 
on n'en fît rien. Zohab ayant été acquis par la guerre est 
khalesseh ou domaine de la couronne. Il est loué au chef 
des Gouran pour 12.000 tomans par an. Sous le régime 
ottoman il rapportait beaucoup plus, mais comprenait 
alors plusieurs districts qui en ont été séparés depuis. De 
plus, il y avait 2.000 ra'yat qui y résidaient, tandis que 
maintenant l'agriculture est entre les mains des nomades 
qui ne font que semer, puis partent pour leurs pâturages 
d'été, ne laissant que quelques ouvriers pour rentrer la 
moisson. Les rizières de Zohab sont arrosées par un canal 
d'une longueur de i5 kilomètres. C'est, dit-on, un ouvrage 
ancien qui fut réparé et rendu utilisable il y a environ 
160 ans par le même pacha qui fonda la ville de Zohab. 
Un cinquième du sol à peine est cultivé. On ne se sert pas 
d'engrais. Un terrain semé avec du riz doit rester inculte 
de sept à quinze ans. 

Le village le plus important est Sarpol, 5o maisons, 
bureau de poste et de télégraphe, relai de poste, sur la 
route de Baghdad, à 47 kilomètres au nord-ouest de 
Kérind, sur la rive droite de la rivière Holouan. Sarpol 
est construit sur l'emplacement de l'ancienne ville élamite 
Khalman, la Holouan des Arabes. Elle fut détruite du 
temps de Houlagou. Il y a près du village plusieurs bas- 
reliefs élamites. Dans la montagne de Kal-i-Daoud se trou- 
vent un tombeau taillé dans le roc et un bas-relief. Ce 
tombeau est tenu en grande vénération par les habitants 
de l'endroit. 

Zohab est un petit village de 3o maisons sur les ruines 
de la ville de Zohab qui a été fondée il y a environ 160 ans 
par un Pacha turc dans la famille duquel le poste de gou- 
verneur de Zohab était héréditaire. La ville était entourée 

1 1 1 121-1237 A. H. 






KERMANCHAH IJ 

d'un mur d'enceinte en boue et comptait 1.000 maisons. 
Sa position sur la route des invasions turques et persanes 
la laissait exposée à des spoliations continuelles, et à la fin 
de la guerre turco-persane, vers le commencement du siècle 
dernier, elle n'était plus qu'un amas de ruines. 

La ville de Cheikhan, à 20 kilomètres au nord de Zohab, 
prend son nom de deux santons dont les coupoles entou- 
rées de vergers forment un tableau très pittoresque. Dans 
une gorge derrière le village il y a un bas-relief élamite et 
une inscription. Le Père Scheil considère cette dernière 
comme contemporaine de Sargon d'Agada et de Goudéa, 
tandis que le bas-relief daterait d'une période bien plus 
éloignée et serait un des plus anciens spécimens de sculp- 
ture en Asie. 

Qas-i-Chirin, sur la rivière Holouan, entre Sarpol et 
Khaniqin, 160 maisons, caravansérail, bureau de poste et 
de télégraphe, relai de poste, douane, est remarquable par 
les ruines du palais de Khosrau Parviz. A Kochkouri il y 
a aussi les ruines d'un palais sassanide. Enfin jeciteraiQaPeh 
Yesdidjird, ou Ban Zardeh, un château fort de dimensions 
colossales sur un éperon du mont Dalahous et protégeant 
la ville, Chahr-i-Yezdidjird, qui se trouvait dans la plaine. 
Baba Yadgar-i-Houssein,à une heure du village de Zardeh, 
est un lieu de pèlerinage en grande vénération chez les 
Alioullahi. 

Tribus. 

Voici les tribus de Kermanchah : 

Afghar, branche de la grande tribu de ce nom, séden- 
taire, chiite, habitant le district de Kangavar. 

Ahmadavand Behtoui, branche de la grande tribu 
Hamavand qui habite en territoire ottoman. Il y a environ 

XXXVIII. 



lS REVUE DU MONDE MUSULMAN 

40 ans, les Ahmadavand Behtoui pillèrent la frontière 
turque et assiégèrent Mendali. La tribu compte environ 
|.00 familles et fournit 100 cavaliers irréguliers au gouver- 
nement. En été elle réside dans le district de Zir-Darband 
à environ 3o kilomètres de Kermanchah, et en hiver à 
Baghtcheh, à l'ouest de la rivière Guilan et au sud de Qasr- 
i-Chirin. 

Les Ahmadavand Behtoui sont chiites. Ils vivent de 
leurs déprédations en territoire ottoman. Les branches de 
la tribu sont : Yaramiravand, Damsafavand, Djanikhani, 
Khadj, Bahmiaravand, Djaouaravand et Ranguinavand. 
En 1905, leurchef était Mohammed Khan, Fath oul-Mama- 
lek, qui avait succédé à son frère Namdar Khan. Ce der- 
nier avait été tué par un autre frère nommé Kérim Khan. 
Les Ahmadavand Behtoui étaient en iqo5 sous l'autorité de 
Zahir oul-x\loulk Zenguéneh. 

Ahmadavand, tribu sédentaire habitant les villages de 
Djamehchouran, Hadjialian, Angaz, Koulehou et Bagh-i- 
Mir-Veis dans le district de Dorou-Faraman. En été elle 
monte dans les montagnes au sud-ouest de ces villages. 
La tribu vient de Chiraz, mais on ne sait pas si elle est 
originaire de ce pays ou si elle ne fit qu'en revenir après y 
avoir été transportée par Kérim Khan Zend. Les Ahmada- 
vand ont la réputation d'être très actifs et très intelligents. 
La tribu est divisée en six branches : Hadji Qouli, Sabze- 
var, Kaisser, Baba-Housseïn, Khondjeh, Chirazi. Une 
partie de la tribu qui passe l'été dans la montagne de 
Souleh en a pris le nom. En igo5, le chef de la tribu était 
Hadji Hassan Khan Kalantar. 

Ahmavadand Tchalabi, autre branche de la grande tribu 
Hamavand. Elle fréquentait le voisinage de Qasr-i-Chirin. 
Son chef était un fameux brigand du nom de Djavan Mir, 
terreur de ce district. Le gouvernement persan, en 1886, le 



KERMANCHAH 



'9 



préposa à la garde de la frontière et lui alloua 3. ooo tomans 
d'appointements par an. Comme il continuait néanmoins 
ses déprédations, il fut invité à un entretien par un émis- 
saire de Téhéran et traîtreusement saisi et mis à mort. La 
tribu qui avait été réclamée plusieurs fois par le vali de 
Baghdad comme tribu turque, repassa la frontière à la mort 
de son chef et alla s'établir en territoire ottoman. 

Balavand, tribu de près de 3oo familles habitant le dis- 
trict de Houleilan. Elle comptait autrefois plus de 1.000 fa- 
milles, mais elle a été réduite par l'émigration de ses 
membres mis dans la nécessité de se soustraire soit aux 
représailles que leur attirait leur brigandage, soit à l'op- 
pression des gouverneurs. Les Balavand, qui sont fixés près 
de la rivière Seimarch viennent camper, en été, au sud-est 
de la plaine de Mahidacht, leur campement de Pouneh 
étant le plus rapproché de Sar Firouzabad. Les Balavand se 
divisent en Balavand et Qausavand. 

Bahramavand, tribu insignifiante établie à Sar-Firouza- 
bad, au sud-est de la plaine de Mahidacht. 

Bakhtiyaravand , branche des Sindjabi, qui s'est séparée 
démette tribu pour se joindre aux Zenguéneh. Les Bakhtiya- 
ravand se trouvent sur la frontière de Kermanchach et du 
Kurdistan, près de Mian Darband dans les villages de Siah- 
Siah, Gourgabi, Tamtam, Birda et Goumichtar. On en 
trouve aussi plus près de Kermanchah, par exemple à 
Sarab-Niloufar et à Chahini. Le chef, en iyo5, était Ré/.a 
Sultan et la tribu était sous l'autorité de Zahir oul-Moulk. 
Zenguéneh. 

Badjlan, tribu sunnite adonnée à L'agriculture et à l'éle- 
vage des troupeaux, établie entre Qasr-i-Chirin et la tron- 



20 REVUE DU M0N0K MUSULMAN 

tière ottomane. On prétend que les Badjlan sont des réfu- 
giés venus de Mossoul pendant le dix-huitième siècle. 
Sir II. Rawlinson nous apprend cependant que, vers 1700, 
ils auraient été chassés de Daman par les Gouran d'accord 
avec le gouverneur de Kermanchah et auraient dû se can- 
tonner dans les plaines, où bientôt après le pacha Badjlan 
fonda la ville de Zohab. 

Aziz Khan, chef des Badjlan, était célèbre par son brigan- 
dage. Il fut appelé vers 1882 à Isfahan par Zill es-Sultan 
qui lui offrit la garde de la frontière avec des appointe- 
ments. A son retour Aziz Khan fonda, pour s'y fixer, le 
fort de Kouretou, sur la rivière de Zohab et construisit 
d'autres villages pour ses fils et ses parents. Il n'y eut plus 
de brigandage, du moins en territoire persan. D'après mes 
renseignements, cette tribu comptait à peine 200 feux, mais 
M. Césari, inspecteur des douanes à la frontière, m'écrivait 
plus tard que les Badjlan formaient près de 600 familles et 
pouvaient mettre sur pied 25o cavaliers. Plusieurs de ces 
derniers pourtant étaient des Badjlan ottomans de Markaz 
et de Bankoudrep prêts à aider leurs côntribules à titre de 
revanche. 

Aziz Khan, qui avait reçu le titre de Choudja oul-Mama- 
lek, par sa hardiesse, son courage et, il faut le dire, son 
effronterie, s'était fait craindre de tous ses voisins. Il 
mourut en novembre 1903 de chagrin, dit-on, de n'avoir 
pu venger la mort de certains de ses fils. Son fils, Kérim 
Khan, à qui son oncle Qader Aga qui résidait à Bichkan 
suscitait toutes sortes de difficultés, lui succéda. La discorde 
la plus complète régna alors dans la famille. Le village de 
Sirvan 'qui appartient à la tribu est en ruine par suite de 
ses querelles avec Mahmoud Pacha Djaf. 



I 



KERMANCHAH 2 1 

Arbre généalogique des chefs de la tribu (i). 

Khourchid Khan. ) tués par Qader 
1 Ali Khan. ) Aqa. 

\ Kérim Khan. 
i Av% Khan. ' Parviz. 

Ali Mourad. 

Madjid Beg. 

Ali Aqa. 
Abdourrahman. J Qadgr ^ 

l Abdeh, tué par Aziz Khan. 

Khalifeh ) Roustam Beg. 

AzamKhan. j Fattah. 

/ Ismaïl Beg, tué par les fils de Aziz 
[ Khan. 

Charafbaïni, tribu sunnite de 35o familles parlant le dia- 
lecte djaf et habitant la partie nord-est du district de 
Zohab. C'est probablement une branche de la grande fa- 
mille Djaf. Ils se disent venus de Mossoul du temps des 
Séfavi. Leur chef, en igo5, était Aziz Khan qui résidait à 
Hourin. Intelligent et pondéré, ce fut le seul chef de tribu 
à la frontière qui sut rester en bons termes avec tous ses 
voisins. 

Chara^ouli, petite tribu de 25 familles, attachée aux 
Zenguéneh. Elle est probablement originaire de Chahr-i- 
Zour, d'oùjjson nom. 

Dadjivand ou Daïdjavand, tribu Lour d'environ 200 ta- 
milles habitant le district de Houleïlan. Elle est sous l'au- 
torité du vali de Poucht-i-Kouh. 

Djaf-i-Fattah-Begui, petite tribu sunnite très fanatique, 
habitant Djigueran dans la plaine de Zohab en hiver et 
passant l'été dans les montagnes entre Mahidacht et Ravan- 

(1) Lc6 noms des personnages importants sont soulignes. 



22 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

dacht. Située sur la frontière de kermanchah et du Kur- 
distan, elle réclame tantôt la protection du gouverneur du 
Kurdistan et tantôt celle du gouverneur de Kermanchah, 
mais profite de leur rivalité pour ne se soumettre à l'auto- 
rité d'aucun d'eux et se livrer à de continuels brigandages. 
La tribu a i3o cavaliers toujours prêts. Elle est en mauvais 
termes avec les Djaf ottomans. Son chef était, en iqo5, 
Fat ta h Beg. 

Djaf-Mouradi, nom que Ton donne à la grande tribu 
Djaî de Soleïmanieh, en territoire ottoman. En igo5, son 
chef était Mahmoud Pacha. En hiver, les Djaf Mouradi 
campent sur la rive droite de la Diala et ils ont construit 
un fort important à la jonction de l'Ab-i-Sirvan et de 
TAb-i-Kouretou. En été ils passent la frontière et campent 
sur la rive gauche de la rivière en territoire persan, où ils 
séparent les Charafbéni des Badjlan. Ils envahissent parfois 
le Kurdistan et on rencontre leur campement jusqu'à As- 
sadabad, à l'ouest de Hamadan. Ce sont des Sunnites. 

Djaf de Palan ou Djaf-i-Qader-Mourid-Vaïsi et Djaf- 
i-Taichi, branche qui s'est séparée de la tribu Djaf de 
Soleimanieh pour se fixer dans la plaine de Sarqal'eh, au 
nord de Zohab, et s'attacher à la tribu Gouran. D'après 
M. Césari, elle compterait 2.000 familles, ce qui me paraît 
exagéré. Mahmoud Pacha, chef des Djaf turcs, fit de grands 
efforts pour les ramener sous son autorité et les menaça 
même de sévères représailles s'ils s'y refusaient. En 1905, 
leur chef était Ali Beg Sultan. Ils sont sunnites. 

Djelalavand, tribu Lour Alioullahi de 5oo familles habi- 
tant le district de Houleïlan. Elle est sous l'autorité du 
gouverneur de Kérind. 

Djélilavand, petite tribu chiite kurde sédentaire de 200 à 
familles, dans le district de Dinavar. Quand les Djéli- 



KERMANCHAH 23 

lavand, les Ma'afi et les Nanékali sont opprimés dans la 
province de Kermanchah, ils se mettent en route pour 
Qazvin, et dans le cours de ces pérégrinations plusieurs de 
leurs familles se fixent dans les villages le long de la route. 
Ces tribus sont donc en train de disparaître. 

Djoumour, tribu sunnite de 1.200 familles. Elle passe 
l'hiver dans le territoire du vali du Poucht-i-Kouh et l'été 
dans les districts d'Assadabad et de Kouliaï et dans la pro- 
vince de Hamadan. Les Djoumour ne possèdent pas de 
terres, ils ne s'occupent que de leurs troupeaux. 

Eivani, tribu de 2.000 familles de cultivateurs et de 
pâtres habitant le district d'Eivan. Elle est intimement liée 
à la tribu Kalhor qui, dit-on, lui était autrefois soumise. 
DaoudKhan, Ilkhani des Kalhor avait permis à Amanoullah 
Khan de conserver les fonctions de chef, mais ce dernier se 
rappelait toujours le temps où les Eivan étaient assez 
puissants pour tenir tète non seulement au Kalhor, mais 
aussi au vali du Poucht-i-Kouh. 

Gouran. — Les Gouran habitent le district qui porte 
leur nom, au nord-ouest de la plaine de Mahidacht. Quel- 
ques-uns de leurs campements s'étendent beaucoup plus 
loin dans la province du Kurdistan. Les Charafbaini et les 
Badjlan les séparent de la frontière ottomane. D'après 
Sir IL Rawlinson, peu après le règne du sultan Mourad, la 
tribu Kalhor qui avait été chassée de Dartang et de Darnah 
adopta le nom de Gouran qui s'appliquait auparavant aux 
paysans kurdes pour les distinguer des clans. Ces Gouran 
se subdivisèrent en trois tribus distinctes : Qal'eh Zand- 
jiri, Kérindi et Bivanidji, du nom de leurs terres. En 1881, 
les Gouran avaient déjà plusieurs lois menacé d'émigrer 
en Turquie et le voisinage sacré de Zardeh les a seul re- 
tenus. 



24 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les Goura n comptent de 4.000 à 5.000 familles, dont la 
moitié sont sédentaires, deh-nichin ou ycilaqi et le reste 
nomades ou garmsiri. Ces derniers hivernent avec leurs 
troupeaux dans la plaine de Zohab et estivent dans la mon- 
tagne de Dalahou. La tribu se divise en six branches : 
Gahvareh, Baziani, Niridji, Kalkhani, Bibiyani ou Bouyani 
et Qal'eh Zandjiri, auxquelles il faut ajouter les Djaf de 
Palan dont nous avons déjà parlé. 

Les Gouran sont riches en moutons, en chèvres et en 
bétail, mais ils ont peu de chevaux. Leurs terres leur ap- 
partiennent. Ils fournissent au gouvernement un régiment 
d'infanterie composé de 8 compagnies de 100 hommes 
dont les chefs des branches de la tribu sont les sultan ou 
capitaines. 

Leur chef était, en igo5, Houssein Khan Mansour oul- 
Moulk, qui avait eu pour prédécesseurs immédiats son 
frère Ali Mourad Khan, son oncle Azizoullah Khan, son 
père Assadoullah Khan, le cousin de son père Soleiman 
Khan, son grand-père Moustafa Qouli Khan et son arrière- 
grand-père Soleiman Khan. Peu d'années auparavant, à 
l'instigation de Seyyed Roustam, chef de la secte Alioullahi, 
les sultan des Gouran s'étaient révoltés contre Mansour oul- 
Moulk qui dut dépenser de fortes sommes pour les rame- 
ner à l'obéissance. Depuis lors, il a perdu plusieurs de ses 
propriétés et son autorité s'est amoindrie considérablement. 

Voici un tableau de la tribu Gouran suivant les rensei- 
gnements qui m'ont été communiqués par MM. Césari et 
E. Kitabji Khan : 

Sultan. Familles. Cavaliers. Résidence d'été. Résidence d'hiver. 



Gahvareh. Gahvareh. 

Haft-Tohmeh Te hahar-Kola, 

et Bina, dans prèsdeSarpol. 

la montagne 

de Dalahou. 



Gholam Ali K.han 






(Gahvareh). 


400 


3o 


Chir Khan. 


3oo 


25 



KERMANCHAH 25 

Sultan. Familles. Cavaliers. Résidence d'été. Résidence d'hiver. 

Qal'eh Qazi. Tchahar-Kola. 

Palan, dans la Tchia-Sourkh, 
montagne de près de Kou- 
Dalahou. retou. 



Guizeleh, entre Qal'eh Zandjir. 
Kouretou et 
Banlavanan. 

Takhtgah, près Petbour. 
de Mendali. 

Tchégatchou- Banzamin. 
bi. 



Faradj (Baziani). 


200 


3o 


Ali Beg (Djaf).j 2 


.000 


i5o 


Djamchid Khan, 






mort en 1 904 






(Qal'eh Zand- 






jiri). 


5 00 


5o 


D jèhanbakhch 






(Kalkhani)., 


400 


3o 


Safar Khan (Ni- 






ridji). 


200 


3o 


Choukroullah 






Khan (Bibiya- 
ni). 


25o 


20 



Bibiyan. Banlavanan. 



Arbre généalogique des chefs de la tribu Gouran. 

Ali Mourad Mohammed Vali 
Khan. Khan. 

1 Khan-Khanan. 
Assadoullah) ! I s mail Khan. 

Khan. \ 1 (ïholam Ali K. 

Houssein K.l Soleiman Khan. 
MansouroulA Ibrahim Khan. 
Moustafa\ \ Moulk. 

QouliK. J 
Soleiman) [ A^oullah 

Khan. ) \ Khan. 

Mohammed^ S o l e i m a?i^ 
Vali K. ) Khan. 



Moham med 

Ali Khan. 

Youssouf K. 



Kalhor. Cette tribu est la plus puissante de la province 
de Kermanchah. Elle habite le district qui porte son nom 
et compte environ 12.000 familles divisées en plusieurs 



2(> REVUE DU MONDE MUSULMAN 

branches. Elle peut mettre, dit-on, 3.ooo cavaliers sur 
pied. Les Kalhor ont leurs yèïlaq entre 36 et 72 kilomètres 
à l'ouest de la ville de Kermanchah et leur qechlaq au 
nord de la ville de Mendali (du voisinage de cette ville jus- 
qu'aux alentours de Qasr-i-Chirin). Leurs terres sont très 
fertiles et sont milkiyat, c'est-à-dire qu'elles appartiennent 
non au Chah, mais aux chefs de la tribu, excepté quand ces 
derniers les ont vendues. Parmi leurs propriétés nous pou- 
vons citer Direh, Chian, Kifraour, Tchelleh, la plaine de 
Ravandacht, Chahini et Chouan, Mandarik, Kamarzard, 
et une partie de la plaine de Mahidacht. Ils possèdent 
aussi Guilan et Qafeh Chahin entre les monts Pai 
QaTeh et Kal-i-Daoud, terres qui furent achetées de leurs 
propriétaires Turcs par les chefs Kalhor au commencement 
du dix-septième siècle. Qafeh Chahin faisait partie du 
territoire du chef Kurd de Dartang et Darnah qui, au mo- 
ment du traité de i63g entre Mourad IV de Turquie et 
Chah Séfi de Perse, gouvernait le district de Zohab. 

Les chefs de la tribu, pendant les deux derniers siècles, 
appartenaient aux familles Mohammed Ali Khani et Had- 
jizadeh. 

Fathoullah Khan Nassir ed-Divan m'a raconté que la 
famille Mohammed Ali Khani descend d'un certain Haroun 
qui se rendait avec son frère e:i pèlerinage à Kerbéla. 
C'étaient des danseurs de profession, et le gouverneur de 
Charafabadles retint à son service. Ils restèrent à Charafabad, 
s'y marièrent et devinrent des rayât de l'endroit. Le gou- 
verneur fut un jour déposé et Haroun fut nommé katkhoda 
de Charafabad dont il changea le nom en celui de Harou- 
nabad. Mohammed Ali Khan, fils de Haroun, épousa la 
fille de Hadji Chahbaz Khan, chef du clan de ce nom, et 
avec l'aide de la famille de sa femme, devint chef des 
Kalhor. Son iils Mehdi Khan lui succéda, mais les fils de 
Hadji Chahbaz Khan. Moustafa Qouli Khan et Abbas 
Qouli Khan revendiquèrent leurs droits au commande- 



KERMANCHAH 27 

ment de la tribu, auprès de Mohebb Ali Khan, gouverneur 
de Kermanchah (1257 a 1264 A. H.), auquel ils firent des 
cadeaux considérables. Abbas Qouli Khan fut nommé 
sarhang du régiment Kalhor et Mehdi Khan fut confirmé 
comme chef de la tribu. Mehdi Khan laissa trois fils : 
Mohammed Houssein, Mohammed Hassan et Zeïn oul- 
Abidin. L'aîné, Mohammed Houssein Khan fut destitué à 
cause de son incompétence et remplacé par son frère 
Mohammed Hassan Khan, mais Zeïn oul-Abidin corrompit 
les autorités persanes et le fit mettre en prison pendant deux 
ans à Kermanchah, puis transférer à Téhéran. 

Zeïn oul-Abidin gouverna la tribu pendant deux ans et 
demi. 11 a laissé la réputation d'un chef de caractère 
ferme, mais dur et tyrannique. 11 se querella avec son fils, 
Réza Qouli Khan, et le chassa de sa tente, le laissant sans 
ressources. Enfin, Zeïn oul-Abidin et ses principaux 
adhérents furent surpris et tués au défilé de Ismaïl Beg, 
près de Haroanabad, à la suite du meurtre d'Assad Beg, un 
des principaux membres de la tribu. Sur ces entrefaites 
Emad ed-Dauleh rappela Mohammed Hassan Khan de 
Téhéran et le nomma Ilkhani des Kalhor. Il fut rem- 
placé à deux reprises par Moustafa Qouli Khan Chahbazi. 
A la mort de ce dernier, vers 1874, Réza Qouli Khan, fils 
de Mohammed Houssein Khan, qui était arrivé à l'âge 
d'homme, fut avec l'appui du clan des Hadjizadeh nommé 
Ilkhani. Au printemps de 1881, Réza Qouli Khan, n'ayant 
pu parvenir à soumettre les Ahmadavand, fut remplacé 
pendant quelque temps par son oncle Mohammed Hassan 
Khan. En 1 885 Réza Qouli Khan fut envoyé enchaîné à 
Isfahan, puis à Téhéran. Mohammed Hassan Khan était 
mort avant ces événements et son beau-fils Mohammed 
Kazem Khan Hadjizadeh fut Ilkhani pendant huit ans. Son 
fils Mohammed Khan lui succéda pour un an, puis le 
cousin de ce dernier, Farroukh Khan. Réza Qouli Khan 
mourut du choléra à Téhéran en iS<>2. Son frère Moham- 



2,S REVUE DU MONDE BIUS1 LM \N 

med Ali Khan qui partageait sa captivité s'échappa et rejoi- 
gnit sa tribu. Les Kalhor se divisèrent alors en deux 
partis, celui de Farroukh Khan et celui de Mohammed 
Ali Khan. Celui-ci, par un versement de 9.000 tomans à 
l'Amir Nizam, gouverneur de Kermanchah, obtint le poste 
d'Ilkhani qu'il conserva pendant trois ans. Farroukh Khan 
et Mohammed Khan, s'etant réconciliés, tirent de riches 
cadeaux à l'Amir Nizam et le premier se fit nommer 
sarhang du régiment Kalhor et le second, chef de la tribu r 
et L'on envoya Mohammed Ali Khan en prison au Kur- 
distan. Les Kalhor refusèrent de se soumettre à leur 
nouvel Ilkhani, et Amir Nizam les plaça sous Ali Achraf 
Khan , un de ses propres serviteurs. Hessam oul-Moulk ayant 
remplacé Amir Nizam comme gouverneur de Kermanchah, 
rendit la tribu à Mohammed Ali Khan qui, sauf pendant 
quelques mois quand il fut déplacé par Farroukh Khan du 
temps d'Eqbal ed-Dauleh, resta chef des Kalhor jusqu'en 
1902, époque où il fut définitivement destitué par Ala ed- 
Dauleh qui le remplaça par Daoud Khan. 

Cette histoire est typique des intrigues qui, da is toute la 
Perse, ont invariablement amené la chute des familles de 
chefs héréditaires des tribus. 

Daoud Khan, Saham oul-Mamalek, fils de Abbas Khan 
et petit-fils de cet Assad Beg dont nous avons parlé, fut 
pendant longtemps un petit marchand de sel. Entré au 
service de Mohammed Ali Khan, il fut nommé bientôt 
après chef de la section Khaledi. Trahissant son maître, il 
travaillait à sa perte et à son propre avancement. Une fois 
au pouvoir il s'en servit pour se venger de ses ennemis et 
le peu de temps qu'il mit à le faire l'a rendu odieux à tous 
les habitants du pavs Kalhor, mais la terreur qu'il leur 
inspire les empêche de manifester leurs sentiments (1). 

(1) Les fils de Daoud Khan sont : Djavan Mir Khan, Zargham oul-Moulk ; Ali 
Mourad Khan, tué par Djavan Mir ; Hassan Khan ; Abdoullah Khan ; 
Housseïn Khan. 



KERMAN'CHAH 



29 



La famille des Hadjizadeh est assez ancienne. Vers 1735, 
un certain Manoutchehr Khan, chef de quelques familles 
Kalhor, était un soir dans sa tente, quand il fut réveillé par 
un bruit de pas. C'étaient douze voyageurs qui lui deman- 
dèrent l'hospitalité. Il les reçut cordialement. Le lendemain 
les voyageurs le quittèrent en invoquant sur lui la béné- 
diction céleste. Chez les Kalhor on n'a jamais douté que 
les douze voyageurs ne fussent les douze Imam et la pros- 
périté des Hadjizadeh date de cette visite. Manoutchehr Khan 
eut 7 fils qui tous firent le pèlerinage de la Mecque, 
d'où le nom Hadjizadeh que portent leurs descendants. Le 
fils aîné s'appelait Chahbaz Khan et sa famille a pris le 
nom de Chahbazi, de même la famille de Hadji Kasem Khan 
est connue sous le nom de Kazemkhani. 

Les divisions de la tribu sont énumérées dans le tableau 
suivant : 

Divisions. Sous -divisions. Résidence d'été. Résidence d'hiver. 



Kazem Khani Kazem Rhani. 
Minichi. 
Golini. 

Tchoupankera. 
Tchelleh. 
Delou. 
Barfabadi. 
Guilani. 
Hadjekeh. 
Tchoulek. 



Ouijnan, Guilan, Tcharzebar, Barfa- 
Golin, Kifraour, bad, Zavareh- 
Mendali. Kouh, Touar, 

Goaour, Mahi- 

dacht. 



khaledi. 



khaledi. 

Ramenai. 

Baskalcï. 

Chitchit. 

Routvand. 

Chérckch. 

Sarekeh. 

Bérimavand 



G-hckmaidan,Ouije- Goaour. à 24 km. 
nan près do. Mon- de Mahidacht. 
dali. 



30 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Divisions. Sous-divisions. Résidence d'été. Résidence d'hiver. 



Chouani. 



Siah-Siah, 



Khamam, 



Koulepah 



Koutchimi. 



Chouani. Dardand Oustou- Chouan, 18 km. de 

Zehin. khan près de Harounabad. 

khortil. Qal'eh Chahin ; 

Qobad. Chouan, Guilan, 

Ma'roufi. Ouijnan et Nara- 

K.outkouti. man à l'ouest de 

Malkhataï. Guilan. 

Qaitouli. 

Siah-Stah. IColatchek, Kasseh- Barasimin dans la 

Koladaraz. guéran, Guilan. plaine de Ravan- 

Arehkhorabi. dacht, entre Bar- 

Arehkhoradimeï f a d et Hanaï. 

Malla-Mollaha. 
Qaitouli. 



Khamam. 
Chahrik et Ver- 

meziar. 
Gourgai. 
Larini. 
Direh. 



Abbarik, Guilan, Di- Tchinguir, près de 
reh, Dastehki, Ravandacht; 



Mandarik et Ka- 
marzard. 



Khormabéria;Sa- 
rab-Sarnachour, à 
4 km. de Harou- 
nabad. 



Koladjoubi. 



Harounabadi Harounabadi. 
Tchinguir. 



Zalehdjir; Takht- Millehsar en Ravan- 
khan en Guilan ; dacht, à 3o km. 
Paromel ; Baght- de Harounabad. 
chech et Hariban 
près de Mendali. 

Guilan, Tchiadjin- Te h i a d j i ngah, à 
gah; Ravandacht. 24 km. de Harou- 
nabad, Ravan- 
dacht. 

Ouijnan près de K.oladjoub, près de 
Guilan; K.olad- Harounabad. 
joub. 



Harounabad. 



Harounabad. 



KERMANCHAH 3 [ 

Divisions. Sous-divisions. Résidence d'été. Résidence d'hiver. 



Alavandi. 



Bodaghbegui 



Chahini et. 
Chian. 



M an sou 



ri. 



Qal'eh Chahin et Kachambeh, dans la 
Tangab-i-Guilan. plaine de Mahi- 
dacht. 

Qal'eh Chahin. Tcharzebari, dans la 

plaine de Mahi- 
dacht. 



Kerkah. Guilan. 



Tcharzebari. Tcharzebari. Tcharzebar. 
Mahidachti. 



Molla Zaman, dans 
plaine de Mahi- 
dacht. 

Tcharzebar. 



Chahini et Chian. Chahini et Chi; 



an. 



Houleilan. 



Tang-i-Sélim, près 
Harassam. 



Généalogie de la famille Mohammed Ali Khani. 



Mohammed Houssein Kkan. 

Re^a Qouli ' Sultan Ahmed. 

Khan. \ 

. Mohammed 
, . 1 Z e in oui- 



7 



.Mohammed(Mehdi}^ cin UUI "I Ali K. . Sultan Mahmoud. 
Haroun.J ... ... ; ,. / Abidin K. \ 

f Atl Khan.} K. \ A> 1 / Mohammed. 

I Mehdi k. ] Djavad. 

( Sam sa m es-Sultan. 
Mohammed \ .Mohammed < 
Hassan K.\ Vali K. J Gholam P 



(0 On m'a cité aussi les branches suivantes : Badréi, fCamereh, Garra- 
v.nul, Libéini et Gailadar Léki, habitant respectivement les villages de 
Badreh, Kamereh, Garravand, Libéini et Gailadar Léki. Les Badréi sont 
originaires de Baghdad. 



32 REVUE DU MONDE MUS! 1 MAN 



Généalogie de la famille Hadji^adeh. 

( Houssein Qouli K., Sultani (poète). 
Moustafa Qouii K. \ H. Baqer K. | Gholam Houssein K. 
H. Chahbaz ( r Mohammed Ali Khan. 

( Mehdi Qouli Khan. | llaider Qouli K. 
Abbas Qouli Khan. I 

f khan Baba Khan. 

Mohammed Kazem l Mohammed ( Manoutchehr K. 

i Khan. f Khan. f Yadoullah K. 

! / Mahmoud Khan , 

1 | H. Mohammed A'. Faih oul-Eyaleh. 

•^ | i ( Farroukh K. ) Ahmed Khan. 

ja f Mohammed K. \ i Abbas Khan. 

-~ ^ (Pacha Khan), j [ Aqa Khan. 

[ Ya'qoub Khan. 

u kua 11 u , c i • C H - Mohammed Saleh f 

H. Abdoullah Soleiman \ ,- ». . , \ Mirza Fathoulah K., 

) < k., Moavved oui-; , . , ~. 

Khan. / Khan. 1 Tr . , ) Nassir-ed-Divan. 

i r Vezareh. f 

{ Aqa Khan. 
H. Mirza Khan ) Sadek Khan. | Mirza Ibrahim Khan Khochnévis. 
/ H. Mohammed Zaman Khan. 

H. Khatem Khan. 

H. Abbas Khan. | H. Mohammed Rahim Khan Khimi. 

H. Rachid Khan. 



Kaoli ,ou Qalbirband. Ce sont des tsiganes que Ton ren- 
contre quelquefois dans la province de Kermanchah. Ils 
sont méprisés comme étant sales et malpropres au delà de 
toute expression. On les juge capables de toute iniquité. Ils 
ne paraissent pas avoir de religion. Leurs mariages se font 
sans cérémonies spéciales. Ils n'ont aucun scrupule au sujet 
de la nourriture ou de la boisson. Dans d'autres provinces 
on les appelle Kabouli, Tchiguini, Karatchi ou Doum. 

Kerindi, tribu Alioullahi en grande partie sédentaire, 

habitant le district de Kérind. Elle compte entre 4.000 et 

familles et elle est divisée en six branches : Klérindi, 

Bivanidji, Bichivéi, Hariri, Sourkhadizéi et Réikhani, du 

nom de leurs résidences respectives. A ces branches il faut 



KERMANCHAH 33 

ajouter la petite tribu nomade de Rachid Ali. Les Kéri. 
fournissent un régiment de 8 compagnies de ioo homme-, 
dont deux compagnies sont recrutées parmi les Djélalavan i 
de Houleilan qui sont sous l'autorité du gouverneur d_- 
Kérind. Ils peuvent mettre 5o cavaliers sur pied. 

Le gouverneur était, en 1905, Ali Mourad Khan, Ehte- 
cham oul-Mamalek ; sa famille est, dit-on, originaire d'Is- 
pahan qu'elle a quitté depuis six générations. Elle acheta, 
il y a environ cent cinquante-cinq ans, Kérind des chefs 
Gouran de QaPeh Zandjir. En 1257 A. H., Hayat Qouli 
Khan, fils de Malek. Niaz Khan, était chef de Kérind. Hadji 
Khan Khéki, gouverneur de Kermanchah, visita Kérind 
et opprima gravement les habitants, non seulement par ses 
exactions pécuniaires, mais aussi et surtout en les forçant 
de livrer à ses désirs leurs femmes et leurs filles. En vain 
les seyyed de la ville placèrent-ils un Coran devant lui en 
le suppliant de les épargner. Hadji Khan ne les écouta pas. 
A la fin le peuple exaspéré se souleva contre lui et attaqua 
la maison qu'il habitait. Hadji Khan barricada toutes les 
portes et pendant quelque temps tint ses assaillants en 
échec. Ces derniers pourtant étaient tout à fait excités. Grim- 
pant sur la terrasse, ils se frayèrent un passage par le toit, 
pénétrèrent dans la maison et en eurent vite fini avec I ladji 
Khan. Un massacre de ses serviteurs s'ensuivit. Toute per- 
sonne qui prononçait le mot « viande » (goucht) avec un 
accent turcoman (guioucht) fut abattue. Après cet événe- 
ment, Hayat Qouli Khan gouverna Kérind d'une façon plus 
OU moins continue jusqu'à sa mort. 

11 laissa quatre fils : Malek Niaz, Abbas Qouli, Al 
Mourad et Kéri m. Malek Niaz, l 'aine, succéda à son père 
et perdit la vie vers [866 dans une expédition contre les 
Ahmadavand. Son cheval s'enfuit et l'emporta au milieu 
des tentes ennemies où il fut tué. Son second frère, Aï 
Q >uli khan lui succéda et mourut subitement en 1876 à 
Kermanchah. Le poste de chef échut alors à Ali Mourad. 

KXI V II I, 



34 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

On cite sur son élan et sa bravoure l'exemple suivant : En 
1869, quand Midhat Pacha était vali de Baghdad, un des 
cousins du Khan se rendit avec quatre de ses serviteurs à 
Khaniqin pour y acheter des chevaux. Les autorités otto- 
manes le saisirent et le jetèrent en prison sous prétexte 
qu'il était venu pour causer du désordre. Ali Mourad Khan, 
après des démarches inutiles tant à Khaniqin qu'à Ker- 
manchah et à Téhéran, choisit une nuit sombre, et prenant 
avec lui des échelles, fondit sur Khaniqin où il délivra non 
seulement son cousin, mais quarante autres prisonniers. 
Sur 5o cavaliers il eut un homme tué, et les Turcs perdi- 
rent 2 ou 3 hommes dans la bagarre. 

Ali Mourad resta chef de la tribu jusqu'en septembre 1902, 
quand il fut remplacé pendant quelques mois par son 
neveu Né'matoullah Khan, Saram es-Soltaneh, fils de 
Malek Niaz. 

Généalogie des chefs de Kérind. 



Malek Nia\ K. 



Nasroullah K. 
Ne'matoullah K. 
Saram oul-Mamalek, 
Malek Nia\ K. J ( Faradjoullah K. 

HayatKouli K. \ Abbas Qouli K. 
Ali Mourad K. 
Ehtécham oul-Mamalek 
Kérim Khan. 



Ismaïl Khan, 



Khalavand. — Les Khalavand et les Talavand, tribus 
Lour, avaient leurs campements d'été à Sar-Firouzabad où 
quelques-unes de leurs familles se sont fixées. A la mort de 
Nasser ed-Din Chah (1896), ils s'attirèrent des désagré- 
ments et émigrèrent dans le Louristan, d'où ils ne sont plus 
revenus. 

Khe^el, tribu sédentaire chiite habitant le district de Kan- 
gavar. Le véritable pays des Khezel est le district de ce nom, 



KERMANCHAH 35 

au sud de Kangavar, mais il ne fait pas partie de la province 
de Kermanchah. 

Khodabendelou, tribu sédentaire turque, chiite, de 5oo fa- 
milles, possédant environ 23 villages dans les districts de 
Sahna et de Dinavar. Les chefs étaient, en igo5, Abdour- 
rahim Khan Ali Akbar Khan et Khalil Khan. C'est une 
branche de la tribu Khodabendélou de Hamadan. 

Khormavoïy petite tribu originaire du Louristan. Elle 
habite la plaine de Mahidacht. 

Kouliaï, tribu kurde, chiite, de 4.000 familles habitant 
de Kouliaï entre Assadabad et le Kurdistan. Ils sont soumis 
au gouverneur de Songour. La tribu était riche; elle fut 
ruinée par les exactions de Ali Qouli Mirza, Saram ed- 
Dauleh qui avait été nommé par son père Emad ed-Dauleh, 
gouverneur de ce district. 

Les Kouliaï ont de vastes pâturages et font l'élevage des 
chevaux et des mulets. Les femmes fabriquent des tapis, 
des bas et des gants de laine. 

Les Kouliaï peuvent, dit-on, mettre 700 cavaliers sur 
pied. La tribu est divisée en 8 branches : Bagavand, y 
compris la Taïfeh Zaman, Falehkouri, Falehkouri-Chirazi, 
Sourkhabi Falehkouri, Moussiavand, Moussiavand-Araqi, 
Moussiavand-Chirazi, Soufiavand. Ces derniers se récla- 
maient comme sujets ottomans, mais la question fut tran- 
chée en faveur de la Perse. 

Kourani, — Suivant le docteur O. Mann, quelques fa- 
milles de la grande tribu de ce nom qui fut transportée 
dans le Fars par Kérim Khan Zend habitent le village de 
Kourani près de Hadjiabad, Dorou Faraman. 

Ma'aji, tribu kurde autrefois très importante. Elle est 
maintenant dispersée. Il y a 200 familles de Ma'afi, dit-on. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

dans la province de Kermanchah. On en trouve à Qal'eh 
Yavan sur la route de Senneh et près de Zohab. Les Ma'afi 
t chiites, ils ne forment plus, du moins dans cette pro- 
vince, une tribu distincte. 

umatfand ou mahmoudavand. — On trouve quelques 
lamilles de cette tribu Lour dans la plaine de Mahidacht et 
dans le village de Taq-i-Vastam. 

Nanekaiiy tribu kurde, chiite, sédentaire et agricole, 
habitant Mian Darband et Poucht Darband. Elle compte 

i familles et fournit 5o cavaliers au gouvernement. En 
ioo5 elle était sous l'autorité de Zahir oul-Moulk Zen- 
guéneh. 

Osmanavand, tribu Lour, Alioullahi, de 400 familles 
avant ses campements d'hiver dans la plaine de Mahidacht 
et ceux d'été dans le district de Houleilan. Les divisions 
de la tribu sont : Yarvaisvand, Bazivand, Bayavand, Kout- 
kavand, Bagavand, 1 lassanavand, Tatavand Nairavand, 
Jehanguirvand, Maqsoudvand, Baharvand, Sultanavand 
ou Sultan-Ahmedvand, Hayasvand, JehanlavandetTama- 
ravand. Les Osmanavand fournissent une compagnie de 
ïOO hommes au régiment Zenguéneh. En 1905, ils étaient 
sous les ordres de Zahir oul-Moulk Zenguéneh. 

l J aïrai>and, petite tribu de 400 familles divisée en 
4 branches : Daloudjeh, Zouyar, Kolkol et Kouliaï. Elle 
habite Kinicht et les villages voisins. En été elle monte 
dans la montagne Par au. En hiver quelques familles vont 
au Poucht-i-Kouh, d'autres dans les pays des Sindjabi ; 
80 familles environ restent dans les environs de Riment. 

Samereh, petit groupe de 100 familles de Seyyed 
chiites venus il y a un peu plus d'un siècle de Baghdad et 
établis dans la plaine de Mahidacht où ils ont acheté quel- 



KERMANCHAH ij 

ques hameaux. Ils sont aussi chargés des villages que 
Cheikh Ali Khan Zenguéneh fît vaqf au profit des pèle- 
rins. 

Sindjabi, tribu kurde Alioullahi passant l'été dans la 
plaine de Mahidacht entre le caravansérail de Mahidacht 
et Tchelleh et Zalouab, à environ 36 kilomètres au nord- 
est de Kermanchah. En hiver les Sindjabi se trouvent sur 
les deux rives de la rivière Holouan, entre Qasr-i-Chirin 
et la frontière ottomane. Plusieurs d'entre eux pourtant 
passent la frontière pour camper entre Khaniqin et Chah- 
raban, comme par exemple à Aqdgah, Qattaret Baghtcheh, 

La tribu proprement dite ne compte que 5oo familles, 
mais avec les autres nomades qui se sont rattachés à elle et 
les habitants sédentaires de ces villages, ce nombre s'élève 
à 4.000 familles, dont 1.000 nomades. La tribu fournit un 
contingent de 200 cavaliers irréguliers au gouvernement. 
Au besoin, elle peut en mettre beaucoup plus sur pied. 

Les Sindjabi qui étaient comme les Kalhor, des éleveurs 
de mulets renommés, ont beaucoup souffert de la disette. Ils 
ne sont plus aussi riches ni aussi actifs qu'autrefois. 

Le chef de la tribu était, en igo5 Chir Khan, Sam- 
sam oul-Mamalek qui était aussi gouverneur de Qasr-i- 
Chirin. C'était un homme intelligent qui avait su rester 
en bons termes avec le gouverneur de Kermanchah. Aussi 
avait-il à la frontière une influence et une position prépon- 
dérante qu'il n'aurait pu maintenir autrement; outre les 
relations assez mauvaises qu'il avait avec les Kalhor qui 
vers 1899 avaient tué son oncle et 3o cavaliers de sa 
tribu, il n'était en effet en bonne amitié ai avec les Badjlan, 
ni même avec les Gouran. Son cousin Ali Akbar Khan 
Mirpandj avait été le premierchef indépendant de la tribu 
qui était auparavant soumise, soit aux Gouran, soit aux 
Kalhor, soit aux Kérindi. Le prédécesseur immédiat de 
Chir Khan était Ellahi Khan, lils de Yar Mourad Khan. 



38 



REVUE 1)1 MONDE MUSULMAN 



Le tableau suivant donne les branches de la tribu 



Branches. 



Résidence. 



En été : Hachavilan, dans la plaine de 
Mahidacht. 

En hiver : Baghtcheh près de Khaniqin. 

En été : Mahidacht. En hiver : Aqdagh. 

Dalian Hak Nazar Khan, En été : Barzeh, Sourkhek et Tchénar 
y compris les Sourkh- dans la plaine de Mahidacht. En hiver 

Baghtcheh. 



Tchalabi Kllahi Khan. 
Tchalabi Kérim Khan. 



abi et les ilavassand. 
Dastedjeh. 

Darkhor. 

Mudjurveilan. 

Bivehdjachnian. 
Bahbaravand (i). 

Soufi. 
Djailavan. 



Bidgol et Binder dans la plaine de Mahi- 
dacht. 

Zendahar, à 12 kilomètres de Mahidacht; 
Haftachian. 

Sédentaires à Qal'eh Sabzi ; dans la plaine 
de Mahidacht ; à Chaliabad et à Djouan- 
roud, en Kurdistan. 

Pouchtakech, à 12 kilomètres de Mahi- 
dacht. 

Dispersés dans les villages de Mahidacht 
et aux alentours de Kermanchah. 

Avec les Darkhor. 



Arbre généalogique du chef de la tribu Sindjabi : 



Ismaïl K. | Ali Akbar K., Mirpandj. 

I Khoda Mourouvvat Mohammed Ali K. 

Bahliar J [ Khan. 

K 

Hassan ( 

K 



\ Gassem K., IIessam-i-Ni\am. 

Ali Akbar K., Choudja-i- 
jChir K., Samsam\ Lachkar- 

i oul-Mamaleh. f, 1()USScm kh an, Badr oui- 



Mamalek 



(1) Les Rahbaravand s'étaient, dit-on, séparés des Kalhor pour se rattacher 
aux Sindjabi, et les Kalhor profitèrent de cette défection pour les dépouiller 
de leurs terres. 






D WM Kl RDE. 



' 





Danski'ses S 



KERMANCHAH 3() 

Sourkhameri. — Sir H. Rawlinson fait mention de cette 
tribu parmi les tribus de Houleilan. Elle comptait, il y a 
environ 60 ans, 20 familles. 

Sousmani, tribu connue pour sa prostitution. Elle est 
réduite à douze familles qui passent l'hiver à Sarpol et 
l'été dans la plaine de Dinavar et même quelquefois dans 
la province de Hamadan. Les Sousmani ont un dialecte 
spécial, probablement celui dont se servent les danseurs de 
profession en Perse. Ils ne forment pas une tribu distincte, 
et leurs membres se recrutent parmi les autres tribus et 
dans les villages le long de la route des caravanes. 

Talavand. Voir Khalavand. 

Tourkanchavand, petite tribu de 100 familles que Ton 
rencontre dans la plaine de Mahidacht et quelquefois dans 
la montagne Parau. En hiver, les Tourkanchavand louent 
des pâturages des autres tribus, et s'y installent avec leurs 
troupeaux. D'après d'autres renseignements, ils auraient 
leurs campements d'été dans la plaine d'Assadabad et comp- 
teraient entre 25o et 3oo familles. 

Zend. — Quelques familles de ce nom se trouvent dans 
le district de Dorou-Faraman. Le village de Baghileh est 
habité par des Zend, qui se disent descendants de Kérim 
Khan. 

Zenguéneh, tribu kurde Alioullahi d'environ 2. 5oo famil- 
les, dont la moitié est sédentaire et l'autre nomade. Quelques 
familles de cette tribu occupent des portions de la plaine de 
Mahidacht, d'autres sont installées à Talandacht, et à 11a- 
rassam. Environ 200 familles sont établies dans les plaines 
au pied delà montagne Parau, et une section habite Tcheir 
sur la route dé 1 lersin. 

Les Zenguéneh véritables ne sont pas très nombreux, le 



40 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

reste de la tribu est formé de diverses petites tribus qui, 
devant fournir des contingents au régiment Zenguéneh se 

il à la longue définitivement attachés à cette tribu. La 
tribu se divise en six branches : lesTchehri et les Kandouléï, 
avant leurs résidences respectivement à Tchehr et à Ken- 
douleh ; les Namiavand, occupant le groupe de villages de 
ce nom dans la plaine de Mahidacht ; les Kerkouki, 
Chamchir Tchoubin (y compris les Almassand) et les 
Bahtiarand ayant leur yeilaq dans les plaines de Mahidacht 
et de Talandacht et leur qechlaq près de Chirvan. 

Le chef de la tribu était en 1905 Mohammed Réza Khan 
Zenguéneh, Zahir oul-Moulk, dont le grand-père avait été 
gouverneur de Kermanchah vers la fin du dix-huitième 
siècle. Cheikh Ali Khan Zenguéneh, premier ministre de 
Chah Soleiman Séfévi, était de la même famille. 

Arbre généalogique des chefs de la tribu Zenguéneh. 

I 1 Moh d HousseiniAli K., Saram es 

•* l % Â ,a D v l K., Azam ed-\ Sultan. 

0^1 iMoh a Reza K.,\ .. ) , ^ 

^ - ) Moh a \ -7 7 • 7 Dauleh. M laiaer k., Sartip. 

«-— - 1 ) Zahir oui-' ' _ . r 

<s / ZamanK.) XA ,, 1 Soleiman K., Moqtader es-Soltan. 

<3-<3 \ / Moulk. I ' ^ 

îîg i [ I Yahya Khan. 

o / I Faizoullah K. 

1 Qouli Khan.| Amir Arslan Khan, Saram-i-Ni\am. 

Zouleh-Mamou, tribu chiite de 1.000 familles divisée en 
8 branches, portant le nom de leur katkhoda respectif. Les 
Zouleh passent l'été dans les plaines de Tchamchamal et 
d'Assadabab. En hiver, ils vont aux qechlaq des Kalhor, 
des Sindjabi et des Eivan où ils louent des pâturages pour 
leurs troupeaux. 

Zouleh Zenguéneh , petite tribu rattachée aux Zenguéneh . 
C'est probablement une branche de la tribu Zouleh-Mamou. 

H. L. Rabino. 

(1) Petit-iils de Ali Qouii Khan Zenguéneh. 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 



La crise monétaire, due à l'augmentation du prix de 
l'argent, qui de 90 francs le kilogramme a atteint 35o francs 
environ, a eu forcément sa répercussion au Maroc (1). 

Depuis la suppression du bimétallisme, la monnaie 
d'argent avait été une monnaie fiduciaire dont la valeur 
intrinsèque de métal était notablement inférieure à sa 
valeur de cours. La différence entre ces deux valeurs for- 
mait une marge dans laquelle se développait le cours du 
change, montant ou descendant, d'après l'importance de 
l'encaisse or et le crédit du pays d'émission. 

En un mot, la valeur de cours de la monnaie d'argent 
d'un pays vis-à-vis de celle des autres pays était une rela- 
tivité. Avec l'augmentation du prix du métal d'argent, 
cette relativité est devenue une chose absolue, d'autant plus 
que non seulement la valeur intrinsèque de la monnaie 
d'argent est égale à sa valeur de cours, mais qu'elle lui est 
même supérieure. 

Cinq grammes d'argent au poids ne valent plus 1 franc, 
mais au titre courant de 835 p. 1.000, valent environ 

= i,5o, c'est-à-dire 5o p. 100 de plus que leur valeur 

200 r 

de cours. 

(1) Depuis que cet article est écrit, la valeur du kilogramme d'argent fin 
■ dépassé 5oo francs. 



4'2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Cela est vrai pour la monnaie d'argent de tous les pays, 
quel que soit leur crédit ; quant à l'encaisse d'or, elle n'a 
plus rien à voir au cours de la monnaie d'argent qui 
est garantie pour plus que sa valeur de cours par sa 
valeur intrinsèque. La monnaie d'argent sert môme au- 
jourd'hui, concurremment avec l'encaisse d'or, à garantir 
le papier qui a été mis en circulation. C'est ce papier, et 
ce papierseul, qui est une monnaie fiduciaire. 

Cette révolution monétaire devait évidemment se faire 
sentir au Maroc. 

Il s'y trouvait en effet beaucoup de papier français, et 
surtout algérien, pour une quarantaine demillionsenviron, 
et de plus la monnaie marocaine elle-même se compo- 
sait de 25o millions d'argent et d'une dizaine de millions 
de papier approximativement. 

Cette monnaie marocaine, dite Hasani, du nom du sul- 
tan Moulay El-Hasan qui en fit frapper les premiers 
types, ne remonte d'ailleurs qu'à une quarantaine d'an- 
nées. Avant d'examiner sa situation dans la crise moné- 
taire mondiale, il peut être intéressant d'étudier rapide- 
ment la véritable monnaie marocaine, remplacée aujour- 
d'hui par celle du type Hasani qui, sous la forme de la 
monnaie européenne, maintient encore le principe de la 
monnaie musulmane. On se rendra compte que la crise 
actuelle, plus sensible aux intérêts européens du fait de 
l'augmentation considérable des relations d'affaires de 
toutes sortes, est loin d'être la première crise monétaire 
subie par le Maroc, qui semble au contraire avoir vécu 
depuis des siècles dans une perpétuelle crise de monnaie 
qui a fini par aboutir à la ruine de ses finances. 

Il ne saurait s'agir, dans une simple note, de rechercher 
toutes les différentes monnaies qui ont été en usage au 
Maroc : phéniciennes, romaines, grecques, ni les monnaies 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 43 

des rois de Mauritanie; il suffira d'examiner rapidement 
les monnaies musulmanes basées sur les principes qora- 
niques. 

Il ne faut pas oublier en effet que les principes religieux 
se retrouvent à la base de la monnaie marocaine, comme à 
celle de toute l'organisation du Maroc. Partout on retrouve 
le Qoran ou les traditions du Prophète. C'est ce qui 
explique des résistances à certaines modifications ou à 
certaines innovations, et qui paraissent souvent inexpli- 
cables et même absurdes à ceux qui ne se rendent pas 
compte que ces modifications ou ces innovations, excel- 
lentes peut-être en elles-mêmes, déplaisent aux indigènes 
parce qu'elles semblent être opposées aux règles reli- 
gieuses établies par le Qoran et par la Tradition. 

On se rendra compte, en examinant plus loin les inscrip- 
tions des pièces de monnaie Hasani, des précautions 
prises par Moulay El-Hasan pour adapter cette nouvelle 
monnaie aux prescriptions qoraniques et pour éviter de 
froisser ses sujets en paraissant vouloir leur imposer 
l'usage d'une monnaie qui serait privée de la bénédiction 
divine. 

La preuve de ce côté religieux de la monnaie chez les 
Musulmans est suffisamment établie par ce fait, rapporté 
par Makrizi (i), qu'autrefois en Egypte la direction de la 
fabrication de la monnaie appartenait exclusivement au 
Qâdhi El-Qoudhât, au Cadi des Cadis. D'autre part, mal- 
gré ce caractère religieux, des lettrés musulmans sont 
d'avis de n'inscrire sur les pièces de monnaie ni le nom 
de Dieu, ni des versets du Qoran, parce que ces pièces 
« sont maniées par les juifs, les chrétiens, les hommes en 
état d'impureté et les femmes dans leur souillure (2) ». 

Sans refaire toute l'histoire des monnaies des Arabes 

(1) Description historique et topographiqut de l'Egypte, par le Chaikh 
Taqi Ed-Din A hou Mohammed Abou'l-Abbas El Makrisi, mort en Srq H. 

(2) Choudhour an-Nouqoud, par Al-Makrix!, 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

\.mt et après L'Islam, il suffira de dire qu'au Maroc la 
base du système monétaire est le milhqal, qui était en 
usage chez les Arabes avant l'Islamisme. Il serait inutile 
de rappeler ici les rapports variables qui ont existé entre 
le miiliqaL le dinar, le dirhtm et Vouqia. 

Au Maroc, le système monétaire était établi sur un prin- 
cipe assez simple : le milhqal, qui était une monnaie d'or, 
s'appelait aussi le dinar. Cette monnaie se divisait en 
10 dirhems ou ouqias (onces), monnaie d'argent ; chaque 
>uqia valait 4 mou^ounas. La mouzouna, qui a été 
représentée par une pièce d'argent, l'était également par 
des pièces de cuivre, appelées flous (pi. defels). Il fallait 
autrefois 48 flous pour faire une mouzouna, puis 24 
depuis Moulay El-Hasan, et dans ces derniers temps 6 seu- 
lement. 

Le mithqal valait donc 10 ouqias, ou 40 mouzounas, ou 
240 flous. 

Tant que cette monnaie a pu circuler sans être en con- 
tact avec les monnaies d'Europe, elle a pu se maintenir; 
mais de nombreuses raisons ont amené au Maroc des 
monnaies étrangères. Dès le dixième siècle de notre ère, 
au moment de la chute des Idrisites, des relations com- 
merciales existaient entre le Maroc et les Républiques ita- 
liennes; plus tard ces relations s'étendirent aux autres 
puissances européennes, particulièrement à la Hollande, 
pendant les quinzième et seizième siècles. De ce trafic, il 
résulta naturellement des apports des monnaies étrangères. 
Plus tard, ces apports furent encore augmentés par la 
piraterie, le rachat des esclaves chrétiens et par les tributs 
payés au Maroc par la plupart des nations d'Europe. 

L'usage des monnaies étrangères a été pendant long- 
temps circonscrit aux ports; mais un change ne s'était pas 
moins établi au détriment de la monnaie marocaine, qui, 
maintenue sur les bases qoraniques de la monnaie de la 
Mecque, ne tenait pas compte des variations du prix du 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 43 

métal. La monnaie marocaine se trouvait peser plus que 
sa valeur de cours, et elle disparaissait. Il semblerait que, 
d'accord avec les juifs du pays et les trafiquants européens, 
les sultans se volaient pour ainsi dire eux-mêmes, en parti- 
cipant à des opérations d'agiotage faites au détriment de 
leur propre monnaie. 

En recherchant les différents poids du mithqal maro- 
cain, on se rend compte cependant de l'effort tenté à cer- 
taines époques pour rapprocher son poids de celui de sa 
valeur de cours vis-à-vis des monnaies d'Europe. 

Le mithqal avait cours pour une valeur d'environ 
10 francs : or le mithqal qoranique pesait 4 gr. 729, ce 
qui lui donnait une valeur spécifique d'environ i5 francs. 

Les Almoravides (io55 à n 20) ramenèrent le mithqal à 
3 gr. 960, mais les Almohades (1 1 18 à 1269) rétablirent le 
mithqal qoranique de 4 gr. 729; il conserva ce poids sous 
les Mérinides (1269 à i5Ô2) et fut réduit à 3 gr. 548 sous la 
dynastie Saadienne (1). Au commencement de la dynastie 
des Filàla (1664), le mithqal-or commença à disparaître 
complètement et fut remplacé par un mithqal d'argent. 

On peut avoir une idée de ce que pesait le mithqal d'ar- 
gent à la fin du dix-huitième siècle par un passage de 
Chénier, où il dit : « Le quintal (cent livres) d'argent au 
Maroc est devenu un numéraire de convention qui est fixé 
à mille ducats (mithqal) valant six mille six cents livres, 
quoique un quintal d'argent monnayé vaille plus de dix 
mille livres (2). » 

D'après cela, le mithqal d'argent valait à cette époque au 
moins 10 francs métal, et avait cours pour 6 t'r. 60. Dans 
ts conditions, il ne devait pas tarder à disparaître; c'est 
ce qui arriva, et le mithqal, qui après avoir été une mon- 
naie d'or, était devenu une monnaie d'argent, finit par 

(1) Cf. Le Maroc dans les premières années du seizième siècle, 
!.. Massignon, Paris, [Qo6. 
(2j Chénier, Recherches fiisturiaucs sur les Maures, i. III. p. 3;i. 



4'» REVUE DU MONDE MUSULMAN 

n'être plus pour ainsi dire représenté que par des pièces de 
cuivre. 

Forcément sa valeur, en comparaison avec celle de la 
monnaie européenne, devait diminuer de plus en plus. 
Ainsi le mithqal d'or, qui autrefois représentait 10 francs 
ou 2 douros, tout en pesant davantage, et qui de ce fait 
avait disparu, réduit par les premiers Filâla à 3 grammes, 
baissa de valeur : et ledouro, qui ne valait qu'un demi-mith- 
qal ou 5 ouqias, valut 5 ouqias et demi ; sous le règne de 
Moulay Ismaïl, il valut 7 ouqias et demi, c'est-à-dire 
trois quarts de mithqal. Au commencement du dix-neu- 
vième siècle, sous le règne de Moulay Sliman, le douro va- 
lait 10 ouqias ou un mithqal. La bataille de l'Isly, en 1844, 
porta un coup sensible à la monnaie marocaine; et en 
1845, sous le règne de Moulay Abderrahman, le douro 
espagnol valait 16 ouqias, l'écu français i5 ouqias, et la 
chute du mithqal s'accentuait chaque jour. Pour l'arrêter, 
en 1 852, le Sultan Moulay Abderrahman voulut fixer la 
valeur du douro espagnol à 20 ouqias, ou 2 mithqals, et 
celle de l'écu français à 19 ouqias, et écrivit à ses gouver- 
neurs : « Vous punirez sévèrement ceux qui contrevien- 
dront à ces ordres. » 

Mais ce n'est pas avec des mesures plus ou moins arbi- 
traires que Ton réglemente le cours des monnaies; il y a là 
une question de fait qui exige des précautions économiques 
et non des règlements administratifs. 

En 1868, le successeur de Moulay Abderrahman, Sidi 
Mohammed, voulut arrêter l'erTondrementdesa monnaie en 
faisant frapper des pièces d'argent d'une ouqia au poids 
légal et voulut ramener le cours d'un siècle en arrière, 
c'est-à-dire au point où il était en 17(38. Cette ouqia d'ar- 
gent, connue sous le nom de dirhem Mohammedi, fut 
rognée, vendue, fondue, et la valeur du mithqal, repré- 
senté uniquement par des pièces de bronze d'un alliage 
très inférieur, descendait toujours. Il se créait même des 



LES CRISES MONETAIRES AU MAROC 47 

changes différents dans l'intérieur du pays; c'est ainsi que, 
vers 1876, le douro européen valait 63 ouqias à Marra- 
kech et 53 seulement à Fès. Il se fit alors tout un commerce 
d'agiotage sur les flous qui disparurent de Marrakech, au 
point qu'il était impossible d'y changer une pièce d'argent 
d'un douro ou d'une peseta. 

Le Sultan voulut alors fixer le change du douro à 32 ou- 
qias et demie, ou 3 mithqals et quart ; pour diminuer le 
prix de la vie, qui forcément augmentait en proportion de 
la diminution de la valeur des monnaies, il ordonna de 
diminuer de moitié les prix des marchandises et des ali- 
ments, pour rétablir l'équilibre entre les prix demandés et 
la valeur réelle des marchandises. 

Toutes ces mesures économiques arbitraires ne rirent 
que compliquer les choses et n'empêchèrent pas la valeur 
du mithqal de continuer à baisser; sa valeur se fixa à 
14 mithqals ou 140 ouqias pour 5 francs. La monnaie 
d'argent n'était guère représentée que par des pièces fran- 
çaises et espagnoles selon les régions, et à Fès en particulier 
on trouvait de grandes quantités de pièces de 20 francs 
françaises. 

La monnaie marocaine n'était plus représentée que par 
des flous en mauvais cuivre, mélangé de plomb et d'étain. 

Pour reconstituer le système monétaire de son pays, le 
sultan Moulay El-Hasan se décida, en 1881, à faire frap- 
per de la monnaie d'argent à Paris. 

On trouve dans cette monnaie la préoccupation, tout en 
lui donnant une forme et une apparence analogues à la 
monnaie d'Europe, de la maintenir conforme aux prescrip- 
tions religieuses. 

Le douro de Moulay El-Hasan pesait en effet 29 gl\ 16 
au lieu de 25, parce que ce poids était obtenu par les cal- 
culs basés sur celui de l'ancien dirhem d'argent. Le titre 
était de 900 p. I.OOO. lien résulta un accaparement de la 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pièce dite de / douro hasani qui obligea bientôt à la retirer 
de la circulation. 

Cette monnaie ne portait d'ailleurs aucune inscription 
pouvant l'assimiler au douro ou à l'écu : sa valeur était in- 
diquée en dirhems, et de plus, ni le nom de Dieu ni celui 
du Prophète n'y étaient inscrits, non plus que des versets 
du Qoran, de sorte qu'elle pouvait sans inconvénients être 
maniée par des musulmans en état d'impureté passagère, 
et par des juifs ou des chrétiens, qui sont impurs par défi- 
nition. Voici le résumé des inscriptions des pièces de Mou- 
lay El-Hasan : 

Côté face, au milieu : Frappé à Paris, année i2gg. En 
exergue : 10 dirhems légaux, etc. 

Côté pile : Frappé en bonne forme; son poids est con- 
forme à celui des dirhems de la Mecque. 

Sur la pièce valant la moitié de la précédente, on lisait : 
5 dirhems légaux. Sur la pièce suivante : 2 dirhems et 
demi. Puis venaient une pièce d'un dirhem et une d'un 
demi-dirhem. Il apparaît donc bien que l'intention de 
Moulay El-Hasan était de relever la monnaie musulmane 
en assimilant le mithqal au douro ou à l'écu; la pièce de 
1 dirhem était dans son système égale à o fr. 5o français 
ou à 2 réaux de vellon espagnols. 

Cette tentative échoua d'ailleurs complètement; l'indi- 
gène habitué à donner au douro, au rial, la valeur d'une 
certaine quantité de dirhems ou d'ouqias appliqua immé- 
diatement cette valeur à la monnaie de Moulay El-Hasan 
malgré ses inscriptions. 

Ainsi, la pièce de 10 dirhems, au lieu d'être considérée 
comme un mithqal, fut appelée rial hasani, et on lui 
attribua la valeur de 14 mithqals; celle de 5 dirhems fut 
appelée nouçfrial et valut 7 mithqals ; celle de 2 dirhems 
et demi s'appela roubou rial avec une valeur de 3 mithqals 
et demi; le dirhem, sous le nom de ^oudj billioun, c'est- 
à-dire 2 réaux de vellon, se vit appliquer la valeur de 



LES CRISES MONETAIRES AU MAROC 49 

14 dirhems, et la pièce d'un demi-dirhem, appelée bilioun 
ou guirch, valut 7 dirhems ou ouqias. 

En un mot, la nouvelle monnaie, prise dans le sys- 
tème de la monnaie européenne, se vit attribuer par les 
Marocains eux-mêmes une valeur quatorze fois inférieure 
à celle que Moulay El-Hasan lui avait attribuée, et qui y 
était inscrite. Cela sans préjudice du change que la mon- 
naie hasani eût à subir vis-à-vis du douro et de l'écu. 

En effet, la monnaie hasani n'étant pas garantie par une 
encaisse or, valait strictement son poids d'argent, c'est-à- 
dire 2 fr. 46 par douro. Cependant sa valeur de cours : était 
supérieure à sa valeur réelle, du fait qu'étant relativement 
rare, elle suffisait à peine aux transactions et que, parti- 
culièrement au moment de la campagne des laines et de 
celle des grains, elle était demandée. Cette demande main- 
tenait la valeur de la pièce de 10 dirhems (n'a/ hasani) 
entre 3 et 4 francs, au lieu de 2 fr. 46. 

Il peut être intéressant de suivre les différentes transfor- 
mations de la monnaie marocaine depuis les pièces frappées 
par Moulay El-Hasan jusqu'à celles frappées par Moulay 
Yousef. 

On a vu que la monnaie de Moulay El-Hasan affectait 
les formes qoraniques, et que sa pièce de 10 dirhems, qui 
pesait 29 gr. 16, avait dû être retirée de la circulation. Les 
frappes de 1891, 92, 93, 94, 95, toutes faites à Paris, ne 
comportent plus de pièces de 10 dirhems, c'est-à-dire de 
douros, mais seulement des pièces divisionnaires du 
douro. 

La première frappe de Moulay Abd El-Aziz en 1896, à 
Berlin, comporte encore, mais avec un type différent, le 
douro de 29 gr. 16, et avec une modification dans l'in- 
scription : on y lit en effet : Poids de 10 dirhems, mais 
il n'est plus question du dirhem légal, ni du dirhem de 
la Mecque. D'autres frappes d'Abd El-Aziz du même type 
et avec la même inscription sont faites pendant les années 

XXXVIII, 4 



50 Ri:VUE DU MONDE MUSULMAN 

suivantes à Paris et à Berlin, mais seulement des pièces 
divisionnaires. 

En i<)02 une nouvelle frappe d'Abd El-Àziz est faite en 
Angleterre, en reprenant le type des pièces de Moulay El- 
Hasan comme dessin, avec cette diiïérence que l'anneau 
de Salomon qui constitue le côté pile des pièces de Moulay 
El-Hasan constitue la face de celles de Moulay Abd El-Aziz, 
et porte la date inscrite à son centre. 

L'inscription est également modifiée, et pour la première 
fois le mot dirhem est remplacé par le mot rial. Au centre 
de l'anneau de Salomon on lit : Frappé en Angleterre, et 
la date de l'Hégire : i32o. Entre les pointes de l'étoile : 
Rial entier A^i^i, vérifié pour le partage et le complé- 
ment. 

Les autres pièces sont appelées demi-rial azizi, quart de 
rial azizi, dixième de rial azizi, demi-dixième de rial azizi. 
De plus, le rial pèse 25 grammes. D'autres frappes ont été 
faites à Berlin la même année, en Angleterre et à Berlin 
en ioo3, à Paris en 1903, 1904 et iqo5. 

La monnaie de Moulay Abd El-Haridh, frappée à Paris 
en 191 1 , porte, au centre d'une sorte d'anneau de Salomon 
arrondi, l'inscription suivante : Dix dirhems, frappé à 
Paris, i32Q ; et sur l'autre face : Frappe hafidliienne, que 
dure sa grandeur. Et au-dessous : Rial. 

C'est donc une sorte de compromis entre les 10 dirhems 
de Moulay El-Hasan et le rial de Moulay Abd El-Aziz, 
en mettant un des mots sur le côté face et l'autre du côté 
pile. Le rial est également de 25 grammes, comme celui 
de Moulay Yousef frappé à Paris en 191 2. 

Cette monnaie, qui comprend des pièces d'un rial, d'un 
demi-rial, un quart de rial et de deux biliouns, se rap- 
proche du type de la monnaie de Moulay El-Hasan pour 
le dessin. 

1 )ans les inscriptions on retrouve avec quelques variantes 
Jcs mélanges des expressions dirhem et riaL remarqué 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 5l 

sur les monnaies de Moulay Abd El-Hafidh. Le rial porte 
du côté face, au centre : Frappé à Paris, année i33 1 . En 
exergue : Dix dirhems makh\enis (Moulay El-Hasan di- 
sait : dix dirhems légaux). Du côté pile, l'anneau de Sa- 
lomon, et au centre : Rial Yousoufi Chèrif. 

La première pièce divisionnaire porte d'un côté cette va- 
riante : Cinq dirhems mahh^enis, et de l'autre : Demi- 
rial Yousoufi chèrif ; la seconde : Deux dirhems, et : 
Un quart de rial; enfin la dernière, équivalant à deux 
biliouns, porte comme indication de valeur : Dirhem You- 
soufi chèrif. 

On sent donc une tendance à revenir à la base du di- 
rhem, qui avait été abandonné par Moulay Abd El-Aziz, 
en 1902. Il est d'ailleurs à remarquer que les habitants de 
la montagne, les Djebala, qui composent la population la 
plus fanatique du Nord marocain, ont pendant longtemps 
refusé et accueillent encore mal la monnaie azizi, qu'ils 
trouvent trop peu conforme aux principes de la loi reli- 
gieuse. 

Différentes frappes de la monnaie de Moulay Yousef ont 
été faites depuis, sur le même modèle que la première. 

Les crises monétaires du Maroc n'ont pas seulement été 
supportées par la monnaie d'or et d'argent ; il y a eu éga- 
lement des crises de la monnaie de cuivre, et desopérations 
d'agiotage sur les rapports de cette monnaie avec la mon- 
naie d'argent. 

On a vu qu'une crise des flous s'est produite en 1 S 7 < > . 
et que tous les efforts de Moulav El-llasan ont été impuis- 
sants à la conjurer. 

En iqo3, le sultan Moulay Abd El-Aziz fit frapper en 
France, en Angleterre et en Allemagne de la monri 
bronze pour remplacer les anciens flous. 

11 en résulta une nouvelle crise monétaire. Les nouvelles 
pièces de bronze, marquées 1, 2, 5 et 10, sai.s que rien n'\ 



5a REVUE DU MONDE MUSULMAN 

indiquât s'il s'agissait de centimes ou d'autre chose, furent 
appliquées par les indigènes à l'ancien système monétaire 
marocain, basé sur le mithqal. Les chiffres marqués sur 
ces pièces furent considérés comme se rapportant à des 
mouzounas, au lieu d'être considérés comme des cen- 
times ; 4 mouzounas formaient uneouqia;40, un mithqal. 
Or, comme la nouvelle monnaie d'argent elle-même avait 
été ramenée au principe du mithqal à raison de 14 mith- 
qals par pièce de 10 dirhems, ou d'un rial ; il en résulta 
que le douro hasani valait 56o mouzounas et seulement 
5oo centimes, d'après le système décimal, d'où une pre- 
mière dépréciation de 12 p. 100 sur la nouvelle monnaie 
de bronze. 

La quantité de cette monnaie jetée sur le marché de Fès 
précipita les opérations d'agiotage, et il s'établit un change 
entre la valeur en mithqals du rial-argent et du rial- 
bronze. Suivant les localités, ce dernier valait entre 14 et 
20 mithqals. A Fès, le rial de bronze valait 1 5 et 16 mith- 
qals, dans les ports il en valait 18. Enfin le iVlakhzen fut 
obligé de retirer sa monnaie de billon en la rachetant au 
prix de 4 pesetas d'argent pour 5 de cuivre, et elle dis- 
parut de la circulation. 

Vers 1911, Moulay Hafidh fit refondre à Paris cette 
monnaie de bronze avec un type nouveau, et l'indication 
de la valeur de chaque espèce de pièces en mouzounas : 
1, 2, 5 et 10 mouzounas. Le système décimal était donc 
franchement abandonné, et on revenait à celui de la mou- 
zouna, de l'ouqia et du mithqal. 

Cette nouvelle émission de monnaie de billon ne fut 
d'ailleurs pas mieux accueillie que la précédente, et pour 
éviter de nouveaux agiotages, il fallut la retirer également. 
Elle a été depuis peu remise en circulation, mais donne 
lieu à des complications de change assez singulières. 

Si Ton compte par biliouns (o f. 25 hasani), il est 
admis que le bilioun de cuivre est formé de 2 pièces de 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 53 

io mouzounas et de i de 5 ; ou de i de 10 et de 3 de 5, etc. 
En un mot, la mouzouna est équivalente au centime; mais 
comme monnaie divisionnaire du mithqal, cette pièce se 
voit attribuer une autre valeur. Par exemple, pour payer 
la petite somme dite achra oudjou, c'est-à-dire io mou- 
zounas, ou o f. io hasani, il faut effectivement don- 
ner 12 mouzounas, c'est-à-dire 3o pour le bilioun, ou 6oo 
pour le douro; or, 6oo mouzounas, à 40 mouzounas au 
mithqal, donnent i5 mithqals. 

De telle sorte qu'en comptant à 25 mouzounas pour un 
bilioun, on arrive à donner au douro une valeur de 
5oo mouzounas, ou de 5o ouqias, ou de 12 mithqals 1/2; 
et en comptant 12 mouzounas pour o f. 10 on donne 
à ce même douro une valeur de i5 mithqals, alors que sa 
valeur courante depuis plus de 20 ans est de 14 mithqals. 

Il est aisé de comprendre l'agiotage continuel qui se pra- 
tique à l'abri de la complication de ces petits changes, qui 
s'exercent au marché et atteignent les dépenses quoti- 
diennes des petites bourses. 

La dernière crise monétaire au Maroc a été provoquée 
par l'augmentation progressive du prix du métal-argent 
depuis quelques années. C'est à tort, semble-t-il, qu'on l'a 
appelée crise du hasani; il serait plus exact de dire que 
c'est la crise du franc au Maroc. Le mot «crise» ne saurait 
en effet justement s'appliquer à la monnaie dont la valeur 
augmente, ou, plus exactement, dont la valeur n'est pas 
diminuée par la crise générale. 

Déjà avant l'augmentation du prix du métal-argent, le 
Maroc avait une monnaie à lui, qui était pauvre, en ce 
sens qu'elle n'était pas garantie par une encaisse (Tor, 
mais saine, parce que la circulation de son billet atteignait 
à peine 10 p. 100 de sa circulation métallique. Le total 
des différentes frappes de hasani, argent et papier, n'a 
jamais atteint 3oo millions. 



->4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La circulation actuelle est loin d'être aussi importante, 
et l'on s'est souvent demandé ce qu était devenu le ba- 
sa ni. 

11 ne semble pas que la croyance généralement répan- 
due qu'une grande partie de ces pièces ont été fondues 
pour en faire des bijoux indigènes doive être prise en con- 
sidération. En efïet, ces bijoux se faisaient de la manière 
suivante : on apportait à l'orfèvre 10 douros, par 
exemple, pour en faire une paire de bracelets. Celui-ci 
devait, pour cette somme, faire des bracelets du même 
poids que les 10 douros, et au même titre. Les bijoutiers 
sont généralement juifs ou sousis, c'est-à-dire qu'ils sont 
commerçants et savent se retourner au milieu des compli- 
cations monétaires locales : ils savaient donc que le rial 
n'avait pas en métal sa valeur de cours, mais qu'au cours le 
plus bas, il valait3 francs ; ils savaient également que le kilo- 
gramme d'argent fin valait alors 90 francs, et le 800 p. 1.000 
au maximum 85 francs; que d'autre part 40 douros ou 
200 pesetas hasani pesaient un kilogramme d'argent, et 
qu'ils pouvaient acheter ce kilogramme d'argent pour 
85 francs, soit 26 douros, au cours le plus bas; ce qui 
donnait aux dix douros qu'on leur remettait une valeur 
de métal de 6 douros et demi. Us avaient donc intérêt 
à les garder, et à fondre un poids égal d'argent en barre, 
à peu près au même titre, ce dont ils tiraient un bénéfice 
net d'environ 3o p. 100. 

Il paraît donc plus probable que le hasani qui a disparu 
de la circulation est enterré, ou qu'il s'est répandu dans 
les tribus encore insoumises, d'où il n'est pas revenu. 

Depuis l'augmentation du prix de l'argent, les choses 
ont évidemment changé. Cette augmentation a permis 
d'abord d'établir la parité entre la monnaie française et le 
hasani ; mais devant sa progression il a fallu renoncer à 
cette parité. 11 s'est produit en eiTet pour la monnaie 
hasani ce qui s'est produit pour toutes les monnaies d'ar- 






LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 55 

gent ; c'est que, de fiduciaire qu'elle était, elle est devenue 
non seulement une monnaie de valeur réelle, mais d'une 
valeur supérieure à celle de son cours. 

Il y a au Maroc très peu de monnaie française en métal, 
il était donc possible, avec la parité, d'acheter avec un 
billet de 100 francs 20 douros hasani métal, qui avaient 
une valeur intrinsèque de 750 francs environ. 

Si le Maroc était soumis à une seule autorité, on pourrait 
à la rigueur arrêter l'agio en empêchant le métal de sortir, 
quoique c'est à peine si on a pu le faire en France; mais 
le Maroc est morcelé de telle façon qu'une surveillance 
efficace y est absolument impossible. 

On y trouve en effet : une zone de protectorat, divisée 
elle-même en protectorat français et zone d'influence espa- 
gnole, au N. et au S.-O., à Ifni; la zone de Tanger, 
où la souveraineté du Sultan n'est manifeste que par le 
maintien du régime des capitulations et de la protection 
consulaire, qui la restreignent. De ce conflit d'autorités 
diplomatiques, il résulte naturellement un manque absolu 
d'autorité efficace; c'est une véritable Babel administra- 
tive et judiciaire, le pays rêvé des fraudes internationales. 

Enfin il y a également le Bled es-Siba, les territoires 
insoumis sans frontières précises, où la contrebande, quelle 
qu'elle soit, n'est rendue difficile que par le manque do 
sécurité. 

Dans un semblable pays, il était inutile de vouloir empè 
cher le trafic sur une marchandise aussi maniable que la 
monnaie. 

L'infériorité du cours du hasani, maintenue artificielle 
ment dans le protectorat français vis-à-vis de celui de 
Tanger qui était libre, a tout naturellement facilité la 
fraude. Le hasani a gagné 25 p. 100 seulement sur le franc 
au protectorat, tandis qu'à Tanger il avait son cours nor- 
mal, soit 43 p. 100; il y avait donc intérêt à acheter 
du hasani avec du franc au protectorat, pour venir le 



>0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

vendre à Tanger contre du franc, d'autant plus que les 
envois de hasani du protectorat à Tanger et en zone espa- 
gnole sont interdits. 

Il semble que la première mesure à prendre serait d'éta- 
blir un cours unique pour le hasani, et qu'il fûtassez élevé, 
pour que les spéculateurs, ou plus exactement les fraudeurs, 
n'aient plus intérêt à acheter le hasani pour le vendre. 

O 1 a beaucoup parlé de la nécessité d'avoir dans le 
Maroc français une seule monnaie; mais laquelle? Il 
semble difficile d'empêcher le franc d'y avoir cours ; il 
faudrait donc supprimer le hasani. D'autre part, la monnaie 
de métal est indispensable au Maroc; les indigènes la pré- 
fèrent dans les transactions commerciales et, ce qui est plus 
important encore, n'en admettent pas d'autres dans les 
transactions politiques : il est donc impossible de s'en 
passer. 

Remplacer le métal hasani par du métal franc y c'est 
mettre le métal franc dans la même situation que le hasani 
et l'exposer à disparaître dans l'agiotage, à moins de lui 
attribuer sa valeur-métal, ce qui créerait un change entre 
le franc-métal et le franc-papier. 

On a proposé comme remède à cette situation, qui 
semble inextricable, la création du franc marocain, pour 
éviter le mot hasani, qui est pris au Maroc dans un sens 
péjoratif et méprisant. Il ne saurait être question, dans 
une petite étude qui n'a rien de technique, d'émettre une 
opinion sur une question qui embarrasse les financiers de 
profession; mais il semble que si l'idée du franc marocain 
est adoptée, il n'est possible de la réaliser actuellement 
qu'en abandonnant le principe, vrai jusqu'à ces derniers 
temps, mais faux aujourd'hui, que la monnaie d'argent 
est une monnaie fiduciaire. On ne saurait trop répéter en 
effet que l'agiotage guette toute monnaie que l'on obligera 
à circuler dans le Maroc français avec une valeur infé- 
rieure à sa valeur-métal, et que le voisinage des régions du 



LES CRISES MONÉTAIRES AU MAROC 57 

Maroc qui échappent à l'autorité française permet toutes 
les fraudes. 

D'autre part, il paraît indispensable de conserver au 
Maroc français une monnaie d'argent-métal qui empêchera 
qu'à son défaut le douro espagnol ne puisse y pénétrer, 
ce qui arriverait très probablement. Il serait aussi difficile, 
devant le manque d'argent-métal en zone française, d'em- 
pêcher le douro espagnol d'y entrer, que d'empêcher la 
monnaie hasani, ou toute autre monnaie d'argent, d'en 
sortir, si on lui impose un cours inférieur à sa valeur 
intrinsèque. 

Ed. Miciiaux-Bellaire. 

Tanger, 4 décembre 1919. 



LE PELERINAGE DU DERNIER KHÉDIVE 

D'EGYPTE 



Le ii décembre 1909, Abbâs Hilmi II, khédive d'Egypte, 
adressait à Mohammed Saïd pacha, président du Ministère 
égyptien, le rescrit suivant: 

« La Providence divine nous permet de réaliser enfin 
un de nos plus ardents désirs : celui d'accomplir le devoir 
sacré du pèlerinage, de visiter le saint parterre (1) prophé- 
tique ( que sur son Propriétaire repose la prière et le 
salut ! )... Nous gardons l'espoir qu'en nous dirigeant vers 
les Provinces bénies (2), en examinant nous-même la 
situation et les besoins des pèlerins égyptiens, nous contri- 
buerons à promouvoir leurs intérêts, sous les auspices de 
notre Souverain, le calife des musulmans, Mahomet V ; 
Allah entoure son trône de justice et de prospérité ! Nous ne 
manquerons pas, pendant notre séjour aux Lieux Saints, 
d'élever les mains de la prière vers le séjour de la Puissance 
divine pour qu'Elle nous permette de contribuerau bonheur 
de la bien-aimée nation égyptienne. En retour nous avons 
la confiance que ses vœux nous accompagneront à l'aller 
et au retour, avec l'aide d'Allah !... » 

Nous ne nous arrêterons pas pour rechercher à quelles 

(1) Ou jardin ; c'est le nom de la partie^de la mosquée à Médine où se 
trouve le tombeau de Mahomet. 

(2) Le Hidjaz. 






LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 59 

préoccupations politiques ou religieuses répondait ce 
projet du dernier khédive d'Egypte. Moins que les gestes 
du hajj Abbâs Hilmi, c'est le récit arabe de son pèlerinage, 
qui mérite de nous intéresser. Nous le devons à la plume 
d'un notable égyptien, Mohammed Labib ei Batanouni. 
Les antécédents littéraires de l'écrivain, les motifs qui Pont 
désigné au choix du Khédive pour devenir l'historiographe 
officieux du pèlerinage nous demeurent inconnus. Nous 
soupçonnons que sa largeur d'esprit n'y fut pas étrangère. 
En lisant son récit, on ne peut pas ne pas être frappé du 
souci constant pour esquisser — c'est l'expression de 
Mohammed Saïd pacha, — « la philosophie du pèlerinage », 
avec quelle décision il cherche à poser, à justifier devant la 
pensée moderne la manifestation la plus extraordinaire de 
la religiosité musulmane. 

Nous ne sommes pas les premiers à éprouver cette 
impression. Un de nos maîtres en islamologie, le profes- 
seur Snouck Hurgronje, voit dans le travail de Batanouni 
« un des nombreux et intéressants documents de l'évolution 
intellectuelle dans l'Egypte contemporaine. Il y a une 
trentaine d'années, tant l'auteur que son livre auraient été 
impossibles au sein du monde musulman... A l'intérieur 
de l'Azhar (i), son livre peut compter sur l'accueil cordial 
des partisans de Mohammed Abdouh(2), comme sur la dés- 
approbation non moins formelle des adversaires du mo- 
dernisme, lesquels constituent la majorité des étudiants et 
des professeurs (3). Le récit a paru la veille de la guerre (4) 
sous le titre de Ar-Rihla al-hidja^yya : « le Yoyagedu Hid- 
jaz». Il est abondamment illustré de photographies, prises 
par ordre du Khédive, de croquis, de plans. Parmi ces der- 
niers, plusieurs me semblent reproduire ceux de Burck- 

(0 Université musulmane du Caire. 

(2) Ancien mou fti d'tgypte aux tendances nettement modernistes et ré- 
formatrices. 

(3) Mohammcdanism, p. 170. 

14) Nous citons la deuxième édition, Caire, i3sq H. 



6o 



ri:ntk nr mondi: mi si.'LM \n 



hardt(i). La seconde édition, accompagnée d'une appro- 
bation de l'ancien Recteur de l'Azhar, s'est vue aussitôt 
adoptée par le ministère de l'Instruction publique d'Egypte 
pour servir de livre de lecture dans les écoles gouverne- 
mentales. 

Au jugement de M. Snouck Hurgrpnje, « l'auteur ample- 
ment doté des connaissances scolastiques qu'on peut 
acquérir à l'Azhar, ne possède pas l'érudition européenne 
au sens strict du mot ». Elle paraît souvent empruntée au 
Dictionnaire Larousse et surtout à la Civilisation des 
Arabes du docteur Gustave Le Bon (p. 233) (2). 

Les préoccupations de l'auteur sont nettement apologé- 
tiques. Il a beaucoup voyagé, parcouru les contrées du 
Proche Orient et l'Europe. Il n'hésite pas à utiliser pour sa 
démonstration « philosophique » les souvenirs recueillis 
au cours de ses pérégrinations et de ses lectures. A la 
page 121 voici comment il décrit l'émotion religieuse qui 
étreint les pèlerins en présence de la Ka'ba : « Ils se sentent 
remués jusque dans les plus intimes profondeurs de leur 
être devant ce monument imposant. Les uns s'abîment 
comme interdits devant cette éminente grandeur. D'autres 
laissent échapper des cris de terreur et leur langue hésitante 
profère des sons inarticulés. D'autres enfin éclatent en 
sanglots. Partout des pleurs, des gémissements s'élèvent, 
étouffent la voix et coupent la respiration !... » 

Les inondations hivernales, parfois d'une violence inouïe 
en Arabie, viennent à couper la voie ferrée du Hidjaz, en 
plein désert, à une centaine de kilomètres au nord de Médine. 
Arrêté par cet accident en compagnie de son patron prin- 
cier, Batanouni en profite pour esquisser à la suite du 
docteur Gustave Le Bon les triomphes guerriers de l'islam 
aux beaux siècles des califes de Bagdad et de Cordoue. « Par 

(1) Comp. la page 6 de l'Introduction, où l'on reconnaît cet emprunt. 

(2) Les transcriptions en caractères européens sont fréquemment fau- 
tives. 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 6l 

Allah ! s'écrie-t-il en terminant, qui eût jamais rêvé voir 
surgir de ces âpres solitudes la lumière qui a illuminé le 
monde, la main de fer qui allait briser les tyrans, fonder 
la civilisation dont s'enorgueillit l'humanité? Peut-on 
désirer un argument plus décisif pour prouver la vérité de 
l'islam, la mission de celui dont la loi nous a guidés et 
remis dans la voix droite ? Voilà pourquoi les convenances, 
disons mieux, le devoir, nous commandaient de visiter le 
Prophète élu qui a consumé sa vie entière au service de l'hu- 
manité, à dissiper les ténèbres épaisses, en allumant le 
flambeau de cette religion, la religion de la liberté, de la 
fraternité et de l'égalité (i)... » 

A la Mecque la Pierre Noire — pourquoi contester que 
les Arabes préislamites l'ont adorée ? — la Pierre Noire 
lui rappelle le Mur des Pleurs chez les Juifs de Jérusalem, 
la pierre du mont des Oliviers, où des pèlerins inventifs 
s'imaginent reconnaître la trace laissée par les pieds du 
Christ, ensuite cette autre pierre marquant, au dire des 
Grecs, le centre de la terre dans l'église de la Résurrection, 
la colonne de la Flagellation, etc. (p. i55). La franchise de 
Batanouni n'hésite pas à condamner le commerce exercé à 
Médine avec les débris des tentures qui ont recouvert le 
tombeau du Prophète. Mais cet aveu, il n'entend pas qu'on 
puisse le retourner contre l'islam. Sa mémoire lui suggère 
aussitôt un trait attesté par son ami Aziz bey al-Falaki. 
« La tante de ce dernier, une Française catholique, possé- 
dait un morceau de la mule du pape Pie IX. Elle lui avait 
coûté 40 guinées et elle la portait comme une amulette, un 
préservatif infaillible contre tous les accidents... » (p. i3q). 

On connaît le respect témoigné à la Mecque aux pigeons 
de la grande mosquée. Coutume parfaitement innocente ! 
Elle découlerait de la protection assurée à tout être vivant 
sur toute l'étendue du haram ou territoire sacré, y compris 

(1) Batanouni, 2?'.v 



02 REVUE DU MONDE Ml SULMAN 

la vermine, dont la législation canonique interdit l'occi- 
sion au pèlerin, aussi longtemps qu'il n'a pas repris contact 

avec la vie profane. Le sceptique Djahiz affirme que les 
fauves lancés à la poursuite des gazelles s'arrêtent aux 
limites exactes du ha ram. La méthode « philosophique» 
de Batano.uni lui rappelle de nouveau de nombreux ana- 
logues dans l'histoire religieuse de l'humanité. « Chez les 
chrétiens la vénération pour les colombes va jusqu'à leur 
attribuer un caractère sacré ; à leurs veux elles représen- 
tent le Saint-Esprit. Le Christ enfant, racontent-ils, pen- 
dant qu'on le lavait dans les eaux du Jourdain, vit une 
colombe descendre sur sa tête... En Italie surtout, en 
Autriche et dans quelques églises de France, on peut as- 
sister à des lâchers de colombes. A Vienne, à Rome, elles 
nichent dans les jardins publics sans que personne s'avise 
de les inquiéter. 

Mais voici une explication plus inattendue. Au seuil du 
territoire sacré, le pèlerin doit adopter Yihrâm. Cette céré- 
monie consiste à se dépouiller de la tète aux pieds pour 
s'envelopper exclusivement dans des étoiles sans trace de 
couture. Le symbolisme de ce rite — la déposition des 
habits profanes — saute aux yeux. C'est le geste du péni- 
tent se mettant dans un état de sainteté spéciale, avant de 
se présenter devant la divinité. Que ce costume sommaire 
offre une garantie suffisante contre les intempérie 
saisons, contre le climat extrême de l'Arabie, où jusqu'au 
cœur de l'été, des nuits glacées succèdent à des journées 
brûlantes, p ;e ne l'imaginera. Tel n'est pas l'avis 

de Batanouni. Son souci constant, c'est de prouver que 
les épidémies, qui déciment les pèlerins au Hidjaz, 
tiennent, non au pèlerinage, mais à son organi 
défectueuse. « On n'ignore pas, écrit-il, que les médecins 
ont récemment démontré les effets salutaires de l'air libre 
sur l'organisme humain ; combien il importe de l'exposer 
chaque année, pendant l'espace d'un mois, à cette influence 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE D'EGYPTE 63 

bienfaisante. Elle lui rend sa vigueur, son élasticité, le 
sature d'oxygène, active la circulation du sang... Voilà 
pourquoi nous voyons les Européens, principalement les 
Anglais, gagner régulièrement les montagnes ou les plages 
maritimes. Ils y déposent leurs habits, n'en conservant 
que le strict nécessaire. Durant un mois ou davantage, iis 
essaient de récupérer les forces perdues, pendant le reste de 
l'année, par le surmenage intellectuel. Combien de fois 
y ai-je surpris les Occidentaux dans les stations hygié- 
niques, au bord de la mer, marchant pieds nus, légère- 
ment vêtus, le corps exposé à l'action vivifiante de l'air, à 
la fraîcheur des brises, aux rayons du soleil ! Ce traite- 
ment ils l'appellent une cure d'air (i). C'est donc gratuite- 
ment que des gens malintentionnés ont calomnié la reli- 
gion musulmane, attribué à Yihrâm les maladies qui 
éprouvent les pèlerins à la Mecque et à Arafa. » 



Ces citations donnent une idée de la méthode inaugu- 
rée par l'auteur. Elle a valu à son travail un incontes- 
table succès dans les milieux islamiques, ouverts aux 
inlluences modernes, ensuite le pardon à sa rude fran- 
chise, « à son dédain pour toutes sortes de superstitions. 
Afin d'arrêter les remarques ironiques chez les lecteurs 
occidentaux, il a soin de comparer les rites de la Mecque 
avec les pratiques en usage chez les Juifs et les chrétiens 
de nos jours (2) ». Nous venons de citer des spécimens 
de cette méthode mixte. 

Telle est la complexité des cérémonies, des observances 
qui composent le pèlerinage, qu'un nombre infime 
croyants arrivent à la Mecque suffisamment instruits 
leurs obligations en cette matière. Beaucoup parmi eux 

1. 'expression française est transcrite dans le texte aral 
Snoi 1 k Hurgronjb, èdohammedanism, 



64 REVUE OU MONDE MUSULMAN 

ignorent la langue du Coran. La corporation des motaw- 
wif doit suppléer à ces lacunes. A eux de promener les 
pèlerins — motawwit" signifie « promener » au sens actif 
— à travers les sanctuaires de la cité et des environs, de 
leur suggérer les formules des prières appropriées, les rites 
à exécuter, de leur rappeler les souvenirs attachés à chaque 
lieu saint. Cette simple énumération suffit à montrer l'im- 
portance de la fonction pour le bon ordre du pèlerinage. 
On a fait une assez mauvaise presse à ces guides mecquois, 
signalé leur impéritie, suspecté leur désintéressement. 
Batanouni suggère au Grand Chérif la fondation d'une 
école, « où ils apprendraient les devoirs spéciaux de leur 
office. La majorité en ignore jusqu'aux premiers élé- 
ments. Si encore ils se contentaient d'ignorer; mais cer- 
tains inculquent aux pèlerins des idioties étrangères à la 
religion. Près du Djabal Omar la forme d'un rocher rap- 
pelle une chamelle accroupie. Les motawwif prétendent 
qu'un homme et sa femme ayant empêché la monture du 
Prophète de se relever, Allah les métamorphosa en pierre. 
Ils débitent une histoire analogue dans le voisinage du 
Djabal an-Nour à propos d'un voleur. Combien d'autres 
légendes que les ministres de la religion ont l'obligation 
de démentir! Les guides vont jusqu'à modifier l'émission 
originale des lettres dans les citations coraniques, afin de 
s'accommoder à la prononciation vicieuse de leurs clients, 
Persans, Turcs, ou Javanais : autant d'abus que condam- 
nait la législation musulmane aussi bien que les conve- 
nances sociales » (p. 60). 

Avec non moins d'énergie, Batanouni proteste contre le 
manque d'égards, les traitements infligés aux pèlerins de 
la Mecque : « Pourtant le total des sommes laissées par 
eux mérite considération. La moyenne annuelle des pèle- 
rins s'élève à 200.000 (1) ; la moyenne de dépense pour 

(1) Ce chiffre nous paraît grossi considérablement. 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 65 

chaque pèlerin n'est guère inférieure à 5 guinées : prix 
pour la location d'un logement, les honoraires du motaw- 
wif, du zamzami (i)et l'achat de menus présents à rap- 
porter chez lui. Le montant de leurs débours à la Mecque, 
en l'espace d'un mois, atteint donc au minimum un 
million de livres égyptiennes. Un proverbe mecquois 
affirme que les pèlerins font la fortune des deux villes 
saintes. Les mauvais traitements rappellent les années où 
les motawwif mettaient aux enchères publiques les riches 
pèlerins pour les adjuger au plus offrant. » A ce propos 
Batanouni signale les variations incessantes de prix pour 
la location des montures. « Nulle règle fixe. Chaque 
année le chérif en arrête le montant, après accord avec le 
vali ottoman, au gré de leurs caprices et de ce qu'ils 
sentent de compassion pour les hôtes d'Allah (les pèlerins). 
Après quoi le crieur public en proclame le chiffre dans les 
marchés. On peut le considérer comme un thermomètre. 
Ses hausses et ses baisses trahissent les convoitises des 
agents à la Mecque » (p. 216). Impossible de marquer avec 
plus de discrétion l'exploitation méthodique du pèleri- 
nage. Pour la rendre possible il faut l'entente momen- 
tanée de l'administration chérifienne et ottomane dont les 
dissensions habituelles ne sont pas moins funestes au bon 
<»rdre dans la Ville sainte. 

Malgré la suppression officielle de L'esclavage en Tur- 
quie, le marché de chair humaine, « jadis très tlorissant 
à la Mecque, commence seulement à disparaître ». Le 
nombre des esclaves y demeure encore considérable (2). 
Parmi eux se recrutent les corporations des portefaix, des 
bûcherons, des porteurs d'eau, des chameliers, des ailiers » 
(p. 62). Aux portes de la grande mosquée se pressent des 
milliers de mendiants, en majorité des impotents, des 

(1) Distributeur de l'eau de /.un/.mi. 

(2) Comp. Li Boi 1 il \ 1. \ u paye >i<.'s mystères^ pèlerinage à m 
tien à la Mecque et .1 Wédine, p. 11 \\. 

\ \ \ v 1 1 1 . 5 



66 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

estropies, des paralytiques, des esclaves jetés à la rue par 
leurs maîtres. « Les Mecquois ont l'habitude de s'en débar- 
rasser, sans autre forme de procès, quand la vieillesse et la 
maladie les rendent incapables de travailler. Le gouverne- 
ment du Hidjaz songe-t-il seulement à se préoccuper de ces 
malheureux, à leur assurer un lieu de refuge, à tout le 
moins pendant la période du pèlerinage? Les ministères 
des waqfs au Caire et à Constantinople devraient suppléer 
ici à la négligence de l'administration locale » (p. 98). 

Cette question de la bienfaisance publique inspire à 
l'auteur des pages émues, qui font honneur à ses senti- 
ments d'humanité et de solidarité religieuse. Ce lui est une 
occasion de rappeler son passage à Jérusalem. Il énumère 
les hospices, les hôpitaux, les dispensaires, les orphelinats, 
les écoles élevés dans la Ville Sainte (1) par les juifs et les 
chrétiens, sans distinction de nationalités et de confes- 
sions. Cette émulation dans la charité, il la propose en 
modèle à ses coreligionnaires. « Par Allah ! s'écrie-t-il au 
bout de cette longue et méritoire nomenclature, voilà un 
noble idéal humain, le sens de la vie dans toute son exten- 
sion ! Nos frères musulmans, répandus sur la surface de 
la terre, ne pourraient-ils fonder à la Mecque une institu- 
tion analogue? Avoir le droit de compter sur l'assistance 
du gouvernement turc pour réaliser ce noble projet dans 
l'intérêt de leurs frères, les pèlerins indigents, en faveur 
des visiteurs de la maison d'Allah ? » (p. 68). Cette forme 
interrogative trahit l'hésitation de l'auteur, sa confiance 
limitée dans le succès réservé à sa proposition. Il sait pou- 
voir compter sur la générosité des musulmans fortunés, 
mais n'ignore pas combien l'expérience leur a appris à se 
méfier de l'incurie, des convoitises de l'administration 
ottomane, capables de stériliser les initiatives les plus 
désintéressées. Si Abbas Hilmi et le gouvernement égyp- 

(1) P. 68. Le prince Eitel de Prusse y est confondu avec le Kronprinz, 
wali ahd. 






LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 67 

tien ont dû renoncer au projet d'établir à la Mecque un 
hôpital (1), c'est — Batanouni hésite à nous l'apprendre — 
qu'ils ont échoué dans leurs efforts pour se réserver la sur- 
veillance de cette fondation, dans leur désir de la sous- 
traire à la rapacité et aux dilapidations des fonctionnaires 
locaux. 

Ce n'est pas l'unique spectacle qui a froissé la droiture 
de ses sentiments religieux. « A aucun moment la muni- 
ficence des sultans et des princes n'a cessé d'offrir des pré- 
sents à la maison d'Allah (2). Par contre, l'audace de gens 
sans aveu n'a pas hésité à la dépouiller, sans en excepter 
les préposés à la garde du sanctuaire » (p. 134). A leur pro- 
pos, nous l'avons déjà entendu protester contre le trafic 
inconvenant, exercé avec les tentures de la Ka'ba (p. 139). 

Il y a bien longtemps que les pèlerins exaltent l'eau 
de Zamzam, le puits merveilleux qui fixa les premiers 
nomades dans « la vallée stérile » (Coran, 14, 40) de la 
Mecque. Les recueils canoniques, les plus anciens anna- 
listes se montrent tout aussi enthousiastes (3). Ils citent 
des compagnons de Mahomet — nommons le Bédouin 
Abou Zarr — qui s'engraissèrent rien qu'en absorbant le 
breuvage miraculeux (4). Ses vertus thérapeutiques ne 
sont pas moins éprouvées, à condition toutefois d'en pro- 
longer l'usage (5). « A mon avis, assure Batanouni, les 
préposés du puits en exagèrent les propriétés salutaires, 
au point de suggestionner les buveurs. Voilà comment il 
arrive que chacun lui attribue un goût particulier, confor- 
mément à son degré de foi. Certains lui trouvent la saveur 
du miel ; d'autres éprouvent l'impression contraire. » La 
loyauté nous oblige de prendre ici la défense des Zam^a- 
mis ou distributeurs d'eau de /anizam. Ces braves gens 

(1) Voir la Rihla, p. 64. 

(2) Li Ka'ba. 

(3) Comp. notre Berceau de F Islam, 1, 37-38. 

(4) Ibn Sa'd, Tabaqat, IV, i~ partie, p. 162. 

(5) Ibn el Faqih, A'Uq, 85. 



68 REVUE OU MONDE MUSULMAN 

se contentent de détailler devant leurs clients le contenu 
de hadith, appuyés sur l'autorité de Bokhari, de Mos- 
lim, etc., et de la plus vénérable tradition musulmane. 

Non pas qu'à la Mecque on se soit jamais mépris sur la 
valeur intrinsèque de ces eaux dures et saumâtres. La plus 
ancienne chronique de la cité parvenue jusqu'à nous, celle 
d'Azraqî, assure qu'il fallait en corriger la saveur, en y 
faisant macérer des raisins de Taïf (i). Au dixième siècle 
le géographe Istakhri convenait « qu'on n'en pouvait sans 
inconvénient prolonger l'usage (2) ». Quant aux hadith, 
qui en exaltent les propriétés, Batanouni leur applique une 
exégèse, dont le modernisme déconcertera certains ulémas. 
« Cette eau est salutaire dans les cas pathologiques qui cor- 
respondent à sa nature. » Après quoi, il précise le sens de 
cette formule congrue, en ajoutant l'analyse suivante : 
« C'est une eau alcaline, contenant en abondance du 
sodium, du chlore, de l'acide phosphorique et azotique 
ainsi que de la potasse. Une eau minérale, en définitive, 
dont elle possède les effets thérapeutiques. Prise à petites 
doses, elle est utile comme l'abus en devient nocif, prin- 
cipalement en dehors de la saison du pèlerinage, quand 
le puits se trouve déserté. Les Mecquois évitent alors d'en 
boire, à cause de sa salinité pendant cette période ; la pré- 
dominance de l'acide azotique la rendant impropre à la 
consommation » (p. 126). 

Cette explication rappelle en somme l'opinion exprimée 
par Istakhri. J'ignore quelle valeur scientifique peut reven- 
diquer l'analyse enregistrée par Batanouni. 

Dans son magistral ouvrage Mekka, M. Snouck avait 
déjà signalé les propriétés laxatives de l'eau de Zamzam (3), 
mais en ajoutant que l'examen des échantillons, pris à 



(1) Azraqi, 70, 294, 340. 

(2) Voir sa géographie publiée par De Gorje, p. 17. 

(3) Cf. H. Kazem Zadeh, Relation d'un pèlerinage à la Mecque en tgio- 
1 9 / / , p. 62. 






LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE D EGYPTE 69 

diverses époques, n'avait donné aucun résultat à l'analyse. 

Quoi qu'il en soit, notre auteur condamne avec la der- 
nière énergie les légendes, les superstitions qui se rat- 
tachent au puits mecquois. Ainsi le populaire d'Egypte 
prétend que la source de la mosquée Al-Hanafl, au Caire, 
communique avec Zamzam et lui attribue les mêmes pro- 
priétés merveilleuses. L'enthousiasme des pèlerins indiens 
va beaucoup plus loin. Ils aiment à plonger dans l'eau de 
Zamzam des pièces d'étoffe destinées à leur servir de lin- 
ceul. Ainsi font les pèlerins russes dans l'eau du Jourdain, 
opération identique, mais aux conséquences plus inoffen- 
sives. Il y a une quinzaine d'années, un Indien profita 
de l'absence des gardiens de Zamzam pour s'y précipiter. 
Il fallut mander des plongeurs de Djeddah pour retirer son 
cadavre. On en profita pour nettoyer le puits à fond, opé- 
ration qui améliora notablement la qualité des eaux. 
« Quant à ce fanatique, il alla rendre compte à la misé- 
ricorde, disons mieux, à la justice d'Allah de sa folie » 
(p. 127). Depuis cette tentative et d'autres qui l'auraient 
suivie, « le Grand Chérif fit placer une grille à i mètre 
environ au-dessous du niveau des eaux (i) ». 

L'agglomération mecquoise reçoit l'eau potable d'un 
canal, attribué à Zobaïda, la femme de Haroun el Rachid. 
Je me demande de quel droit Batanouni ip. 65) accorde 
au calife abbaside, meurtrier des descendants de Fatima, 
la formule de la Tardia (2), équivalent à la canonisation 
islamique. C'est témoigner de la partialité pour ce des- 
pote fantasque, dont le règne coïncida avec l'essor des 
recherches scientifiques parmi les musulmans. La prin- 
cipale des sources, alimentant le canal de Zobaïda. pro- 
vient de Honain, théâtre de la victoire remportée par le 
Prophète, « à la distance de 25 kilomètres, derrière Arata, 

(1) Le Boulicaut, op. ci/., 127. 

(2) Radia-Allah anhou : * Allah est satisfait Je lui * ; formule empru 
au Coran. 



70 KKYl E DU MONDE MUSULMAN 

vers le nord-est » (p. 65). « Les habitants utilisent les par- 
ties découvertes du canal pour la lessive de leur linge et 
autres usages, en contravention avec les principes de 
l'hygiène et la loi sainte de l'islam. Me permettra-t-on 
d'affirmer, ajoute Batanouni, que là doit être cherchée 
la cause unique des nombreuses épidémies qui désolent la 
cité? Pourquoi le Grand Chérif n'installe-t-il pas des 
pompes sur les ouvertures du canal de Zobaïda, à la 
Mecque, à Arafa, sur le puits de Zamzam?... Avant tout il 
faudrait veiller à les préserver des contaminations qui 
coûtent la vie à des milliers de pèlerins » (p. 67). On 
paraît y avoir pensé. Aux environs, des soldats sont char- 
gés de « garder le précieux liquide de toute souillure. Et 
cependant des pèlerins s'y baignent par centaines, abso- 
lument nus ; des femmes y lavent des linges sordides et 
y jettent les débris de leur cuisine (1) ». Cette question des 
eaux potables préoccupe à bon droit notre auteur, témoin 
attristé de l'incurie des autorités responsables, dont il ne 
cesse de gourmander la criminelle apathie. « Le Grand 
Chérif devrait consacrer toute son attention aux ouver- 
tures pratiquées le long du canal, établir des surveillants 
pour empêcher les pèlerins de souiller les eaux en s'y bai- 
gnant. Ainsi les malades atteints d'éléphantiasis ont pris 
l'habitude de se plonger, sous prétexte de guérison, dans 
un bassin qui porte leur nom. Son esprit éclairé ne peut 
ignorer que d'après les maîtres de la bactériologie, l'eau 
est un des principaux véhicules pour les maladies infec- 
tieuses. Allah en préserve ses serviteurs ! » (p. 187). 

Depuis Bokhari, tous les recueils de traditions ont enre- 
gistré un dicton attribué au Prophète, niant la transmis- 
sion des maladies de nature microbienne (2). Malgré le 
témoignage des Bédouins qui le questionnaient : « Pro- 

(1) Le Bollicait, op. cit., 99. 

(2) La'adwd. Il refuse pourtant sa main à un Arabe atteint d'éléphantiasis ; 
Nasaï, Sonan, II, 184. 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE D EGYPTE 7I 

phète, nos chameaux allaient et venaient, pleins de vigueur 
et de santé, quand l'arrivée d'une bête galeuse les a conta- 
minés jusqu'au dernier (i) », Batanouni n'en revendique 
pas moins quarantaines et lazarets pour des institutions 
d'origine islamique, remontant jusqu'au calife Omar. A 
l'appui de son dire, il rappelle un trait fréquemment cité 
dans les auteurs arabes. Le second successeur de Maho- 
met s'apprêtait à pénétrer en Syrie, quand on lui apprend 
que la peste y sévit. Incontinent il décide de rebrousser 
chemin. Eh quoi ! s'écrie son ami Abou Obaïda, vous 
fuyez devant le décret d'Allah? — Non pas, réplique 
Omar, devant, mais vers le décret d'Allah. Si vos bêtes 
pâturaient dans une vallée à double versant, l'un stérile, 
l'autre couvert d'herbe, si vous dirigez le troupeau de ce 
dernier côté, n'est-ce pas vous conformer au décret d'Al- 
lah? Un autre compagnon du Prophète confirma l'inter- 
prétation d'Omar, en citant cette parole du Maître : 
« Quand la peste désole un pays, n'y pénétrez pas ; de 
même ne sortez pas d'une contrée où l'épidémie règne. » 
Les commentateurs observent que l'interdiction ne con- 
cerne pas les médecins ni ceux dont la présence peut être 
utile. N'est-il pas vrai que ce noble hadith édicté une 
réglementation sanitaire, antérieure de huit siècles aux 
premières prescriptions de la république de Venise? 
(p. 3o8-3oq.) 

Si nous avons pensé devoir résumer ainsi la conclusion 
de la longue dissertation consacrée par l'auteur aux qua- 
rantaines, c'est qu'elle nous paraît caractériser une 
méthode : celle de la génération actuelle des jeunes 
Égyptiens, très empressés à réclamer pour l'islam la prio- 
rité des découvertes modernes. Qu'on nous permette 
d'ajouter un nouvel exemple. Dans la sourate 24, 3g, le 
Coran compare les actions des mécréants ^à un mirage; 

1 Ibn-al-Athir. Nihaia, IV , 68, 1Ô8, et tous les recueils de Hadiht, 



-]2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

l'homme altéré croit y découvrir de l'eau ; en approchant 
il s'aperçoit de son erreur ». « Ce phénomène, ajoute 
Batanouni, le Coran nous l'a révélé il y a treize siècles. 
L'Europe ncn a eu connaissance qu'au dix-septième siècle. 
Ou plutôt il n'a été étudié que par l'expédition scientifique 
d'Egypte, venue à la suite de Bonaparte au début du 
dix-neuvième siècle » (p. 3 19). Le khédive avait résolu 
de regagner son pays en empruntant la voie ferrée de 
Médine, laquelle, via Tabouk-Maân-Qatrani-Amman, re- 
joint par l'embranchement de Deraâ le port de CaïfTa ; 
noms avec lesquels les communiqués du front palestinien 
nous ont familiarisés. Cet itinéraire força les voyageurs à 
lier connaissance avec le lazaret turc de Tabouk, la der- 
nière oasis de l'Arabie, avant de pénétrer en Syrie. On 
était au mois de janvier. La nuit, « le thermomètre bais- 
sait jusqu'à 5 degrés au-dessous de zéro ». Le lazaret pos- 
sède une étuve à désinfection, installée sous les palmeraies 
de cette oasis, mais en plein air. « On décida d'y faire 
passer les gardes et la domesticité du Khédive. Ces braves 
gens durent se mettre nus et demeurer en cet état, pen- 
dant toute la durée de l'opération, les dents leur claquant 
de froid. La Sublime-Porte veillera, nous n'en doutons 
pas, afin que dans cette quarantaine on témoigne désor- 
mais plus d'égards aux visiteurs de la maison d'Allah » 
(p. 314). Sans qu'il nous en prévienne, Batanouni aura 
mentalement établi la comparaison avec le lazaret égyp- 
tien de Tor (Sinaï), éclairé à l'électricité, pourvu du con- 
fort et des installations les plus modernes. Organisation 
modelé, heureusement soustraite au contrôle de la Sublime- 
Porte. 

Batanouni sait à l'occasion, on a pu s'en convaincre, 
utiliser les hadith. Mais on aurait tort de croire qu'il les 
accepte les veux fermés. Pendant son séjour à Médine, il 
lui arrive de visiter une boutique dans l'intention d'y ache- 
ler des dattes. Le vendeur avait trouvé intéressant de 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE J?> 

mettre en valeur sa marchandise, en citant des hadith pro- 
phétiques à l'éloge des variétés de dattes exposées à l'éta- 
lage. Je demeurai stupéfait, ajoute Batanouni, de consta- 
ter comment les Médinois ne rougissaient pas de mentir 
aux dépens du Prophète, dont ils gardent le tombeau. J'in- 
terpellai le marchand : « Nous sommes venus acheter des 
dattes, non des hadith. » Ensuite je lui montrai que le 
malheur des musulmans, c'était leur audace à mettre im- 
prudemment en avant le nom d'Allah et l'autorité de son 
Envoyé. Le pauvre homme s'excusa de son ignorance, il 
tenait ces récits ineptes d'autres marchands, ses collègues, 
ou d'aventuriers ayant usurpé la qualité de cheikh (p. 254). 



On ne risque guère de s'égarer en supposant que dans 
les critiques articulées sur l'organisation défectueuse du 
pèlerinage Batanouni a servi de porte-voix au dernier Khé- 
dive et à son gouvernement. Caractère honorable, n'ayant 
jamais accepté ni recherché de positions officielles, jouis- 
sant d'une situation indépendante de fortune, il semblait 
mieux désigné que personne pour assurer ce rôle délicat, 
spécialement en pays d'islam , quand on s'avise de toucher 
aux institutions religieuses. Or, le pèlerinage forme un des 
cinq piliers de l'islam. La Rihla est dédiée à Abbas Hilmi 
et ornée de son portrait. Dès son apparition le président 
du Ministère, Mohammed Saïd Pacha, s'est empressé de 
féliciter l'auteur « d'avoir cherché à purifier le pèlerinage 
des abus que les siècles y axaient introduits, à dessein de 
le ramener à sa forme ancienne et à sa splendeur primi- 
tive ». 

Les descendants de Méhemet Ali et le gouvernement 
égyptien se sont toujours intéressés au pèlerinage. A son 
occasion ils ont senti leur responsabilité engagée devant 
leurs sujets et devant le monde ei\ ilise. Par ailleurs la qua- 



74 REVUE OU MONDE MUSULMAN 

lité de bienfaiteurs des « Villes Saintes » leur conférait le 
droit d'élever La voix. Tant à Médiae qu'à la Mecque on 
retrouve partout les traces de leur muni licence. 

Les fondations égyptiennes du Hidjaz comptent parmi 
les plus florissantes, parmi les plus intelligemment admi- 
nistrées, les mieux garanties contre le danger des dilapi- 
dations. Dans les Villes saintes, les tekkiés égyptiens sont 
« d'immenses caravansérails dont les magasins de blé, de 
riz et de maïs sont continuellement ouverts aux pèlerins 
peu fortunés ». Sans ces établissements charitables, « mo- 
dèles du genre, les pauvres manqueraient de tout (i), en 
ces pays déshérités. Au tombeau de Mahomet, la famille 
régnante d'Egypte se trouve représentée par des lampes, 
des candélabres d'or et d'argent. Abbas Hilmi pendant son 
séjour à Médine « ne cessa un seul jour de veiller en per- 
sonne à leur entretien, le matin pour les allumer, le soir 
pour les éteindre. A plusieurs reprises, atteste Batanouni, 
j'ai eu l'honneur de l'assister dans l'accomplissement de 
cet office insigne. Nous commencions par endosser l'uni- 
forme des employés de la mosquée, tuniques et serviettes 
blanches, turban enroulé autour du front... Ensuite nous 
pénétrions à l'intérieur de la Noble Chambre (2) d'un pas 
tremblant, les yeux baissés, le cœur palpitant d'émotion, 
l'âme abîmée dans le sentiment de la dévotion, élevant vers 
le seuil de cette Présence auguste (3), les versets de la sa- 
lutation, en tout honneur et révérence » (p. 237). 

L'Administration égyptienne dépense annuellement 
4-5oo guinées pour la confection des tentures destinées à 
recouvrir la Ka'ba (p. 1 38) . Quant au mahmal ou tapis sa- 
cré, voici, d'après Batanouni, le détail des dépenses dont 
cette institution grève chaque année le trésor égyptien. 



(1) Le Boulicai t, op. cit., i33, 221. 

Le tombeau de Mahomet. 
(3) Le Prophète est censé vivant dans son tombeau ; question longuement 
débattue dans le \\'afa-el-wa/a de l'Égyptien Samjioldi. 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE j5 

Cette énumération montre avec quel éclectisme judicieux 
la manne budgétaire est distribuée. A ce titre la liste mé- 
rite d'être transcrite ici : 

Guinées 

L'émir du hajj et les employés du mahmal .... 1.282 

Les Bédouins 2.5ii 

Chérifs de la Mecque et de Médine 1 .473 

Tekkié égyptien de la Mecque 1.961 

— — Médine 1 .957 

Habitants de la Mecque et de Médine 2-879 

Sommes provenant des divers waofs égyptiens, de la 

liste civile khédiviale, du ministère des Finances. . 3. 000 

Blé distribué à la Mecque et à Médine 22.5oo 

Bougies, lampes et luminaire 1.629 

Tentes, outres, etc i5o 

Transport de terre et de mer, location de chameaux . 4-248 

Huiles, nattes, etc., envois du ministère des Waqfs . 6.420 

Frais divers 260 

Total 5o.ooo 



Avant de terminer, il resterait à recueillir dans cet inté- 
ressant récit de voyage les informations les plus neuves, 
notées par l'auteur, pendant son séjour d'un mois dans la 
province du Hidjaz. Nous sacrifierons les dissertations his- 
toriques dont il a parsemé son travail. 

Voici quelques traits qui permettront d'en apprécier le 
caractère traditionnel strictement musulman. Ainsi la 
Mecque aurait été fondée par Abraham « l'an [89a avant 
Jésus-Christ » (p. 69). Quant à la Ka'ba, « elle existait en- 
viron 27 siècles antérieurement à l'islam, vénérée par tous 
les Arabes, sans distinction de païens, de juifs et de chré- 
tiens» (p. 109). Sur la terrasse de ce monument, « les tribus 
arabes accumulèrent jusqu'à 36o idoles» (p. 114)- L'au- 
teur a oublié de se demander si la ICa'ba avait une plate 
forme où loger ce musée mythologique. C'est seulement 



76 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pendant la jeunesse du Prophète que les Qoraïchites, pro- 
fitant du naufrage d\\n navire chargé de bois, se déci- 
dèrent à donner à l'édicule ce complément architectural. 
Le récit se trouve dans la Sirâ ou vie officielle de Maho- 
met et dans les plus anciennes chroniques de la Mecque. 
Insuffisamment préparé pour les recherches archéolo- 
giques (1) Batanouni rachète cette lacune par ses dons 
d'observateur. Peu de pèlerins musulmans ont conservé le 
regard aussi libre, l'esprit plus dégagé de préjugés, à l'ex- 
ception de ceux qu'il doit à sa formation historique. Re- 
cueillons d'abord le portrait d'un personnage auquel les 
péripéties de la guerre mondiale réservaient un trône, le 
chérif Hosaïn ibn Ali, le nouveau roi du Hidjaz. « 11 sé- 
journait depuis 27 ans à Stamboul lorsque le régime jeune- 
turc le désigna pour remplacer dans le Grand Chérifat de 
la Mecque l'émir 'Ali (2), qui avait cessé de plaire. Les 
débuts de son administration furent marqués par des actes 
d'une rare énergie. Il commença par réprimer la révolte 
des Bédouins contre la Sublime-Porte, opération militaire 
où il se vit heureusement secondé par ses fils. Il faut men- 
tionner à son éloge comment il fixa à 24 riâl magidi la 
location d'un chameau, pour le vovage de la Mecque à 
Médine et Yanbo, quand précédemment on payait 70 riâl. 
En résumé, son gouvernement s'inspire de la justice, sa 
parole est prépondérante et sa vie exemplaire. Allah le 
rende l'auxiliaire de la Porte, et de la nation musulmane, 
le digne représentant de la noble lignée prophétique, sous 
les auspices de son saint aïeul! Dans les débuts de l'an 
i32o, IL, l'émir Hosaïn partit à la tète de ses troupes pour 
le pavs d'Asîr (3), afin d'aider le gouvernement à réprimer 

\ la page n5 il confond lesBenou Taimavec les HenouTamim. P. 
lire taqifa et non thaqcfa ; p. 3 18, note, le château de Mshattu est du 
septième siècle après (et non avant) Jesus-Christ. Toute celte note devrait 
être modifiée. 

(2) Installé l'an 1 32 3 H. 

(?) Au sud du Hidjaz. 



LE PELERINAGE DU DERNIER KHEDIVE D EGYPTE 77 

la rébellion de l'Idrisi. Allah lui permette d'apaiser les 
dissensions et d'arrêter l'effusion du sang musulman» 
(p. 81). Nos lecteurs savent quelle réponse les derniers 
événements viennent de donner à ces pronostics (i). 

Comme aux temps du Prophète (2), la région alpestre 
de Taïf continue à être la villégiature favorite des riches 
Mecquois. Batanouni évalue à i.5oo mètres la hauteur de 
cette ville. « Parmi les maisons de plaisance, la plus 
célèbre s'appelle Choubra. Elle appartient aux descendants 
du Chérif 'Aun, et doit son origine au Chérif Abdallah 
pacha qui lui donna le nom de Choubra au Caire » (p. 5i). 
Toute cette région montagneuse se distingue par ses beaux 
jardins, la variété de ses fruits et des eaux courantes. 
« Taïf est célèbre par la pureté de l'air qu'on y respire. 
Sous ce rapport on lui préfère seulement Al-Hadâ, mon- 
tagne à trois heures de distance, dans la direction de la 
Mecque. Les habitants de ce dernier district sont réputés 
pour leur beauté et pour la fraîcheur de leur teint. Ils s'en 
disent redevables aux eaux d'une rivière voisine dont on 
vante la douceur. Taïf possède la tombe de deux fils du 
Prophète, Tahir et Tayyb (3). » Sur la tombe de Midhat 
pacha, « le Père de la Constitution » qui y mourut en 
exil sous Abdulhamid, le comité Union et Progrès a récem- 
ment élevé un dôme (p. 52). La sécheresse est un des fléaux 
du Hidjaz. Comme le Khédive assistait à la réunion du Ven- 
dredi dans la grande mosquée de la Mecque, il arriva que 
« le ciel se couvrit de nuages au cours du sermon officiel. 
Pendant la prière, la pluie tomba à grosses gouttes, sans 
que personne dans l'assistance s'avisâtdequittersaplacc 



(1) Voir notre article, Le ^rand Chérifat de la Mecque et la révolte des 
Arabes, dans les Etudes. 

(2) Nous renvovons à notre article, l'ne villégiature arabe au siècle de 
rire. 

(31 Sur ces deux (Mitants de Mah >met, c(. notre Fatima et les /Lies de 
Mahomet. 
(4) La prière se fait dans la coin- découverte de la m tsquée, 



;S REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Tous se réjouirent de cette marque de la miséricorde 
divine, dont depuis six ans le riidjaz se trouvait privé! 
Elle tut du plus heureux augure pour 1e pèlerinage du 
Khédive » (p. 25). 

A l'encontre de leur rareté, les pluies se déchaînent 
parfois avec une violence inconnue dansd'autres climats (i). 
L'an 1196 H. ( 1 78 1 de J.-C) entre la Mecque et Mé- 
dine, le sail, l'inondation emporta la moitié de la cara- 
vane des pèlerins égvptiens. Les annales de la Mecque, où 
l'eau potable vient à faire défaut, sont remplis par le 
récit des méfaits causés par le sail. A plusieurs reprises, il 
a renversé la Ka'ba. Batanouni, secrètement déçu par la 
pauvreté des bibliothèques mecquoises, aime à la mettre 
sur le compte de l'inondation. Celle de l'an 417 H. (1026 
de J.-C.) aurait été particulièrement désastreuse pour 
les livres (p. 59). On a vu plus haut comment le Khédive 
et sa suite se trouvèrent immobilisés, pendant plusieurs 
jours, en plein désert au nord de Médine, les pluies hiver- 
nales ayant emporté les viaducs de la voie ferrée. L'année 
suivante (1 328 H.), leseaux pénétrèrent dans l'intérieur de 
Médine, au pied du mont Ohod, près du sanctuaire de 
Hamza. Un lac temporaire se forma. Un fait analogue ar- 
riva sous le règnedu calife Moâwia, dans les mêmes parages. 

Batanouni estime à 619 mètres l'élévation de Médine au- 
dessus du niveau de la mer, sans nous apprendre au moyen 
de quel calcul il a obtenu cette évaluation hypsométrique. 
En hiver, le thermomètre descendrait jusqu'à 5 degrés au- 
dessous de zéro et la nuit l'eau gèle dans les récipients 
(p. 252). La ville possède des eaux de bonne qualité. Notre 
auteur leur attribue la situation sanitaire très favorable de 
Médine et « la préservation des épidémies, qui désolent les 
autres districts de l'Arabie, tels que la Mecque, Djeddah, 
Yanbo, où les eaux potables ne sont soumises à aucune 

(11 Cf. notre Berceau de ï Islam, I, 23-a5. 



LE PELERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 79 

surveillance » (p. 258). L'excellent climat de Médine lui 
sert à expliquer « le caractère facile et aimable de la popu- 
lation. Si l'on y ajoute leurs dispositions générales pour la 
religion et la piété, leur politesse et leur sociabilité, on 
n'hésitera pas à leur décerner la palme parmi les indigènes 
de la Péninsule. Pourquoi s'en étonner? Ils doivent nombre 
de ces qualités à leur voisinage avec le Prophète. Qu'on 
veuille bien se rappeler qu'il a choisi leur cité pour le lieu 
de son émigration et l'on conclura que cette noblesse de 
caractère ne date pas d'aujourd'hui » (p. 265). Parmi les 
jardins et les puits, situés aux environs de la cité, plusieurs 
conservent encore les noms qu'ils portaient du vivant du 
Prophète et dans les collections de hadith. 

A rencontre de la Mecque, Batanouni a conservé une 
excellente impression de sa visite aux bibliothèques de 
Médine. Il loue la richesse de leurs collections compre- 
nant, d'après lui, 3o.ooo volumes. Imprimés ou manu- 
scrits? Il oublie de préciser. Pour ces derniers — à part les 
merveilles de calligraphie qu'il lui a été donné d'admirer — 
nous aurions aimé apprendre le titre des principales raretés 
qu'il assure y avoir rencontrées. Finissons ces notices 
médinoises par un renseignement sur les employés de la 
grande mosquée en cette ville. « Ils sont un millier envi- 
ron. Sur ce nombre on compte 46 khatib ou prédicateurs; 
chacun fonctionne à tour de rôle, un Vendredi par an. Ils 
ont des remplaçants destinés à prendre la parole en cas 
d'absence. Ensuite 38 imams et 62 chargés de présider 
la prière, quand les titulaires se trouvent empêches; 
5o muezzins et 26 suppléants ; 5i balayeurs, m portiers, 
26 joailliers, tailleurs, etc. ; 10 porteurs d'eau avec quatre 
aides chargés de remplir les outres ; 570 ouvriers et jour- 
naliers, veillant à la propreté de l'édifice, à l'entretien du 
luminaire. Quant à la garde, au service de la Noble Cham- 
bre (le tombeau de Mahomet), ils se trouvent confies à 
des aghùS des eunuques)... Les honoraires de ce nombreux 



8o lu vi i DU MONDE Ml mi man 

personnel n'ont rien d'assuré (i) ; la générosité dès gens de 

bien doit pratiquement y suppléer. La règle veut que lors- 
qu'un employé vient à mourir, son office et ses appointe- 
ments passent à tous ses entants indistinctement. Ainsi 
l'aîné des fils d'un khatib succède à son père, après sa 
mort. Voilà comment il se fait que les revenus de leur 
emploi ne leur permettent pas de vivre convenable- 
ment » (p. 242). 

Du Prophète, il est attesté qu'il exécuta à chameau le 
tawaf ou tournée autour de la ka'ba, ainsi que lésai, la 
course rituelle entre Safa et Marwa (2). A la porte de la 
mosquée on trouve « de petits ânes prêts à servir de mon- 
tures (3) ». Le Khédive refusa sur ce dernier point de 
céder aux instances de son entourage pour suivre cet 
auguste exemple, en montant à cheval. Les princesses, 
sa mère et ses soeurs, qui l'avaient accompagné dans son 
pèlerinage, profitèrent des ombres de la nuit pour accom- 
plir le tawaf traditionnel. Après quoi, elles remon- 
tèrent en voiture pour visiter Safa et Marwa (p. 23). 
Signalons un autre usage, où les Mecquois pourraient 
invoquer l'exemple du Prophète. Dans la mosquée de 
Médine, on mangeait, on dormait; des nomades venaient 
y attacher leurs montures. Mahomet aimait à y héberger 
ses amis, à y offrir des festins. Cette mosquée n'était autre 
que la place découverte, s'étendant devant sa demeure. 
Or, raconte Batanouni, « les gens de la Mecque aiment à 
étaler leur faste, de préférence pendant le mois de Rama- 
dan. C'était alors leur habitude de venir souper dans la 
grande mosquée, après la prière du soir (4). Ils y instal- 
laient dans tous les coins leurs tables et leurs couverts, 
principalement aux époques de grosse chaleur. Le Grand 

(1) Sur le gaspillage des revenus affectés à la mosquée, cf. L. Roches, 
op. cit., 3o5. 

(2) K.A/EM / <p. Cit., 69. 

(3) Nasaï, !!. 3 

(4) Cf. L. B Dix ans à travers ï Islam, 304. 



LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE D'EGYPTE 8l 

Chérif 'Aun ar-Raiiq (i) a aboli — il faut l'en féliciter — 
cet usage. La mosquée, en effet, demeurait souillée par les 
débris des repas dont les reliefs attiraient les mouches, les 
chats et le reste » (p. 5o). 

Il faut résister à la tentation de comparer la relation de 
Batanouni avec le récit de ses prédécesseurs musulmans, 
par exemple avec la Rihla d'Ibn Djobair, également sévère 
sur le compte des Mecquois. Le pèlerin andalou du onzième 
siècle décrit quelque part les manifestations exubérantes 
de la religiosité bédouine, en face de la pierre noire. Il n'en 
allait pas autrement au temps du Prophète. « Leur prière 
près de la Maison (la Ka'ba), assure le Coran (8, 35), se 
borne à des sifflements, à des claquements de mains. » 
Rapprochons de ce texte le témoignage de Batanouni. 
Quand les nomades des tribus habitant à l'orient de la 
Mecque y arrivent pour le pèlerinage, ils pénètrent comme 
un ouragan dans la cour de la grande mosquée. Se tenant 
par la main de manière à former la chaîne, ils exécutent 
le lawaf autour de la Ka'ba, bousculant tout ce qu'ils ren- 
contrent sur leur passage, sans cesser de crier : « Allah, 
Mohammed; me voici, me voici! Agréé ou non, j'ai ac- 
compli mon pèlerinage...! » Quand ils ont fait le vide 
autour de la pierre noire, leurs femmes s'avancent à leur 
tour pour la vénérer. Le mari saisit alors la tête de sa com- 
pagne et lui heurte violemment le front contre la pierre 
noire, de façon à y imprimer une trace, laquelle doit attes- 
ter la réalité du pèlerinage (tel le tatouage chez les chré- 
tiens pèlerins de Jérusalem). En même temps l'homme 

strophe sa femme : « As-tu accompli le pèlerinage 
pèlerine, va hâjja? » — « C'est fait, c'est fait», répond- 
elle. Ensuite elle se tourne vers la pierre noire: « J'ai 
exécuté mon pèlerinage ; sois mon témoin, auprès de son 
Seigneur!» Enfin, élevant la tête vers le ciel, elle cr\c : 

(0 Promu en 1299 H. |i83i Je J.-< 

KXX VI ! I. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

^ Agréé ou non, le pèlerinage est accompli, si tu ne Tac- 
coptes degré, ce sera de force! » ^p. i5g). Mais on ne doit 
pas oublier que les citadins en Arabie ne perdent pas une 
occasion de caricaturer les Bédouins, leurs très encombrants 
voisins. 

Voilà pourquoi, au milieu des renseignements si variés, 
recueillis par Batanouni, nous aurions souhaité le voir 
opérer lui-même le départ entre ce qu'il a vu ou simple- 
ment appris d'autres : itinéraires, relevés d'altitude, de 
thermomètre, de traits de mœurs, etc. Avec quels éléments 
a-t-il dressé la liste si complète des tribus arabes, ainsi 
que leur habitat actuel, leurs sous-divisions, le nombre de 
leurs membres (i)? Dans son histoire de Médine, le Wafâ, 
le compatriote de Batanouni, le consciencieux Samhoudi 
ne manque pas de prévenir que pour les mesures, les dis- 
tances, il a pris soin de les relever, de les contrôler par lui- 
même. Une telle acribie ne saurait être assez recomman- 
dée en Orient. 



«, Dans ce récit, déclare Yavant-propos de Fauteur, j'ai 
prétendu me tenir à l'écart des entraînements, aussi bien 
de la superstition que d'une critique malveillante. Les en- 
nemis des Musulmans n'ont que trop perfidement exploité 
les aberrations de quelques égarés que l'islam réprouve... 
Voilà pourquoi j'ai abordé les problèmes politiques, so- 
ciaux, géographiques et historiques; discussions délaissées 
par tous mes prédécesseurs, qui ont écrit sur ces contrées. 
C'est ce que Mohammed Saïd pacha a galamment appelé 
« la philosophie », apologie dirions-nous plutôt, du hajj 
musulman. Apologie ou non, la tentative témoigne du cou- 
rage et de l'incontestable bonne foi de l'auteur. Nous au- 
rions désiré un sens plus exercé de la critique, une fami- 

(l Voir pp. 5i-54 de l'Introduction. 






LE PÈLERINAGE DU DERNIER KHEDIVE d'ÉGYPTE 83 

liarité moins sommaire avec l'histoire de l'islam primitif, 
non pas celle qu'on continue à enseigner sous les portiques 
de l'Azhar, mais une autre plus indépendante que lui ré- 
véleront les travaux d'un de ses prédécesseurs à la Mecque, 
le professeur Snouck Hurgronje, dont il cite le nom. 

Un an environ après l'apparition de la Rihla, M. E. Go- 
mez Carrillo assistait à Damas, dans le splendide décor de 
la capitale syrienne, au départ de la caravane qui accom- 
pagne le mahmal turc. Le voyageur espagnol était guidé 
par un ami musulman, esprit libéral, lui aussi travaillé 
par les mêmes préoccupations que Batanouni, par le désir 
de réconcilier l'islam avec « la pensée moderne ». Témoin 
les réflexions qu'il communiqua au sceptique Espagnol 
qu'émerveillait l'enthousiasme des pèlerins. « La foi maho- 
méiane, dans son principe, n'accepte point d'intermédiaire 
entre Allah et les fidèles, ni ministère de prêtres, ni mi- 
racles réalisés par les hommes. Chaque fois que ses propres 
adorateurs lui parlaient de ses miracles, Mahomet protes- 
tait que Dieu seul est miraculeux (i)... Quant au temple, il 
est simplement, en principe, la maison commune des 
croyants (2). Mais hélas! tout cela, si immaculé, tout cela, 
si immatériel... s'est converti en un rite étroit, plein de 
superstitions, de fétichismes, de routines... Nos formules 
sont invariables. Nos saints peuplent l'Orient de tombes 
sacrées. Nos confréries nous oppriment. Nos prières enfin 
sont de monotones litanies invariables et interminables. Et 
la seule chose qui nous sauve de tomber dans le taux for- 
malisme des pharisiens, c'est le fanatisme délirant de ces 
pèlerins, qui s'enivrent d'amour de Dieu, comme d'un vin 
subtil et formidable ^3). » 

Ce musulman damasquin a-t-il eu les concepts aussi pré- 
cis? 11 est permis de se le demander. Mais dans leur lutte 

(i)Comp. Coran, 6, .S<>, 109; 186, 187, 188. 

(a) \ 01 r tuprà. 

(3) Pèlerinage passionne, p. tu. traduction françti 



84 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

courageuse contre l'envahissement de la superstition et du 
fétichisme au sein du monothéisme que Mahomet avait 
voulu instaurer, on voit combien les musulmans libéraux 
gagneraient à mieux connaître les annales, les institutions 
de l'islam primitif. Cette étude leur apprendra par quelle 
évolution ces institutions en sont parfois arrivées à s'écar- 
ter de la pensée du législateur. Elle aurait empêché Bata- 
nouni de mettre sur le compte de ce dernier la mesure 
excluant les non-musulmans du territoire sacré (p. 46). 
Déplorable interdiction, due à l'intolérance des Abbassi- 
des 1). L'Arabie lui doit d'être demeurée la dernière terra 
incognita. Tant qu'elle subsistera les successeurs de Bata- 
nouni pourront renouveler ses critiques — on les retrouve 
déjà dans IbnDjobair — sur l'organisation défectueuse, l'ex- 
ploitation du pèlerinage; abus coupables qui coûtent an- 
nuellement la vie à tant de Musulmans. 

Henri Lammens. 

(1) Cf. Lammens, Etudes sur les califes Mo'âwia et Ya\id. 



ÉTUDES SINO-MAHOMÉTANES 



TROISIÈME SÉRIE 

VI 

Les Mosquées du Yun-nan. 
Par G. Cordier. 

(Suite à l'article 111, Les Mosquées de Yun-nan-fou, vol. XXVII, p. 141.) 



Si l'on se dirige par le chemin de fer vers le sud de la 
province, on abandonne, en quittant la ville môme, la ré- 
gion musulmane. 

Il est curieux, en effet, que dans cette vaste plaine du 
K'ouen-ming-hien, semée de multiples villages, point de 
départ et d'arrivée de nombreuses caravanes, on ne ren- 
contre pas, en dehors de la ville provinciale, une seule 
agglomération mahométane. 

Pas plus à Song-houa-pa, où Le Seyyid-Edjell fil élever 
un barrage pour l'irrigation des champs entourant Yun-nan- 
fou, qu'à Hai-k'eou, où il dégagea l'exutoire du lac, les 
Ilouei-houei ne se sont installés. 



86 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

A quoi attribuer cet état de choses? Je pense d'abord 
que les mahométans, ainsi qu'on l'a maintes fois constaté, 
ont peu de penchant pour l'agriculture et qu'ils se livrent 
plus volontiers au commerce et à l'industrie; ensuite, met- 
tant à part quelques villages où ils forment la majorité de 
la population, tels queTa-tchouang, les musulmans, depuis 
la dernière révolte, se sont réfugiés définitivement dans les 
grandes villes ou, au moins, dans les centres de quelque 
importance. 

Voici Tch'eng-kong, sous-préfecture d'une région riche, 
bien peuplée et possédant de remarquables vergers. Pas 
une mosquée, pas une famille musulmane. 

La voie descend maintenant par le défilé où coule l'émis- 
saire du lac de T'ang-tche. C'est en vain qu'en aval ou en 
amont du village lolo de Si-chen-tsen, je cherche le village 
musulman et son minaret (Li-pai-sseu) dont parle le guide 
Madrolle (i). 

La ville murée deYi-leang, dressée sur une petite émi- 
nence, est située à l'extrémité d'un plateau admirablement 
cultivé et dont la fertilité est telle qu'on l'a surnommé 
«le grenier de Yun-nan-fou ». Pas de mahométans dans la 
ville ni dans les environs immédiats. 

C'est à près de ioo kilomètres de Yun-nan-fou, à Siu-kia- 
tou, petit village tapi en contre-bas de la voie, que nous 
rencontrons quelques musulmans. 

Bien curieuse, cette bourgade avec ses maisons aux toi- 
tures plates, sorte de terrasses, rappelant la maison arabe. 
Certes, la ressemblance est frappante, le parallèle tentant, 
et l'on comprend que les globe trotters avides de comparai- 
sons et de détails curieux, « de l'inédit à tout prix », n'aient 
pas manqué de tirer de là les conclusions les plus inatten- 
dues. Moins pressé qu'eux, je m'arrête et vais aux rensei- 
gnements. Hélas! toute la légende s'écroule! La toiture 

(j) Ligne du Yun-nan, p. 91. 



ÉTUDES SINO-MAHOMÉTANES 87 

affecte cette forme aplatie par suite de la disposition acci- 
dentée du terrain et du manque d'espace pour faire sécher 
les récoltes. 

Entrons maintenant dans les défilés rocheux du Ta- 
tchang-ho. Pas de villages importants, au bord ou à proxi- 
mité de la voie. 

Pouo-hi. 

Pouo-hi est au centre d'une cuvette, d'une dizaine de 
kilomètres de longueur. Une source qui sort du pied des 
hauteurs, à Test, à Ta-long-t'an (le Bassin du grand dra- 
gon), se répand à travers la plaine qui, grâce à cette irriga- 
tion, est très fertile. Çà et là, sur les bras de la rivière, des 
moulins à décortiquer le riz fonctionnent sans arrêt. 

Pour aller de la station au village, on suit la route qui 
mène à Mi-lo-hien et traverse le Pouo-ho sur un pont sus- 
pendu, couvert, de construction singulière. Une inscription 
placée dans le village donne sur l'origine de cet ouvrage 
tous les détails désirables. En voici le résumé : «... A 40 li 
« à l'est de Ning-tcheou, se trouve le village de Pouo-hi, 
« arrosé par le Pouo-ho, communiquant à l'est avec les 
« sous-préfectures de Mi-lo et de Kouang-si, à l'ouest avec 
« Kaang-tchouan ; Pouo-hi est un des carrefours du Yun- 
« nan. 

« Mais la rivière Pouo-ho, venue de Ta-long fan, fut de 
« tout temps un obstacle à la circulation. En temps ordi- 
« naire, le cours rapide de la rivière entraîne le sable et 
« roule des galets ; et. en temps de crue, c'est un océan. 

« Autrefois, on avait installé des bacs, mais souvent le 
« courant faisait chavirer les barques et les passagers, no\ es 
« par centaines, devenaient la proie des poissons. 

« Deux notables, 'Tien et Tcheng, émus de cette situa- 
« tion, en la première lune de la septième année k'ien- 
« long (1742), sollicitèrent l'autorisation de construire un 



88 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

<^ pont suspendu par des chaînes de fer, tel que les ponts 
« célèbres sur le Mékong. Ce pont, jeté comme un arc-en- 
« ciel sur la rivière, a i5o pieds de long sur i5 de large. 

« Les travaux commencés en la huitième lune de la sep- 
« tième année Kien-long furent achevés le vingt-sixième 
« jour de la troisième lune de la huitième année (1743)... » 

Le village de Pouo-hi,bâti sur un mamelon, compte avec 
les habitations éparses environ 800 habitants, sur lesquels 
il y a 5oo musulmans. 

Si, dans la campagne environnante, les villageois vivent 
à Taise, grâce à la culture du riz et de la canne à sucre, les 
gens du bourg môme ne paraissent tirer leur subsistance 
que du trafic occasionné par les caravanes. Celles-ci vien- 
nent de Ning-tcheou, de Mi-lo-hien, de Kouang-si-tchéou, 
de Kouang-yi, de T'ong-hai, de Ho-si, de Che-pa-tchai, 
toutes régions riches et situées, au plus, à trois jours de 
là. Les maisons de thé abondent, ainsi que les auberges et 
les magasins de pacotille. 

Il y a pourtant quelques forgerons fabriquant avec du 
fer, trouvé dans la région, des pioches et des socs de char- 
rue. Malgré tout, le village paraît pauvre. 

Une rue sale, mal pavée, où les porcs se prélassent, et 
nous atteignons la mosquée édifiée sur la partie culmi- 
nante du village. 

Rien c.2 bien intéressant à signaler en ce qui concerne 
les bâtiments. Une poutre faîtière indique une reconstruc- 
tion remontant à la douzième année Kouang-siu (1886). 

L'intérieur est pauvre, le mihrab est très simple comme 
décoration et le minbar réduit à un escabeau de quatre 
marches. Aux murs sont suspendus les bonnets de prière, 
généralement pointus. Deux bonnets ronds seulement, avec 
la calotte brodée de lettres arabes. A coté, quelques turbans 
blancs, enroulés et cousus pour former une coiffure. 

De chaque côté du mihrab et scellés dans le mur, deux 
petits placards renfermant des livres coraniques. 



ÉTUDES SINO-MAHOMÉTANES 89 

Une école installée dans un bâtiment à droite renferme 
une vingtaine d'élèves de huità dix ans. Ils apprennent 
l'arabe dans un petit manuel ayant pour auteur un Chi- 
nois, Li Tsong-kin. En outre, ils suivent le programme 
d'études des Sseu teng-hiue-Vang, des écoles primaires élé- 
mentaires. Au mur, un calendrier de la deuxième année 
de la République chinoise (191 3), i33i e année de l'Hégire, 
imprimé à Yun-nan-fou. 

En somme, il n'y aurait là rien de bien intéressant à 
retenir, si deux stèles, encastrées dans le mur, ne venaient 
nous apporter la preuve irréfutable de ce que nous avons 
déjà mentionné : la présence du Sin-kiao au Yun-nan, et 
éclaircir quelques-uns des points signalés par la mission 
d'Ollone(i). 

Dans sa Province chinoise du Yun-nan, page 160, Rocher 
dit : « Le chef des insurgés Ma Tch'eng-lin, surnommé 
« Lao-T'a-lang parce qu'il était natif de T'a-lang, ayant été 
« tué par un éclat d'obus, son lieutenant lui succéda... 
« Ma Tch'eng-Lin, quoique musulman, appartenait à une 
« secte nouvelle appelée Hsin-chiao, c'est-à-dire Religion 
« nouvelle, de Mahomet, établie depuis quelques années... » 

Quelques pages auparavant, à propos du siège de Ilsiao- 
tung-k'eou, Rocher parle déjà de Ma, « à la fois prêtre et 
« grand chef qui, jugeant la situation désespérée, usa de son 
« influence sur le sexe faible pour le convaincre que le 
« moment de passer dans un autre monde était arrivé, que 
« les portes du ciel leur étaient ouvertes et qu'il fallait pro- 
« fï ter de ce que Mahomet appelait ses fidèles, pour aller 
« le rejoindre. Une grande partie des femmes s'empoison 
« nèrent avec de l'opium et en liront aussi prendre à leurs 
« enfants... » 

D'OUone assimile avec raison le Hsin-chiao au Sin-kiao. 
mais n'ose se prononcer pour l'identification de Ma Tch'eng- 

(i) Recherches su>- les Musulmans chinois, p. 2j5 et sui> 



90 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

lin avec le Ta-la-ma-san, neveu du troisième frère de Ma 
Houa-long, qui lui fut signalé au Kan-sou comme ayant 
été le propagateur du Sin-kiao au Yun-nan. 

Les deux inscriptions dont nous axons parlé plus haut 
et que nous allons résumer ici vont nous apporter quelque 
lumière «... Le deuxième jour de la septième lune de la 
« dix-septième année Kouang-siu (1891), M. Wang, préfet 
« de Lin-ngan (1), reçut du vice-roi et du gouverneur de la 
« province une dépèche confidentielle lui enjoignant de 
« rechercher secrètement .un malfaiteur dangereux, le 
« nommé Ma Yong-tsai, troisième fils du a-hong, Ma- 
« Tcheng-lin, de T'a-lang... » Malgré la différence d'écri- 
ture du caractère lin, on peut presque affirmer qu'il s'agit 
bien du même individu dont parlent d'Ollone et Rocher. 

On peut, d'autre part, supposer qu'à la mort de Ma- 
Tch'eng-lin, en 1871, la famille de celui-ci, craignant des 
représailles, dut s'enfuir au Kan-sou, où elle était sûre, 
en sa qualité d'adepte du Sin-kiao, de trouver asile. 

Mais revenons à la stèle. «... Ma Yong-tsai, donc, après 
« avoir occasionné des troubles au Kan-sou, vint se réfu- 
« gier au Yun-nan et se cacha dans le district de Pouo-hi. 
« Là, prêchant des doctrines subversives et détenant des 
« armes, il chercha à faire naître des querelles entre les 
« deux sectes musulmanes. Ordre fut donné par le préfet 
« au chef des Houei-houei de la région de rechercher avec 
« soin ce fauteur de troubles, de l'arrêter et de le livrer à 
« la justice. 

« Ma T'ing-yun, chef des musulmans, vint au ya-men 
« du préfet et lit une déposition contre les agissements de 
« Ma Tcheou, de Ma-Tche-ts'ai et d'autres partisans de Ma 
« Yong-tsai, lequel se cachait à Tong-keou (le Tung kou,]e 
« suppose, dont parle Rocher). 

« Ma Yong-tsai, déclara, en outre, le chef des musul- 

1 Juridiction dont relève Pouo-hi. 



ÉTUDES SINO-MAHOMETANES gi 

« mans, s'introduit dans les familles et là cherche à s'attirer 
« les faveurs des femmes. Ses mœurs sont dépravées. De 
« plus, il a apporté du Kan-sou des amulettes et sème par- 
« tout Terreur. 

« Ma Tcheou (déjà cité) ainsi que seize familles d'adeptes 
« de la nouvelle religion avaient été dernièrement arrêtés, 
« emprisonnés, puis furent relâchés après s'être amendés. 
« Il y a lieu de surveiller à nouveau tous ces gens-là. 

« Le préfet, en conséquence, ordonne que désormais tous 
« ceux qui voudraient abandonner la nouvelle religion à 
« laquelle ils se sont attachés par erreur, soient pardonnes. 
« Ceux dont la situation et l'état d'esprit paraîtra douteux 
« seront conduits au tribunal pour enquête. 

« Ma To-ngan, iman appartenant à la nouvelle religion, 
« sera privé de sa charge et les adeptes du Laokiao (an- 
« cienne religion) choisiront une autre personne pour rem- 
« plir cette fonction. 

« Tous ceux qui fréquentent les mosquées doivent 
« suivre les anciennes règles religieuses. 

« Si, dans l'avenir, quelqu'un cherchait à propager la 
« nouvelle religion, les vrais croyants pourraient le dénon- 
« cer aux tribunaux, qui enquêteraient. La présente pro- 
« clamation sera gravée sur pierre pour faire savoir aux 
« musulmans que, désormais, ils ont à vivre en paix les 
« uns avec les autres. 

« Daté du dix-huitième jour de la douzième lune de 
« l'année ci-dessus... » 

Bien entendu, ce document ne parle pas du sort réservé 
à Ma Yong-tsai ; cela fait partie des subtilités de la poli- 
tique chinoise; mais on peut supposer, avec bien des 
chances de ne point se tromper, que les autorités chinoises 
de la province se le firent livrer pour L'exécuter. 

d'est d'ailleurs ce que j'ai cru pouvoir démêler des réti- 
cences des vieux musulmans de Pouo-hi que j'interrogeai. 

Mais La disparition de Ma Yong-tsai n'anéantit pas im- 



()2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

médiatement son parti ; au moins, dans cette région. La 
deuxième stèle nous apprend qu'en la vingt-deuxième an- 
née Kouang-siu, soit en 1901, Ma Tcheou, dont nous 
avons parlé plus haut, et quelques autres, dont Ma To- 
ngan, relevé de sa charge d'iman, essayèrent d'obtenir 
une revision du procès qui les avait condamnés. 

Le préfet de Lin-ngan, à la date du dixième jour de la 
sixième lune, confirma la première sentence concernant 
la dégradation de Ma To-ngan, y ajoutant l'interdiction 
définitive, pour ce dernier, d'occuper aucune autre charge 
religieuse quelconque. Ma Tcheou et consorts reçurent 
aussi Tordre de se rallier, sans réserve, à la vieille religion, 
car il est interdit formellement de propager le Si)i-kiao et 
ceux qui contreviendront à cet ordre commettront un délit. 

De ce qui vient d'être exposé on peut tirer deux conclu- 
sions d'une certaine importance : i° Témoignage irrécu- 
sable de l'habitude prise par les musulmans de porter 
devant les autorités chinoises leurs dissensions intestines 
comme celles d'ordre religieux; 2 Le Sin-kiao traqué, 
comme nous venons de le voir, par les autorités de la pro- 
vince, n'a pu faire un grand nombre d'adeptes. S'il garde 
encore, à l'heure actuelle, de rares partisans, ceux-ci sont 
noyés dans la masse et, de ce schisme, ne pourra jamais 
naître de conflits. 



A-MI -TCHEOU. 

Nous voici maintenant à A-mi-tcheou (A-mi-hien, selon 
la nouvelle réorganisation territoriale), sous-préfecture 
de 3.ooo âmes, environ, au milieu d'une plaine ayant 
quelque 20 kilomètres de longueur sur 5, en moyenne, de 
large. En dehors de la ville murée et sur les terrains allant 
de la gare aux murs d'enceinte, se constitue peu à peu une 
nouvelle ville qui arrivera a l'emporter sur l'ancienne. 



ÉTUDES SINO-MAHOMÉTANES g3 

Cette dernière ne comprend déjà plus que les cultivateurs, 
quelques petits boutiquiers, des auberges ; en un mot, ceux 
qui vivent du trafic des caravanes allant vers l'intérieur ou 
en revenant. Près du chemin de fer, au contraire, se sont 
groupés les gros restaurants, les hôtels, les magasins d'une 
certaine importance, les transitaires, etc.. 

La vieille ville, sale, mal pavée, ne présente aucun inté- 
rêt. Elle renferme seulement une dizaine de familles mu- 
sulmanes. Le fait est patent, car la mosquée est bien mi- 
nable. Placée dans un quartier infect, sans porte monu- 
mentale, sans inscription même, on croirait, en y pénétrant, 
entrer dans une pauvre maison chinoise. 

Les bâtiments ont été reconstruits en la trente-deuxième 
année Kouang-siu (1906). La salle de prière a 4 mètres de 
large sur 8 de long. Le mihrab et le minbar sont misé- 
rables; pas de panneaux, pas de stèles. 

Il n'y a pas lieu de s'étonner de rencontrer une si petite 
quantité de musulmans à A-mi-tcheou. Cette ville, ne l'ou- 
blions pas, est surtout peuplée d'aborigènes, parmi lesquels 
la doctrine de Mahomet fit peu d'adeptes. 

On ne peut même pas supposer que la dernière guerre 
ait pu amener un exode de la population. Cette ville subit 
un seul siège, en 1857, par les troupes de Ma {lien. La ré- 
sistance y fut molle, car les Yi-jen formant la majeure 
partie de la population étaient avec les musulmans contre 
les Chinois, les oppresseurs. Ce lurent donc les Chinois 
seuls qui résistèrent. La ville prise, Ma llien lit exécuter 
ceux qui avaient pris les armes et cou lia aux Yi-jen, dans 
le but de se concilier leurs bonnes grâces, l'administration 
de la cité et de la région (1). 

ii) Voir Rochkk, Province du Yun-run, p. 5o. 



94 



KEVl i: Dii MONDE MUSULMAN 



Ta-tchouang. 



En quittant A-mi-tcheou, la voie s'élève légèrement pour 
franchir le peu important relief qui sépare la cuvette 
d'A-mi-tcheou de la plaine de Ta-tchouang. Celle-ci s'étend 
de la station de la Tour (ainsi nommée du stupa boud- 
dhique qui domine une des hauteurs voisines) à la gare de 
Pi-che-tchai, sur une longueur de 3o kilomètres environ. 
La gare de Ta-tchouang est placée au milieu de la plaine, 
au kilomètre 194,5. 

Cette plaine, généralement inondée au moment des fortes 
pluies, est d'une grande fertilité. 

Le village de Ta-tchouang, lui, est au pied des collines, à 
l'est, et on peut compter, de la station au village, une bonne 
heure de marche. 

L'agglomération comprend environ un millier d'habi- 
tants, tous musulmans et cultivateurs. Cette population 
paraît à son aise. 

Rocher, dans l'ouvrage précité, page 5i, explique ainsi 
qu'il suit l'origine de ce groupement : « ... 1857... Sur ces 
« entrefaites, les musulmans de ïCai-houa étaient expulsés 
« et obligés de se réfugier à Ta-tchouang, village à 3o li 
« au sud-est d'A-mi-tcheou. L'élément chinois représentait 
« les deux tiers de ce village, qui tomba, après une faible 
« résistance, aux mains des musulmans, et les réfugiés des 
« environs, v trouvant une hospitalité cordiale, s'y fixèrent 
« après s'être emparés des biens et des propriétés des 
« vaincus... » 

Le village de Ta-tchouang, toujours d'après le même 
auteur, eut en 1864, en même temps que le village de Cha- 
tien, a soutenir un long siège. Les assiégés résistèrent 
brillamment aux attaques des Impériaux. Ces derniers, 
exaspérés par cette résistance, crevèrent les digues et inon- 
dèrent la région, déchaussant les murs de terre des mai- 



ÉTUDES SINO-iMAHOMÉTANES g5 

sons, qui s'écroulèrent. Mais les habitants se retirèrent sur 
la colline et, là, séparés des assaillants par le rempart natu- 
rel de l'eau, attendirent patiemment que la lassitude fit son 
œuvre parmi les troupes régulières; ce qui arriva effective- 
ment. Depuis, le village ne fut plus inquiété. 

Nous ne contredisons point cet auteur sur cette question 
d'histoire, d'ailleurs relatée dansles annales chinoises; mais 
nous ne partageons pas sa manière de voir sur la date de 
l'installation des musulmans dans cette région. Des stèles, 
à l'entrée de la mosquée, établissent que la population de 
Ta-tchouangétaitdepuis bien plus longtemps mahométane. 
La mosquée de Ta-tchouang est bâtie tout à l'extrémité du 
village, dans un site ombragé de grands arbres. Devant le 
portail, un large perron de pierres, terminé par un bassin 
semi-circulaire, fait ressembler cette entrée à un porche 
de pagode. Le portail, d'ailleurs, avec ses toits courbes, sa 
charpente sculptée et peinte, ses lions de pierre placés à 
droite et à gauche, accentue encore cette ressemblance. 
Mais l'habituelle tablette Ts'ing-tchen-sseu « Temple du pur 
«et du vrai », ici absente, ne vient pas nous rappeler au sen- 
timent de la réalité. 

Cette porte, comme je l'ai appris au cours de ma visite, 
n'a pas été construite en même temps que L'édifice; elle ne 
date que de la quinzième année Tao-kouang (i83l). Voici 
une traduction abrégée du document qui nous renseigne a 
ce sujet : «... Dans notre région de Ta-tchouang, il v a quel- 
« ques années, on édifia une mosquée. Ensuite, on cons- 
« truisit un minaret, puis une salle de réception... Grâce 
« aux poutres sculptées, aux peintures murales, aux tuiles 
iv vernissées, ce temple était magnifique. Malheureusement 
« le portail n'était pas joli... On le reconstruisit donc en 
« l'année Sin-mao (i83l)avec leconeours de tous. Notables 
« vieillar ds et gens bienfaisants, à l'envi, donnèrent de 

* l'argent pour lâchât des matériaux et le salaire des ou- 

* vriers. On choisit l'emplacement, on fixa un jour heu- 



()6 REVUE DU MONDE Ml SI I M an 

« reux et l'on commença les travaux... L'ardeur était telle 
que personne ne ménagea sa peine. Pour le travail de 
« manœuvre et le transport des matériaux chacun s'v em- 
<v ploya... 

« Inscription composée par l'intendant de la mosquée 
« Ma Houei-wou, vieillard delà localité, le sixième jour du 
« troisième mois de la onzième année Tao-kouang ( 1 835). » 

En nous dirigeant vers la mosquée proprement dite, 
nous passons près d'un pavillon hexagonal à deux étages, 
comme on en voit souvent dans les pagodes : c'est celui 
que la stèle précédemment citée appelle minaret. 

Disons, en passant, qu'à l'heure actuelle, ce bâtiment ne 
remplit plus cet office; nous étions à la mosquée à midi, 
heure de la prière, et nul muezzin iVcn a jeté l'appel. Un 
gardien s'est contenté de se promener dans la cour, un gong 
à la main, en frappant de temps en temps quelques coups, 
et les fidèles présents sont allés faire leurs dévotions. 

Au rez-de-chaussée de ce pavillon, une châsse et une ta- 
blette : « Longue vie à l'Empereur. » A côté de cette in- 
scription, on a collé une bande de papier avec la nouvelle 
formule : « Vive la République ». 

Les deux étages du bâtiment sont transformés en dor- 
toirs pour les élèves habitant la mosquée. 

Face à ce pavillon est la salle de prière. Elle est haute et 
de belle apparence. Les murs extérieurs sont couverts d'in- 
téressantes peintures assez semblables à celles que l'on 
trouve dans les pagodes. Des tablettes, au-dessus de la 
porte, ne présentent aucun intérêt. La plus ancienne est 
de la troisième année Tao-kouang ( i <S 2 3 ) . Toujours per- 
siste cette impression que cette mosquée ressemble beau- 
coup à n'importe quel temple bouddhique. A l'intérieur, 
les murs sont couverts de lettres arabes stylisées formant 
une décoration assez originale. 

Des poutres de la toiture descendent une profusion de 
suspensions chinoises; mais, hélas! à la place d'honneur, 



ETUDES SINO-MAHOMETANES 



97 



trône, sur la principale colonne, l'inévitable pendule d'im- 
portation allemande ! 

Le mihrab est laqué en rouge avec inscriptions en lettres 
d'or. Relégué dans un coin, le minbar se termine par une 
sorte de siège-fauteuil, au-dessus duquel est appuyée une 
haute canne chinoise pareille à une crosse (i). 

Dans un angle, accroupi sur ses talons, une couverture 
sur le dos, un élève a-hong psalmodie des versets du Co- 
ran, tandis que, près de lui, un brûle-parfum répand une 
douce odeur d'encens. Deux autres brûle-parfums sont 
placés près du mihrab. 

Aux murs sont accrochés des bonnets de prière; mais 
les turbans, ici comme à Pouo-hi, dominent. 

De quelle année date ce bâtiment, encore en assez bon 
état et qui, en tout cas, ne paraît pas avoir beaucoup souf- 
fert de la dernière guerre ? 

Sur une poutre du plafond je déchiffre avec peine « dix- 
« septième année Kia-k'ing » ( 1 8 1 3 ) , mais est-ce bien la date 
exacte, puisque plus loin nous parlerons de stèles datant 
de la quatorzième année Kia-k'ing ? 

A gauche, sous la vérandah à laquelle on accède par un 
large escalier, nous trouvons une grande stèle avec un 
frontispice en lettres arabes reproduisant un verset du 
Coran, nous dit un a-hong. 

La partie chinoise de l'inscription est un éloge de la reli- 
gion de Mahomet. En voici quelques passages : « De même 
« que les arbres ont des racines et les eaux des sources, le 
« principe des êtres est au ciel et celui des hommes en Dieu. . . 
« Notre religion se propagea de l'ouest à l'est. .. A l'ouest, na- 
« quit un saint plein d'intelligence ;en grandissant, il mani- 
« testa un pouvoir surnaturel... Dieu, qui avait donné le Co- 
« ran, au quatrième ciel, envoya un ange pour le communi- 

(i) Les vieillards chinois ont coutume de se servir d'une très haute canne, 
assez curieuse par sa l'orme, noueuse a ses extrémités, et généralement sur 
montée d'un motif sculpté. 

XZZVIII. 7 



qS revue du MONDE musulman 

« quer au saint. Puis celui-ci, à son tour, s'en alla partout 
« pour le prêcher... La profondeur philosophique du Coran 
« est extrême, de même que ses enseignements sont innom- 
« brables. Il détient et renferme la raison de l'univers; il 
« manifeste les principes du ciel et de la terre..., etc. Com- 
« posé par MaTs'an-king, vieillard de 70 ans, le troisième 
« jour du huitième mois de la vingt-cinquième année Tao- 
« kouang (1845). » 

A côté, une autre pierre, datée du vingtième jour de la 
dixième lune de la vingt-deuxième année Kia-k'ing (18 17), 
nous apprend qu'une société fut formée en 1812 pourl'édi- 
rlcation d'un bâtiment supplémentaire; on engagea en- 
suite uri professeur pour la création d'un cours aux élèves. 
La société, composée de vingt-six personnes, décida de 
souscrire i5o taëls et 3 piculs de riz pour subvenir aux 
dépenses de l'école. 

Enfin une troisième stèle parle d'une fête dite de Ko-to- 
eu/, transcription d'un mot arabe (1). 

Cette cérémonie se célèbre au neuvième mois du calen- 
drier musulman, époque qui correspondait (cette année-là) 
à la sixième lune chinoise. 

« Tombé en désuétude à cause des guerres, nous dit la 
« stèle, il convenait que, la paix revenue, la fête fût célé- 
« brée à nouveau. Aussi, en l'année 1 885, fit-on une sous- 
« cription et la cérémonie eut lieu. Cette fête s'accomplit 
« durant la nuit, au cours de laquelle on fait, après les 
« ablutions rituelles, des sacrifices d'animaux. » 

A droite et à gauche de la salle de prière, deux corps 
de bâtiments; celui de gauche paraît abandonné; celui 
de droite sert de logement à un a-hong et d'école. 
Nous allons visiter celle-ci. Les murs de la classe sont 
couverts de tableaux, modèles d'écriture; le mobilier est 

(1) Cet article fut écrit avant la grande guerre. Au moment de la mobili- 
sation, dans un emballage un peu hâtif de mes notes, j'ai égaré plusieurs 
estampages et fac-similés. 



ETUDES SINO-MAHOMETANES 99 

convenable. Il y a là une quarantaine d'élèves dirigés par 
un maître âgé d'environ 25 ans. Il paraît remplir sa tâche 
avec un grand dévouement et, pendant les trois heures 
qu'a duré notre visite, sa classe n'a été interrompue que 
par de courtes récréations. 

L'entrée et la sortie des élèves sont marquées par le sif- 
flet et, au commencement comme à la fin de chaque 
classe, les écoliers hurlent une courte invocation. 

Ces enfants, qui paraissent âgés de 9 à 10 ans, semblent 
assez dociles. La classe a lieu, chaque jour, de 9 heures 
du matin à midi. L'après-midi, les enfants rentrent chez 
eux ou vont dans les écoles chinoises. Ainsi que je l'ai dit 
plus haut, je me trouvai là quand le gong annonça midi, 
l'heure de la prière. Le maître d'école seul lit les ablutions 
réglementaires. Pour cela, ayant pris deux serviettes atta- 
chées entre elles par une ficelle, il se les plaça autour du 
cou; puis, s'étant assis sur un escalier, il se versa, avec 
une bouilloire, un peu d'eau sur les pieds et les mains. Il 
s'essuya et ce fut tout. 

J'insiste pour dire qu'il fut seul à accomplir ce rite. Il y 
avait là une quinzaine de musulmans; pas un seul autre 
ne se dérangea. 

Je visitai ensuite, à droite et à gauche, quantité de salles 
vides ou abandonnées. Je découvris dans un coin une 
chaise à porteurs de mariage, rouge, et quantité d'objets 
votifs en papier utilisés pour les enterrements ; il y avait 
aussi les lances, framées, francisques et autres armes en 
bois, figurant dans les cortèges bouddhiques. 

Voici, dans un autre coin, le cercueil laqué rouge. 

Kniin, dans une sorte de hangar, j'aperçois deux stèles 
curieuses par les prescriptions qu'elles édictent. De plus, 
l'une d'elles confirme ce que je disais au début: à savoir 
que le village de Ta-tchouang était musulman bien avant 
l'époque indiquée par Rocher. 

La première inscription est datée du neuvième jour de 



100 I ! VUE DU MONhK MUSULMAN 

la cinquième lune de la deuxième année du règne Tao- 
kouang (1822). Elle mentionne une pétition adressée par 
les notables musulmans Ma Tsin-tchao etMaSiang à l'effet 
d'obtenir l'exemption du paiement des taxes sur les bes- 
tiaux, lorsque ces bètes sont abattues pour les fêtes ri- 
tuelles, les mariages et les funérailles. Le préfet apostilla 
en ces termes la demande : « Après examen, j'ai reconnu 
« que, chaque année, les musulmans pour leurs fêtes ri- 
te tuelles, les funérailles et les mariages, ont coutume de 
« tuer des bœufs et des moutons. En vertu d'une tolé- 
« rance antérieure, les bêtes ainsi abattues sont exemptes 
« de taxes. Il en sera ainsi à l'avenir. Toutefois, les mu- 
« sulmans qui font le commerce des bestiaux doivent, 
« comme les autres, payer les impôts. Ils ne doivent pas, en 
« se couvrant de la tolérance indiquée plus haut, essayer de 
« frauder... Afin que ces principes ne soient pas oubliés, il 
« y a lieu d'en faire une proclamation et de la graver sur 
« la pierre... 

« Cette proclamation sera placée dans la mosquée de 
« Ta-tchouang... » 

Voici maintenant la seconde inscription. Elle a trait en- 
core à l'abatage des bêtes et à l'exemption des droits. 

« Il est défendu formellement aux satellites malhonnêtes 
« de s'arroger le pouvoir d'aller sur les marchés et d'y lever 
« des taxes. 

« Les taxes sur les bêtes ont été établies pour fournira 
« l'État des revenus. A cet effet, sur les marchés où l'on 
« perçoit les droits, les autorités locales ont ouvert des 
« bureaux de perception. L'État y envoie des collecteurs, 
« des écrivains et des satellites, afin de contrôler les mar- 
« chands qui font le commerce de bestiaux et de taxer les 
« animaux. Le droit est de 5 p. 100 par taël... » La suite 
du texte démontre qu'il y eut des abus commis par quelques 
percepteurs. Un certain Ma Tien-fa, signalé comme prin- 
cipal coupable, est condamné à la cangue. Pour éviter le 



ETUDES SINO-MAHOMETANES 10 I 

retour de pareils faits, le préfet lance une proclamation 
aux gens de la région de Ta-tchouang, de Ngan-feou et 
d'A-mi-tcheou, pour les avertir de ce qui suit : « Si vous 
« élevez des bestiaux dans le but de les vendre, rendez-vous 
« pour vos transactions sur le marché de Ta-tchouang; 
« vendez et payez les droits selon la loi. Prenez garde de 
« transgresser celle-ci. Mais si, pour vos mariages, funé- 
« railles et sacrifices, vous tuez des bêtes, celles-ci sont 
« exemptes de droits ; que ceci vous montre la bienveil- 
« lance de l'Empereur à votre égard... Si désormais quel- 
« qu'un cherche à vous extorquer de l'argent, venez vous 
«plaindre au tribunal... Dix-neuvième jour de la sixième 
« lune de la quatorzième année du règne Tao-kouang. 
Proclamation à mettre au marché de Ta-tchouang. » 
Cette inscription vient confirmer les affirmations qui 
me furent données par les notables de cette région que, de 
tout temps, ce village a été peuplé de musulmans. 

G. Cordier. 



L'ISLAM EN GUINÉE 

FOUTA-DIALLON 

{Suite.) 



CHAPITRE V 

LES TIDIANÏA FOULA 



La grande majorité des Foula est aujourd'hui affiliée de 
près ou de loin au Tidianisme Omari de Dinguiraye. Les 
antiques voies, soit Qadrïa que les premiers envahisseurs 
apportèrent avec eux du Macina, soit Chadelïa que propa- 
gèrent des marabouts locaux, élèves de l'école de Fez, ten- 
dent aujourd'hui à disparaître. Elles ont dû céder le pas, 
dès i85o, à l'influence d'Al-Hadj Omar. 

Installé dans sa principauté de Dinguiraye, taillée dans 
les domaines des fétichistes, le grand Toucouleur du Fouta 
Toro attira très vite l'attention des gens du Fouta Diallon 
par l'éclat de sa sainteté, de sa science et de sa fortune 
politique. La communauté de langue et d'origine contribua 
aussi pour beaucoup évidemment au rapprochement sym- 
pathique. Al-Hadj Omar fit d'autre part, vers i85o, un 



L'iSLAM EN GUINÉE IC>3 

séjour de plusieurs mois à Timbo et y déploya toute la 
force de sa séduction, de son savoir et de son éloquence. 
Dès ce moment, les Karamoko Foula vinrent à lui; leurs 
disciples les suivirent, et quoi qu'en eurent les almamys, 
qui politiquement et par jalousie se mirent souvent en tra- 
vers des projets des Toucouleurs de Dinguiraye, au point 
de nouer alliance avec Samory, ils durent aussi emboîter le 
pas. Le Fouta Dialion s'est trouvé, dès i885, inféodé à la 
voie omarienne. Il Test toujours. 

Nous arrivons donc ici, si l'on peut dire, au cœur même 
de Tlslam Foula. Dégagé de l'étude des groupements sa- 
dialïa en voie de disparition et de l'étude des groupements 
qadrïa, toujours florissants, mais qui sont un peu un hors- 
d'œuvre dans la société foula, puisqu'ils sont immigrés et 
d'origine diakanké ; éclairé par l'étude préliminaire du Ti- 
dianisme des maîtres de Dinguiraye, l'Islam tidiani du 
Fouta Dialion peut être abordé et suivi pas à pas, c'est-à- 
dire cercle par cercle ou région par région. 

Chemin faisant, les petites colonies étrangères de 
Malinké et de Sarakollé d'obédiences diverses y seront 
signalées. 

A leur place également, il sera fait mention des derniers 
survivants des Houbbou. L'occasion semble opportune pour 
présenter ces révoltés politiques et traditionnalistes reli- 
gieux qu'on commence à voir aujourd'hui seulement s< us 
leur vrai jour. 

Les Houbbou, groupement tout à fait hétérogène de 
Qadrïa, qui ont tenu tête inlassablement aux almamys du 
Fouta, puis à Samory, dans les deux derniers tiers du 
dix-neuvième siècle, ont aujourd'hui à peu près disparu. 

C'est deTierno Mamadou Diouhé, iils de Modi Karimou, 

de la famille Ndayébé (tribu Ourourbé) qu'est parti le 
mouvement. 

Mamadou Diouhé était un karamoko d'une grande sain 



104 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

teté, habitant entre 1820 et 1840 Timbo, où il avait fait 
l'éducation d'un grand nombre d'enfants des meilleures 
familles Foula et notamment celle du iils de l'almamy 
Abdoul Qadir, Ibrahima Sori, celui-là môme qui désirait 
devenir almamy en 1872, sous le nom d'Ibrahima Don- 
ghol Fella. Il était également en très bons termes avec l'Al- 
mamy Oumarou, qui lui donna sa mère Khadidiata en 
mariage. Entre 1840 et i85o, il se retira à Lamina, village 
de la petite missidi de Kolako, dans le diwal de Fodélladji 
(Timbo) où ses disciples vinrent le retrouver. Sa zaouïa fut 
bientôt extrêmement florissante; elle devint le refuge des 
voleurs, des faillis, des esclaves en fuite ou simplement 
des mécontents du régime, surtout Ourourbé et Férobé, et 
attira fâcheusement l'attention des Almamys. C'était le 
premier acte d'une pièce dont le dernier se jouait en 191 1 . 
Ils finirent de la même façon : TAlmamy Ibrahim Dara, 
voyait du plus mauvais œil ce foyer d'intrigues, marcha 
contre les dissidents (Houbbou et Foula), et il fut tué, 
comme deux officiers français étaient tués en mars 191 1 en 
voulant arrêter le chef des Houbbou, à Goumba. 

La lutte se poursuivit féroce entre les rebelles, com- 
mandés d'abord par le marabout Mamadou Diouhé, puis 
par son fils Mamadou Abal, et le pouvoir central de Timbo. 

Elle prit bientôt une sorte de caractère religieux. Les 
Foula passent au Tidianisme des Toucouleurs de Dingui- 
raye. Les Houbbou restent attachés à la bannière qadrïa 
de leurs ancêtres et réclament du secours à Cheikh Sidïa 
Al-Kabir. Déjà Modi Karimou, le père de Mamadou Diouhé, 
avait été en relations avec les marabouts du Sahel (Trarza 
et Kounta). Il leur avait rendu de nombreuses visites. Son 
fils continua la tradition. On cite encore les noms des deux 
ambassadeurs: Magariou et Tierno Sansi, qui vinrent à 
plusieurs reprises chercher des subsides et des encourage- 
ments auprès du grand pontife des Oulad Biri. 

Les Houbbou n'eurent pas le dernier mot. Ils durent 



L'iSLAM EN GUINÉE I05 

reculer devant les perpétuelles attaques des Almamys, éva- 
cuèrent le Fodé Hadji, le Baïlo et se réfugièrent dans le 
Yéourou Gai et les hauts monts qui l'entourent : province 
du Fitaba, et partiellement du Houré. Ils vécurent dans 
une paix relative dans les tours de commandement d'Ibra- 
hima Donghol Fella, soit que cet Àlmamy eût conservé 
une certaine amitié pour ses anciens maîtres et condisci- 
ples, soit qu'il fût vraiment, comme nous le montrent cer- 
tains récits du temps, un homme intelligent, ouvert, et 
jusqu'à un certain point libéral. 

Toutefois la résistance se prolongea jusqu'à Samory, qui 
les fit écraser par son lieutenant Karamoko Bilali. 

Des survivants, une partie se réfugia dans le Kébou et 
tenta de se reconstituer sous la baraka du Ouali de Goumba. 
lis eurent la fin malheureuse que l'on sait. Il est curieux 
de constater comment la duplicité foula sut faire marcher 
en l'occurrence l'administration française. Il ressort des 
pièces officielles, établies par ceux-là même qui détruisirent 
Goumba et dispersèrent les derniers Houbbou que le grand 
reproche qu'on adressa à ces malheureux fut surtout celui 
d'être... des Houbbou. Il était dit officiellement aux grands 
palabres d'avril-mai 191 1 : « Nous ne faisons pas la guerre 
à l'Islam, ni aux marabouts. Nous recherchons seulement 
les Houbbou qui, de l'avis même des chefs indigènes, des 
marabouts sérieux et des vieillards sensés, sont néfastes 
pour une région. » Les almamys ne disaient pas mieux. 
Les derniers Houbbou ont perdu toute organisation poli- 
tique et vivent clairsemés et soumis dans les provinces 
montagneuses du Fitaba et du Houré (Timbo) et du Mali 
(Labé). 

Ils sont restés inféodés au Qaderisme traditionnel des 
vieux Foula. 

Les quatre grandes tribus de la race peule, signalées 
pour la première fois par M. À. Le (.batelier, se trouvent 
représentées dans le Fouta Diallon. Il n'est pas de Peulqui 



106 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ne se rattache à l'un quelconque de cesquatregroupements, 
comme il n'est pas, même de nos jours, de Juif qui ne 
connaisse son affiliation à l'une des douze tribus d'Israël. 
Il est utile de les donner ici, suivant la conception foula, 
et sans vouloir établir de rapprochement avec les divisions 
similaires des autres grands groupements peul de l'Afrique 
Occidentale: Fouta-Toro, Macina, Moyen Niger, Sokotoou 
Adamaoua, Ces renseignements permettent de mieux saisir 
la filiation des personnalités maraboutiques dont mention 
est faite au cours du chapitre, avec l'indication de leurs 
origines tribuales. 

Les quatre grandes tribus classiques des Peul sont au 
Fouta Diallon : 

Ourourbé : au singulier Ourouro 
Dialloubé : — Dial-Diallo 

Férobé : — Pérédio 

N'Dayébé : — Daédio. 

Les Ourourbé comprennent deux fractions très diffé- 
rentes par la date de l'invasion, les coutumes et la religion : 
i° les Poulli, qui sont fétichistes ou tout au moins fort peu 
islamisés, et dont l'invasion a précédé de longtemps, peut- 
être de plusieurs siècles, l'arrivée de leurs cousins musul- 
mans ; 2° les Foula, qui sont musulmans, et qui, accueillis 
en amis par les Poulli et les Diallonké, les ont asservis et 
visent à les islamiser. Ils sont les frères des Foulakounda 
du Gabon portugais, de la Casamance et de la Gambie et 
des Poulli Diéri du Sénégal. 

Les Ourourbé sont dispersés dans tout le Fouta, mais on 
les trouve principalement dans les Timbi-Touni, etTimbi- 
Médina Maci, Bombeli et Broual-Tapé du Cercle de Pita ; 
dans les Bové du Télimélé. Il v a quelques familles, sur- 
t< >ut Ndouyébé, Balbalbé et Ouyabé, dans le Labé ; des repré- 
sentants beaucoup plus nombreux dans le Tougué et le 
Mali ; des Poulli et Foulakounda dans le cercle de Koumbia ; 



L ISLAM EN GUINEE 1 07 

quelques familles dans le Boketto de Timbo, et des frac- 
tions de la famille Diawbé dans la région de Mamou. 

Les Dialloubè sont dits aussi, au Fouta Diallon, « Hir- 
labé » (au singulier Guirladio), soit qu'Hirlabé soit syno- 
nyme de Dialloubè, soit ou réciproquement que les Hirlabé 
soient une des divisions des Dialloubè et qu'ils constituent 
les seuls membres de la tribu représentée au Fouta. 

Leur zone d'habitat est surtout le Labé avec ses an- 
nexes du Tougué et du Mali. Les familles les plus impor- 
tantes y sont les Khalidiabé, ou Khalidouyanké, les Diob- 
bayanké,lesCéléyanké, les Guérianké,les Oussounayanké, et 
les Nioguyanké. On trouve encore desDialloubédans leTimbi 
Médina et le Kébou, du cercle de Pita ; et plusieurs familles 
surtout Timbonké dans la région de Timbo, dans le Kol- 
ladé de Ditin et dans la région de Mamou. 

Les Férobè sont relativement peu nombreux au Fouta. 
Ils sont en tout cas inférieurs en nombre aux trois autres 
tribus. On les trouve surtout dans le Kébali de Ditin, le 
Fodé Hadji et le Kolen de Timbo, le Bourïa de Mamou. Ils 
ont en outre quelques représentants dans le Labé, surtout 
à Tountourou. 

Les N'Dayébé ont fourni les maisons princières de Timbo 
(Seïdianké) et pontificales de Fou Koumba (Sérianké). 
Toujours dans la même région la famille Oualarbé. En 
dehors de Timbo-Ditin, ils sont représentés par des Se- 
dianké à Mamou; des Sériabé à Bomboli, Benténiel et 
Broual Tapé du cercle de Pita, et des Oualarbé un peu dans 
toutes les provinces du Fouta. 

I. — Le Labé. 

A. — Situation générale, — C'est la tribu Dialloubè, qui 
constitue la plus grande partie du peuplement du Labé. 
Toutes les familles de cette tribu v sont représentées, lui 
dehors de Dialloubè, on v trouve aussi des Ourourbé sur- 



> s REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tout dans la région de Tougué et quelques Férobé. L'en- 
semble de ces Foulbé est évalué à 275.000 environ. A ce 
Chiffre, il faut ajouter i3.ooo Diakanké et 5. 000 Diallonké, 
les premiers fortement islamisés, les seconds beaucoup 
moins, et enfin 120.000 captifs d'hier en grande majorité 
Bambara et Malinké qui sont, ou fétichistes, ou si faible- 
ment teintés d'Islam qu'on ne le voit guère. 

L'ancien Labé était plus vaste que le cercle actuel du 
même nom. Il comprenait en outre la région de Touba, 
Koumbia et Kadé, dont l'administration française a fait le 
cercle de Koumbia. 

Le cercle du Labé se fractionne en trois territoires, dont 
les résidences chefs-lieux sont : Labé, Mali et Tougué. Le 
siège du cercle est Labé. 

Au point de vue religieux, le Labé paraît être le diwal le 
plus profondément islamisé de tout le Fouta. Il s'y est épa- 
noui une magnifique efflorescence de mosquées, qui comp- 
tent parmi les plus belles du pays, d'écoles coraniques qui 
sont les plus fréquentées et les plus brillantes, de mara- 
bouts qui sont les plus considérés et les meilleurs éduca- 
teurs. 

C'est en grande partie à quelques saints et lettrés mara- 
bouts du Labé que la voie tidiana omarienne doit son suc- 
cès dans le Fouta. Inféodés à l'obédience d'Al-Hadj Omar, 
dès la première heure, ils ont été des disciples fervents et 
les propagateurs de son ouird chez les populations foula 
partagées entre le Qaderisme ancestral, et le Chadelisme 
d'importation plus récente. 

Il faut citer parmi ces personnalités brillantes dont la 
trace est constatée non seulement dans le Labé proprement 
dit et ses anciennes dépendances politiques de Tougué 
(Keïn) Mali (Yambérin) et Kadé, mais encore dans les 
régions voisines de Timbo, Ditin, Aita et Télimélé : 

Alfa Oumarou Rafiou, de Dara Labé, 

Le groupement de Koula. 



L ISLAM EN GUINEE I 09 

Tierno Doura Simbili, 

Tierno Aliou Bouba N'Diang. 

Une notice est consacrée ci-après à chacun de ces grou- 
pements ou personnalités. 

A côté de ces marabouts de grande envergure, et de leurs 
disciples et élèves, il y a quelques Karamoko de second 
plan, qui ont été formés par des marabouts toucouleurs 
de passage, ou qui sont allés achever leur éducation auprès 
de Tierno toucouleurs du Fouta Toro. Un seul paraît 
quelque peu intéressant: Tierno Abdoul, à Dembahi par 
Sagalé, de la missidi de Diéri, jadis la plus grande « pa- 
roisse » du Labé. Né vers i85o, dans la région de Timbo, 
appartenant à la famille des Sidianké, il a été très long- 
temps suivant (batoula) de l'Almamy Ibrahima Donghol 
Fella. Par la suite, il s'est retiré dans le Labé et a tourné 
au marabout. Il compte des talibés dans le canton, ainsi 
qu'à Porédaka (Mamou); Timbi Médina (Pita) ; Timbo et 
Boké. Il est l'élève et le disciple d'Al-Hadj Omar Galoya, 
torodo du fleuve. 

En dehors de cette influence prépondérante du Tidia- 
nisme, il faut citer : a) le groupement si fervent des Cha- 
delïa de Diawa, très florissant sous la direction spirituelle 
de Tierno Mamadou Chérif, et déjà étudié. 

b) Plusieurs centres diakanké, inféodés à leurs congé 
nères de Touba et à leur bannière qadrïa. Les principaux 
de ces villages sont : Silla-Kounda, de la même famille, 
dans la Komba Occidentale; Fétoyembi, village important 
OÙ on trouve des représentants des quatre grandes familles 
Cissé, Diawara, Gassama et Diakhabi (Komba orientale) ; 
Pnro, famille des Diakhabi (Horé-Djima). Ils ont été vus 
à la suite de leurs frères en Qaderisme les Diakanké Je 
Touba. 

c) Plusieurs centres sarakollé, dont la plupart réunis 
dans la haute vallée de la Komba, forment une agglomé* 



MO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ration très florissante que coupe la limite administrative 
de Labéet de Mali. A citer dans le Labé : Manda Linsan et 
Konkoro (province de la Komba). A citer en outre : Sarouja, 
peuplé parla famille Silla, dans la province d'HoréDjima; 
Tambalama et Goundiourou, peuplé par les familles Cissé, 
kamara, Silla, Touré (koïla) ; Kouara par la famille 
kamara (Wendou); Diawara, par la famille du même nom 
(Dembélé). 

Ces Sarakollé sont le plus généralement qadrïa et se rat- 
tachent par l'ancienne zaouïa de Bagdadïa (Fodé Kadia- 
liou) à l'obédience de Cheikh Sidïa Al-kabir. Ils seront vus 
au chapitre de l'influence des cheikhs maures. 

Ici comme au Sénégal, et au Soudan, ils sont dioula et 
colporteurs d'Islam. Mollien avait bien reconnu leurs qua- 
lités, en passant en 1818, dans leurs villages de la Komba. 
« Ce sont peut-être les nègres les plus intelligents et les 
plus adroits en affaires de commerce : leur passion pour le 
trafic est si grande que leurs voisins disent par dérision, 
qu'ils aiment mieux acheter un âne pour transporter leurs 
marchandises que d'avoir une femme dont les dépenses 
diminueraient leurs revenus. » 

B. — Le Groupement dWlfa Oumarou Rafiou [Labé). — 
Alfa Oumarou Rafiou, poullo des Férobé-Ouyanké, était un 
marabout de valeur qui a vécu et a enseigné à Dara Labé, 
au siècle dernier (i8oo-i885). Il était fils de Modi Çalihou, 
chef de Dara Labé. Modi Çalihou était aussi le père de Dia- 
néba, qui fut la mère d'Alfa Ibrahima, chef du Labé et père 
d'Alfa Yaya. 

Alfa Oumarou Rafiou était ainsi apparenté aux chefs du 
Labé et mit son influence à leur disposition, en retirant à 
son tour des bénéfices de tout ordre. 

Il a laissé un certain nombre de disciples, tant à Labé 
même que dans les régions voisines, qui envoyaient leurs 
enfants suivre ses cours. 



L ISLAM EN GUINEE I I I 

Il avait reçu l'ouird tidiani d'Al-Hadj Omar lui-même, 
au cours d'un séjour que fît le grand marabout à Dié- 
gounko près Timbo où naquit Aguibou, et où Ahmadou 
Chékou commença à épeler. Modi Çalihou qui s'était 
attaché à la fortune d'Al-Hadj Omar, voulait le suivre par 
la suite jusqu'à Dinguiraye, mais son fils Oumarou refusa 
de le suivre, et s'étant retiré à Dara Labé, sut contraindre 
son père à le rejoindre. 

Parmi les petits groupements tidianes, laissés par Alfa 
Oumarou Rafiou, on peut citer ceux-ci : 

Dans le Labé : a) A Labé même, Tierno Saliou Dalla, 
né vers 1847, et Tierno Salimou, son frère, né vers i885, 
héritiers de l'influence de leur père, Modi Çalihou, dit Mo 
Çalihou. Ils appartiennent à la famille Oualarbé. Ce sont 
deux notables influents de Labé, intelligents et ouverts, 
pourvus d'une bonne instruction islamique. Tierno Saliou 
était beau-père d'Alfa Yaya. Ils furent quelque temps en 
correspondance, en fin 1909, quand on crut au retour du 
chef du Labé. Après l'arrestation d'Alfa Yaya, il se tint 
coi. 

b) Dans la province de Wendou, à Simili Bamba, fou- 
lasso de Bantanko, Mamadou Ciré, né vers 1870, fils et dis- 
ciple de Tierno Abdoulaye Pâté, de la famille Ourourbé- 
Balbalbé C'est un lettré de mérite. Il a des disciples à 
Trambali, Dalen, Gadaoundou et Simili-Bamba. 

c) Dans la province de la Komba Occidentale, à Sarékali, 
Alfa Oumarou, né vers 1 855, et Tierno Bou Bakar, né vers 
1870, tous deux maîtres d'école. 

d) Dans la province de Kassa-Salla : Tierno Soufiana, 
né vers i85o, maître d'école à Diala. 

Dans la résidence de Tougué : à Horé-Kollé, Tierno 
Aliou Fodéyanké; et à Gongouboun ses deux disciples 
Tierno Ousman et Tierno Ibrahima. A Gongouboun 
encore, Tierno Tahirou,de la famille ECoulounanké Sempi, 
Ourourbé, né à Lapinguel vers 1848. 11 a des taiibés dans 



!I2 REVUE OU MONDE MUSULMAN 

les villages de (îadaoundou, Lapinguel et Gongouboun, et 
jouit d'une certaine influence dans tout le Oula. 

Dans le Ditin : à Dalaba, Tierno Aliou, maître d'école. 

A Kebali, Tierno Ouri, maître d'école et imam de la 
belle mosquée de Kébali. 

Dans le cercle de Pita, province de Benténiel : à Benté- 
niel-Tokosséré, Karamoko Ibrahima Téli, maître d'école 
réputé, père d'une nombreuse famille et personnage très 
riche qui a laissé des talibés dans la province, ainsi que 
dans le Ditin, tels Tierno Amadou Dantaré, de Kola; 
Tierno Ibrahima de Dalaba et Tierno Mamadou Sounna 
(Sanoussi) de Diangolo. Né vers 1820, Karamoko Ibrahima 
est mort vers 1895; il appartenait à une famille de Tou- 
couleurs installée depuis plus d'un siècle dans le Benténiel. 
Son fils aîné, Tierno Mamadou, l'a remplacé. 

Dans le cercle de Mamou, les Karamoko de la province 
de Boullivel relèvent en grande partie de l'obédience d'Alfa 
Rafiou, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un vieux 
marabout local, Alfa Ibrahima Timbonké (Dialloubé). Les 
principaux de ces maîtres d'école et cultivateurs sont: 
Tierno Abdoul, imam de la mosquée de Boullivel, et 
Tierno Bobo, de Dounki. 

C. — Le groupement de Koula (Labé). — Koula-Mahoundé 
dans la province de la Kassa-Salla (Labé), est un village 
réputé dans tout le Fouta pour la science de ses marabouts 
et l'efficacité de leurs amulettes. « Elles sont toutes bonnes 
à Koula et à Karantagué », dit le Foula du Labé. Dans le 
domaine des études, c'est, paraît-il, la grammaire arabe, 
qui est l'objet d'un enseignement de choix à Koula. Cette 
renommée maraboutique paraît remonter à AlfaOumarou, 
de la famille des Nioguéyanké (Dialloubé), Karamoko de 
grande valeur, qui s'est éteint vers 1875. Alfa Oumarouse 
rattachait au Chadelisme des premiers Foula. Il laissa trois 
hls: Tierno Aliou, Tierno MadiouetTierno Abdoul Rahimi. 



L'ISLAM EN GUINÉE I l3 

Tierno Aliou a consacré définitivement la réputation 
des gens de Koula. C'était un marabout très savant, et qui 
s'était spécialisé dans le mysticisme des diaroré et dans les 
pratiques de magie. Koula devint un centre important de 
pèlerinages. 

Il mourut en août 1910, laissant ses pouvoirs spirituels 
à son frère Tierno Madiou ; celui-ci, plus effacé, mourut 
peu après, en janvier 191 2, n'ayant pas eu le temps de donner 
sa mesure. 

Le troisième fils de Alfa Oumarou hérita de la baraka 
paternelle, mais non de son ouird. Jusqu'à lui, les gens de 
Koula sont sadoulïa. Tierno Abdoul-Rahimi est tidiani. Il 
fut en effet l'élève etle disciple religieux de Al-Hadji Lamine 
de Benténiel. Sous son pontificat, Koula abandonne le Cha- 
delisme et se fait donner l'ouird de son nouveau marabout. 

Né vers i855 à Koula-Mahoundé et y résidant toujours, 
Tierno Abdou Rahimi est aujourd'hui un grand et maigre 
vieillard, à la longue barbe blanche, aux grands yeux 
enfiévrés, à l'air profondément ascétique. 

Il vit enfermé dans sa case et n'en sort que le vendredi 
pour aller présider les prières de la mosquée. Il évite le 
contact de ses semblables, à l'exemple de son frère aîné T 
Tierno Aliou, qui refusa un jour de voir l'Almamy de pas- 
sage à Koula. Abdou Rahimi ne va pas si loin toutefois et 
se présente à Labé, quand il le faut. Il a continué à Koula 
la tradition des diaroré, institués par ses prédécesseurs, et 
les dirige lui-même. On voit que, bien que tidiani, le ma- 
rabout de Koula a conservé les pratiques sadoulïa. 

Tierno Abdoul-Rahimi compte de nombreux disciples. 
D'abord son père, Tierno Moktarou, qui, resté sadouli et 
émigré à Wendou Koula, reçoit ses instructions. Tierno 
Moktarou, né vers [865, a été reçu avec les plus grands 
honneurs par les gens de Wendou qui lui ont construit 
une belle case, artistement travaillée. Il a ouvert une 
école coranique et préside les diaroré de Wendou. 
xxxvnt. 8 



114 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ensuite, les enfants de ses frères aînés ont abandonné 
la voie chadelïa de leur père pour venir au Tidianisme de 

leur oncle. 

Enfin Abdou Rahimi compte des talibés dans beaucoup 
Je villages et foulasso du Labé : à Popodara, Tourabouva, 
Diountou, Broual-kassa, Simpéti, Oréyabi, Diari et kis- 
sian; dans les foulasso Sambayabé, Dantari, Kouragui, 
Pellel, Billi, Boukari et Pamoyi. Le chef et le marabout le 
plusiniluent de Kassian, Modi Billo, né vers 1860, et Tierno 
Abdoul, né vers 1860, et Tierno Abdoul, né vers 1840, 
sont ses disciples. 

A Douka-Nioguéyabé, dans la province de la Kassa- 
Sala, Tierno Dara mérite une mention spéciale. Né vers 
1867, il a fai ses études à Dara Labé, auprès de son oncle 
le karamoko fameux, Tierno iMamadou Dondé. Il se fit 
ensuite aflilier au Tidianisme par Abdou Rahimi. C'est un 
marabout intelligent, assez instruit, exempt de tout fana- 
tisme. Il dirige une école coranique d'une dizaine d'élèves 
et aide au recensement de son canton. 

A signaler encore à Tountourou, dans la province de 

Horé-Djima, xMamadou Boï, né vers 1862, et Amadou 

Tountourou, né vers 1 865, de la famille Sansilïanké 

Férobé), chefs des principaux groupements tidianïa du 

canton, karamoko de valeur, et disciples d'Abdou Rahimi. 

D. — Le Groupement de Tierno Doura Sombili (Labé). — 
Tierno Abdou Rahman, du village de Sombili et de la 
famille khalidouvanké (Dialloubé), plus connu sous le nom 
de Tierno Doura Sombili, est né au début du siècle dernier 
et est mort à un âge très avancé, vers 1895. Il avait fait ses 
premières études dans le Labé, et était allé les complétera 
Golléré, dans le Fouta Toro, où il resta vingt ans. Revenu 
a Sombili, il y fonda une sorte de Zaouïa, où il distribua 
par lui-même ou par ses fils etgrands talibés l'enseignement 
musulman à de nombreux enfants. Il prit part à de nom- 









LISLÀM EN GUINÉE I I 5 

breux épisodes de la guerre sainte dirigée par l'Almamy 
Oumarou contre le Gabou. 11 a laissé la réputation d'un 
saint et d'un savant. 

Il a fait l'éducation d'un grand nombre de Karamoko 
foula de cette partie du Labé, et les a affiliés à sa voie tidia- 
nïa. Il avait personnellement reçu l'ouird tidiani de Chékou 
Mamadou Yéro, grand marabout de Golléré, disciple dou- 
blement tidiani de Mouloud Fal, des Ida Ou Ali du Trarza, 
et d'Al-Hadj Omar, le conquérant toucouleur. 

Il exerça, sous la domination d'Alfa Aguibou, chef du 
diwal, le commandement de Kinsi jusqu'à sa mort. 

Son fils Tierno Mamadou Cellou, plus connu sous le 
nom de Modi Cellou Kinsi, est né vers 1 855. Élève et dis- 
ciple de son père, il a été un marabout réputé dont la 
réputation a commencé dans l'entourage d'Alfa Yaya, où 
il a vécu plusieurs années. Nommé chef de la province du 
Kinsi, par Alfa Yaya et maintenu par nous en fonctions, il 
s'y est quelque peu brûlé, et a dû vider la place (191 3). Il 
avait eu toutes sortes de démêlés avec son ancien Manga 
ou chef de ses captifs, et finit, par une singulière aberra- 
tion de notre politique démocratique en pays noir, par en 
être la victime. Il fut condamné à des peines diverses d'em- 
prisonnement et d'amende, puis contraint à une résidence 
obligatoire d'un an à Youkounkoun. Il est redevenu Kara- 
moko et marabout et continue à résider à Péti (Kinsi, Cercle 
de Koumbia). Ses femmes sont Malinké du Gabou et Foula 
Khalidiabé. lia de nombreux enfants. 

Parmi les nombreux petits-fils de Tierno Doura Som- 
bili deux méritent une mention particulière: Modi Al ion . 
chef du Kinsi et Tierno Abdou Uahman, tous deux (ils de 
Modi Cellou Kinsi. 

.Modi Aliou, né vers 1880, a remplacé son père à Ja ; 
du Kinsi lors de la révocation de son père en 1011. C'est 
un lettré arabe de valeur, beaucoup plus ehet politique que 
marabout. 



Il6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rierno Abdou Rahman est né, vers 1882, à Sombili. Il 
a lait de bonnes études islamiques auprès des professeurs 
^laissés par son grand-père, qui est revenu suivre quelques 
années les cours de l'école française de Labé | igo5-igo8). Il 
\ est revenu quelques mois, en 19 12, pour se perfectionner. 
Il parle, lit et écrit assez bien le français. Intelligent et 
ouvert, quoique peu énergique, il paraît acquis aux sym- 
pathies françaises. Il est riche de femmes, d'enfants et de 
captifs. 

Tierno Abdou Rahman a été nommé chef du district de 
Sombili en mai 1905. Il vécut en assez mauvais termes avec 
Alfa Alimou, ancien chef du Labé. Celui-ci l'impliqua 
même dans une affaire de vol pour le faire emprisonner, 
mais l'intervention de l'Administrateur sauva le jeune 
homme, qui paraît en avoir gardé une certaine reconnais- 
sance. 

Il est assez mal vu par les Karamoko de la région, qui 
lui reprochent de ne pas suivre les traditions ancestrales 
et de s'entourer, non de clercs pieux et lettrés, mais de 
jeunes gens peu recommandables. 

Parmi les nombreux Karamoko formés par Tierno Doura 
Sombili, et chef de petits groupements religieux, on peut 
citer dans le Labé : 

Dans la province de Wendou : à Simili Bamba, Tierno 
Diohé, né en i85o, et Oumarou Fadougou, né en 1875. 

Dans la province de Oré-Komba : à Dallen-Kella, Tierno 
Moktar ; à Karéré (Karentagui) Tierno Ibrahima. 

Dans la province de Missi-Hindé à Satina: Tierno Saa- 
dou. A Sombili, Alfa Salifou, né vers 1844 ; Modi Abdoul, 
né vers 1860 et Tierno Ibrahima, né vers 1873. A Dantari, 
Tierno Aliou, né vers i85o. A Toulé, Tierno Amadou, 
né vers 1860, et Tierno Moktarou, né vers 1880. A Bou- 
roudji, Tierno Man"\adou, né vers 1842. 

Dans la province de Dongora : à Labé, Tierno Mamadou 
Guérianké. 



LISLÀM EN GUINEE I 17 

Cinq entre eux méritent une mention particulière : 

a) Tierno Moktar, de Dalen (Horé Komba)né vers i85o, 
de la famille Célévanké (Dialloubé) fils de Chékou Saadou. 
Karamoko réputé et auteur d'ouvrages foula. Tierno 
Moktar est un marabout instruit et intelligent qui continue 
à Dalen l'enseignement de son père, et donne entre temps 
des consultations juridiques. Il est le conseiller attitré du 
chef de province, Modi Gandou, et se flatte d'avoir été 
appelé à plusieurs reprises par Alfa Yaya à régler des pro- 
cès difficiles. Il est le cousin de Tierno Ibrahima Dalen. 
Il a de nombreux disciples dans la province même à Dalen, 
et à Tountourou. 

On peut encore citer : dans la province de Missidi-Hindé, 
les Karamoko iMamadou Bobo, à Lémounel ; Mamadou 
Guirladio,à Satina ; Mamadou Saïdou, à Hensaguiré ; Modi 
Hima, de la famille Rangabé, né vers 1845, imam de la 
mosquée de Popodara, auxiliaire du chef de province, et 
très influent dans ce gros bourg; dans la province de la 
Kassa-Salla, Tierno Mamoudou, à Lélouma ; dans la Don- 
gora, Tierno Ousmani, à Koulidara. 

En dehors du Labé, dans le Maci de Pita, Tierno Moktar 
compte plusieurs disciples dont il convient de citer Tierno 
Moawiatou de Missidi-Maci ; Souhaïbou de Dentari : Téro 
Baïlo et Amadou Baïlo, de Bouma. Il a aussi quelques 
adeptes à Dinguidabé, dans le cercle de Koumbia, et Amadou 
Ouri, à Koumbia même. 

b) Tierno Ibrahima Karéré. de la famille des Célévanké 
(Horé-Komba) et qui vient de mourir en 191Ô, jouissait 
d'un grand prestige dans toute la région. Son lils, Tierno 
Mamadou Diohé, né 1880, maître d'école à Karéré, marcha 
surses traces. II s'est enfui, en octobre 19 12, en Guinée por- 
tugaise, et après un séjour d'un an à Toyada, chez le chef 
Moundiourou, est revenu dans le Labé. Lui ou son père ont 
plusieurs disciples dans la province même, notamment 
Mamadou Dian, Karamoko de Danta; dans la province de 



I 1 8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Missi-Hindé, notamment Mamadou Kalil, maître d'école à 
Sombili ; dans la province de Ladjima, notamment Ma- 
madou Hadi, maître d'école à Nianou-Médina. 

c) Tierno Mamadou Guérianké, de la tribu Dialloubéest 
né vers i85o à Labé. Il y réside toujours, maître d'une 
école florissante. Il a été président du tribunal de Labé. Il 
passe pour un grammairien et un juriste de valeur. C'est un 
caractère droit et honnête. 

d) Tierno Ibrahima, né vers 1873, de la famille des 
Kmalidouyanké, fait le maître d'école à Sombili en saison 
sèche, et à Donta en hivernage. Il est le fils et l'élève d'un 
marabout réputé Tierno Oussoumani, connu dans le Labé 
sous le nom de Karamoko de Dombéli. Le frère dibrahima, 
Oumarou, y exerce aussi les fonctions de maître d'école. 
Ibrahima est imam de la mosquée locale. C'est un homme 
instruit, possédant fort bien l'arabe, et qui compte des dis- 
ciples dans toute la province de Missidi-Hindé. 

Tierno Mamadou Abdoulaye, né vers i853, chef du dis- 
trict de Lélouma, petit et chétif, mais intelligent et éner- 
gique. Nommé chef en 1900, il fut révoqué par Alfa Yaya 
en iqo3, et renommé par les Français en igo5. Il se rattache 
à Mamadou Lamin Souaré, son huitième ancêtre, qui, 
dans la tradition familiale vint du Madna au dix-neuvième 
siècle, avec les invasions peules. Tierno Mamadou est un 
personnage religieux très écouté dans les assemblées du 
Labé. Il est fort instruit es sciences islamiques. Il est appa- 
renté à Tierno Ibrahima Dalen et se rattache au Tidianisme 
de Tierno Doura Sombili. 

Dans la résidence de Mali, un groupement important de 
tidianïa relève de Tierno Doura. C'est celui de Tinkéta 
(Yambérin) qui a été formé et instruit par Tierno Bemba, 
décédé vers 1880 et un des élèves les plus brillants du maître 
de Sombili. 



L ISLAM EN GUINÉE I I Q 

En dehors du Labé, on peut citer : Alfa Amadou et 
Abdoulaye Foula, de Broual Lahégui (province de Benté- 
niel) et Tierno Kaba, de la Missidi Bombili (Pita). 

Alfa M amadou Gobiré, maître d'une école florissante, 
dans le Kankalabé, né vers 1860; Tierno Younoussa, né 
vers 1840, à Foukoumba (Ditin). 

Un certain nombre de Karamoko et notables foula du 
Badiar et du Bové-Lémaye, dont les plus en vue sont : 
Modi Diaw, Modo Diogo, et Modi Lamin, nés vers i85o, 
dans Kinsi ; Modi Aiceyni, né vers 1870 et Mamadou Diang 
Bali, né vers i85o, originaire du Labé et enfin Alfa Ibra- 
hima,qui fut nommé chef de Bouria(Mamou) par l'Almamy 
Ahmadou. Alfa Ibrahima avait fait ses études et reçu 
l'ouird chez Tierno Doura. Son fils Alfa Mamadou se rat- 
tache à la même bannière par Tierno Aliou BoubaN'Diang 
de Labé. 

E. — Tierno Aliou Bouba N'Diang. — Tierno Aliou 
BoubaN'Diang est né vers i85o, à Labé môme; c'est un 
Foula de la tribu Ourourbé, fraction N'Douyébé. Tierno 
Aliou est d'ailleurs l'héritier des chefs de cette fraction. Il 
a étudié le Coran avec son père Tierno Mamadou, fils de 
Mamadou ; la théologie dogmatique, la grammaire et le 
droit chez Tierno Bokar Poti, à Labé. Il a complété ses 
études supérieures près de Labé, chez Tierno Doura Som- 
bili, le marabout tidiani le plus réputé du Labé, à la fin du 
siècle dernier. 

Tierno Aliou remarquablement instruit es sciences 
arabes et islamiques, avait déjà conquis la première place 
parmi les Karamoko du Labé, vers i8o5, sous le règne 
d'Alfa Yaya. Il était très apprécié par ce chef, qui, utili- 
sant sa science juridique, l'avait peu à peu transformé en 
grand Cadi du Labé. 

Sa réputation n'a lait que s'accroître avec le temps, et 
lois de La réorganisation judiciaire de l'Afrique Occidentale 



120 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

(novembre 1903, il était tout désigné pour entrer dans les 
nouveaux cadres. Il fut nommé assesseur du tribunal de 
cercle par l'arrêté du 3o décembre iqo5, et l'est resté jus- 
qu'à 1912, date où il a pris la présidence du Tribunal du 
Labé. 11 est toujours quelque peu, comme jadis, leconseiller 
ismalique des Commandants du Labé. 

Si Tierno Aliou donne toute satisfaction dans le do- 
maine judiciaire, où il s'impose à tous par sa science, sa 
piété et son prestige, il est moins apprécié comme chef ad- 
ministratif. Il fut d'abord chef du district de Labé-Douyébé 
de 1901 à fin 1912. Le i 6r janvier 1 g 1 3 , il a été nommé 
chef de la province de la Dongora. Apathique et négligent 
dans ce service, il n'apporte qu'un soin mitigé au recou- 
vrement de l'impôt et aux multiples détails de l'admi- 
nistration indigène. Il n'a manifestement que peu d'ap- 
titude pour ces fonctions. Elles lui sont maintenues tou- 
tefois, car elles l'obligent à rester en contact immédiat 
avec le poste et permettent d'exercer sur lui une action 
continuelle. 

Tierno Aliou est aujourd'hui un grand et svelte vieillard 
de soixante-cinq ans, à figure régulière, teint foncé, à la 
barbiche blanche. Sa figure intelligente et rusée frappe par 
des yeux malicieux qu'agite un continuel clignement de 
paupières. Il est quelque peu, dans ses manières le Foula 
« précieux», type qu'on rencontre souvent chez les Peul de 
pure origine. 

Il a quatre femmes et de nombreux enfants. Parmi ses 
dix garçons, il convient de citer Siradio, né vers 1880, de- 
meurant à Bouba N'Diang près de Pilimili, le plus savant 
des fils d'Aluni et son successeur éventuel ; Mamadou La- 
mine, né vers 1900 à Labé, intruit en français et en arabe; 
et Sékou, né vers 1902, demeurant aussi à Labé. 

Parmi sa douzaine de filles, il faut citer Ramatou, mariée 
à Modi Cellou Ouargalan, chef de la missidi Moussa, de 
Primilili ; Oumana, mariée à Modi Mamadou Saliou de 



L ISLAM EN GUINEE 121 

Manda ; Mariam, femme de Bokar Larïa, secrétaire du Tri- 
bunal. 

Il a de nombreux frères, installés en divers points du 
Labé : Modi Moktar à Dongol, très lettré, Modi Bokar à 
Diagué-Sannou ; Modi Abdoulaye à Bouba N'Diang; Ma- 
madou Ouri, à Manda, etc. 

Il jouit d'une belle fortune : troupeaux de bœufs, deux 
chevaux, lougans de mil, de riz et de légumes ; nombreux 
captifs-serviteurs ; il a des carrés dans les principaux 
centres de dispersion des Douyabé : à Bouba N'Diang, 
d'abord, village situé à 3o kilomètres au nord-est du 
Labé, et qui a donné son nom à Tierno Aliou ; à Manda, 
à 60 kilomètres à l'ouest du Labé; à Dongol, près de Labé; 
et enfin dans la missidi même de Labé. 

Les Douyoubé sont groupés en grande majorité dans les 
régions de Koubia et de Manda. 

Tierno Aliou visite assez fréquemment sesfoulasso, mais 
son domicile est en principe à Labé même. 

Tierno Aliou a toujours fait preuve de sympathies fran- 
çaises. Attaché dans sa jeunesse aux bandes du chef de 
Labé qui opéraient chez les Tenda ou chez les peuplades 
de la Haute-Casamance et de la Haute-Gambie, grand cadi 
du diwal, pontife écouté par le chef, vénéré par la foule, il 
avait, c'est indéniable, toute ses sympathies pour l'ancien 
régime. 11 était particulièrement l'ami d'Alfa Vaya et 
regretta vivement sa chute (iyo5). Il s'efforça néanmoins 
de vivre en bons termes avec son successeur, Al ta Ali m ou, 
nommé par les Français, se lit donner par lui de nombreux 
cadeaux et finalement, s'étant brouillé avec lui, contribua 
fortement à sa chute. 

Entre temps, il faisait montre de sa bonne volonté en 
envoyant son fils aîné, Siradio,à l'école française. Siradio 
devint même moniteur; il le resta fort peu de temps, il est 
vrai. 



122 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Lors du retour d'exil d'Alfa Yaya (fin 1910), Tierno 
Ali OU crut, comme tous les Kalidiabé et comme tous leurs 
partisans, à la prochaine restauration du chef du Labé. Il 
la désira certainement et en parla avec sympathie, mais 
prudent et réservé, il fit une campagne beaucoup moins 
apparente, attira peu l'attention sur lui, et finalement 
échappa aux mesures rigoureuses qui s'abattirent sur les 
Ouali de Goumba et sur Karamoko Sankoun. 

Ses craintes furent d'ailleurs très vives pendant plusieurs 
mois, car il avait formé le projet de quitter le Fouta pour 
aller s'installerd'abord en Guinée portugaise, puisen Haute- 
Gambie, vers Asseri (Kédougou). 

Aujourd'hui, l'apaisement est complètement revenu. 

Tierno Aliou a reçu d'abord l'ouird tidiani du dernier 
de ses professeurs, Tierno Doura Sombili, et se rattache 
ainsi à Cheikh Mouloud Fal, et Mohammed El-Hafed des 
Ida Ou Ali de Mauritanie (Trarza). Par la suite, il se fit 
confirmer cette initiation par Alfa Oumarou Rariou de Dara 
Labé, et par ce Cheikh se rattache au Tidianisme d'Al-Hadj 
Omar. 

Ses disciples se sont accrus avec le temps et il est devenu 
lui-même un grand Cheikh tidiani, distribuant à la fois 
l'ouird et le pouvoir de le conférer. Il est certainement un 
des dirigeants de l'esprit public dans le Fouta. 

C'est un lettré arabe de toute première valeur. A défaut 
de la langue vulgaire, il possède assez la langue littéraire 
pour soutenir une conversation variée. Il a composé deux 
ouvrages en vers consacrés à la vie et au panégyrique du 
Prophète : Dourrat al-abrar, c'est-à-dire « La perle des 
gens vertueux », et Maqalid al-Saadah, Ji Madh seyid al- 
sadah, c'est-à-dire « Les clefs du bonheur, sur la louange 
du seigneur des Seigneurs ». Mais c'est surtout comme 
juriste que sa réputation est consacrée. 

Tierno Aliou dirige fréquemment les cérémonies de la 



L'iSLAM EN GUINÉE 123 

prière, le vendredi et les fêtes islamiques, à la grande mos- 
quée deLabé. C'est à lui que revient de droit cet honneur 
dans les grandes circonstances où les chefs et les notables 
du Labé sont réunis. C'est lui également qui prend le pre- 
mier la parole dans les palabres importants. On dit qu'il 
jeûne quatre mois par an (Redjeb, Moharrem, Chaban, 
Ramadan) et qu'il se livre souvent à la pieuse pratique de 
lire le Coran en sept jours. Il fait par piété l'école coranique 
à un petit nombre d'enfants, et des cours de droit, de litté- 
rature arabe (Séances de Hariri) et de mystique tidiani à 
une dizaine d'étudiants. En un mot, il est en passe de de- 
venir le Ouali du Labé. 

Quoique étant très peu sorti (un voyage à Kouroussa, 
quelques promenades dans le Gabou), il jouit d'une consi- 
dération universelle dans le Fouta Diallon et son influence 
y rayonne dans tous les groupements tidianes. Il est en 
relations épistolaires avec les principaux marabouts de la 
Guinée. S'il ne connaît pas personnellement les grands 
chefs religieux du Sénégal et du Soudan, il en a entendu 
parler et ceux-ci le connaissent également de réputa- 
tion. 

L'influence de Tierno Aliou est considérable. 

Les différentes familles Douyébé de la tribu peule des 
Ourourbé sont toutes soumises à son obédience religieuse 
et à son autorité de chef de maison. 

Dans le seul Labé, il y a plusieurs centaines de K.aramok.0 
qui ont passé dans leur jeune âge par ses mains, ont reçu 
de lui Pouird tidiani, et le transmettent en son nom à leur 
jeune Karandé. Ce sont en général les karamoko les plus 
instruits Tierno Aliou paraît avoir visé à sortir quelque peu 
des méthodes pédagogiques routinières des Foula et a 
donner à ses élèves des rudiments arabes. Cette influence 
du marabout date de loin. Alfa Ai i mou disait, dans sa 
prison, en 1909, que s'il avait su se conserver les s\mpa- 



I2 4 



M VUE DU MONDK .MUSULMAN 



thies du marabout par de plus riches cadeaux, il serait 
encore le chef du Labé. 

Les principaux personnages tous plus ou moins maîtres 
d'école, chefs de petits groupements relevant de l'obédience 
tidianïa de Tierno Aliou Bouba N'Diang, et ayant été pour 
la plupart ses élèves, sont : 



A. — Dans le Labé. — Province de la Komba : àManda- 
Foiilbé, Mamadou Ouri, né vers 1 855. A Linsan Sara- 
kollé, Fodé Ma Gassiré, né vers i858. 

Province de la Komba occidentale : à Bassania, Tierno 
Saadou, né vers 1862. A Tinédima, xMamadou Salifou, né 
vers 1 855. 

Province de la Komba orientale : à Toumti, Tierno Ou- 
gaïlou né vers 1 855. A Kinsi, Mamadou Baïlo, né vers 187g, 
et Tierno Amadou, né vers 1840. A Bouba N'Diang, Tierno 
Abdoulaye, né vers 1870. C'est le grand frère de Tierno 
Aliou et un marabout lettré et fort considéré ; après avoir 
effectué quelques voyages commerciaux dans le Fouta, il 
est devenu Karamoko sédentaire. A Koubi-Bounki, Seïdi, 
né vers 1870. 

Province de la Djima: à Sourouma, Tierno Bouri Sou- 
rou, né vers 1864. A Niakaya, Samba Sourou, né vers 
i85o. 

Province de la Ousséguélé : à Dena, Tierno Abdoulaye, 
né vers 1844. 

Province de Horé-Djima : A Bibéli, Oumarou Ibrahima, 
né vers i85o. A Gada-Touni, Mamadou-Siré, né vers i85o. 
A Tountourou, Mamadou Dian, né vers i85o. 

Province de la Kioma : à Sannou, Tierno Abdoulaye, né 
vers iNp, et Tierno Ismaïla, famille Diloïanké, né vers 
1871. Tierno Ismaïla habitant le village de Déyali, 
est un disciple de Karamoko Alfa, de Kalan, aujourd'hui 
décédé, lequel avait reçu l'affiliation tidiani de Tierno 
Aliou. Depuis la mort de Modi Hamidou, grand marabout 









- 



! I0M& '' 



Mamadoi Baïi 
Conférencier Ti ucoule ir. 



L'ISLAM EN GUINÉE 125 

du Sannou et disciple aussi de Tierno Aliou, Tierno Is- 
maïla est considéré comme le Karamoko le plus instruit de 
la province. Il dirige à côté de son école coranique, une 
dizaine de jeunes gens qui veulent se perfectionner dans la 
théologie et la grammaire. Intrigant et ambitieux, il a pris 
l'office d'écrivain pour le recensement et l'impôt du Sannou, 
et sert de conseiller au chef de la province. Il est riche de 
femmes, d'enfants, de serviteurs et de troupeaux de bœufs. 

Province de la Dongora : à Salla Douyébé, Mamadou 
Moktarou, né vers i85o. A Boléa, Karamoko Alfa, né vers 
1845. A Donghol, Mamadou Moktar, frère cadet du Cheikh, 
très instruit, né vers 1884. A Labé, Tierno Saliou Bolaro, 
né vers i85o. Celui-ci est un marabout fort instruit. 

Province de la Dombélé : à Trambali, Tierno Amirou 
Saliou et Tierno Mamadou Saliou, nés vers i85o. A Kala, 
Mamadou Kali, né vers 1860; Mamadou Alfa, né vers 
i855 ; Mamadou Yoro, né vers 1872 et Mamadou Salif, né 
vers 1875. 

Province de Simpétin : à Hensaniéré, Tierno Aliou, né 
vers i85o. 

Province de Dara-Labé : à Dara-Labé, Tierno Koula- 
biou, né vers 1 855. A Darakétiou, Tierno Oumarou, né 
vers 1872, marabout lettré. 

Province de la Koïla : à Souloundé, Tierno Ibrahima 
Douyédio, né vers 1876, instruit et aisé. Il aspire à jouer 
un rôle plus politique que religieux. Depuis le règne de 
Modi Aguibou, il assiste le chef de Koubia dans les opéra- 
tions du recensement et de l'administration. Il lui sert en 
outre de secrétaire d'arabe. 

B. — Dans la résidence de Dit in. — Tierno Abou Dcrdari, 
maître d'école réputé à Dakaba. Né vers iS55, il appartient 
à la tribu Ourourbé, famille Loudabé. 

C. — Dans la résidence de Timba. — Tierno Ibrahima 



I2() 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Dialla, connu sous le nom de karamoko Dalen et qui fait 
l'objet d'une notice ci-après. Ibrahima Boubakar, à Téré, 
né vers 1888. 

D. — Dans le cercle de Mamou. — Brahima Sori So, né 
vers 1882, chef du village de Kankou-Saréa. Il possède 
une instruction islamique et arabe très développées, 
acquise auprès de son père, Modi Bakar,etd'un karamoko 
de Téliko, Alfa Issaka. Il a reçu l'ouird d'un missionnaire 
de Tierno Aliou, de passage dans la région, Tierno Mama- 
dou Ou ri. 

E. — Dans le cercle de Koumbia. — Résidence de Koum- 
bia même, à Salli Karamoko, Amadou Bano, né vers 1840, 
élève de Tierno Aliou, à Labé, et qui y a pris l'ouird à la 
lin de ses études. Bano jouit d'une certaine influence à 
Salli, où sa famille exerce le commandement depuis trois 
générations. Il a succédé lui-même à son père Tierno Sou 
levmana comme chef du village. Il a été membre du tri- 
bunal de province de Touba, jusqu'à la suppression de 
cette juridiction. 



Région de Toit gué {Labé). 



A. — Généralités. — La région deTougué,qui constitue 
la résidence administrative du même nom, et qui entre 
dans la composition du cercle de Labé, comprend aujour- 
d'hui les deux grandes provinces du Koïn et de la (Collé. 

La province du Koïn n'est pas autre chose que l'ancien 
diwal du même nom; constitué aux temps héroïques de 
Karamoko Alla par la valeur de 'Tierno Saliou Bella des 
Koulounanké-Bala, qui installé à Koïn-Fella faisait conver- 
sions et razzias, chez ses voisins dialonké fétichistes, et 



L ISLAM EN GUINEE I 27 

devint rapidement un centre d'attraction pour ses frères. 
Un de ses meilleurs lieutenants lui succéda, Tierno Ous- 
man, des Koulounanké-Sempi. Les deux familles rivales, 
facteurs inévitables de l'organisation peule étaient ainsi con- 
stituées. Modi Yaya, fils de Tierno Salifou Bella, succéda à 
Ousman, et il en a été ainsi jusqu'à nos jours. 

Ce diwal comprenait cinq sous-diwal : Koïn-Fellah, ad- 
ministré directement par le chef du diwal, Fogo-Toukou- 
rouma, Soumpoura et Bani. 

La province est administrée depuis 1905 par Alfa Anima- 
rou, descendant des anciens chefs, les Lam diwal Koïn. 
Cette famille de Koulounanké s'est d'ailleurs franchement 
rallié à l'autorité française, ce qui a permis d'utiliser la plu- 
part de ses membres dans le commandement indigène. On 
peut citer parmi les cousins du chef du diwal, Alfa Ouma- 
rou, chef de Siguira-Mahoundé ; Alfa Baïlo, chef de Tou- 
gué ; Bou Bakar, chef de Tangali ; Amadou Baïlo, chef de 
Gada-Kollé et secrétaire du tribunal de Tougué. Un certain 
nombre d'autres se sont consacrés à la carrière marabou- 
tique et s'y sont acquis une belle réputation, tel Mamadou 
Ouri, frère d'Alfa Ammarou, que M. A. Le Chatelier signa- 
lait déjà en 1888 comme un docteur de renom (1). Il est 
mort en 1914- 

La province de Kollé constituait jadis sous le nom de 
Gada-Kollé une dépendance de Koïn, plus vaste, mais beau- 
coup moins peuplée que lui. Elle en a été détachée, le 
1 5 janvier 191 2, et confiée sous le nom de Kollé et avec son 
autonomie à Amadou Baïlo. 

Toute cette région de Tougué, passée dans le Darel-Islam 
par la conquête et le prosélytisme, s'est franchement isla- 
misée, pendant les deux siècles de domination foula, encore 
que nombre de Diallonké aient conservé dans leurs nou- 

(1) A. 1.1 Chatilibr, l'Islam dam V Afrique Occidentale, \ 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

voiles croyances des rites et des pratiques du fétichisme 
traditionnel. On peut citer en outre trois groupements dial- 
lonké qui ne se sont pas laissés entamer par l'Islam : Gan- 
fata, Kimbéli et Pandié-Dèye. 

Trois centres d'attraction religieuse existaient dans le 
Koïn : Koïn-Dantaré, la capitale, dont l'influence s'éten- 
dait dans tout le diwal. La missidi de Koïn se peuplait les 
vendredis des gens accourus des points divers du pays ; puis 
Tounkourouma, centre d'attraction du Koïn occidental; 
enfin Soumpoura, dans le Koïn oriental. 

La proximité du Dinguiraye a apporté au Koïn un renou- 
veau de vie religieuse, à l'époque d'Al-Hadj Omar, et cette 
ferveur s'est en partie maintenue jusqu'à nos jours par la 
piété et la prédication de plusieurs marabouts foula, disci- 
ples du grand conquérant tidiani, ou inféodés à sa voie 
par ses successeurs de Dinguiraye. Le plus en vue de ces 
personnages est Tierno Alimou, de Koïn, qui fait plus 
loin, au chapitre de Ditin, l'objet d'une notice spéciale, car 
par son affiliation, il se rattache au toucouleur Tierno 
Boubou, de Galli. En outre, beaucoup déjeunes Karamoko 
de Tougué n'hésitent pas à aller chercher à Dinguiraye, 
éloigné de deux ou trois jours de marche seulement, un 
complément d'études islamiques et un ouird d'autant plus 
pur qu'il se rattache de plus près au fondateur de la voie. 

Le plus notoire de ces marabouts, mort ces temps der- 
niers seulement, est Amadou Dondé, du Koubia, qui fait 
ci-après l'objet d'une notice spéciale. Une centaine des Ka- 
ramoko de la région ont reçu Pouird et la formation cléri- 
cale de ce disciple immédiat d'Al-Hadj Omar. 

Après lui, vient leSékou de Koïn Fello, objet aussi d'une 
notice spéciale ci-après. 

D'autres dépendent directement de marabouts toucou- 
leurs, installés à Dinguiraye et qui furent leurs maîtres, 
notamment Tafsirou Aliou et son fils Alfa Mamadou 
Thiam, chef de la province de Tamba. Ils ont été vus dans 



L ISLAM EN GUINEE I2Q 

le mémoire consacré à Dinguiraye et à son rayonnement 
immédiat. 

Mais il y a lieu de signaler ici l'influence acquise par un 
de ces Toucouleurs, Tierno Mamoudou Birita, venu s'ins- 
taller dans la Kollé et récemment décédé. Il a laissé plu- 
sieurs disciples, notamment : a) Tierno Aliou, de la tribu 
Ourourbé, né vers 1 855, résidant au foulasso Dioumbouta, 
Karamoko aisé et considéré ; b) Tierno Abdoulaye, de la 
famille Lalianké, né vers i865, résidant à Diambécé-Lalia, 
où il fait le maître d'école; c) Tierno Aliou, de la famille 
Djiméanké, né vers 1 863, résidant à Bodi (Sokoma), no- 
table et Karamoko. 

D'autres se rattachent à la bannière omarienne par les 
grands marabouts du Labé, Alfa Oumarou Rafiou et Tierno 
Aliou Bouba N'Diang. Ils ont été vus à la suite de ces chefs 
de file. 

D'autres enfin, mais en très petit nombre, et habitant 
surtout Paravi sont Sadioulïa, fils spirituels de la Zaouïa 
du Ouali de Diawia. Ils ont été signalés avec leur directeur 
spirituel. 

Les centres maraboutiques les plus importants du pays 
sont : la missidi de Koïn même, et Kona. Dans cette der- 
nière ville, un marabout d'une certaine envergure, Tierno 
Falilou, mort vers i8o5,y a laissé un souvenir encore vivace. 
Il a distribué successivement, et probablement simultané- 
ment, les ouirdsadiali, tidiani, qadri. Son fils Ibrahima, pa- 
ralytique, estsans influence ; mais plusieurs de ses disciples 
sont réputés Karamoko de valeur, tels Tierno Alemdou, à 
Broual, et Karamoko Bobo, à Kona. Ce dernier, marabout 
instruit, a composé divers opuscules dont l'un, le <v Djan- 
nat al-Mouridin », est un petit poème loyaliste, remarquable 
par ses qualités littéraires et ses excellents sentiments. 

On rencontre en outre dans le Tougué quelques groupe- 
ments diakanké, fortement attachés à la voie qadrïa. 

IZX V 1 1 1 . 



l3o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ces colonies diakanké seraient, d'après leur tradition, 
venus des Diakhaba (Macina), en même temps que les pre- 
mières migrations peules, ou tout au moins peu après. 
Elles se seraient prudemment abstenues de toutes luttes 
avec les indigènes Diallonké, et auraient eu la sagesse de 
ne pas s'entredéchirer, comme le faisaient les Foula à peine 
vainqueurs. Marabouts cultivateurs et commerçants, ils se 
consacrèrent à l'éducation des enfants et à l'établissement 
de leurs fortunes. Aussi les trois villages de Balagan (Kollé) 
de Kéléla et de Kessébé (Koïn), qui constituent les trois 
centres les plus importants des Diakanké du Tougué. 
comptent-ils parmi les plus riches et les plus florissants. 

La population n'en est d'ailleurs que plus difficile à ma- 
nier, même pour ses propres chefs. Ce petit monde de 
Karamoko, prétentieux dans leur vanité de lettrés, est assez 
indocile. 

Les plus notoires sont : Tierno Youssoufou, né à Kessébé 
vers 1 863, de la famille Kounta, aujourd'hui à Balagan. Il 
est le disciple de Karamoko Adiata, de Touba. Peu lettré, 
il fait surtout le rebouteux. Tierno Ouri, à Fatako, né vers 
1 863, maître d'école, disciple de Tierno Abdoul de Touba. 
Ces Karamoko relèvent de près ou de loin de Koutoubo, le 
grand marabout Diakanké de Touba. 

Quelques-uns, toutefois, se sont laissés inféoder auTidia- 
nisme ambiant. A citer notamment : Fodé Youssoufou, de 
Kessébé, né vers 1844, élève et disciple de Karamoko Alfa 
Souma, de Labé, un des premiers talibésd'Al-Hadj Omar. 
Fodé Youssoufou, de la famille Diabi possède plusieurs dis- 
ciples à Kessébé et y jouit d'une certaine influence par suite 
de ses liens de parenté avec le chef du village. 

B. — Tierno Amadou Dondé. — Tierno Amadou, de la 
famille peule Guirladio-Nioguyanké, est la personnalité 
maraboutique la plus notoire de la région de Tougué, pen- 
dant ce dernier quart de siècle. 11 était né vers i83o, dans 






L'ISLAM EN GUINÉE I 3 I 

le Koïn, avait fait de fortes études auprès des marabouts 
locaux et se trouvait petit Karamoko à Diamiou (Koïn), 
lors du passage dans le pays d'Al-Hadj Omar (vers 1 855 . 
Le grand marabout lui conféra lui-même l'ouird tidiani, 
faveur qui produisit un double effet : elle transforma mora- 
lement le nouveau disciple et le tourna vers un ascétisme 
aigu et une piété débordante; elle lui assura dans toute la 
région une grande popularité. 

Dès lors, uniquement consacré aux choses saintes, il se 
voua à l'enseignement. Pendant plus de cinquante ans, il a 
inculqué les notions coraniques aux jeunes Karandé de sa 
province, et à nombre d'enfants des provinces voisines. Il 
a ainsi formé la plupart des Karamoko actuels du Koïn et 
de la Kollé. 

Il fit à plusieurs reprises des voyages et des séjours à Din- 
guiraye et y épousa une fille de l'almamy Aguibou Tal. Il 
en a eu un enfant, Aguibou, qui habite Dinguiraye et fait 
le dioula dans tout le Fouta. 

Il est mort en 1908, au village de Dondé (près Koubia) 
qu'il avait créé, et dont le nom est resté attaché au sien. 
suivant la coutume locale. Dondé a été peuplée par des mi- 
grations de gens de Douka, près Popodara (Labé) qui se 
trouvaient à l'étroit dans leur village, et qui furent incités 
par Tierno Amadou, leur contribule, à venir se grouper 
autour de lui. 

Les principaux de ces disciples, notables et Karamoko, 
répandus dans la région de Tougué, et directeurs spiri- 
tuels de petits groupements tidianes sont : 

A Wendou Malanga (Koïn), Tierno Nacirou des Dial- 
lonké-Kokoladé, né vers 1864, d'abord qadri, puis rallie aux 
tidiania par un marabout de la région. Alfa Amadou Bala 
foïa, qui est lui-même un disciple fervent d'Amadou Dondé 
11 est l'imam de la grande mosquée de Koïn iVntarc. et 
exerce dans cette ancienne capitale religieuse du pa\s une 
grande influence. C'est un marabout lettre, et pour ses 



I 32 REVUE DU MONDE Ml SI LMAN 

fidèles un saint véritable. Quant à Alfa Amadou Balafoïa, 
il a formé plusieurs autres Karamoko du district de Sokoma, 
notamment Mamadou Ouri et Ouri Celle de Solokoura, et 
Tierno Amadou, de Malipan. 

A Toukourouma (Koïn, district de Sokoma), Tierno 
Malal Celle, des Célévabé, né vers 1846, et son maître 
Tierno Tassilimou, récemment décédé, tous deux Kara- 
moko en vedette du groupement du Toukourouma 

A Touné (Kollé, province de la Téné) Tierno Ibrahima, 
né vers 1 865, et son maître Tierno Amadou Diouldé, de 
Niariga. 

A Horé-Kollé (Kollé), Alfa Ibrahima Diogo, des Diobé, 
né vers 1868, chef du village, et son maître Tierno Souley- 
man (d'Horé-Kollé). 

A Dambi (Kollé-Oulenko), Tierno Amadou Gassé, des 
Ourourbé, né vers 1 85 1 . 

A Soumpoura (Kollé), Alfa Amadou, né vers i85o, Kara- 
moko d'une école d'une dizaine d'élèves, et Alfa Oumarou, 
né vers i85o. 

A Bouroumba (Kollé), Mamadou Biré, né vers 1860, 
maître d'école. 

A Ninéméré(Kollé-Horé-Kokoun), véritable fief deTierno 
Amadou Dondé, tous les Karamoko ont reçu son ouird. 
Les principaux sont : Mamadou Héra, Tierno Mamadou et 
Tierno Abdoulaye. 

A Diforé (Kollé-Horé Kokoun), Tierno Abdoul, de la 
famille Timboké, né vers 1859, son disciple Tierno Sou- 
levman d'Oré-Kollé et son fils Alfa Oumarou, de Koukou- 
tamba-Kolen (Timbo). 

A Taïbata (Kollé-Oula), Mamadou Alfa Bito, son dis- 
ciple Tierno Amadou et Tierno Ibrahima, tous maîtres 
d'école. 

A Tougué même, Tierno Haddi, des F^érobé, du hameau 
Néréboum, né vers 1848, cultivateur aisé, qui dirige l'écol 
coranique la plus fréquentée de Tougué. 



L'ISLAM EN GUINÉE I 33- 

En dehors du Tougué, à Diawia du Dinguiraye, Tierno 
Ismaïla, né vers 1846, maître d'école. 

C. — Sêkou Yaya. — Sékou Yaya, dit le Sékou de Koïn- 
Fella, est né dans cette missidi vers 1859 et y réside encore. 
Il appartient à la famille Koulounanké-Bala, qui a exercé 
le commandement du diwal. Un accident de jeunesse Ta 
rendu borgne. 

Il a fait ses premières études à Koïn Fello avec son père 
Mamadou Billo, puis les a continuées dans les centres intel- 
lectuels les plus réputés du Fouta : Dinguiraye, Bodié (Kol- 
ladé, de Ditin), Balafoya (Koïn de Tougué). Après avoir, 
comme un bon musulman, fait campagne contre les infi- 
dèles du Gabon portugais, aux côtés d'Alfa Ibrahima, chef 
du Labé, il revint s'installer à Koïn -Missidi, et y exerça 
tout de suite une influence considérable en rapport avec sa 
fortune, sa science et ses relations de parenté avec les 
chefs du pays. Il est en effet le cousin d'Alfa Oumarou, 
chef du Koïn, et l'oncle d'Amadou Baïlo, chef de la Kollé. 

Sékou Yaya est un des marabouts les plus lettrés de la 
région; il possède une excellente bibliothèque touchant aux 
sciences islamiques. 

Il est actuellement premier assesseur du tribunal de 
cercle, et rend en cette qualité par son intelligence, son 
savoir et ses facultés d'adaptation, de précieux services à 
l'administration. 

Il a reçu l'ouird tidiani de son grand-oncle, Tierno Ab- 
doulave Balima, qui était un des premiers disciples foula 
d'Al-Hadj Omar. 



3. — Région de Mali [Labé). 

A. — Généralités. — Les plateaux du Mali, d'où émer- 
gent les monts de Tangué, renferment les plus hautes alti- 



! 3*4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tudcs du Fouta-Diâlon. Au nord et au nord-ouest, la chute 
est brusque, et le Fouta boisé montagneux et fleuri se ter- 
mine en quelques heures d'étape et sans transition dans 
l'arrière pays sénégalais sec, sablonneux et plat. 

La résidence comprend cinq provinces importantes : 
Yambérin, Mali, Ouora, Sabé et Sangalan qui se partagent 
les neuf dixièmes du territoire et de la population. En 
dehors de ces provinces, on compte quelques villages indé- 
pendants dont les principaux sont : Dougoutoumi, Médina- 
Salambandé et Pellal. 

Aux Foula de la tribu dialloubé, et quelque peu de la 
tribu Ourourbé, qui peuplent le Mali, il faut ajouter plu- 
sieurs colonies diakanké uMédina-Kouta) et Sarakollé (Ba- 
dougonla). Il y a en outre, surtout dans la province de 
Sangalan, de nombreux autochtones diallonké, demeurés 
fétichistes. Ce sont ceux-là mêmes que signalait Mollien 
en 1 8 1 8 : « Le fanatisme des sectateurs de Mahomet a 
obligé les hommes qu'il poursuivait à y chercher (dans les 
montagnes du Niokolo et du Dandeïa) un asile. Des Dial- 
lonkés qui n'ont pas encore renoncé ouvertement au féti- 
chisme, s'v sont retirés et ont conservé la liberté de ne pas 
penser comme leurs maîtres. » 

Les Foula du Mali sont très attachés à l'Islam et se par- 
tagent entre la bannière tidianïa d'Al-Hadj Omar, le Cha- 
delisme d'importation, et le Qaderisme de leurs ancêtres. 
Mais aucune personnalité religieuse n'a su s'imposer jus- 
qu'ici et la poussière de Karamoko, dispersés dans les val- 
lées adjacentes au bassin de la Dimmah ou Haute-Gambie 
ou dans ces contreforts du Fouta, les derniers et les plus 
élevés, ne présente que l'intérêt relatif d'une sèche nomen- 
clature. 

De rares noms paraissent retentir quelque peu l'atten- 
tion : Tierno Sadou, Tierno Macina, pour lequel une 
petite notice est donnée ci-après. 



L'ISLAM EN GUINÉE l35 

Le groupement de Tidiana le plus en vue est celui de 
Tinkéta, dérivé de l'obédience de Tierno Doura Sambili, 
et celui de Tierno Mamoudou. Celui-ci, né à Bouroudji vers 
1854, Poullo Guérianké, cousin du chef de Leïsaré (Labé) 
vient de mourir en octobre 191 5. Il avait commencé ses 
études dans le Bas-Fouta Toro et avait reçu l'ouid quadri 
de Cheikh Sidïa. Venu les compléter chez Tierno Hami- 
dou, de Golléré, il ne tarda pas à passer sous sa bannière 
tidianïa. Revenu dans le Fouta Diallon, il professa le 
Coran et les rudiments des sciences islamiques à Toulel, 
jusqu'en 19 10, date à laquelle il fut nommé chef de ce 
centre, sur la proposition des notables. Ses sympathies 
religieuses pour Al-Hadji Kébé, dont on verra plus loin 
(Ditin) les aventures, et qu'il cacha pendant plusieurs 
mois, faillirent lui attirer des malheurs. Il est remplacé 
aujourd'hui à la tête de son groupement de talibés par son 
fils aîné Abdoul-Qadiri, né vers 1890. 

Les Sadialïa de Missidi-Yambérin relèvent de Diawia 

(Labé). 

A côté des groupements de Foula tidianes, qadrïa et 
sadoulïa, le village de Médida Kouta (la nouvelle Médina), 
peuplé de Diakanké qadrïa, fils spirituel de Cheikh Sidïa 
Al-Kabir, est réputé depuis plusieurs générations comme 
un centre islamique important. Il est étudié à sa place 
naturelle, au mémoire qui traite de l'influence des Cheikh 
maures. Médina- Kouta renferme au surplus quelques 
Baïdanes, prétendus chorfa, qui se sont installés là depuis 
un demi-siècle et y professent le Coran et la cryptographie. 

Le centre sarakollé le plus important est Badougoula, 
dans la haute vallée de la (tomba, proche de Linsan et de 
Manda, qui dépendent du Labé. Ces Sarakollé se rattachent 
aussi à la voie qadrïa de Cheikh Sidïa Al-kabir, mais par 
l'intermédiaire de la Zaouïa de Fodé Kadaliou, a Bagdadta. 



1 36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les écoles coraniques fleurissent sur le territoire du 
Mali. On peut en évaluer le nombre à i5o environ, dans 
la plupart desquelles on n'enseigne que le Coran et qui ne 
comprennent guère que 4, 6 ou 8 élèves. Les centres intel- 
lectuels les plus réputés sont : Bara, Boundou Allandé, 
Samentou, Gaya, Koumba, Mali, Yandi, Fina, Nadel Pel- 
lal, Medina-Kouta, Bandani et surtout Yambérin. 

B. — Tierno Sadou. — Tierno Sadou, des Dialoubé- 
Iloyabé, a été un savant réputé d'Horé Liti. Il a formé de 
nombreux Karamoko qui subsistent encore aujourd'hui 
dans le Yambérin, sans toutefois que tous aient pris son 
ouird qadri. Il est mort vers 1900. 

A citer parmi ses élèves : Tierno Ibrahima Kindi, des 
Iloyabé, et parmi ses disciples : Mamadou Alfa, tous deux 
Karamoko instruits et considérés d'Horé Liti. 

C. — Tierno Alacina. — Tierno Abdoulaye était un 
poullo né en 1840 et originaire de Hamdallaye, dans le 
Macina nigérien, ce qui lui a voulu son surnom de Tierno 
Macina. Il vint dans le Fouta vers 1870. Il s'installa 
d'abord à Kérouané. chez Alfa Oumarou Danjian, puis à 
Médina-Kouta, et enfin à Dali Horéwendou. Son prosé- 
lytisme lui attira un certain nombre de disciples auxquels 
il conféra l'ouird qadri des Kounta. C'est chez eux, en effet, 
qu'il avait terminé ses études entre 1860 et 1 865. Au début 
du siècle, il forma le projet de retourner dans le Macina 
et partit à petites journées, accompagné de quelques tali- 
bés de choix. La petite troupe dut faire un séjour prolongé 
à Sigon, dans le Yambérin, à cause de la maladie de son 
chef. Elle en profita pour y faire un prosélytisme efficace. On 
repartit, mais Tierno Macina ne tarda pas à retomber ma- 
lade et expira au village de Kolobia, dans le district de 
k< »ussan (Bakel). 

S principaux disciples se trouvent à Paré, dernier vil- 



LISLAM EN GUINÉE 1 37 

lage foula d'où gens et bêtes dévalent, à toute vitesse, des 
hauts plateaux du Fouta dans les basses plaines du Nio- 
colo. A citer : Tierno Amadou, né en 1875, et Tierno Sa- 
lam né vers 1878, petits Karamoko sans grande envergure. 
On en trouve encore à Kérouané, Medina-Kouta et Sigon. 
Thierno Macina a laissé la réputation d'un savant et 
d'un maître émérite et beaucoup de Foula du Mali et des 
régions environnantes ont fait, sans prendre son affiliation, 
des stages d'études chez lui. 



4. — Cercle de Koumbia. 

A. — Généralités. — La dénomination administrative 
de cercle de Koumbia comprend les territoires, géographi- 
quement divers, et les éléments ethniques mêlés, qui 
s'étendent entre les derniers contreforts du Fouta Occi- 
dental et la frontière portugaise. 

Il se fractionne en trois résidences administratives : 

i° Koumbia, village tyapi, sis au centre de la province 
principale du Bové-Lemayo, et peuplé de Foula et Dia- 
kanké musulmans (200.000 environ), de Mandingues, à 
peine teintés d'Islam (16.000 environ) et d'un millier de 
Foula-Kounda et Tenda létichistes. 

Dans la résidence de Koumbia, inaugurée le i er janvier 
1 9 1 3 et aujourd'hui chef-lieu du cercle, se trcuve le grou- 
pement diakanké de Touba et dépendances. Le poste admi- 
nistratif, qui existait à Touba, a été supprimé en igi3. Il 
comprenait les deux provinces du Binani et du Kinsi. 

Il s'y trouve encore l'ancienne résidence de Ndama, 
peuplé de Foula musulmans et dont le groupement reli- 
gieux a été étudié ailleurs, 

2 Kadr, ancien chef-lieu du cercle, qui porta de rg 06 à 
191 3, le nom de Kadé- Touba. La résidence de Kade est 
peuplée de 4.000 Foula musulmans, de i.5oo Tyapi et de 



1 i. DU MONDE Mi SU1 MAN 

5oo Mail dingues, tenues d'Islam, de i.5oo Foulakounda et 
d'un millier de Badiaranké fétichistes. 

Le poste même de Kadé est situé au centre d'un petit 
groupement de Foulakounda etTyapi mêlés, mais le ter- 
ritoire est formé surtout parles provinces du Badiar (Foula, 
Foulakounda et Badiaranké) et du Koli (Tvapi, Foula, 
Gabouké, Maiinké . 

3° Youkounhoun, résidence des pays Coniagui et Bassari 
fétichistes. On y trouve aussi quelques îlots de Tenda féti- 
chistes ou Tenda Dounka. 

L'élément musulman n'y est représenté que par quel- 
ques Dioula, d'origine sarakollé ou maiinké, immigrants 
ou de passage, et par quelques Tenda Boéni ou Tenda ha- 
billés, dont la zone d'habitat s'étend sur les rives de la 
Haute-Koulountou ou rivière Grey (affluent de la Gambie). 
En s'islamisant, les Tenda prennent l'usage des habits. Ils 
deviennent Boéni, laissant l'affiliation de Dounka (nom du 
petit fourreau à verge qui constitue le seul vêtement des 
Tenda) à leurs frères fétichistes. 

L'ancien poste militaire de Boussourah dans la province 
du même nom a été supprimé. 

En résumé, toute cette région qui s'étend à l'ouest du 
Fouta-Diallon jusqu'à la frontière portugaise et qui est 
bornée au nord par l'élément Foula Kounda fétichiste, de 
Casamance, et au sud par les peuples Tenda, Landouman 
et Bava, également fétichistes, n'est islamisée que très par- 
tiellement : islamisation partielle dans l'espace : le Nord, 
Coniagui Bassari, et certains îlots du Centre et du Sud, Fou- 
la kounda, Tyapi, étant fétichistes; islamisation partielle 
dans la qualité : les Mandingues et même les Foula et les 
Diakanké avant conservé un grand nombre de leurs rites 
coutumiers et pratiques traditionnelles. 

Trois centres de rayonnement islamiques très impor- 



l'islam EN GUINÉE 1 3g 

tants se détachent avec netteté dans le cercle de Koumbia : 
Touba, Ndama et Kadé. 

Touba, centre des Qadria diakanké, et Ndama, Zaouïa 
déchue du Chadelisme de Tierno Ibrahima, ont fait l'objet 
d'une étude antérieure. 

Kadé a dû à sa qualité de deuxième capitale de l'ancien 
diwal du Labé, et de résidence favorite d'Alfa Yaya, de se 
voir transformer de petit village tyapi en un groupement 
de plusieurs agglomérations musulmanes, dont les princi- 
pales sont Foula-Mori, où était le carré d'Alfa Yaya, Gal- 
lou-Kadé, et Goubambélé. 

Aux Foula islamisés, mais assez tièdes, qui formaient les 
bandes des chefs du Labé et de Kadé, sont venus se joindre 
des marabouts Torodbé, tidiania émigrés du Fouta-Toro 
et de Dinguiraye, résidu de la dispersion toucouleure, ma- 
rabouts aventuriers en quête d'un casuel et d'une situation 
confortable. 

Le premier et principal, d'entre eux fut Tierno Ciré qui 
conféra l'ouird tidiani à Alfa Yaya et fut, de longues an- 
nées, son conseiller et son secrétaire. Il était né dans le 
Fouta-Toro; vers 1820, avait suivi la fortune d'Al-Hadj 
Omar et, après un séjour de quelque durée à Dinguirave était 
venu s'installer à Kadé, de là son influence s'étendait au 
delàdes limites de laprovinceet rayonnait sur la plus grande 
partie des islamisés de la Guinée Portugaise et de la Casa- 
mance. Il est mort à Kadé, vers 1908. 

Il a laissé plusieurs disciples, notables, Karamoko et 
marabouts de Kadé; tels Ali Sankolla qui, est mort en 1000; 
Tierno Modesa, foula né vers 1H72, à Goubambélé ; Tierno 
Yaya et Tierno Diédté, Foula, nés vers 1875, à Foula- 
Mori. 

Les autres principaux marabouts toucouleurs de Kadé 
sont: Tafsirou Baba, Tafsirou Malik et Al-Hadj Mamoudou 
qui font tous trois l'objet d'une notice spéciale in/ra, et 
enfin Alla Mamadou Baba LÀ, ne dans le cercle de Matam, 



•4° REVUE Dl' MONDE MUSULMAN 

à Doumga Bouro Alfa, et domicilié à Rade depuis le temps 
d'Alfa Yava, ancien assesseur du Tribunal de province, 
aujourd'hui maître d'école et fabricant d'amulettes. 

Il reste à signaler dans l'élément islamisé de Kadé quel- 
ques Karamoko foula, relevant de leurs congénères du Labé, 
et un petit groupement de Diakanké qadria relevant de 
l'obédience de Touba. 

Les Diakanké ont été passés en revue antérieurement 
avec leurs frères et maîtres spirituels. 

Parmi les Karamoko foula, le plus en vedette est Tierno 
Moktar, auquel on accole le nom de son village natal : La- 
bédépéré ; né vers 1860, il a fait ses études auprès de Tierno 
Mamadouet Modi Aliou, marabouts réputés de Labédépéré. 
et a reçu l'ouird tidiani du premier. 

Dans le Badiar, de Kadé, les Karamoko, en général ori- 
ginaires du Fouta, relèvent de l'obédience de Tierno Aliou 
Bouba Ndiang ou de Tierno Doura Soumbili. Ils ont 
été passés en revue parmi les talibés de ces grands mara- 
bouts. 

Les écoles coraniques fleurissent à Touba et dans les 
colonies diakanké ; dans le Kinsi et le Binani, dans le Bové- 
Lémayo, dans le Ndama, déjà vu, à Kadé enfin. 

B Tafsirou-Baba. — Baba Mamadou, dit Tafsirou Baba, 

est né vers 1860, dans le cercle de Matam (Fouta-Toro). Il 
est donc d'origine toucouleure. Il fit ses premières études 
auprès de son père, Tierno Mamadou Sanoun, puis les 
compléta auprès des grands Cheikhs toucouleurs du Fouta- 
Toro. Vers 1 885, il vint chercher fortune dans le Fouta- 
Diallon, et ne tarda pas à lier son sort aux ambitions d'Alfa 
Yava. Il s'installa, dès lors, vers 1890, à Kadé, qu'il n'a 
pas quitté depuis, et fut pour le chef du diwal un conseiller 
islasmique éclairé et un juge tout dévoué. La conliance 
d'Alfa Yava pour son marabout fut telle, qu'il lui confia 



L ISLAM EN GUINEE I4I 

l'éducation et l'instruction de son fils Modi Aguibou, l'hôte 
actuel du Port-Étienne. 

L'occupation française ne modifia en rien ses sentiments. 
Son attitude fut toujours correcte et loyaliste, même aux 
mauvais jours de iqo5 et de 191 1 où les Français faisaient 
disparaître Alfa Yaya de la scène politique. Il resta néan- 
moins fidèle à son ancien protecteur, et aujourd'hui encore 
ne cache pas qu'il lui a conservé un souvenir d'affection. 

Il passa à ce moment au service des Français, fut secré- 
taire, puis assesseur, au Tribunal de province et enfin asses- 
seur au Tribunal de cercle. Il s'y est rendu fort utile par 
son excellente instruction, par sa connaissance des cou- 
tumes locales, par son esprit de justice et d'intégrité et 
enfin par son adaptation intelligente à la présence des Fran- 
çais et aux nécessités de la situation nouvelle. 

Tafsirou Baba n'a pris aucune part aux événements de 
191 1. Il s'est au contraire activement employé à l'apaise- 
ment des esprits, a enrayé nombre d'exodes en Guinée 
portugaise et a ramené des dissidents ; très populaire et 
très aimé à Foula-Mori, il a été présenté par les indigènes 
de ce village comme chef local, et nommé à ce commande- 
ment par l'autorité française. Ses fonctions, son âge, sa 
santé ébranlée l'ont contraint à fermer l'école coranique, 
où il distribuait les rudiments d'Islam et quelque peu l'en- 
seignement supérieur. Il donne néanmoins, à l'occasion, 
des consultations scientifiques aux lettrés de la région. 

Tafsirou Baba a reçu l'ouird tidiani de Seïdou Rahim, 
marabout toucouleur de Sédho, disciple d'Al-Hadj Omar. 

C. —Tierno Mali k. — TiernoiMalik Kaneestné, vers [865, 
dans le Kabada (cercle de La moyenne Casamance). Son 

père faisait partie de ces petits groupements immigrés que 
la diaspora toucouleure a amené dans le Salon m, la moyenne 
Gambie et le Kabada casamançais. Il lit ses études chez les 
principaux marabouts du Bas-Sénégal (Saloum, \iani, 



142 



UE DU MONDE Ml SI I M W 



Cayor) et notamment à la Zaouïa d'Al-Hadj Malik Si, de 
Tivaouane. Vers 1890, il vint chercher fortune, comme 
beaucoup de ses congénères, dans le Fouta-Diallon, il se 
fixa auprès d'Alfa Yaya qui l'employa d'abord à Kadé, 
après la disparition d'Alfa Yaya et de son fils de l'horizon 
politique (début 191 1), et y ouvrit une école, qui fut bientôt 
florissante. 

Peu après, Tierno Malik qui, malgré ses sympathies pour 
les Kalidabé, avait toujours eu vis-à-vis des Français une 
attitude correcte était nommé assesseur et secrétaire près le 
Tribunal de Kadé. 

C'est aujourd'hui un marabout considéré, maître d'école 
et cultivateur, installé en principe à Kadé, mais qui passe 
de longs mois en Guinée portugaise, à Bapata. 

Il a reçu Touird tidiani d'Al-Hadj Malik Si, de Tivaouane, 
et se rattache ainsi aux deux branches du Tidianisme de 
l'Ouest africain : omarien et alaoui. 

Il a plusieurs talibés, en général Karamoko, dans la 
région de Kadé. 



D. — Al-Hadji Mamoudou. — Al-Hadji Mamoudou, fils 
deTierno Saïdou, est néàSédho,dansle Boundou, vers i835. 
Il fit ses études dans son pays, puis dans le Fouta-Toro, 
et vint les compléter à Dinguiraye, la florissante capitale 
toucouleure vers 1860. Venu dans le Fouta-Diallon vers 
1880, il habita longtemps Koumbia, puis se fixa auprès des 
chefs de Kadé, prit sur leur esprit une grande influence et 
fut utilisé par eux dans diverses missions dans le Fouta et 
en Guinée portugaise. Il vivait dans l'entourage môme 
d'Alfa Yaya, et l'accompagna dans la plupart de ses voyages. 

Entre temps, ayant acquis une certaine fortune, il fit le 
pèlerinage delà Mecque (vers 1890). 

Al-Hadji Mamoudou se rattache au Tidianisme omari par 
Tierno Saïdou, talibé du grand marabout et qui a vécu 
dans le Boundou, dans la deuxième partie du siècle dernier. 



L'iSLAM EN GUINÉE 143 

Al-Hadji a conféré l'ouird tidiani à plusieurs personnes du 
Kadé et dirige encore aujourd'hui à Foula-Mori, malgré 
son grand âge, une école coranique florissante, doublée 
d'une section d'enseignement supérieur. 



5. — Région de Pita. 

A. — Généralités. — La région de Pita qui forme avec la 
résidence de Télimélé le cercle de Pita, comprend sept 
provinces foula: Timbi-Touni, Timbi-Medina, Maci, Ben- 
téniel, Bomboli, Broual-Tapé et Sokili-Foula, peuplés par 
des représentants de toutes les tribus foulbé, mais surtout 
par les tribus Dialloubé et Ourourbé. Elle comprend en 
outre un district soussou : Sokili-Soussou. 

Très attachée à l'Islam, elle est inféodée à peu près com- 
plètement au Tidianisme omari. Elle a vu naître et lieurir 
de très importantes personnalités maraboutiques : Tierno 
Daédio, et Tierno Maroufou, au siècle dernier: Tierno 
Moawiatou Maci et Alfa Ibrahima en ces temps-ci, qui ont 
été des professeurs renommés, entre les mains desquels 
plusieurs milliers de Karamoko ont passé. Ils ont été en 
outre des directeurs de consciences et des pôles d'Islam très 
écoutés. Comme ces grands marabouts se rattachaient au 
grand pontife toucouleur de Dinguiraye, soit directement, 
soit par l'intermédiaire de ses disciples immédiats, ils ont 
distribué son ouird tidiani dans toute la région. Ces quatre 
personnages font chacun l'objet d'une notice ci-après. 

En dehors du rayonnement de ces marabouts on vedette et 
de leurs affilies, on ne trouve plus guère que de la poussière 
de Karamoko, dépendant des Cheikhs voisins du Labé. 

Il reste à signaler l'influence que le Ouali de Goumbaba 
voisin avait acquise, dans ce dernier quart de siècle, parmi 
les populations islamisées du Timbi et du Maci. Un cer- 
tain nombre d'individus axait embrasse son ChadeHsme, 



144 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et les derniers Houbbou de la région étaient allés se réfu- 
gier à la missidi. Les événements de [911 ont ramené ces 
transfuges au tidianisme. Il y a pourtant encore quelques 
Sadialïa irréductibles, petites communautés que la persécu- 
tion a trouvées fidèles, qui se rattachent tant bien que mal 
à la Zaouïa de Tierno Mamadou Chérif Diawia, ou aux 
membres épars de la Zaouïa de Ndama, victime elle-même 
de son exubérance mystique et des craintes d'une admini- 
stration qui entend fixer les règles du soufisme musulman. 
Les centres islamiques les plus réputés soit parla ferveur 
et l'abondance des fidèles, soit par le nombre et l'excellence 
des écoles coraniques sont: Maci. Péti, Hakkoundé Mitti 
Kokoulo, les deux Benténiel et surtout Benténiel Tokosséré, 
Kokoulo, Bomboli, Broual Tapé, Timbi Touni, Diongassi, 
Médina, Médina Tokosséré et Laba. 

B. — Tierno Moawiatou (Pita). — Tierno Moawiatou, 
fils de Karamoko Mamadou Saliou, de la famille peule des 
Sourgayanké (tribu Ourourbé), est né vers i832, dans le 
Maci, à la missidi même, Maci. lia fait ses premières études 
auprès de son père, qui jouissait de la réputation d'un 
marabout lettré et qui, ayant traduit le Coran en poul-poulé, 
l'enseignait aussi à ses élèves, conjointement avec le texte 
arabe. 

Le jeune Moawiatou commença aussi la théologie, à 
l'école de son père, dans les ouvrages de Sanoussi et de 
Maqqari. Après quoi, il s'en alla compléter son instruction 
supérieure auprès des docteurs en renom du Fouta : Kara- 
moko Bakel, marabout sarakollé ambulant; Tierno Amadou 
Dondé, dans le Labé ; Tierno Mostafa Kolen, à Soumbili ; 
Karamoko Hériko, à Timbo. 

C'est par ce dernier, Tierno Hamidou de Hériko (Timbo), 
étudié ailleurs, qu'il se fit initier à la Voie tidianïa et, quel- 
que temps après, confirmer dans les pouvoirs de Moqaddem 
consécrateur. 



LISLAM EN GUINÉE 145 

Revenu dans le Maci, il y ouvrit une école coranique, 
qui fut bientôt très florissante, et ne tarda pas à y annexer 
une école supérieure. Il n'est plus guère sorti depuis cette 
date; on signale seulement un voyage en Guinée portu- 
gaise, ces dernières années, à la recherche de son fils 
aîné, Tierno Salihou, qui s'y était installé et n'en voulait 
plus revenir. 

Ce professorat interrompu de soixante ans lui donne un 
aspect tout particulier ; il s'étend abondamment en expli- 
cations sur les moindres propositions qu'il avance; il 
émaille sa conversation de citations, de versets et de fables; 
il l'égayé même de petits chants arabes, ce qui donne aux 
entretiens qu'on a avec lui une allure tout à fait réjouis- 
sante. Il ne faudrait pas croire pour si peu qu'il soit ridi- 
cule. Ses disciples sont en adoration devant ses faits et 
gestes ; et au surplus, ce sont là des libertés qu'autorise 
son grand âge, qu'explique sa longue vie de pédagogue et 
qu'on souhaiterait rencontrer plus souvent chez ses inter- 
locuteurs foula, toujours si méfiants et si fermés. 

Sékou Moawiatou possède une bonne instruction arabe 
et s'exprime avec assez de facilité dans la langue littéraire. 
Sa bibliothèqueest assez bien garnie ; elle ne présente d'ail- 
leurs que les ouvrages classiques du droit, de la théologie 
et de la littérature arabes. 

Il connaît fort bien les principaux Cheikhs du Sénégal 
et de la Mauritanie. Sidïa, Saad Bouh, Hadj Malik, Ama- 
dou Bamba, reçoit leurs envovés et entretient à l'occasion, 
avec eux, une petite correspondance. 

Son grand âge ne lui permet plus de professer aujour- 
d'hui d'une façon régulière. Il est suppléé par quelques- 
uns de ses nombreux fils : Alfa Salihou, né vers 1800; 
Diakariaou, né vers i<Sô5; Boussiriou, né vers 1878; Bada- 
massiou, né vers [885; Souaïbou, ne vers 187^; Moktarou, 
né vers 1 S 7 7 ; Modi Diaw, né vers [880; Billo, né vers 
i882;Modi Moula\ , né vers [885; Gandou, né vers M 

\ X X \ M 1 . 10 



14 () REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Mamadou Al-khali et Souragata, nés vers 1890, etc. Le 
plus intéressant parait être l'aîné, AlfaSalihou, intelligent, 
instruit, et qui cherche dans le commerce un supplément 
de ressources. Il a été quelque temps, jadis, par suite des 
bonnes relations de son père avec l'almamy Ahmadou, 
suivant d'Alfa Oumarou, fils de l'Almamv et aujourd'hui 
chef de la province de Timbo. 

Lui-même fait à l'occasion le mufti et le docteur de la 
loi. Il donne avec bonne grâce les consultations juridiques 
ou théologiques que viennent lui demander les Karamoko 
du voisinage. 

Sa fortune passe pour être considérable. 

Tierno Moawiatou parait animé de sentiments loyalistes 
vis-à-vis des Français. On lui a reproché, comme d'ailleurs 
à tous les marabouts foula, d'avoir entretenu d'excellentes 
relations avec le Ouali de Goumba. Il ne pouvait en être 
autrement, et le Ouali a été pour nous-mêmes notre meil- 
leur ami et auxiliaire, jusqu'au revirement subit de notre 
politique. 

En tout cas, lors des opérations de la colonne de police 
dans la Fouta, en avril-mai 191 1, Tierno Moawiatou fut 
un des rares Karamoko à ne pas prendre la fuite. Il reçut 
à la missidi de Maci, avec sa courtoisie peule, administra- 
teurs et officiers, ne témoigna nullement de son effroi, 
examina avec intérêt les canons et obus, assista aux tirs, 
se fit donner des explications. 

Dans les palabres qui suivirent, il parla au nom des 
populations, excusa leurs craintes, reconnut que l'autorité 
des Français s'exerçant régulièrement, ne pouvait être 
mise en doute et qu'au surplus Allah avait recommandé 
l'obéissance aux maîtres du moment. 

Ces paroles, prononcées devant une grande foule, ainsi 
que l'attitude tout à fait correcte dont le marabout fit montre 
par la suite, contribuèrent puissamment à l'apaisement. 



L ISLAM EN GUINÉE I47 

C'est donc avec peine que l'on voit, quelque temps après, 
ce vieillard de quatre-vingts ans, condamné à 5o francs 
d'amende pour ne pas avoir répondu à la convocation du 
juge d'instruction à Conakry. Il y avait certainement d'au- 
tres moyens de recueillir sa déposition, si tant que cette 
déposition fût susceptible d'apporter quelque lumière dans 
l'affaire deGoumba. En tout cas, la pénalité était de trop. 
Ce ne sont pas de telles sanctions, piqûres d'épingle inu- 
tiles, qu'on prend contre des marabouts de l'envergure du 
Karamoko de Maci. 

Sékou Moawiatou jouit d'une influence considérable 
dans le Maci, où on le considère comme un ouali, un pro- 
phète, un homme de Dieu. C'est le saint par excellence de 
de la province. On le nomme même généralement « Tierno 
Maci ». Il a été un grand éducateur populaire. Il a formé 
coraniquement et a affilié à sa Voie tidianïa plus de deux 
cents Karamoko, répandus à l'heure actuelle, surtout dans 
les régions de Pita et de Télimélé, mais aussi dans les cer- 
cles voisins de Mamou, Timbo-Ditin et Koumbia. Ils y 
donnent l'instruction catéchistique et les rudiments d'Is- 
lam à i.5oo enfants environ. C'est dire que tous les indi- 
gènes du Fouta occidental, Foula et Diallonké, ont pour 
lui une grande vénération. 

Il importe de citer les principaux de ces disciples qui 
ont souvent acquis eux-mêmes par leur enseignement ou 
leurs vertus un prestige local et dont plusieurs sont des 
personnages d'importance, chefs religieux de groupements 
tidianïa. 

(7 Dans le cercle de Pila, Province du Maci même : A la 
missidi de Maci, foulasso de Horé Bowal, Tierno Mania- 
dou, né vers [858, qui, outre des fidèles locaux, compte 
quelques talibés à Sarouja, dans la province de Kébali 
(Ditin).A Dantaré Mamadou Alla, né vers i855. A Tiéhel, 
Mamadi Saiihou, né vers 187a. A Hakoundé Mitti Kakoulo, 



i 4 8 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Yéro Baïlo, né vers 1870. A LéyéTangan, Alfa Mamadou, 
né vers 1867. A Maci. Alfa Eliassa, né vers 1870, assesseur 
du Tribunal de province de Timbi- Médina ; Modi Boï, né 
vers [865, quia traduit le Coran en poul-poullé; Alfa 
Bakar, né vers 1870, et Modo Mamadou, né vers 1775, tous 
deux assesseurs du Tribunal de province et Amadou Tari, 
né vers 1873. A Dongol, Atta Allahi, né vers 1875, et son 
maître Alfa Bakar, né vers [865. À Tiéouloye enfin, Tierno 
Gandou, né vers i85o, et qui jouit dans toute la province 
d'une grande vénération. 

Dans la province de Broual-Tapé : A Ley Guiélé, Alfa 
Abdoulaye, né vers 1845. A Broual Allaïbé, Alfa Oumarou, 
né vers 1868, et son maître Alfa Bou Bakar, né vers 1860; 
Mamadou Sellou, né vers 1888, et son maître Bakar Bolaro, 
né vers 1 865. A Broual-Tapé, Abdoulaye Radiagui, né vers 
i865. A Bendougou, Karamoko Ibrahima, né vers 1860. 

Dans la province de Timbi-Médina : A Médina-Tokos- 
séré. Amadou Bobo, né vers 1 865 , et son maître Tierno- 
Ibrahima Bemba, né vers :855, de la famille Dialloyanké 
(Irlabé), celui-ci personnage important, qui vient de mourir 
en 1912. 

Dans la province deBenténiel: A Handé, Mamadou 
Mallal, né vers 1868, et son disciple Amadou Diogo, né 
vers 1888. A Broual-Ollandé, Oumarou, né vers 1 855. A 
Dongol, Sadikou, né vers 1 865. 

Dans la province de Bomboli: A Gongori, Alfa Amadou 
Tidiani, né vers i85o. A Bomboli, Mamadou Bêla, né 
vers 1875. 

Dans la province de Timbi-Touni: A la missidi même 
de Timbi-Touni, Alfa Mamadou Diongassi, né vers 1 855, 
marabout réputé appartenant à la famille Diobévanké 
(Irlabé), assesseur du Tribunal de province, et ses deux dis- 
ciples 'Tierno Mahadiou, président du Tribunal, et Tierno 
Souleyman, assesseur au même tribunal. A Dalaw, Kara- 
moko Ibrahima, né vers 1 855. 



L ISLAM EN GUINEE I49 

Dans la région de Télimélé, province de Touroukoun : 
A Boukarella, Amadou Moktar, né vers 1860, à Singuéléma ; 
d'abord initié au Qaderisme par son père Alfa Yaqouba, il 
est passé au Tidianisme de Tierno Moawiatou. C'est à la 
suite des événements de Goumba, où il fut mêlé assez acti- 
vement, qu'il a opéré cette conversion. Jadis fervent des 
diarorés, il les a suspendues ces dernières années et cher- 
che à les rétablir en douceur. Amadou Moktar jouit d'une 
grande influence dans le Kébou. 

b) Dans le cercle de Koumbia, on rencontre un certain 
nombre de petits maîtres d'école ou individualités sans 
importance se réclamant de la voie de Moawiatou. 

c) Dans la résidence de Ditin (cercle de Timbo) : A Kan- 
kalabé : Tierno Bakar, lettré des plus distingués et maître 
d'une école florissante de 26 élèves. Dans le Bodié : Kara- 
moko Abdou Rahman Bodié, maître d'école. A Diangolo, 
Sali i Abdoul, muezzin de la mosquée du village, et maître 
d'école. A Dantaré-Iddo (Kala), Tierno Amadou, né vers 
1 8(36, qui a fait ses premières études auprès de Tierno 
Laminou de Benténiel, puis les a complétées auprès du 
Tierno Maci, qui lui a donné Touird. Depuis quelque 
temps, il assure, sur la demande des notables de Kala, le 
service cultuel de la grande mosquée de Kala. 

C. — Alfa Ibrahima (Pita). — Alla Ibrahima, dit 
Modi Sori, Karamoko, né vers 1845 à Kalilamban, dans 
la missidi de Donghol-Oubéré, province de Timbi-Touni 
(Tribu Ourourbé). Il a fait ses premières études auprès de 
son père Mamadou Sanoussi, et est allé les compléter parla 
suite auprès des docteurs en renom du Kouta, notamment 
auprès de Tierno Ouri, de Popodara 1 La bu 

Rentré chez lui, il ouvrit une école, et continua à s'ins- 
truire, tout en correspondant avec les principaux Kara- 
moko de la région. Son école est toujours tlorissante : il 
a une trentaine d'élèves, dont vingt apprennent Le Coran 



i5o 



REVUE DU MONDE MUSULMAN- 



SOUS la direction d'un de ses talibcs, et les autres étudient les 
rudiments du droit et de la théologie islamique sous sa 
propre direction. Il est fort instruit de tout ce qui touche 
aux sciences islamiques de l'instruction arabe, et en pos- 
sède bien la langue. 

C'est un homme riche et très considéré, certainement 
le marabout le plus en vue de la province de Timbi-Touni, 
et après Tierno Maci, le Karamoko le plus respecté de la ré- 
gion de Pita. Chef de la missidi de Donghol-Oubéré, etcousin 
germain de Tierno Oumar Silla, chef de province, il entre- 
tient les meilleures relations avec tous les chefs du voisinage. 

Il venait jadis faire régulièrement sa cour, chaque année, 
aux Almamys du Fouta et ceux-ci profitaient de son séjour 
à Timbo pour lui faire trancHer des cas épineux. Depuis 
plusieurs années, il n'est plus sorti de sa province. 

L'attitude d'Alfa Ibrahima vis-à-vis des Français a tou- 
jours été des plus correctes. Il est noté tranquille, obéis- 
sant et plein de bonne volonté. Sa conduite à la suite des 
événements de Goumba a été digne de louanges. Il s'est 
employé de lui-même à ramener le calme dans le pays, et a 
été, peu après, employé avec succès par l'administration 
dans sa tâche d'apaisement. 

Parmi les nombreux talibés que le Karamoko de Don- 
ghol Oubéré compte dans la région de Pita, il faut citer les 
suivants, qui sont des chefs de petits groupements reli- 
gieux, et pour la plupart maîtres d'écoles : 

Dans la province de Timbi-Touni : à Pita, Tierno Diaïla, 
né vers i8q5, Karamoko Doulla (pour Abdoulaye) né 
vers i85o, et Karamoko Boï, né vers 1845. A Diongassi, Ka- 
ramoko Fodé, né vers 1860, Karamoko Mamadou Lamin et 
Karamoko Ousmana, nés vers 1 865. A Timbi-Touni 
même, Karamoko Ousmana, né vers 1860. A Dionbéré, 
Alfa Ibrahima Diabéré Yaré, né vers 1875, et Mamadou 
Bakar Siadi, né vers 1860. 



L'ISLAM EN GUINÉE l5l 

Dans le Maci : à Pété, Karamoko Souleymana, né vers 
i8 7 5. 

Dans la province de Benténiel : à Benténiel-Mahoundé, 
Tierno Ismaïla, né vers 1870; son disciple Mamadou Billo, 
né vers 1872; Tierno Amadou Sana, né vers i85o et Alibou, 
né vers i885. 

Dans la région de Télimélé, province de Mamou : à 
Yambérin, Karamoko Mamadou, né vers 1872, un des 
marabouts les plus influents de la province. Originaire de 
Timbi-Touni, il a quitté son pays pour venir s'installer 
dans le Monoma. Il avait séjourné plusieurs années dans le 
Koïn, suivant les leçons de son maître Abdoulaye Ba- 
demba, qu'il accompagna par la suite à Conakry. 

A Hollande, Karamoko Amadou Tiavvlo, né vers 1860, 
et son disciple Baba Amadou Samsouna, né vers 1880. tous 
maîtres d'écoles. 

Alfa Ibrahima Karamoko se rattache par son ouird per- 
sonnel à la chaîne des Tidianïa algérien. Il a, en effet, été 
affilié à la voie par un « Chérif » du Touat, de passage 
dans les Timbi, il y a une cinquantaine d'années, Amadou 
Moktarou, disciple de Hamidou Ibnou Lamin. Ce Hami- 
dou comptait parmi les Téïamides du Cheikh Mokhtar, 
l'Alaoui, qui par Ali Ilarazim se rattachait au fondateur 
de Tordre. 

Par ses pouvoirs de Cheikh consécrateur (Moqaddem), 
il appartient au contraire à la chaîne d'Alfa Oumarou Ra- 
liou, de Labé, étudié précédemment, et par ce marabout à 
Al-Hadj Omar lui-même (1). 

D. — Les talibés de Tierno Daédio (Pita). — Tierno 

Daédio, de Timbi-Touni (Pila), fut un des disciples les 
plus réputés d'Al-Hadj Omar dans le Fouta. H était ne 

(0 Cf. ci annexe un autographe d'Alfa Ibrahima iCaram 



1 52 REVUE DU MONDE MUSULMW 

vers l85o et appartenait à la tribu Ndayébé. Après avoir 
passe quelque temps à Dinguiraye, OÙ il reçut l'ouird et les 
pouvoirs de moqaddem, il revint dans les Timbi y ouvrit 
une école, et affilia un grand nombre de Foula à la voie 
omarienne. 11 tut réputé le plus grand et le plus savant 
marabout de son temps. Il est mort vers 1880. Il a laissé 
plusieurs enfants qui n'ont hérité ni de sa science, ni de 
son prestige. 

Parmi les disciples qu'il a formés, plusieurs sont deve- 
nus à leur tour des Cheikhs de renom et ont fait école. 

Il faut citer : 

a) Karamoko Ibrahima Bemba, de la famille Dial- 
lovanké, à Médina-Tokosséré (Timbi-Médina) mort en 
191 2, laissant dans la région des talibés dont les plus 
connus sont Tierno Ismaïla, Karamoko Alfa, né vers i858, 
et Amadou Bobo, né vers i865. 

b) Tierno Mahadiou, de Timbi-Touni, dont les princi- 
paux talibés maîtres d'écoles, sont Alfa Oumarou, né 
vers i855, à Ninkan et Mamadou Alfa, né vers 1870, à 
Bourouré (Timbi-Médina). 

c) Tierno Mahadiou de la famille Serianké (Ndayébé) 
né vers 1840 à Paravi (Timbo), et qui vient de mourir à 
Malouko (Timbo). Instruit, âgé r pourvu d'une grande ai- 
sance, il était très respecté, dans la région de Timbo. Il 
dirigeait une école assez fréquentée; il a laissé plusieurs 
talibés, dont son lils aîné, Modi Amadou, né vers 1 885, 
maître d'école, et Tierno Mamadou, d'Harounaïa (Kaba), 
d'origine toucouleure. 

ci) Dans le Labé, Tierno Mamadou, de la famille Diob- 
bovanké (Irlabé\ à Labé-Dépéré (Labé), maître d'école 
réputé qui compte une centaine de disciples, tous plus ou 
moins Karamoko dans le Labé, le Pita et le Timbo. Lui- 
même est mort vers kjoo. Les principaux de ses disciples 
sont : Alfa Abdoulaye Broual, né vers 1860, à Broual- 
Baya (Timbo) de la famille Sédianké, très lettré, chef de 



L'iSLAM EN GUINÉE I 5 3 

son village, ancien assesseur du tribunal de province de 
Timbo, aujourd'hui assesseur du Tribunal de cercle. Il a 
fait ses études successivement auprès de son père Modi 
Abdoul Qadiri, puis chez Tierno Ibrahima fils de Kara- 
moko Ouri et disciple de Tierno Mamadou, puis chez 
Karamoko Dalon. 

Tierno Abdou Rahimi de Koula-Mahoundé (Labé) et 
Tierno Hadi, de Taïbata (Tougué); Tierno Lamin vers 
1860, imam de la mosquée de Médian-Tokosséré (Pita) ; 
Alfa Amadou Bouka, Tierno Boï, et Tierno Souleyman de 
Laba (Pita); Tierno Ibrahima et son fils, Alfa Oumarou, 
né vers 1860, Mamadi Yéro, né vers 1876, et Tierno Ibra- 
hima Hindi, né vers i865, de Benténiel-Tokosséré (Pita), 
Modi Pâté, né vers 1845 et Tierno Amadou, né vers i85o, 
à Bombodi (cercle de Pita). 

é) Province de Hériko, au village de Komadantan, 
Tierno Mamadou Aliou, né vers i858, de la famille Irlabé. 
Il possède des talibés dans toute la province, et notamment 
àlamissidi Hériko, à Mangakouloum, aufoulasso Dogue, au 
foulasso Kouradante, au foulasso Donguel, et à Lèye Den- 
tari. Désireux de prendre la place du chef de province, il 
suscita contre lui des plaintes injustifiées, qui lui valurent 
une condamnation à un mois d'emprisonnement. 

f) Province de la Kassa-Salla, à Diari, Tierno Ibrahima, 
né vers i85o, de la famille des Guérianké (Irlabé), imam de 
la mosquée de Diari. Il dirige une école coranique Suris- 
sante, et compte de nombreux talibés dans la province, où 
on le considère comme un éducateur de choix et comme un 
saint marabout. Ses principaux disciples sont à Pian 
môme, à Gadadiasé, à Gété, à (Mandé et à Oré-Tiangui. 

E. — Tierno Maroufou [Pita). — Tierno Maroufou était un 
Foula que l'éclat des succès guerriers et le prestige religieux 
d' Al- Il ad j Omar attirèrent à Dinguiraye vers i s > Il y reçut 

un complément d'instruction islamique et Pouird tidiani. 



■ 54 



RKVl'K I)T MONDi: Ml SL'LMAN 



Rentré dans le Timbi-Médina, il y professa de longues 

années, et mourut vers 1880. 

Son (ils, Alfa Oumarou, installé à Niali (Timbi-Médina) 
le remplaça; il est mort, il y a quelques années, laissant 
un petit nombre de talibés. 

Les deux principaux groupements sont : a) celui de 
Mali, dirigé par le Karamoko Mamadou Bobo, né vers 
1870, dont l'école coranique est très fréquentée ; 

b) Celui de Horéwendou (région de Télimélé), dont le 
chef est Mamadou Mango, né vers 1867, maître d'école. 
Sur la foi des accusations des chefs Soussou de Kébou, on 
a reproché à ce Karamoko une attitude antifrançaise, lors 
des événements de Goumba. Sa conduite est, en tout cas, 
irréprochable depuis cette date. 



G. — Région de Télimélé. 



A. — Généralités. — La région de Télimélé a été inféo- 
dée en grande partie à l'obédience du Ouali de Goumba. La 
plupart des marabouts locaux (province de Télimélé, du 
Mamou, d'Oréwendou, de Consotami, du Kébou, etc.), se 
réclamaient directement de son Tidianisme ou de son Cha- 
delisme et en observaient les pratiques. Ils assistaient d'ail- 
leurs, à dates fixes, sur ou sans convocation, aux cérémo- 
nies présidées par le Ouali, à la missidi. 

La tension aiguë qui se fait sentir dans nos relations avec 
le Ouali, entre 1909 et 1911, échauffe les têtes exaltées de 
ces fils de Houbbou. Certains d'entre eux ont pris nettement 
part à la lutte finale. Les autres se tinrent prudemment 
dans l'ombre complice. Tous ont conservé un assez mau- 
vais esprit, que Ton sent fermé et hostile, et qui ne se modi- 
fiera pas avant quelques années. 

A la suite de ces événements, ces fidèles des pratiques 
mystiques de Goumba n'ont plus osé en observer ouverte- 



L'iSLAM EN GUINÉE I 5 5 

ment les règles, ni porter le nom de leur maître. Ils ont 
passé soit au Tidianisme déjà connu et pratiqué à la mis- 
sidi, soit au Qaderisme, qui, comme on le sait, est la Voie- 
mère du Chadelisme. Cette conversion paraît fictive et 
uniquement destinée à attendre des jours meilleurs. Quel- 
ques-uns pourtant sembleraient l'avoir fait sincèrement, 
car ils se sont inféodés aux Diakanké, de Touba. Ces 
Qadrïa ont fait l'objet d'une petite notice à la fin de l'étude 
sur le Chadelisme, car c'est en somme là qu'est leur 
place. 

D'autres enfin, plus méfiants encore, ne veulent pas pren- 
dre parti et déclarent, chose rare chez les noirs, être 
sans ouerd. Ce sont tous d'anciens Chadelïa, ce qui explique 
leur silence. 

On peut citer parmi les principaux chefs de petits grou- 
pements: 

a) A Kafima, province de Singuéléma, Abdoulaye Boïba, 
né vers 1 835, petit-fils du Karamoko Kolo, originaire du 
Maci, et fils du Karamoko Kalidou. Tous les trois ont pris 
part aux nombreuses luttes des Foula contre les infidèles 
noirs. Abdoulaye notamnienta fait les campagnes du Gabon, 
du Kanada et du Baléva. Très écouté à Kéfïma, il n'hésita 
pas à provoquer une sédition en icjii, parce que le chef 
de district voulait l'empêcher de construire une mosquée 
sans autorisation. Il a été condamné pour ces faits à un an 
de prison par le tribunal de Pita. 

Parmi sa douzaine de fils, l'aîné, Amadou Silla, né \ers 
1875, est le plus notoire. Il Ta suivi dans sa rébellion et a 
été condamné à la même peine. 

Cette famille est riche, et influente dans le Singuéléma. 
Elle fait le commerce de bétail avec Kindia et Conakry. 

b) A Consotami, Tierno Alsevni, né vers i852, ne\eu 
de Tierno Oumarou, chef de Timbi-Touni. C'est un Kara- 
moko influent de sa province; il dirige une école COra- 
nioue de dix élè\ es. 



l'?0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

C) A Hollande, les Jeux frères Tierno Oussoumané,. 
né vers l86o, et Amadou Ouri, ne vers [868, tous deux, 
maîtres d'école. 

L'émotion, consécutive aux incidents de Goumba, sem- 
ble toucher à sa fin dans la région de Tel i mêlé. Les per- 
sonnages qui axaient été interdits de séjour en 191 1 
rentrent, les uns après les autres, et assagis, dans leurs 
villages. Les derniers voient leur peine expirer à la lin 
de [919. 

Quant aux dissidents, une généreuse politique les a 
ramenés dans le Télimélé, dès 191 3. Leur situation en 
Guinée portugaise était des plus précaires, et ils ne deman- 
daient qu'à revenir, pourvu qu'on leur assurât l'impunité. 
Quand la leçon de L'exil fut jugée suffisante, on leur fit 
connaître, en janvier 1 9 1 3, qu'ils pouvaient individuelle- 
ment demander l'aman et que ces demandes seraient exa- 
minées avec bienveillance. Dès février 191 3, tous rentraient, 
même ceux dont la demande n'avait pas été accueillie. 

En dehors des Sadoulïa, des Qadrïa et des autres musul- 
mans sans afliliation, on rencontre dans la région de Téli- 
mélé beaucoup d'individualités relevant de la voie clas- 
sique chez les Foula, des Tidianïa. 

Beaucoup relèvent des marabouts voisins de Pita, ou de 
Labé, déjà étudiés: Alfa Ibrahima de Kalilemban, Tierno 
Moawiatou de Maci, Tierno Maroufou, etc. 

Quelques-uns, comme Modi Abdoul Karimou, de Téliko, 
Karamoko lettré et influent, ont reçu l'ouird de marabouts 
toucouleurs de passage. 

Les autres sont des Karamoko de villages, sans grande 
considération, tels Karimou, de Songué Kourou ; Bakari, 
de Balifotou ; Tierno Aliou et Ousman Tamou, de Bam- 
baya : Karamoko Xdané et Karamoko Mamadou, de Téli- 
mélé : Tierno Ibrahima Touppé, de Santou. 

Une seule personnalité locale importante se dégage: 



L ISLAM EN GUINEE 137 

Tierno Diouhé, de Guémé ; elle est ci-après l'objet d'une 
notice. 

Les centres plus spécialement musulmans de la région 
sont : Télimélé, Monoma, Singuéléma, Santou, Bambaya, 
célèbres par leurs écoles maraboutiques, et enfin Démo- 
koulima. 

Démokoulima était un centre commercial important, 
situé sur la grande route caravanière du siècle dernier, de 
la côte à Pita-Labé, Goumba et Timbo. L'afflux des dioula 
et la présence d'un florissant quartier malinké en tirent 
le théâtre d'un perpétuel apostolat islamique. Elle est 
aujourd'hui partiellement déchue et, à côté d'éléments dis- 
parates et turbulents, on y trouve un important noyau de 
Diallonké. Elle a pourtant conservé le prestige d'une ville 
religieuse et lettrée. 

L'Islam semble stationnaire dans la région de Télimélé. 
On n'y constate aucun progrès dans l'élément captif resté 
souvent fétichiste. L'exaltation religieuse croissante que 
M. A. Le Chatelier signalait, en 1888, dans les provinces de 
Consatami et de Bambaya et qui était due aux émissaires 
Omariens de la génération précédente , parait graduel- 
lement s'estomper. Quant à l'instruction religieuse, elle 
semblerait plutôt en régression. Le nombre des écoles 
coraniques n'a pas augmenté depuis plusieurs années, et 
les chiiTres des élèves, si l'on peut s'en rapporter aux sta- 
tistiques, tendraient à diminuer. 

B. — Tierno Diouhé (Télimélé). — Tierno Diouhé (1) est 
né à Guémé, province de Bové-Guémé, résidence de Téli- 
mélé (Pita), vers 1845. 11 y est mort à la fin de 1914. 

C'était un marabout fort lettré, très riche en bétail, et 
qui jouissait dans la région de Télimélé d'une Influence 

(1) « Diouhé », exclamation de surprise que pousa lia, en 

.apprenant qu'un homme, resté longtemps sans entant, vient dl'en iYOÎf un. 



l58 REVUE m MONDE MUSULMAN 

considérable. Sa réputation avait même débordé le pays, 
et il était très vénéré dans le Labé et dans le Rio Nunez et 
le Rio Pongo. Il était le conseiller officiel du chef de la 
province, Alfa Saliou. 

Il avait toujours été un chaud partisan d'Alfa Yaya ; 
aussi, lors des événements qui amenèrent la chute définitive 
de ce dernier en 1910- 191 1 , se compromit-il si ouvertement 
qu'il attira sur lui fâcheusement l'attention de l'Adminis- 
tration. Il fut poursuivi pour escroqueries et condamné par 
le tribunal de province de Télimélé à un an de prison et 
cinq ans d'interdiction de séjour. Il les a passés à Conakry 
sans incident, et a bénéficié d'une mesure de clémence. 
Ces agissements l'avaient fait représenter comme fanatique 
et hostile à la cause française. 

Tierno Diouhé a été jusqu'à la dernière heure un maître 
d'école recherché. Il présidait régulièrement les cérémo- 
nies religieuses de la missidi de Guémé. 

Il avait été initié à la Voie qadrïa par le marabout Tierno 
Aliou, de Médina-Lèye Mayo (Bové). 

Tierno Diouhé a laissé de nombreux disciples dans la 
résidence de Télimélé et dans la région côtière correspon- 
dante. Depuis la condamnation de leur maître, plusieurs 
d'entre eux d'ailleurs n'osent plus se réclamer de son affi- 
liation. 

Les plus importants d'entre eux sont : Mamadou Baïlo, 
à Guéné, né vers 1878, fils d'Alfa Dioudiouba, et frère 
d'Alfa Saliou, chef de la province. C'est un homme riche 
et très connu dans la Basse-Guinée. Il a pris part aux expé- 
ditions d'Alfa Yaya contre les Soussou et les Nalou. Il a 
remplacé son maître comme imam des diaroré de Guémé, 
et conseiller du chef de province. 

Alfa Mamadou Ouri, né vers 1 852, frère du précédent. 
Ancien chef de guerre d'Alfa Ibrahima et d'Alfa Yaya du 
Labé, il fut mis par eux à la tête de la province de Bové- 
Guémé, mais dut être révoqué, en 1906, à cause de ses 



L'ISLAM EN GUINÉE I 5ç 

multiples exactions. Il a été condamné, en octobre 191 1, 
à un an de prison et à cinq ans d'interdiction de séjour 
pour menaces à un agent de poste et opposition à l'autorité 
française. Après avoir été en résidence obligatoire à Cona- 
kry, il vient de rentrer, ces temps derniers, à Télirnélé. 

Alfa Mamadou Sadio, dit Bonakoundé, ici est « malfai- 
sant », né vers 1864, à Goulgoul, province de Télirnélé. Il 
est de la famille Irlabé. Il avait pris part jadis à toutes les 
expéditions contre les infidèles et s'était acquis une répu- 
tation de chef, qui lui valut en 1909 de remplacer Alfa 
Mamadou Goki comme chef de district de Télirnélé. 

Son hostilité, lors des événements de Goumba, le fit 
révoquer (juillet 191 1) et envoyer en résidence obligatoire 
à Siguiri. Il ne tarda pas à s'évader, et, revenu et caché à 
Télirnélé, se signala par une campagne active contre son 
remplaçant, Mamadou Sarafou. Surpris, une nuit de novem- 
bre 191 1, près de Goul-Goul, il tenta de frapper à coups de 
sabre les gardes qui l'arrêtaient. Bonakoundé a été con- 
damné pour ces faits à quatre ans de prison et dix ans 
d'interdiction de séjour. Il est actuellement à Ditin, près 
deConakry, en résidence obligatoire. 



7. — Timbo. 

A. — Généralités. — La région de Timbo est aujour- 
d'hui peuplée par des représentants des quatre tribus peu- 
les : Dialloubé (Irlabé) ; Férobé, dans le Fodé Iladji ; Ou- 
rourbé, dans le Boketto, et surtout Ndayébé. C'est cette 
dernière tribu qui constitue par ses familles Sérianké, 
Séidianké et Oualarbé, le fond même de la population. 

A coté de l'élément Foula vivent quelques groupements 
d'origine diallonkée. 

Les uns et les autres sont entièrement islamisés, et atta 



J("»0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

chés, comme la grande majorité des habitants du Fouta 
Diallon, à la bannière tidiania d'Al-Hadj Omar. 

Deux grands noms émergent, qui ont été les pasteurs, les 
éducateurs et les directeurs de conscience de la foule isla- 
misée de la région de Timbo, dans la deuxième moitié du 
dix-neuvième siècle : Tierno Hamidou de I lériko, et Tierno 
Mostafa de Kolen. Ils sont disparus aujourd'hui ; et on ne 
trouve plus dans la résidence qu'un nom islamique de 
grande envergure : Karamoko Dalen. Une notice est con- 
sacrée ci-après à chacune de ces trois personnalités. 

En dehors de ces trois chefs de groupements, on rencon- 
tre dans la région de Timbo, un certain nombre de petits 
Karamoko et notables relevant de l'obédience des cheikhs 
tidiania des cercles voisins, et notamment Tierno Doura 
Sombili et Tierno Aliou Bouba, de Labé. Les Cheikhs 
toucouleurs de Dinguiraye y comptent aussi des adeptes, 
surtout dans les familles des almamys. 

Enfin, en dehors de ces obédiences foula, il n'y a guère à 
signaler qu'une personnalité notoire d'origine toucouleure, 
se rattachant à Al-Hadj Omar par un Chékou Mamadou, 
disciple du grand conquérant, et mort récemment dans le 
Fouta Toro. C'est Tierno Mamadou Baïlo, né à Diaba 
(Saldé , vers 1870, et qui débuta dans l'entourage accueil- 
lant d'Alfa Yaya. D'abord petit Karamoko ambulant, il a 
parcouru en cette qualité la plus grande partie du Fouta 
méridional Timbo, Ditin, Mamou) et s'y est fait une répu- 
tation de savant. Il s'est élevé peu à peu à la .dignité de 
conférencier et ne professe plus que pour les Karamoko ou 
pour les notables. Installé pour quelques mois dans un 
centre intellectuel, il donne des leçons de littérature, de 
grammaire aux lettrés du lieu. C'est ainsi que pour Timbo 
il a parfait l'éducation de Karamoko Dalen et celle d'Alfa 
Oumarou, chef de la ville et fils de l'Almamy Ahmadou, 



L'ISLAM EN GUINÉE I 6 î 

alors que ces deux personnages étaient à Conakrv. Dans 
les dernière années, il a étendu les champs de ses opéra- 
tions à la Basse-Guinée (Kindia, Conakry et Mellacorée). 

Il passe pour un marabout pédant et orgueilleux de sa 
science, et cette vanité déplacée lui a valu des désagré- 
ments. C'est lui qui répondait un jour à un inspecteur qui. 
le rencontrant dans un village du Timbo, lui demandait 
son nom : « Fils d'Adam ». Il affecte d'ailleurs de fuir tout 
contact avec les Français. 

Il est marié avec Soufa, la veuve de Tierno Hassana,chef 
de Sakarella, et avec Souadou, sœur du chef de Timbo, et 
a ainsi pris pied dans la société foula; depuis 1912.il paraît 
se circonscrire à la Guinée portugaise. Son centre d'opéra- 
tions est auprès d'Abdou Ndiaye, chef des partisans utilisés 
par les Portugais. Il en sort quelquefois pourtant pour 
faire des apparitions dans le Fouta-Diallon ou dans son 
village natal de Diaba (Salle). 

La région de Timbo renferme un fort contingent de 
Malinké, surtout répartis dans les provinces du kolen et 
du Houré. 

Dans le Kolen, les principaux villages malinké sont: 
Fonickonko, Tanouïa, Finala, Toguin, Barondoko, Babila. 
Ndiré, Kérouané, Diawaréla, koukoutamba, Tarankola, 
Madéla, Boubé et Fêla. Finala et Koukou-Tamba sont 
renommés comme des centres intellectuels islamiques 
D'autres ont une population mixte où dominent les Ma- 
linké, tels Dickounko, Bambara Ali, Kimpako kou: 
Sansen et Garankella, qui est un village de cordonniers. Les 
nécessités du commandement imposèrent, en 191a, le par- 
tage de la province en deux cantons : kolen Foula, don' 
Alfa Oumarou Diddi fut fait chef , et Kolen Malinké, d 
le commandement fut donné à [ bran i ma Bolaro. 

Alla Oumarou Diddi, des Nda\ ébé-Oualarbé. est ne vers 
ww m. 11 



l6a ! i \i l DU MONDE MUSULMAN 

1862 et relève du Tidianisme omari par les cheikhs de Din- 
guiraye. 

Ibrahima Bolaro est aussi un Foula, mais agréé par les 
Malinké dont il est parent par les femmes. Il put exercer 
son commandement jusqu'à sa mort (1914), date où de 
nouveau la province de Kolen a recouvré son unité sous 
l'autorité d'Alfa Bagou, frère de l'Almamy Bokar Biro. 
Un grand nombre de Malinké ont émigré vers le Dingui- 
raye à la suite de cette mesure. 

Au point de vue religieux, les Malinké du Kolen se signa- 
lent par leur attachement au Qaderisme. Ils relèvent des 
obédiences les plus diverses: Diakanké de Touba, et sur- 
tout Malinké de l'ouest (Dar es selam de Kindia) et de l'est 
(Kouroussa et Karman). Les plus en vue sont dans le vil- 
lage de Fodé Laminaïa: Alfa Ibrahima, dont le grand-père 
Fodé Lamina est le créateur du village; et Tierno Al-Kali, 
tous deux maîtres d'école, cultivateurs et notables. 

Un certain nombre sont sans ouird, ce qui est interprété 
comme une marque de tiédeur religieuse chez ce groupe. 

Quelques-uns sont enfin tidianes, notamment Alfa Hadi 
Bodia, né vers 1 855, oncle maternel et conseiller de l'Al- 
mamy Bakar Biro. Il jouit d'une réputation de sorcier et 
de jeteur de sorts émérite. Tierno Siré, né vers i85o, maî- 
tre d'une école florissante. Alfa Ibrahima Kané, à Saré 
Bowal (Saïn) dont le grand-père, Al-Hadji Kané, fut un des 
compagnons d'Al-Hadj Omar. 

Le Houré est aussi peuplé en grande partie de Malinké. 
Kaba, le chef-lieu de la province, est un village purement 
malinké. Comme tous leurs congénères, ces indigènes sont 
surtout qadrïa. Leurs principaux marabouts, résidant à 
Kaba même, sont: Alfa Mansaré, né vers 1860, tous deux 
maîtres d'école, et disciples des Karamoko de la génération 
précédente : Alfa Oumarou de Kaba, et Alfa Ousman de 
Dalaba. 






L'ISLAM EN GUINÉE 1 63 

Il reste à donner une mention au Fitaba, qui est le re- 
fuge des derniers Houbbou. Foula appartenant surtout à la 
tribu Ourourbé, du Labé, et dans cette tribu, principalement 
à la famille Ndouyébé, leur dissidence politique les a con- 
duits au séparatisme religieux. Ils sont tous qadrïa et les 
principaux marabouts d'aujourd'hui se rattachent, par leurs 
maîtres de la génération précédente, à Abbal et à son maître, 
le fameux disciple de Cheikh Sidia Al-Kabir. 

Ces notables Karamoko sont : A Boketto, Tierno Has- 
sana Diouhé, né vers 1 835. C'est un homme riche et consi- 
déré ; Alfa Kaba, né vers 1 878, disciple de Tierno Savo Kaba ; 
Alfa Mamadou Kollé, de la famille dialloubé-irlabé et ori- 
ginaire du Kébou, né vers 1860, disciple de son père Tierno 
Aliou Kollé et neveu du chef du Fitaba. A Bombotaré, 
Ahmidou Haoudi, né à Dinguiraye vers 1862, cultivateur 
aisé. 

Les chefs du Fitaba ont été des personnages imprégnés 
de maraboutisme. Le plus grand de tous, Karamoko Tidia, 
mêlé aux luttes de Samory, est mort en 1907. lia été rem- 
placé par Tierno Moktar son cousin. A la suite de cette 
nomination, le frère de Tidia, Abbal Kaba, dit Karamoko 
Abbal Diakiti, a quitté le Fitaba et s'est retiré à 1 lamdalave. 
dans le Timbo. Abbal fait exception à la règle du Qade- 
risme des Houbbou. Il a pris part à toutes les luttes des 
Toucouleurs contre Samory, et reçu l'ouird tidiani d'Ahma- 
dou Chékou, à Ségou, et fait prisonnier par le terrible 
potentat malinké, a été incorporé dans ses sofas. Il fait 
aujourd'hui pour vivre le cultivateur, et le petit Karamoko. 

11 est intéressant de signaler en passant que Timbo est la 
création de Karamoko Alfa, le grand marabout légendaire 
du début du dix-huitième siècle, le promoteur de L'islami- 
sation du Fouta. Auparavant, il \ avait à cet endroit un 
petit village poulli du nom de Gongovi. karamoko vint s'\ 
établir, obtint la permission du chef local. Dan Véro, d'\ 



lt~>4 REVUE ni: MONDE MUSULMAN 

établir d'abord une petite mosquée-guérou, puis dix ans 
plus tard, d'y construire une mosquée en chaume. Quand 
les Pouili et Diallonké furent vaincus, il prit lui-même le 
commandement du pays et en fit le siègede l'une des nou- 
velles divisions administratives, à forme musulmane, la 
missidi de Timbo, 

B, — Tierno Amidou Hériko. — Tierno Hamidou, fils 
d'un marabout de valeur, Alfa Mamadou Dioudia, fils lui- 
même de l'Almamv du Fouta, BakarZikrou, était de la 
famille Sidianké (tribu Ndayébé). Il était né vers 1823, et 
mourut, vers ioo3, à Hériko, où il avait toujours habité. 

11 lit ses premières études chez son père, et reçut l'ouird 
tidiani, il 'âge de sept ans seulement, de la main mêmed'Ai- 
1 ladj Omar. Celui-ci de passageà Timbo, conféra l'affiliation 
à sa voie à un grand nombre de Foula. Alfa Mamadou Diou- 
dia était venu le chercher pour son compte, et avait amené 
avec lui son jeune fils Hamidou, Al-Hadj Omar sut dis- 
cerner dans cet enfant que personne ne regardait un grand 
marabout de l'avenir et tint à honneur de lui conférer 
l'ouird. 

Hamidou poursuivit par la suite ses études chez les grands 
marabouts du Labé. 

11 entretint les meilleures relations avec les Almamys de 
Timbo, qui étaient d'ailleurs ses cousins peu éloignés. 

Il fut un homme très charitable, qui distribua de son 
vivant tout son bien aux pauvres. C'était un savant de pre- 
mière valeur et un grand marabout. 

Tierno Hamidou Hériko a laissé de nombreux disciples, 
qui ont essaimé à leur tour et formé des Laramoko dans 
plusieurs régions foula : Pita, Ditin, Mamou, Labé. 

Les plus importants, généralement maîtres d'école et 
chefs de petits groupements, sont : 

a Cercle de Pita. — Dans la province de Bomboli : 



L'ISLAM EN GUINÉE l65 

A Gongoré, Tierno Sanoussi, né vers 1882, quelque peu 
lettré. A Thiéhel, Tierno Mamoudou, né vers i85o. Il a 
formé un disciple Tierno Mamadou de Dalaba, né vers 
i865, qui a joué un certain rôle lors des événements de 
Goumba, en servant d'intermédiaire entre les chefs de Da- 
laba, Dekala et du Maci. Il a été professeur du Cheikh de 
Foukoumba, Alfa Ousman. 

b) Résidence de Ditin (Timbo). — A Goukoumba même, 
foulasso de Kouro : Tierno Oumarou Bella, savant de 
valeur, né vers 1870. A Kaba, Alfa Issaga, Alfa Bou Bakar 
Koïnéré, et Alfa Oumarou Diambrouïa. 

Alfa Issaga, né vers 1848, fils de Tierno Hamidou, habite 
Kala. C'est un marabout lettré, qui a fait ses études chez 
les disciples de Tierno Daédio, deTimbi-Touni : Karamoko 
Bokar Dokol, et Karomoko Mamadou Yéro. Il était en 
•excellentes relations avec le Ouali de Goumba, mais n'a 
donné lieu à aucun sujet de plainte, lors des événements 
de 191 1. Il jouit d'une grande considération sur le plateau. 
Il appartient, comme laplupart des gens de Kala, à la famille 
Soudabé, delà tribu Ourourbé. 

c) Cercle de Mamou. — A Douné (Ballay), Tierno 
Mamadou Sanoussi, né vers 1845, dans le Labé, et qui a 
habité longtemps le canton de Boullivel. Karamoko riche 
et influent de ce canton, Mamadou Sanoussi était un grand 
admirateur du Ouali de Goumba; on dit même qu'il fut 
son représentant dans les districts de Boullivel et de Bilima 
(Manou), de Diaguissa et d'Orédioli (Ditin). Son tils s'ins- 
talla même quelque temps à Diaguissa, et y ouvrit une 
école où il déclara professer les doctrines du Ouali. 

Pratiquement, ce vieux marabout, à peu près aveugle, ne 
prit aucune part aux événements de Goumba et, depuis 
i«)i 1, a eu une attitude très correcte. Il est en bons termes 
avec l'almamy Oumorou Bademba, et paraît très considéré 
dans tout le Fouta méridional. 

11 avait fait ses premières études chez Tierno TalhatOU à 



66 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Longouré. Il les compléta par la suite, chez Tierno Hériko, 
et en reçut l'ouird en le quittant. 

A Sankarella (Niellebé), Modi Ousman Bêla, mort ces 
dernières années, et qui a laissé la réputation d'un saint 
marabout et d'un maître remarquable. Parmi ses talibés, 
maîtres d'école aujourd'hui, il faut citer : à Sankarella 
même, Tierno Abdoulaye, fils d'Ismaïla, né vers 1875, et 
à Foukounba, Modi Saliou, né vers 1 865. Modi Ousmane 
Bella avait fait ses études et reçut une première fois l'ouird 
chez un marabout local, Tierno Aliou Moloko. 

A Boullivel, Tierno Idi (pour Idrissa) maître d'école con- 
sidéré, dont les principaux talibés), Tierno Mamadou Saza- 
liou et Tierno Sanoussi, sont allés ouvrir une école à Dian- 
golo, dans le Ditin. 

A Dara, Alfa Issiaka, fils d'Amadou Billo, né vers i83o, 
et qui a fait ses études chez Tierno Ibrahim Kapéré et 
Tierno Aliou Dongo, de Labé. Il appartient à la famille 
Sidianké (tribu Ndayébé.) 

d) Cercle de Labé. Résidence de Tougué. — A Oulenko 
(Kollé), Tierno Amidou, né vers 1860, et qui a fait la plus 
grande partie de ses études à Timbo. C'est un Karamoko 
de valeur. 

e) Dans le Timbo même, parmi la foule des petits 
Karamoko qui se réclament actuellement de son initiation, 
un seul nom émerge: Al-Hadj Abdoulaye, né vers 1 855. 
Pleins de zèle, quoique sans ressources, Abdoulaye, son 
frère aîné Ibrahima et Tierno Abdoulaye du Koïn partirent, 
vers i8y5, à pied, de Timbo pour faire le pèlerinage de la 
Mecque. Leurs pérégrinations les amenèrentà la ville sainte 
par Kouroussa, Kankan, Diaka, Bandiagara, Liptako, Save, 
Sokoto, Kano, le Bornou etKoukaoua, Fitiri, le Ouadaï, le 
Tama, le Darfour, le Kordofan, Khartoum, Berbéra et 
Souakim. Ils s'embarquèrent là pour Djedda, et après 
avoir visité la Mecque et Médine, revinrent à Alexandrie, 

1 ils rentrèrent à Conakry par la voie de mer. Le voyage 



L'ISLAM EN GUINÉE 1 67 

avait duré dix ans. Tierno Abdoulaye était mort à la Mecque 
et Tierno Ibrahim mourut le lendemain de son arrivée à 
Timbo. Al-Hadji Abdoulaye, surqui son difficile pèlerinage 
a jeté un lustre, fait le maître d'école à Hériko et entre temps 
effectue des voyages commerciaux à Sierra- Leone. Il compte 
plusieurs talibés dans la région, dont le plus en vue est 
Alfa Oumarou, à Hériko même. 

C. — Tierno Mostafa Kolen. — Tierno Mostafa, qui a 
pris de sa province le surnom de Kolen. appartient à la 
famille Oualarbé, de la tribu Ndayébé. Né vers i83o, il est 
mort vers 1900, et avait habité toute sa vie aux villages de 
Dentari et de Fitakoto. Il fit ses études chez Tierno Doura 
Soumbili, qui lui conféra l'ouird tidiani et le retint, de 
longues années, comme professeur à sa Zaouïa. Revenu 
dans le Kolen, il y ouvrit une école et fut bientôt un 
maître renommé dans toute la région, 

Il entretenait les meilleures relations avec les différents 
almamys de Timo : Ahmadou Ibrahim Donghol Fella, et 
Bokar Biro. Il leur rendait souvent visite à Timbo, et ceux- 
ci profitaient de son passage pour lui soumettre les procès 
délicats. 

Il a laissé de nombreux enfants, dont aucun n'a hérité 
de sa science et de son prestige. 

A sa mort (vers 1906), il fut remplacé par son discîjp 
Alfa Ibrahima Niagamala, qui est mort vers 1908, laissant 
la primauté spirituelle du Kolen à Karamoko Badara, nevei. 
maternel et disciple de Tierno Mostafa, né vers 1860, et habi- 
tant Hériko-Diomal. Intelligent, instruit, cultivateur aisé 
il a été secrétaire du Tribunal de province de Kolen, avant 
la suppression de cette juridiction : 

Tierno Mostafa Kolen a formé de nombreuses généra 
tions de Karamoko et de notables. Le Ouali de Maci, 
Tierno MoawiatOU, notamment, se glorifie d'avoir été S 
élève. 



REVUE DU MONDE Ml M LMAN 

Il a laissé en outre de nombreux disciples de sa Voie. Les 
plus importants sont : 

Dans le kolen (Timbo) : Mamadou Moidi Ourî, mort il y 
a quelques années et qui fut un marabout réputé. Il a 
laissé t son tour plusieurs talibés, notamment Tierno Mos- 
tafa. de Kolen, né vers [869; et Mamadou Charfou Dini, 
né vers 1 i63, tous deux maîtres d'école. 

A Timbo même, à la Marga Fello et à la Marga Dinkili, 
les deux li 1s de Karamoko Ouri, marabout influent en son 
temps; Alfa Bou Bakar, né vers 1860, et Tierno Ousmane, 
né vers 1867. ^ s sonl: d'origine toucouleure, leur père étant 
né à Boumba dans le Lao. Tierno Ousmane, ami et fami- 
lier de Talmamy Alfaïa Oumarou Bademba, se signale par 
de perpétuelles intrigues contre l'almamy Soria, Bokar Biro, 
qui est son chef de province. 

Dans le Koïn (Tougué) : à kémaya, Alfa Ibrahima, né 
vers 1 863, de la tribu Ndayébé. 11 compte des talibés à Ban- 
dougou et Kounta. A Sabéré. Abdoulaye Foula, né vers 
1872, et son père décédé, Alfa Ibrahim, de la famille Sé- 
rianké, chef de village, Karamoko sympathique. Abdoulaye 
Foula rend des services au chef de province comme secré- 
taire du Tribunal et à l'administration. Alfa Oumarou, né 
vers 1 856, de la famille Céléyanké, imam de la mosquée 
de Niagaran-Fello. 

D. — Karamoko Dalen. — Tierno Ibrahima Diallo, plus 
connu sous le nom de Karamoko Dalen, est né en 1871 à 
Satina, dans la missidi du même nom (Labé). Il appartient 
à la famille aristocratique des Céléyanké-Irlabé. Il est fils de 
Modi Mamoudou, fils de Talhatou, fils de Modi Karimou, 
fils de Mamoudou Yéro, fils de Boubakar. Yéro avait épousé 
Aïssata, fille du grand Alfa, chef et créateur du Labé, Alfa 
Mamadou Cellou. Bou Bakar était fils de Souaré, fils lui- 
même de Diankanba, l'ancêtre qui vint le premier du Ma- 
cina dans le Fouta, et fut le père de tous les Céléyanké locaux. 










Tu RNO iBR miim \ DlALLO (K.ARAM0K.0 Oa 

dC 11": 



L'ISLAM EN GUINÉE I O9 

Il a fait ses études complètes auprès de Tierno Aliou 
Bouba Ndiang, à Labé, et en a reçu l'ouird tidiani, se rat- 
tachant ainsi à la fois au double courant tidiani des pays 
noirs : Ida Ou Ali par Mouloud Fal, et omarien .lia con- 
servé pour son maître la plus grande vénération. 

Vers 1894, plein de projets ambitieux et se rendant compte 
qu'il avait intérêt, pour les réaliser, à quitter le Labé pour 
un centre d'opérations plus important, il vint à Timbo, 
y ouvrit une école coranique, et prit place dans l'entourage 
de l'almamy BouBakar Biro, premier du nom. Les intrigues 
et les profits de ce makhzen peul lui souriait tout à fait. 
Malheureusement il touchait à son déclin. Dès i8g5, l'al- 
mamy, en lutte contre les Français et abandonné par la 
plupart des siens, est battu et tué. 

Tierno Ibrahima sut traverser cette phase dangereuse. 
Bien mieux, il comprit, dès le premier jour, les transfor- 
mations politiques qui s'annonçaient. Ce n'était plus Timbo 
qui était la capitale de la Guinée ; c'était Conakry où rési- 
dait l'autorité française. 

Il avait une égale sympathie pour TAlmamy du Foutaou 
pour le Gouverneur de la Guinée, pour l'émir des Musul- 
mans ou pour le chef des Chrétiens, la réduction de toutes 
les opérations se faisant toujours au même dénominateur; 
celui de ses intérêts. 

Attaché depuis la mort de Bou Bakar Biro à la fortune 
de Modi Aliou, son frère, que, pour des raisons politiques, 
on internait quelque temps à Conakry, il déclara vouloir 
rester fidèle jusqu'au bout à son suzerain et vint résider 
avec lui. Il était là dans les meilleures conditions pour ap- 
procher les autorités françaises. 

Au cours de nombreux entretiens que le Gouverneur Ballav 
eut avec ces Foula qu'il voulait apprivoiser, Tierno Ibrahima 
sut se faire valoir, et ne tarda pas à devenir son agent de 
renseignements et son secrétaire d'arabe. Il est avéré que, 
de 1897 à 1900, il a rendu, à Conakry, des services notoires. 



1 JO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

En 1900, l'administrateur Maclaud,qui montait à Timbo 
pour prendre le commandement du pays, l'emmena avec 
lui. De 1900 à ioo5, Karamoko Dalen rendit à Timbo, 
dans une situation mal définie, mais officielle, les meil- 
leurs offices pour l'installation pacifique de notre domina- 
tion dans le Fou ta. 

Entre temps, il s'attachait d'abord à l'almamy nommé 
par les Français, Baba Alimou, fils de l'almamy Sori Ilili, 
puis à la mort de Baba (1906), à son frère et successeur 
Bakar Biro, deuxième de nom. 

Bakar Biro était un illettré. Karamoko Dalen lui in- 
culqua à la fois rudiments d'arabe, instruction islamique, 
ouird tidiani, et notions de français, et devint très vite son 
éminence grise. De 1906 à 191 2, le sort qui voulait faire 
goûter aux Foula de Timbo les dernières douceurs de 
l'ancien régime leur octroya le commandement de l'al- 
mamy Bakar Biro et de son vizir et conseiller, Karamoko 
Dalen. 

Pour comble de bonheur, la surveillance française 
paraît avoir fait quelque peu défaut. Bref, il y eut une telle 
pléthore de brigandages, crimes et pillages, qu'on dut se 
résigner à supprimer, en 1912, la charge d'almamy et divi- 
ser le commandement dans la région de Timbo. 

Karamoko Dalen y perdit ses fonctions lucratives de 
secrétaire tout-puissant du Tribunal. Il fut néanmoins 
conservé au siège du cercle comme écrivain d'arabe. 

Il exerce toujours ces fonctions et, bien employé, se rend 
parfaitement utile, en dehors des travaux d'ordre adminis- 
tratif (vaccinations, recensements, etc. y, par son abondante 
et sûre documentation locale, par son intelligence souple 
et avisée, par son dévouement, d'autant plus entier qu'il 
cadre pour l'heure avec ses rêves et ses intérêts. 

Karamoko Dalen n'a pas manqué d'être soupçonné de 
complicité dans le prétendu complot islamique de Guinée 
de 1910. Il entretenait, c'est certain, et il ne le nie pas, de 



L ISLAM EN GUINEE I7I 

cordiales relations avec le pontife de Goumba; il était 
même, pourrait-on dire, en coquetterie avec lui, car le 
ouali était un homme puissant, riche, considéré, dont 
l'amitié pouvait servir un jeune ambitieux. Et c'est là 
sûrement toute la participation de Tierno Ibrahima, à 
l'effervescence de Goumba. Mis au courant des soupçons 
qui pesaient sur lui, il demanda spontanément à se discul- 
per auprès du Gouverneur, vint à Conakry, fut reçu par 
le chef de la Colonie, et, comme le publicain, s'en retourna 
justifié. Les événements de 191 1 l'ont désolé, et il ne 
cache pas qu'à son avis le diable a brouillé les choses. 

Karamoko est proposé aujourd'hui pour occuper la 
charge de conseiller islamique du Gouvernement français 
dans la Commission Interministérielle des Affaires mu- 
sulmanes. Il est hors de doute qu'il y réussira parfai- 
tement. 

Karamoko Dalen est universellement connu dans le Fou- 
ta-Diallon, où il passe pour un des marabouts les plus ins- 
truits et pour le représentant le plus autorisé de l'Islam 
foula. A ce titre, il y jouit d'une grande considération. Mais 
ce n'est pas à dire qu'il y ait une influence réelle. Il n'a 
jamais poussé ses efforts dans la voie de l'apostolat mili- 
tant, ni dans le sens d'une constitution de groupement 
religieux. Il a peu distribué d'affiliations tidianes; il n'a 
donc que quelques talibés directs et inféodés à sa direction 
spirituelle. Il paraît surtout avoir visé à atteindre une 
haute situation politique, en restant dans le sillage des 
chefs du pays. 

Rien n'indique au surplus que, s'il ne L'atteignait pas, 
il perdrait son temps et ses efforts à poursuivre ce but. Il 
a toute L'étoffe qu'il faut pour faire un parfait marabout, 
chef de groupement et directeur d'âmes. 

Son iniluence est localisée surtout, à L'heure actuelle, sur 
l'aristocratie et sur la famille des al manu s foula. 



iy- REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Il a employé avec succès ses efforts à seconder l'habile 
politique de certains commandants de cercle, en déci- 
dant plusieurs fils, petits-iils et neveux d'almamys du 
Fouta des anciens temps à contracter des engagements 
aux tirailleurs. A citer par exemple : Abdoulaye Bari, fils 
du chef de Timbo; Bassirou Bari, neveu, et Mamadou Cel- 
lou, fils du chef de la Kaba; Aliou Diallo, son propre 
frère. La première conséquence est de débarrasser le pays 
des jeunes déclassés, intrigants, ambitieux, oisifs et réfrac- 
taires à toute idée de travail, agricole ou commercial. 
L'éducation militaire sera le meilleur dressage pour ces 
jeunes gens qui ont les qualités de leurs défauts : intelli- 
gence, aptitude au commandement, facilité d'assimilation, 
opiniâtreté sans bornes, quand leurs ambitions sont en 
jeu. 

C'est une force à capter. Le régiment sans doute les 
formera virilement ; et peut-être pourrons-nous plus tard 
puiser, dans ce contingent d'anciens soldats, des chefs, de 
race authentique. En deuxième lieu, ces engagements ont 
constitué pour l'aristocratie foula l'exemple le plus salutaire. 
D'autres engagements ont suivi, et il semble qu'on est ici 
sur le chemin d'un succès que, malgré tous ses eiforts, 
l'Administration algérienne n'a pas pu obtenir, à savoir le 
recrutement des cadres militaires dans l'aristocratie indi- 
gène locale. 

Ils ont été suivis, et veillés, sont devenus rapidement 
caporaux au peloton de Dakar, et sous-officiers sur la 
ligne de feu. Ils ont fait brillamment leur devoir en Artois, 
en Champagne, aux Dardanelles et au Cameroun. Plu- 
sieurs sont tombés glorieusement : tels Abdoulaye Bari, 
Aliou Diallo, frère de Karamoko Dalen, etc. De la plupart 
on est sans nouvelles depuis plus d'un an. 

En dehors de son élève et de son ami, l'almamy Bakar 
Biro, il n'y a guère à citer, parmi les talibés de Karamoko 



l'islam EN GUINÉE iy3 

Dalen que : a) Alfa Mamadou Nafadié (Téré), de la famille 
Ndouyébé (tribu Ourourbé), né vers i8y5, maître d'une 
petite école de six élèves ; 

Alfa Oumarou Bagou, fils de l'almamy Sori Ilili, né dans 
les personnalités sorïa, à Timbo; 

Karamoko Boï, fils de Tierno Ibrahima, Toucouleurs 
installés à Timbo depuis plusieurs générations; 

Mamadou Telli, des Khalidouyanké, fils de Modi Bakar, 
de Soumbili. Jadis représentant, à Koumbia, du chef du 
Kinsi, il y est aujourd'hui secrétaire du tribunal de pro- 
vince; 

Modi Maka, fils de Modi Yahia, fils d'Alfa Ibrahima 
Diogo, ex-grand vizir des derniers almamys du Fouta. 
Modi Maka est représentant à Timbo de son oncle Alfa 
Aliou, chef de Niagara; 

Tierno Amadou Boto Mangui, chef du groupe des Irlabé 
(Tékou Tierno Amadou) de Timbo, et son fils Alfa Bakar; 

Tierno Mostafa, de Leisséré, près Rimbo, commerçant 
et maître d'une école florissante de quinze à vingt élèves; 

Alfa Ibrahima de Nafadié, cousin de l'almamy Bakar 
Biro, chef de village (Téré); 

Mamadou Alfa de Dalen (Labé), habitant Timbo, maître 
d'école; 

Tierno Nahou Démouko, chef du Tékou de Tierno 
Malial à Timbo, décédé ces temps derniers; 

Modi Mamadou des Irlabé, suivant d'Alfa Oumarou, 
chef de Timbo; 

Tierno Ousmani, de kémouva (Mamou), chef de groupe 
et suivant de Modi Son, fils de l'almamy Oumarou Ba- 
dcmba; 

Modi Sori Singa, de kolo, cousin de L'almamy Bokar 
Biro; 

Tierno Amadou k assa, de kolen, maître d'une école 
florissante de vingt élevés. 

En outre, les cours actuels de Karamoko Dalen - 



'74 



REVUE DU MONDE Ml SI ; MAN 



suivis à Timbo par une élite, et réputés pour leur science et 

leur solidité. 







»t 



( 



TIERNO 
BRAHIM 



A VP 



DALEN 



Cachets de KLaramoko Dalen. 

Karamoko Dalen est aujourd'hui un homme de quarante- 
trois ans, de race peule à peu près pure, d'une constitu- 
tion délicate, au maintien réservé, attentif, discret, parfai- 
tement poli. Son instruction arabe est vraiment développée : 
il a étudié à peu près tous les ouvrages de la civilisation 
classique, et vise à se tenir tant bien que mal au courant 
de l'évolution moderne des faits contemporains qui agitent 
l'Islam. Il passe pour être un docteur musulman des plus 
remarquables. 



L'ISLAM EN GUINÉE I y 5 

Il a appris tout seul les rudiments du français, s'y est 
perfectionné en suivant les cours d'adultes de l'école de 
Timbo, et continue à le travailler avec ardeur. Il s'exprime 
très suffisamment, tant en français qu'en arabe littéraire. 

Il possède une certaine fortune : deux chevaux, plusieurs 
troupeaux de bœufs, dont un notamment à Sokotoro, qui 
comprend une centaine de têtes; des lougans, des servi- 
teurs. En vue du pèlerinage à la Mecque, il s'était cons- 
titué en 1913-1914 un dépôt de plusieurs milliers de francs, 
à la Banque de l'A. O. F., à Conakry. La guerre survenant, 
il a eu une utilisation plus pratique de son dépôt de fonds, 
et l'a transformé en bons et obligations de la Défense na- 
tionale. C'est double profit : pécuniaire et moral. 



8. — Région de Dit in. 

A. — Généralités. — La région de Ditin est peuplée par 
des représentants des quatre tribus peules : Ndavébé (fa- 
mille Sérianké de Foukoumba) ; Férobé (dans le Kébali); 
Dialloubé (dans le Kolladé), Ourourbé (Dalaba et Kala), et 
profondément islamisée et très pratiquante. En totalisant 
le nombre de tous les Karamoko, importants ou non, qui 
font peu ou prou l'école coranique, on arrive pour cette seule 
résidence à plus de cent écoles et à cinq ou six cents élèves 
environ. 

Foukoumba, l'ancienne métropole religieuse du Fouta, ne 
se signale pas particulièrement par une plus grande intensité 
de vie spirituelle. Alfa Ousman, chef de la province, en est 
aussi le marabout le plus en vue. 

C'est l'ancien diwal du Kolladé, aujourd'hui divisé en les 
quatre provinces de Kankalabé, Galli, Bodié et Mombéva, 
qui paraît être le centre de rayonnement religieux le plus 
actif de la région. Elles comprennent ensemble une cin- 
quantaine d'écoles coraniques et plus de cinq cents jeunes 



!" 6 REVUE DU MOKÔE MUSULMAN 

karandé. On y rencontre presque autant de fillettes que de 
garçons, et en plusieurs points les études sont poussées assez 
sérieusement jusqu'au droit et à la théologie. 

Cette vie religieuse paraît avoir eu pour origine la pré- 
sence et les exemples des deux très grands marabouts, à 
Séfouré, dans la province de Bodié : Tierno Maadiou et 
son 61s lladji Bademba. Ils sont étudiés ailleurs à propos 
de l'obédience des Cheikhs maures, dont ils relevaient. 

L'importance islamique de Séfouré était déjà constatée 
par Hecquard en i85o. «Séfouré est célèbre dans le pavs 
« par le nombre et l'excellence de ses écoles, et, quoiqu'il 
« ne soit pas la résidence du chef de Kolladé, c'est de la 
« mosquée de Séfouré que dépendent toutes celles de la 
« province. » 

Le voyageur signale l'hospitalité que lui donne Tierno 
Moësi (Tierno Maadiou). Les quatre mosquées du chef-lieu 
de chaque province et, en plus, celle de Séfouré, comptent 
parmi les plus belles et les plus fréquentées du Fouta. 

La province de Diangolo est réputée aussi par l'abon- 
dance et le savoir de ses marabouts. Il est avéré que c'est 
elle qui, avec ses trente écoles et ses deux cents élèves, vient 
pour l'enseignement coranique en tète des provinces du 
Ditin. 

Il reste a signaler l'influence des Karamoko de Kala dans 
plusieurs villages du Manou, et notamment à Bounaya. 

L'ensemble de la population de Ditin est tidiani, de la 
Voie omarienne; ces affiliations relèvent de trois courants : 

Le courant de I^oukoumba actuellement représenté par 
leur chef Alfa Ousman, à Foukoumba même ; et par Hadji 
Mamadou Alimou à Niorgo près Kétiguia; 

Le courant de Karamoko Koulabiou de Kala ; 

Le courant de Tierno Ibrahima Galli, dans le Kolladé ; 

Ces trois groupements font l'objet d'une note ci-après. 



L ISLAM EN GUINEE IJJ 

En dehors de ces centres de rayonnement, on rencontre 
un certain nombre de marabouts et petits groupements 
locaux, relevant d'obédiences étrangères au cercle, tels Alfa 
Oumarou Rafîou, Tierno Doura Soumbili et Tierno Aliou 
Bouba Ndiang de Labé ; Tierno Moawiatou de Pita. 

Trois groupements malinké sont à signaler: Botobofel, 
Kourou malinké, et Dalato. Ils sont affiliés partie au Tidia- 
nisme omari, partie et surtout au Qaderisme Diakanké de 
Touba. Les personnages les plus en vue sont: Alfa Ibra- 
hima, chef du village de Dalato depuis 1898. C'est un 
qadri, riche de femmes, d'enfants et de bœufs. Tierno 
Lassarïou (Al-Achari), né vers 1860, chef de Kourou ma- 
linké, relativement instruit, très respecté de l'élément ma- 
linké. C'est un Qadri de l'obédience d'Al-Hadji Bademba. 

Un certain nombre de notables musulmans sont sans 
affiliations, chose assez rare en pays noir. Ils professent 
que la chose n'est pas indispensable. L'ouird est considéré 
comme un supplément d'Islam, inutile au commun des 
fidèles, et ce sont surtout les Karamoko, maîtres d'école, 
qui se font initier à l'une des branches du Tidianisme local. 
Le plus en vue de ces personnages non affiliés à une con- 
frérie religieuse, et même fort peu pratiquants, puisqu'ils 
boivent de l'alcool et négligent facilement le salam,est Alfa 
Mamadou Paran, chef de la province de Diangolo. Né à 
Foukoumba vers 1879, de ^ a famille des Sérianké, actif, 
intelligent, énergique, il a rendu des services éminents. 
dont l'arrestation des assassins de Bastié; malgré sa tiédeur 
islamique, il lui arrive encore d'être la dupe des marabouts 
foula. A citer encore Alfa Ousman, chef de la province Je 
Kcbala, né vers [85o et nommé jadis par l'almamy Ahma 
dou. 

Un centre musulman important est celui du village sara 

X X \ \ 1 1 1 . II 



I78 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

kollé de Balibok< 1 (province de Kébali) qui participe, comme 
tous les groupements de cete race, d'une exaltation reli- 
gieuse parfois inquiétante. Village commercial important, 
dont la création remonte à plus d'un siècle et qui a tou- 
jours été signalé comme un centre d'affaires* Baliboko 
reçoit périodiquement des marabouts du pays d'origine 
(Bakel), qui viennent réchaulTer le zèle de leurs frères; et 
cette effervescence mystique se fait toujours quelque peu 
sentir, dans l'élément foula voisin. 

La dernière de ces crises religieuses remonte à 1910-1914 
et est due au Karamoko Al-Hadji Kébé. Né à Bakel vers 1 8 5 5 , 
d'où son surnom de Karamoko Bakel, ce Sarakollé quitta 
le Boundou pour venir s'installer à Saint-Louis, où il resta 
une dizaine d'années. Il n'alla chercher fortune dans le 
Fouta Diallon que vers 1904. On l'appelait Al-IIadji en 
l'honneur de son grand-père qui portait ce nom, mais lui- 
même n'avait pas fait le pèlerinage. Il s'appelait en réalité 
Oumarou et avait reçu ce nom en l'honneur d'Al-Hadj 
Omar, de passage à Bakel, l'année môme de sa naissance. 
Il resta quelque temps chez Alfa Yaya, chef du Labé, puis 
chez Tierno Oumarou, chef de Timbi Touni. Il leur servit 
de chapelain et de conseiller, et mit à leur disposition 
toutes les ressources de la science islamique et de la magie 
foula. On attribue notamment à ses sortilèges l'heureuse 
et longue présence de Tierno Oumarou à la tète de l'im- 
portante province de Timbi Touni, en dépit, disent les 
indigènes, de ses malversations connues et malgré les per- 
pétuelles transformations et les découpages administratifs 
des Français. 

Vers 1906, Al-IIadji KLébé étendit le champ de ses opéra- 
tions au Ditin. 

A cette époque, Mamadou Paran, simple batoula (suivant 
de chef), habitait Barkivel pour servir de courrier entre le 
poste et le chef de Foukoumba, Alfa I bran i ma Kilé. En 
cet homme, vigoureux à l'heure actuelle encore, et rcmar- 



L ISLAM EN GUINEE 1 79 

quable par une vivacité juvénile, rare chez les Foulbé de 
tout âge, Karamoko Bakel sut discerner l'intelligence, 
l'énergieet la volonté d'arriver à une situation. Il demanda 
un cadeau à Aiamadou Paran en échange de ses sortilèges. 
L'autre n'hésita pas à lui donner une vache. C'était l'uni- 
que bien de la mère du batoula. La vieille femme, qui habi- 
tait une case de Foukoumba, pleura beaucoup, mais les 
Foula pensent que ce don fut l'origine de la fortune du 
chef actuel de Diangolo. 

C'est à ce moment en effet que Karamoko Bakel munit 
Mamadou Paran de la petite tabala miraculeuse qu'on peut 
voir sous le lit du chef, et du cadenas-fétiche, également 
célèbre dans le pays. Les deux hommes lièrent partie, et peu 
après Mamadou Paran fut nommé chef de Diangolo. Par 
la suite, à diverses reprises, il fit agrandir sa province, et 
c'est aux maraboutages du puissant Al-Hadji Kébé que 
furent attribués tous ses bonheurs et par le bénéficiaire et 
par les autres Foula, associés, rivaux ou victimes. 

A la nomination de Mamadou Paran à Diangolo, Kara- 
moko Bakel quitta Ditin pour retourner à Timbi, d'où, après 
quelques mois, il vint se fixer à Balohoko, près de Dian- 
golo. 

Mamadou Paran ne craignait pas de dire que toute sa 
force lui venait d'Al-Hadji Kébé et proclamait qu'il était, 
grâce au marabout, le seul chef que nous ne puissions 
atteindre. 

Sa reconnaissance égale sa foi. Quand Al-Hadji vient à 
Diangolo visiter l'ancien batoula, c'est toujours un cadeau 
d'un cheval ou de deux bœufs qu'il reçoit. 

L'impôt personne] de igi3 ayant été ti\é, d'une manière 
imprévue, à un taux qui n'était ni 3 francs, ni \ francs, 
Mamadou Paran, qui avait perçu la capitation à raison de 
| francs, se trouva, son versement à l'agence Opéré, vi\ec 
un reliquat ele plusieurs milliers de francs entre les ni. uns. 
De cotte somme, karamoko Bakel eut la m >itié ; Tinter- 



iHo REVI 1 Dl MONDE MUSULMAN 

prête du poste, un quart; et, modestement, le chef garda 
pour lui le dernier quart. 

Al-Hadji kébé fut bientôt très considéré à Balibok où il 
tut porté d'office à la présidence de la prière. Ses agisse- 
ments, ses propos tendancieux, ses prônes enflammés, ses 
quêtes arbitraires finirent par créer une certaine efferves- 
cence locale. Traduit devant le tribunal de Ditin, il fut 
condamné à dix mois d'emprisonnement et à dix ans d'in- 
terdiction de séjour. Reconduit à Bakel, à l'expiration de 
sa peine, il vint presque aussitôt à Dakar, pour demander 
à être envoyé en possession de ses biens restés dans le 
Fouta. Il est mort à Dakar à la fin de 1914. 

11 reste à signaler que c'est la région de Ditin qui a fourni 
la plus grande partie de cesémigrants qu'on a vus installés 
dans le Dinguiraye et particulièrement dans la province de 
Loufa.Les causes et diverses contingences de cette émigra- 
tion, plus proprement religieuse, économique et tradi- 
tionnelle que politique, ont été étudiées au chapitre de 
Dinguiraye. 

B. — Alfa Ousman de Foukoumba. — Alfa Ousman, dit 
aussi Alfa Oussouman, chef et pontife de Foukoumba, a 
fait l'objet d'une notice antérieure. 

Son influence religieuse personnelle doit être signalée 
ici. Elle est minime d'ailleurs et ne répond pas à ce qu'on 
attendait du chef de la capitale religieuse et de la famille 
des Lévites du Fouta. iMais, comme il a été dit, l'influence 
et l'action du Foukoumba étaient plus politiques que spi- 
rituelles. 

Alfa Oussouman a étudié le Coran auprès de Tierno 
Mamadou. maître réputé de Dalaba, et conseiller de Tierno 
llamidiata, chef de Kala. Ses études n'ont guère été pous- 
sées plus loin. 

Un grand nombre de frères, cousins et neveux d'Alfa 



L'ISLAM EN GUINÉE lSl 

Oussouman, domiciliés à Foukoumba même, sont soumis 
à son obédience. Ils n'ont pas d'autre prestige que d'appar- 
tenir à la famille des chefs du diwal. Ce sont des notables 
de la missidi actuelle. 

En dehors de ses parents, Alfa Oussouman compte divers 
talibés, dont le plus notoire est Tierno Mamadou Sarrari, 
de Fello-Pori, dans la province de Diangolo. De la famille 
des Ourouré-Dokalbé, il est né vers 1840 à Fello Porri, où il 
fit ses premières études, et les a complétées à Foukoumba. 
Après avoir dirigé, toute sa vie, une école coranique de 
quinze à vingt élèves, il vient, fatigué par son grand âge, 
de se retirer. 

Alfa Ousman a reçu l'ouird tidiani de son maître Tierno 
Mamadou Dalaba, et se rattache par lui à Al-Hadj Omar. 

C. — Karamoho Koulabiou. — Karamoko Koulabiou, 
de la famille Dokolbé (Ourourbé), était né vers i83o; il a 
toujours vécu à Hindé Kala, près de Ditin. Il fut un grand 
marabout, renommé par sa science et sa piété; la plupart 
des générations des Foukoumba ont passé par son école, et 
notamment Alfa Ibrahima, chef de Foukoumba, fusillé en 
1900. Il était un des notables les plus en vue de la région 
et prenait la parole au couronnement des almamys à Fou- 
koumba. Lors des événements de 1900, il faillit paver de 
sa vie sa renommée et ses relations avec les chefs incri- 
minés; poursuivi, il se réfugia dans les montagnes et y 
vécut caché pendant plusieurs mois. Il finit par rentrer en 
grâce sans autre incident. Il est mort vers 1903, à Ditin. 

Il a laissé de nombreux talibés dans toute la région et 
notamment dans les provinces de Foukoumba et de Kébali. 
Parmi les personnalités les plus notoires, il convient de 
citer ceux de Kébali : 

A la missidi même, Tierno Diallo, président du Tribunal 
de Ditin ; Tierno Ibrahima Mbouro et Tierno Aliou Kébali, 
maîtres d'école. 



l82 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

D. — Al-Ifadji M amadou A limon. — Mamadou Ali- 
mou, de la famille dos Sérianké, cousin éloigné d'Alfa 
Ousman et tilsde Modi Abdoulaye, est né vers 1872. Ii a 
fait ses études à Foukoumba auprès de son père et de son 
grand-père maternel, karamoko Alfa, qui fut pendant 
quarante ans imam de la mosquée de Foukoumba et dont 
la réputation de savant était grande. Il vint compléter ses 
études au Sénégal, notamment dans le Fouta Toro, puis 
se livra au commerce des kolas entre le Sénégal et la 
Guinée en vue d'amasser des fonds pour un pèlerinage à la 
Mecque. 

Pendant son séjour au Sénégal, il a connu la plupart 
des marabouts en vedette, et notamment Amadou Bamba, 
qui lui aurait confirmé l'ouird tidiani, déjà reçu précédem- 
ment chez les maîtres du Fouta Toro. 

11 a effectué ce pèlerinage en 191 2, par la voie de mer, et 
à son retour s'est fixé, définitivement à Niorgo, près de 
Kétiguia où il fait le grand propriétaire agricole. Il passe 
pour être le meilleur cultivateur de la région. 

Il distribue volontiers l'ouird tidiani autour de lui, dans 
le but de se constituer un groupement religieux. Il a déjà 
un nombre relativement élevé de disciples dans la région de 
Ditin-Timbo. 

Un seul mérite une mention spéciale: à Foukoumba, 
Tierno Sanoussi, né vers 1842 à Niorgo Simpia, imam de 
la grande mosquée de Foukoumba, où il a succédé à Kara- 
moko Alfa. Tierno Sanoussi jouit d'une grande considéra- 
tion dans tout le cercle. Il a formé de nombreux talibés, 
dont les plus remarquables sont les Karamoko lettrés : Alfa 
Salifou et Tierno Mamadou Salifou, née vers 1860; à Fou- 
koumba encore, Mamadou Boï et Tierno Ibrahima Modi 
Makka, nés vers 1 865, membres de la famille des chefs de 
la province, personnages notoires. 

Dans le Labe, Karamoko Diogo qui a joui quelque temps 
d'une certaine vogue, à la fin du siècle dernier, et a formé 






L'iSLAM EN GUINÉE 1 83 

des talibés, dont les uns continuent sa tradition sur place, 
et les autres sont allés s'installer dans la région de Pita. 

E. — Tierni Ibrahima' Galli. — Tierno Ibrahima, qui 
a pris l'appellation de Odieye Nguel ou de Galli, du nom 
de son village ou de sa province, était né vers 1825, et est 
mort vers 1900. Il était le cadi officiel de l'Almamy Ibra- 
hima Sori Dara. lia laissé la réputation d'un grand savant, 
maintes fois consulté par les almamys de Timbo dans les 
contestations difficiles. 

Il avait reçu l'ouird tidiani de son père Tierno Bou-Bou, 
Toucouleur né dans le FoutaToro,et installé jeune dans 
le Galli, après un passage à Dinguiraye, où il reçut l'ouird 
d'Al-Hadj Omar. 

Tierno Ibrahima a laissé plusieurs enfants, dont le plus 
important est Tierno Mamadou, maître d'école à Mom- 
béya. 

La plupart des Karamoko du Kolladé, et spécialement 
du canton de Galli, relèvent de l'obédience de Tierno Ibra- 
hima et ont été formés par lui. Les principaux sont : 

A la missidi même de Galli : Modi Ibrahima ; Tierno Bou 
Bakar; Tierno Mamadou Lamin, de la famille Demboubé, 
imam de la grande mosquée, tous maîtres d'école. 

A Mombéya : Tierno Oumarou, maître d'école, disciple 
du Karamoko Mamadou, fils de Tierno Galli. 

A Bodié: Tierno Mayéré, maître d'une école florissante 
d'une dizaine d'élèves. 

A Kankalabé : Alfa Amadou ; Karamoko Abdou Rah- 
mane et son fils Tierno Aliou Kankalabé, le plus impor- 
tant des maîtres d'école du canton de Kankalabé. Tierno 
Mamadou, né vers 1 865, chef de Gobiré, intelligent, éner- 
gique, dévoué. Il a quelques talibés personnels dans la 
région, notamment Alfa Oumarou, chef du district de 
Timbo, et fils de L'Almamy Amadou. 



184 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Dans le fCitiguia, à Koullé-Poré, Tierno Oumarou, maî- 
tre d'école. 

En dehors du Ditin, Tierno IbrahimaGalli possède quel- 
ques talibés. Les plus notoires sont: 

A Alfaya, dans le cercle du Mamou : Alfa Ibrahima Ou- 
rouro, né vers i85o, Karamoko et imam de la mosquée de 
Nobé. 

A Korboya (Résidence de Tougué, province de Béli), 
Tierno Mamadou, né vers 1840, et Tierno Fodé, né vers 
i855. Dans la même résidence, à Koïn et Kollangui, Tierno 
Ali mou, Mis de Ma Samba, de la famille Céléyanké, origi- 
naire de Mombéya (Ditin). Il est le père d'Alfa Mamadou, 
chef de cette ville. Ce marabout est l'un des Karamoko les 
plus instruits et les plus considérés de la région. Il y 
compte de nombreux élèves et disciples, auxquels il con- 
fère Touird tidiani, reçu de son père Abassi, qui le tenait 
de son père Ma Samba. Celui-ci avait été un des premiers 
et plus fidèles talibés de Tierno Boubou précité, mission- 
naire d\\l-Hadj Omar et père de Tierno Ibrahima Galli. 
Il a composé plusieurs petits poèmes et opuscules, qui ne 
se recommandent pas toujours d'ailleurs par la perfection 
du rythme ou l'élégance littéraire. Le plus connu est une 
« qacida » en l'honneur du Prophète. 



9. — Région de Mamou. 

A. — Généralités. — Le cercle de Mamou, ainsi désigné 
du nom de la rivière qui le traverse, avant d'aller se joindre 
à la Kaba pour former la petite Scarcie, est peuplé, comme 
les autres régions du Fouta, de Foula et de Diallonké. Les 
Foulla appartiennent aux trois tribus Ndayébé (famille 
Sédianké), Dialloubé-lrlabé (famille Timbonké etOurourbé 
(famille Diawbé). Toutefois, territoire de transaction entre 
le Niger et la cote, il a vu augmenter sa population de 



L'ISLAM EN GUINÉE l85 

nombreux représentants de la race malinké des hautes 
vallées du Niger et du Milo. Ces trois éléments ethniques 
sont tous musulmans. 

Le cercle est donc entièrement islamisé, à trois exceptions 
près : i° quelques centaines de Limban, de race Mandé, 
sur la frontière sierra-léonaise, qui sont restés fidèles à 
leurs croyances fétichistes; 2° le canton de Kokounïa, 
peuplé de Soussou autochtones et d'immigrants foula, et où 
les Soussou résistent fortement au prosélytisme des Foula; 
3° la province de Billima, où un certain nombre de Poulli, 
dits Irnangué (de l'ouest), islamisés par les Peuls de la 
deuxième invasion, ont conservé un grand nombre de 
leurs pratiques fétichistes. Il semblerait même que, depuis 
une vingtaine d'années que nous occupons le pays et qu'ils 
échappent ainsi à l'inquisition des Karamoko, censeurs de 
foi, ils aient tendance à revenir à leurs rites coutumiers. 

Il n'y a aucun marabout de grande envergure dans la 
région. 

On peut citera Dara Alfa Oumarou, qui n'est d'ailleurs 
qu'un Karamoko de second ordre (cf. infra une notice sur 
ce personnage), et Tierno Siré de Porédaka, des Dialloubé 
Timbonké, né vers 1840, assez influent dans cette missidi 
où il compte divers talibés dont les plus remarquables 
sont Tierno Abassi, Tierno Haddi et Tierno Bakar. En 
dehors d'eux, l'ensemble des petits marabouts, maîtres 
d'école ou non, d'Alfaya, Dara, Billima, Boullivel, Te 
tiko, Nonkolo, Bouria, célèbre et par le magnifique oran- 
ger planté devant la mosquée et qui serait le père de tous 
les orangers du Fouta, et par le tombeau de Tierno Samba, 
maître d'école du grand Karamoko Alfa; Bounaya, Porédaka, 
qui sont les centres islamiques les plus réputés de la région, 
relèvent des personnalités religieuses en vedette des cercles 
voisins : Tierno AilOU et Alfa Oumarou Ratïou de Labé; 
Tierno Hamidou 1 [ériko, deTimbo; Alfa Ousman, de Fou, 



1 86 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

koumba; Tierno Moawiatou, de Maci. Ils sont passés en re- 
vue dans la notice consacrée à chacune de ces personnalités. 

Le fils de l'Almamy Oumarou Bademba, Modi Sori, chef 
de la province de Mamou, personnage aussi peu marabou- 
tique que possible, quoique Altava, a toutefois reçu l'ouird 
tidiaoi d'un karamoko de Timbo, Al-Hadji Ibrahima, de 
Hériko, qui s'était fait affilier à cette voie, à la Mecque, lors 
de son passage vers 1897, et dont le frère, Al-Hadji Abdou- 
laye, est toujours à Hériko. Il fait donner à ses enfants, 
Bou Bakar, né vers 1899, et Mamadiou Ndiang,né vers 1906, 
une éducation plus franco-foula qu'arabe, et se réserve de 
les initier à son Tidianisrne. 

Si les Karamoko sont tous pourvus d'une affiliation 
tidianïa, se rattachant à la voie d'Al-Hadj Omar, un bon 
nombre de notables se dispensent de recevoir l'ouird d'une 
confrérie officielle. Ils se contentent d'appartenir à un petit 
groupe de fidèles, sous la présidence d'un marabout pieux, 
savant, et détenteur d'une baraka reconnue. Ils s'en rap- 
portent entièrement à lui pour tous les rites, touchant à 
la vie mystique. Agrégés à une société spirituelle, affiliés à 
un groupement qui est en somme une véritable confrérie, 
sans le nom et sans l'ouird, ils déclarent n'avoir nulle- 
ment besoin d'une initiation au Tidianisrne des Foula ou au 
Qaderisme des Malinké. 

Le plus important de ces musulmans indépendants pa- 
rait être Mamadou Salimou, de la Marga de Soumbalako- 
Tokosséré (Gongovi); né vers 1845, fils de Tierno Moussa, 
il appartient à la descendance de l'ardo Marna Samba, qui 
a fondé le village de Sumbalako, et a laissé à tous les siens 
une forte empreinte d'Islam. Mamadou Salimou a fait ses 
études, faibles d'ailleurs, chez son père, puis chez Tierno 
Abdoul, puis chez Tierno Lamarana de Boubouya (Bente- 
niel), au groupe duquel il est affilié; il a favorisé en 191 1 
la fuite de son maître compromis dans les événements de 
Goumba. Très intrigant, il cherche à créer des difficultés 



L'ISLAM EN GUINÉE 187 

au chef de province pour conquérir une importance poli- 
tique. Il fait normalement le karamoko et, à l'occasion, le 
sorcier-magicien. Plusieurs de ses maraboutages sont 
connus. Il sacrifia un bœuf, lors de la fuite de son maître 
et se livra sur les quartiers de viande à des conjurations 
qui furent efficaces, puisque Tierno Lamarana put échap- 
per aux poursuites. Ses sortilèges pour arrêter une épi- 
zootie qui sévissait sur le troupeau d'un indigène de 
Mamou, eurent moins de succès : il découvrit bien la cause 
du mal, qui était un petit diablotin nommé Sagolo, qui 
piquait, la nuit, les bœufs, à la suite de quoi ils mouraient, 
mais il ne trouva pas le remède et les bœufs périrent en 
très grand nombre. 

Les écoles coraniques sont nombreuses et comptent une 
moyenne de 2 à 10 élèves. Les plus suivies sont celles de 
Tierno Souleyman, à Bourïa, qui compte une vingtaine 
d'élèves; celle d'Alfa Guilladio, à Dara, et celle de Kara- 
moko Makka, à Téliko. 

La petite colonie de Sarakollé, qui vit à Alfaya, sous la 
direction spirituelle d'Alfa Hamadou Soukouna, mérite une 
mention particulière par l'ardeur de sa piété. 

Son chef, Alfa Sankouna, fils de Modi Kabou, iils d'Ibra- 
hima, est né vers i85o. Il prétend se rattacher aux Qadrïa 
de Birou (Oualataj par la chaîne suivante, que lui a trans- 
mise Alfa Ibrahima, de Goundiourou (Boundou), où il a 
fait ses études : Alfa Ibrahima, Alfa Bakari, Fodé Yara 
Makka, Mamadou Mostafa, Oualiou Eddine, de Birou. 

Il reste à signaler enfin l'absence d'une mosquée à Ma- 
mou. Cette ville, jadis bourgade de second plan, aujour- 
d'hui centre commercial important par le fait de notre 
occupation et de sa situation sur la voie ferrée, à mi-che- 
min de Conakry et du Niger, a grandi dans des propor- 



iSS REVUE DU MONDE MUSULMAN 

tions considérables. Les Foula n'y sont plus qu'une mino- 
rité. Dans cette population hétéroclite, tous les éléments 
ethniques de la Guinée, et même du Soudan méridional, 
sont représentés. 

Les musulmans de l'extérieur n'y manquent pas : Sara- 
kollé, Toucouleurs et Ouolofs du Sénégal, Maures du 
Sahara, et surtout Syriens qui atteignirent vers 1910 le 
nombre de 5oo, dont un bon tiers des fils du Prophète. 

Quoique le plus nombreux, le plus riche et le plus con- 
sidéré, l'élément musulman, absorbé par ses affaires et 
sans unité spirituelle, n'a pas encore trouvé le temps ni 
les moyens d'édifier une mosquée, et Mamou reste une 
ville de négoce, que sanctifient seules les prières indivi- 
duelles de missikoun, diaka et oratoires privés. 

On ne peut, à propos de Mamou, ne pas parler de la 
question syrienne, encore que le coefficient d'influence 
islamique de cet élément oriental paraisse bien minime. 
Les deux modestes colporteurs de 1906 étaient devenus 2b 
en 1908, 5o en 1909, 400 en fin 1910. Le chemin de fer 
avait fait du nouveau centre une annexe de Bit Chebab, de 
Beyrouth. Femmes et enfants y grouillaient, vêtus à l'orien- 
tale; les boutiques s'alignaient et exposaient leurs devan- 
tures comme des bazars de certains quartiers de Beyrouth, 
et les collines de Mamou n'entendaient plus que les accents 
nasillards de cet arabe syrien que répètent les échos du 
Liban. Les roses de Jéricho elles-mêmes, de contact peu 
farouche, fleurissaient dans les végétations tropicales et 
sur les rives verdoyantes de la rivière Mamou, et ouvraient 
aux volages époux foula des horizons nouveaux. 

En 191 2, on en comptait 800 qui avaient apporté avec 
eux toutes leurs querelles de Syrie et qui les réglaient à 
coups de couteau dans la rue. Leur àpreté commerciale 
bien connue et leur interconcurrence acharnée n'étaient 
pas faites pour adoucir les choses. 



L'ISLAM EN GUINÉE 1 89 

Depuis cette date, la population syrienne de Mamou s'est 
réduite dans de notables proportions. La plupart de ses élé- 
ments ont marché avec le chemin de fer et sont aujour- 
d'hui à Kouroussa. Quelques-uns se sont dispersés dans 
le Fouta : Labé, Pita, Ditin, Timbo, et même dans certains 
coins reculés, tel celui de Boketo, dans le Fitaba, qui se 
maria à l'indigène, fît salam à la mosquée et voulut jouer 
au marabout, en prenant la présidence de la prière de ven- 
dredi. Mais comme il fumait la pipe, il fut écarté de cet 
office. Dégoûté, il est revenu à Timbo, où il fait le boucher 
et ne pratique plus. En revanche, il boit de l'alcool et fume 
sa pipe. Il ne reste guère à Mamou plus de 200 Syriens, à 
l'heure actuelle. 

Ils sont en partie musulmans et en partie catholiques. 
Les musulmans ne font pas montre de beaucoup de fer- 
veur religieuse et on ne saurait les accuser de chercher à 
faire du prosélytisme; mais musulmans comme catholiques 
s'entendent comme larrons en foire pour attirer le cha- 
land à la faveur de leurs origines orientales et de leur ba- 
gout arabico-islamique. Ils vendent des ouvrages arabes, 
ainsi que des gravures et chromos divers représentant le 
Sultan, le cheval Bouraq, les villes de la Mecque et de Mé- 
dine, etc. 

B. — Alfa Oumarou. — Alfa Oumarou, fils de Tierno 
Abdoulaye, de la famille Nioguévanké (tribu Dialloubé- 
Irlabé), est né à Dara (Mamou) vers i85o. Il a fait ses pre- 
mières études auprès de son père, puis les a complétées 
chez Modi Saliou, de Dara Labé, Tierno Ibrahima Ben- 
téniel (Pita). 

C'est ce dernier qui lui a donné l'ouird tidiani, et il le 
tenait lui-même d'Alfa Oumarou, fils d'Alfa Salifou, de 
Labé, un des disciples d'Al-Hadj Omar. 

Alfa Oumarou n'est pas très lettré et s'exprime difficile- 
ment en arabe littéraire. Mais il a une bonne réputation de 



IC)0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

maître, et son école jusqu'à ces derniers temps comprenait 
en permanence une trentaines d'élèves. Ce nombre s'est 
réduit de moitié aujourd'hui. 

Ses relations avec l'autorité française ont toujours été 
correctes. 

11 jouit d'une grande réputation de vertu dans toute la 
province de Dara, et est avantageusement connu dans la 
région de Mamou. 

Il v compte un certain nombre de disciples, en général 
Karamoko et cultivateurs comme lui, ou notables de leur 
village, et qui sont pour la plupart ses anciens karandé. 

Jadis, quand la prière du vendredi se faisait solennelle- 
ment à la missidi de Timbo et que de 20 kilomètres à la 
ronde les Foula y accouraient pour y assister, le contin- 
gent des notables de Dara y prenait régulièrement part, 
sous la conduite d'Alfa Oumarou. Aujourd'hui, la décen- 
tralisation, même religieuse, s'est effectuée; les gens assis- 
tent à la prière solennelle des vendredis et des fêtes à leur 
mosquée locale, et pour Dara c'est Alfa Guilladio qui pré- 
side à cette cérémonie. 



CHAPITRE VI 

L'INFLUENCE MAURE 



De tout temps, le Fouta-Diallon a été un centre d'attrac- 
tion pour les Maures. En parcourant les relations des voya- 
geurs français et anglais qui depuis Houghton ( 1 791) ont 
visité le pays, on y découvre déjà la trace d'aventuriers mau- 
res, rencontrés par eux au hasard de leurs pérégrinations 
et qui tous, sous un couvert ou sous un autre, se livrent 
au commerce des amulettes et à l'exploitation de leur 
baraka de prétendus Ghorfa. Quelques-uns s'installaient à 
demeure et ouvraient une école coranique. 

Le i ei janvier 1 85 1 , Hecquard trouvait à Médina Bové une 
femme maure de Tichit, très blanche, se disant fille de 
chérif, et qui avait été abandonnée dans le village par son 
frère ou son mari. 

Quelque temps après, il rencontrait un autre Maure à 
Foukoumba, et pour éviter de s'en faire un ennemi irré- 
ductible, il était contraint de faire le jeu du tourbe. Celui-ci 
en effet prit dans les mains du voyageur une Bible, écrite 
en français, et se mit à réciter des versets de Coran, comme 
s'il les lisait dans le texte français, priant Hecquard, à voix 
basse et en arabe, de ne pas le démentir. Cette ruse consa- 
crait aussitôt sa science aux veux des Foula émerveillés, et 
lui permettait de vendre au plus haut prix ses amulettes. 



IQ2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Trente ans plus tard, en octobre 1881, la mission Bovol- 
Noirot en trouvait un autre à Médina-Kouta. Noirot le 
décrit ainsi. « Nous recevons la visite d'un personnage 
étrange, se disant chérif, natif de Bagdad... Ce saint 
homme, établit dans la ville depuis quelque temps, prêche 
le Coran et tient école. Il paraît que les gris-gris qu'il con- 
fectionne sont payés très cher et lui rapportent beaucoup. » 

Le succès d'un Maure, nécessairement chérif, est tou- 
jours assuré en pays noir. Il est arrivé pourtant que les 
almamys de Timbo et les grands chefs de diwal, mieux à 
même d'enquêter, ou de par leurs fonctions plus portés à 
la méfiance, ont identifié certains des prétendus Chorfa 
qui pillaient pieusement le pays et les ont fait mettre à 
mort, ou tout au moins fustiger jusqu'au sang. La tradition 
signale plusieurs de ces exécutions dans le demi-siècle qui 
a précédé notre occupation. Et Hecquard séjournant à 
Timbo en 1 85 1 eut l'occasion de voir démasquer par l'Al- 
mamy Oumarou un Boullo du Fouta-Toro, qui se faisait 
passer pour un chérif des Darmankour-Ida Ou Al-Hadj. 
Par son intervention et non sans peine, la condamnation à 
mort fut commuée en une correction à coups de garcette. 
On voit donc que l'autorité française est tout à fait dans la 
tradition, quand elle enquête sur l'origine de ces Chorfa 
blancs, ambulants et quêtants, et qu'en cas d'impostureou 
de malversations, elle les renvoie aux tribunaux indigènes 
aux fins de répression. 



I. — Colonies Maures. 

C'est à partir de 1900, époque où le bruit se répandit 
dans les pays maures de la bordure soudanaise que les 
régions du Fouta et des rivières du sud étaient pacifiées par 
les Français, que les aventuriers des tribus sahariennes 



L'ISLAM EN GUINÉE IÇ3 

vinrent sous le couvert maraboutique, et en nombre crois- 
sant, chercher fortune en pays noir. 

Les uns comme Mahfoud, Younous, etc., s'établirent en 
Casamance ; d'autres en Guinée portugaise, française ou 
anglaise. 

D'autres enfin, séduits par la douceur du climat foutéen, 
s'installèrent sur les plateaux du Labé. L'accueil hospita- 
lier des Foula et le prestige que leur qualité de Maures 
devenus inévitablement chérifs leur assurait en pavs noir, 
les engagèrent à s'y fixer définitivement. Ils y épousèrent 
des femmes du pays, attirèrent quelques-uns de leurs famé- 
liques cousins du Sahara, et en vertu de leur titre de 
blancs, représentants d'un Islam supérieur, tinrent boutique 
de gris-gris et de sortilèges. Quelques-uns faisaient en outre 
du commerce, et tous plus ou moins des cultures vivrières. 

Cette présence de Maures au milieu des Peul ne parait 
pas avoir apporté à ces derniers quelque avantage. Ces 
blancs se sont tout de suite accommodés de la vie facile du 
noir et n'ont montré aux naturels le chemin d'aucun pro- 
grès social ou économique. 

L'exode qui les maintenait groupés et en relations avec 
leurs pays d'origine paraît avoir cessé: aussitôt ces colo- 
nies tendent-elles à se fondre dans la masse de la popula- 
tion foula. Il n'en restera, dans une génération ou deux, 
que le souvenir des origines « chérifiennes » de certaines 
familles peules etde beaux arbres généalogiques, plongeant 
authentiquement leurs racines en Ali et Fatima, fille du 
Prophète. 

On peut distinguer deux colonies maures, toutes deux 
Vivant dans le Labé: celle de Koubia et celle de Koula. 



* 



Celle de Koubia (province de la fCoïla) rattache son or\ 
gine à Abd Er-Rahman, 

I \ \ V 1 1 1 . 



» 94 REVUE DU MONDK MUSULMAN 

Abd Er-Rahman, de la fraction maure des Tagounant 
(Trarza), était venu dans leLabé vers 1900, en quête d'aven- 
tures. 11 s'installa à Koubia, y ouvrit un petit commerce, 
s'adonna quelque peu à la culture et s'y maria. Lorsqu'il 
mourut, en 1912, à peine âgé de trente-six ans, mais en 
paraissant cinquante, il laissait, tant de la femme maure 
amenée avec lui que de deux Peules prises sur place, de 
nombreux enfants. 

Abd Er-Rahman jouissait dans la région de Koubia d'un 
certain prestige religieux. C'est ce qui engagea des Maures 
de passage à se fixer auprès de lui. 

Il a laissé plusieurs talibés locaux, notamment Fodé 
Youssoufou, né vers 1869, imam de la mosquée de Kéléla, 
à qui il conféra Fouird qadri. Fodé Youssoufou dirige une 
des plus importantes écoles coraniques de la résidence de 
Tougué. 

Les plus notables d'entre les maures fixés à Koubia sont 
aujourd'hui Chérif Sidi Mohammed Ould Mokhtar, des 
Oulad Bou Sba marocains. Jeune encore, il vint faire ses 
études à Smara, chez Ma al-Aïnin, puis descendit vers la 
Mauritanie par la traînée des Oulad Bou Sba, répandus le 
long de la cote. ATouizikt, il lit la connaissance d'Abd Er- 
Rahman précité. Venu le rejoindre dans le Labé vers 1906, 
il s'installa à ses côtés, comme commerçant et cultivateur, 
puis de ce point, rayonna dans toute la région, recueillant 
des bœufs et du grain, sous prétexte d'aumônes, exerçant 
la médecine et vendant au choix amulettes ou gris-gris. 
Chérif Sidi Mohammed fut expulsé du Labé, à la suite de 
discours tendancieux. Il y est revenu par la suite et s'est 
cantonné à Koubia dans une attitude plus prudente. 

Mohammed Ahmed, né à Nama, vers 1860. Il a fait ses 
études chez Saad Bouh, puis, par le Gabou et Kadé, est 
arrivé à Niagantou, où il habite le foulasso Médina 
depuis [916. Il a épousé Mariama, fille de Modi Abdoul, 
ancien chef de Niagantou. Il est surtout cultivateur. Il 



L'ISLAM EN GUINEE I9D 

vient, le vendredi, à la mosquée de Linsan-Foulbé, assiste 
aux palabres et y dirige parfois la prière. 

Mohammed Ould Mokhtar, des Oulad Diman, ne vers 
1875; à Koubia depuis 1905. Il y fait le cultivateur. 

Sidi Bayati Ould Moulay Hassan, né vers 1870, chef de 
la famille laissée par un Marocain, Moulay Hassan, qui 
vécut quelques années dans le Labé, et y mourut vers i885. 
Ses enfants sont devenus de véritables Peuls et ignorent 
complètement l'arabe. 



La colonie de Koula a été créée par des Maures du Sahel, 
originaires de la tribu des Oulad Bou Hijjar : Chérif Mokh- 
tar et Amadou Haïdara. 

Chérif Mokhlar s'est installé à Koula, vers ioo3. 11 
acquit rapidement une grande influence dans la région, et 
par ses nombreuses tournées retendit aux Timbi et Gabou 
portugais. En 1910, il ramenait de la Guinée voisine les 
fils des chefs de Dandoum et de Koyada pour leur donner 
une éducation islamique. La crainte qu'il inspirait aux indi- 
gènes les avait toujours empêchés de porter plainte contre 
lui. L'autorité du cercle finit pourtant par apprendre 
agissements: l'enquête démontra qu'il terrorisait les cl 
et les gens de Koula, en les menaçant des châtiments éter- 
nels et de catastrophes épouvantables, en leur imposant 
des gris -gris tout-puissants avec lesquels il leur faisait faire 
volontés et même ses fantaisies. C'est ainsi qu'il s'était 
lait construire des cases d'une parfaite architecture, dont 
au surplus les Foula auraient pu, pour leur bien, emprunter 
le modèle ; elles étaient meublées de lits et de sièges SC 
tés, de fenêtres très finement ouvragées, de moucharab 
de fort boi\ goût, de portes en bois plaquées de colonnes, 
d'arcs et chapiteaux, de vérandas qui démontraient les 
goûts artistiques du maître et les talents naturels des arti- 



REVUE DU MONDE Ml SULMAN 

sans foula, quand ils sont vigoureuse (lient commandés et 
intelligemment dressés; il Taisait en outre cultiver ses lou- 

gans par le peuple, à certains jours qu'il fixait lui-même ; il 
contraignait les notables à lui prêter leurs captifs qu'il 
employait à ses travaux agricoles ou en courses commer- 
ciales, etc. 

Le tribunal de province de Labé a mis bon ordre à ces 
agissements, enfin dévoilés par les chefs des familles de 
Koula-Tokossére, par quatre ans de prison, cinq ans d'in- 
terdiction de séjour et 5oo fr. de dommages-intérêts en- 
vers les habitants de Koula ( 191 1). Sorti de prison, il est 
venu faire du commerce à Conakrv. 

Chéri f Mokhtar fut rejoint vers iqoo par son neveu 
Ahmed Amadou Haïdara). Né à Tichit, celui-ci fit ses 
études à Oualata auprès de son oncle, puis commença à son 
tour son exode. Il vit successivement Nioro, Siguiri, vécut 
dans le Labé quelques années, séjourna à Kankan, puis à 
kissidougou et finalement s'est établi à Kollangué, dans le 
koïn (Tougué). 11 y fait le commerçant, le cultivateur, et 
quelque peu le marchand d'amulettes. 

Il reste à signaler pour mémoire la famille de Chérif 
Ibrahima à Popako (cercle de Koubia) et Sidi Ahmed de 
kollangui (Tougué). x 

Chérij ibrahima, originaire du Houz de Merrakech, 
s établit vers i88oàTouba, à la suite de diverses pérégri- 
nations, dans le Labé et le Kadé; il transporta successive- 
ment ses pénates à Toubandé et Ouara et s'installa définiti- 
vement à Popako, dans la province de Kinsi, vers 1890. 
Cultivateur et commerçant, il ne tarda pas à devenir un 
notable de la région, épousa plusieurs femmes peules et 
I d sa mort, en kjo5, de nombreux enfants. Son frère, 
Mohammed, dit Marna Salli, était venu le rejoindre, il y a 
une vingtaine d'années. Marié aussi dans le pays, il fut un 
commerçant notable. Devenu presque aveugle et boiteux, 
il s'est retiré des affaires. Leurs enfants se fondent parmi 



L ISLAM EN GUINEE I QJ 

leurs congénères peuls. Leur instruction arabe, leurs 
mœurs, leur teint clair ne les en différencient en rien. Ils 
conserveront de cette origine marocaine la seule tradition 
d'être des Haïdara (Chorfa). 

Sidi Ahmed Ould Mokhtar appartient à la tribu des Ida 
Ou Ali, de l'Adrar, et est né à Chinguetti, vers 1 885. Le 
désir de pousser ses études l'amena à Saint-Louis, où il 
fut accepté comme commis et élève par le commerçant 
marocain Moulay Ahmed Bou Ghaleb. Après deux ans 
d'études et de travail auprès de son maître, soit à Saint- 
Louis, soit à Dakar, et après en avoir reçu l'ouird qadri, 
il s'en vint à Conakry, puis alla chercher fortune dans le 
Fouta. Après quelques pérégrinations dans le Labé, il 
s'installa à Koïn Dentaré, auprès du chef de province Alfa 
Oumarou vers 1906. Il va ouvert un commerce qui parait 
assez florissant et nécessite de fréquents déplacements sur 
le Labé. Il entretient les meilleures relations avec Alfa 
Oumarou, et paraît exercer quelque influence surson esprit. 

Sidi Ahmed a épousé des femmes peules et en a de nom- 
breux enfants. 



Il est à peine besoin de dire que tous ces marabouts 
maures ne sont afliliés à aucune confrérie spéciale, mais 
prétendent posséder tous la plénitude des baraka et des 
ouird. Ils délivrent donc, au choix des impétrants, des ini- 
tiations qadrïa ou tidianïa des Voies de Saad Bouh, d'Al- 
1 ladj Omar ou des Fadelïa du I lodh. 



II. — L* influence des Cheikhs sahariens. 

1. — Saad Bouh est connu dans le Fouta-Diallon. Ses 
fils et ses disciples y ont fait d'ailleurs quelques fugit 
apparitions, ces dernières années, l fn de ses neveux, Moham- 



1 OS REVUE Di 1 MONDE MUSULMAN 

med Fadel, fils de Hadrami,du Ilodh(i) y lit en particulier 
une tournée pastorale, vers 1908, et y laissa, tant chez les 
almamys de Timbo que chez Tierno Atigou, à Kindia, et 
que chez leOualidc Goumba où il séjourna plusieurs jours, 
la réputation d'un «parfait Chérif» d'un Chérif sans repro- 
che et sans suspicion, «d'un Chérif qui possédait vraiment 
le nom de Dieu ». 

On peut citer, parmi les petits groupements qadrïa rele- 
vant de l'obédience de Saad Bouh : 

Dans le Labé, à Kompeïa (province de Dongora N ( , celui 
de Tierno Malik, né vers 1860, fils et disciple de Diakarïa, 
qui avait reçu l'ouird de Tierno Abdoul Torodo, mission- 
naire de Saad Bouh, de passage dans le Labé vers 1880. A 
Linsan (province de la Komba), Marafou, né vers 1 855, 
d'origine sarakollé, disciple de Fodé Hamadou de Bathurst. 
Celui-ci avait reçu l'ouird de Saad Bouh, au cours d'un 
voyage du Cheikh en Gambie. Maroufou est imam de la 
mosquée de Linsan-Sarakollé. C'est un Karamoko impotent 
-et de peu de valeur. 

Dans la résidence de Tougué, à Tougué môme, où il est 
en résidence obligatoire, le Diakanké Sékou Mamadou 
Konté, de Késsébé (Kollé). Né vers 1870, il fit ses premiè- 
res études avec son père Kounsania Konté (id est : celui 
dont la tête n'est pas rasée), puis les continua à Médina 
Kouta, centre diakanké, auprès du groupement de Fodé 
Lamin, élève et disciple de Saad Bouh, et périodiquement 
visité par ses missionnaires. Il alla enfin les compléter 
auprès de Saad Bouh lui-même, et passa plusieurs années 
dans ses campements, entre Khroufa et Nouakchot. 

A son retour, il parcourut le Sénégal et la Guinée, cher- 
cha le grand chef auprès duquel il édifierait sa fortune. Il 
crut l'avoir trouvé à Hérémakono (Farana) en la personne 

(1) Cf. Etudes SUT l'Islam maure : Les iadclia, par P ai i. MaUTY. 






L'ISLAM EN GUINEE 1 99 

de Kémokho Bilali, l'ex-lieutenantde Samory. Il reconnut 
son erreur vers 1904, vint s'installer quelque temps dans le 
Koïn, et finalement prit pied dans l'entourage d'Alfa Ali- 
mou, chef du Labé. Le zèle apparent qu'il déploya au ser- 
vice de son maître devait lui être nuisible, car il attira 
sur lui l'attention de l'autorité du Labé; lors de la dis- 
grâce et de l'arrestation d'Alfa Alimou, Sékou Konta subit 
son infortune et fut envoyé en résidence obligatoire à Tou- 
gué (mai 1909). 

Il y est toujours et vit des ressources que lui procure 
l'école coranique qu'il a ouverte. Son influence locale dans 
l'élément foula est nulle, encore qu'il vienne de donner sa 
fille en mariage au chef Mamadou Baïlo. 

C'est toutefois un lettré des plus distingués, en qui l'on 
reconnaît l'éducation des Cheikhs maures, et ce savoir lui 
vaut une certaine considération dans la région. 

Dans le Ditin, Al-Hadji Bademba Sé/buré,poullo. 

Abdoulaye Bademba, fils de Madiou, descendait de cap- 
tifs. 

Maadiou, .Si**, savant renommé du milieu du dix-neu- 
vième siècle, avait sorti la famille de l'ornière et par les 
hautes fonctions de cadi qu'il exerça successivement à la 
cour de l'almamy Oumarou et de celle de L'almamy Ibra- 
hima Dara, à Timbo, s'introduisit dans l'aristocratie ou- 
rourbé. Hecquard passant à Séfouré, en i85i, le vit et en 
reçut une généreuse hospitalité. « Tierno Moësi, comme il 
l'appelle, était renommé dans tout le Kouta-Diallon pour 
sa piété et son savoir. » Il habitait Séfouré, dans le Kolladé 
de Ditin. 

Abdoulaye, son fils, était né vers 1 835 , à Séfouré. 11 fit 
ses premières études auprès de son père, les continua auprès 
de Tierno Hamidoude Golléré (Fouta Toro), y épousa une 
femme toucouleure qu'il devait ramener dans le Fouta- 
Diallon, et alla achever son éducation à Saint-Louis. Il 



200 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

resta vingt ans à Saint-Louis, professant et spéculant, et 
assiste de son disciple et ami Al-Hadji Amadou, Toucouleur 
de Dinguiraye. Leur but était le pèlerinage à la Mecque. 

Ils confiaient leurs économies successives à une femme 
diallonkée, maîtresse d'école renommée à Saint-Louis. 
Quand ils crurent avoir ramassé la somme nécessaire, ils 
la demandèrent à leur amie, mais celle-ci eut le bon esprit 
de mourir sur ces entrefaites, et on s'aperçut qu'elle avait 
dissipé les dépôts qu'on lui avait confiés. 

11 fallut recommencer, et après plusieurs années de 
labeur, la somme, étant de nouveau acquise, les deux 
marabouts gagnèrent la Mecque (1890). 

A leur retour, le maître et le disciple se séparèrent. 

Hadji Bademba revint au Fouta et, après une visite aux 
almamys de Timbo, vint s'installer à Séfouré où il ouvrit 
une école et conféra des affiliations qadrïa. Il s'était fait en 
elïet initié à cette Voie, lors de son séjour à Saint-Louis, 
par Saad Bouh lui-même, et en avait reçu les pouvoirs de 
moqaddem. 

Hadji Bademba a laissé ainsi de nombreux talibés dans 
la région. Il est mort vers 1905, et a été enterré à Séfouré. 

Les petits groupements relevant de son obédience et 
méritant d'être signalés sont : 

Dans la région de Pita, Alfa Oumarou de Bomboli, né 
vers i855 ; Tierno Al-Gassimou, de Benténiel-Tokosséré, né 
vers 1870; Amadou Ouri, à la missidi de Maci, né vers 
1874; Tierno Samoussi, et Modi Ouri, de Broual Tapé, né 
vers 1870; Momadio Gando, de Ouambéré Lève (Broual 
Tapé) né vers 1 855. 

Dans la région de Ditin, province de Bodié : Tierno 
Ibrahima Diawléko et son père Karamoko Alfa. Dans le 
Galli : à Kénéné, Tierno Souleyman, maître d'une école 
florissante. A Niogo, Tierno Ibrahima Nguila. A Kourou 
Malinké, Tierno Ibrahima Diabé. 






L ISLAM EN GUINEE 201 

Dans la région de Timbo, Alfa Amadou Ouri, de Bam- 
biko, province de Niagara, né vers i865, à Koléa (Hériko), 
il habite au foulasso de Mori Fatandè. Il a fait ses études 
chez Tierno Hamidou Hériko et a reçu l'ouird tidiani, puis, 
chose inouïe, il a abandonné cette Voie et s'est fait affilier 
au Qaderisme de Hadji Bademba. C'est le seul cas de cette 
espèce qui soit cité dans le monde foula. Alors que rien en 
effet n'interdit auxQadria d'abandonner leur Voie pour se 
faire conférer l'ouird d'un autre ordre, les Tidianïa particu- 
laristes exigent la fidélité absolue à la confrérie. Le vœu y 
est perpétuel. 

Les principaux talibés d'Alfa Amadou Ouri, tous maîtres 
d'école, sont : Tierno Saïdou à Koléa; Tierno Issa, à Gon- 
goré, Tierno Alimou à Bambiko, et Alfa Amadou à Sébali, 
dans le Satadougou. 

Dans le Dinguiraye, Al-Hadj Amadou, Toucouleur d'ori- 
gine, né vers 1860, à Sokonoli (Dinguiraye). 

Al- Hadji Amadou Sokoboli. 

Al-Hadji Amadou, connu aussi sous le nom de Mostafa, 
vient de mourir (fin 19 14) à Sokoboli (province de la 
Tamba) où il était domicilié depuis longtemps. 

Il était d'origine toucouleure. Son grand-père, qui habi- 
tait Doulounaye Doubé, dans le cercle de Matam (Fouta 
Toro) faisait partie des bandes d'Al-lladj Omar et s'établit 
à Dinguiraye. Sa famille l'y rejoignit par la suite. Son père. 
Saïdou Ilellou, vécut notable et commerçant, à Dingui- 
raye, puis dans la Tamba, où il s'installa finalement à 
Sokoboli. 

C'est là que naquit Mamadou vers 1860. 11 lit ses pre- 
mières études à Sokoboli, sous la direction de son oncle 
Bapa Yoro et de son ivlivo. Mokhtar, puis à Dinguiraye, et 
enfin alla les compléter chez les marabouts du Soudan et 
du Hodh. De là, il alla à Saint-Louis, y rencontra Ba 



•202 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

demba Seïfouré, avec qui il se lia: ils firent ensemble le 
voyage de la .Mecque. 

A son retour du pèlerinage, il s'arrête à Dakar et alla 
passer plusieurs mois auprès du cheikh Saad Bouh, dans 
le Trarza. 11 y compléta ses études et en reçut l'ouird 
tidiani: se séparant ainsi de son maître, Bademba Seïfouré, 
qui était qadri. 

Al-Hadji Amadou s'installa dès lors à Dinguiraye, et y 
ouvrit une école coranique. Entre temps, il faisait le 
dioula et le cultivateur. Ses pérégrinations commerciales 
l'amenèrent dans tout le F'outa et notamment à Timbo, 
où il était l'objet d'une certaine considération, et à Séfouré, 
où s'était retiré son ancien maître; Al-Hadji Bademba, 
dont il épousa la fille Binta. 

Fixé définitivement à Sokoboli, au milieu d'une petite 
colonie de Fodévabé, il résolut de constituer un groupe- 
ment religieux; il ouvrit une école coranique, attira à lui 
un grand nombre de talibés, recueillit notamment des 
gens de Goumba en fuite et des dissidents de confessions 
voisines, activa la propagande religieuse en faisant de l'op- 
position aux chefs administratifs, et même édifia une mos- 
quée sans autorisation, ce qui, sur le rapport de son frère 
Tierno Hadji, chef du village de Dara-Sokoboli, lui valut 
une peine disciplinaire de quinze jours d'emprisonnement. 
La mosquée fut détruite, par ordre supérieur, en 191 1. 
Entre temps il mettait résolument ses talibés aux travaux 
agricoles et constitua à Sokoboli une belle plantation de 
kolatiers. 

Il mourut malheureusement en 1914, laissant son œuvre 
inachevée. Il a été enterré à Sokoboli. Ses enfants, qui n'ont 
ni son instruction ni son prestige, se sont cantonnés dans 
leur métier de cultivateur ; leur inlluence est restreinte. 

Al-Hadji Mamadou a laissé un certain nombre de tali- 
bés dispersés soit dans le Dinguiraye, soit à la lisière sud- 
orientale du Fouta. 



L'iSLAM EN GUINÉE 203 

Les principaux chefs du gouvernement sont : i° Tierno 
Aliou et Mamadou Toro, foula, à Sokoboli. 

2° Tierno Hamidou de Balani-Oumaya. 

3° Un petit groupement assez compact à Wonson Ban- 
diaya, dont les personnalités en vue sont : Tierno Amadou 
Sintiou, né vers 1870 et Tierno Amadou Houm, né vers 
1872, maîtres d'école du village. 

Hors du Dinguiraye, ses principaux disciples, chefs de 
groupements tidianïa, sont : 

Dans le Tougué, à Kollangué (Koïn) Tierno Adama, né 
vers 1875, de la famille Kokolobé. Ce maître d'école, aisé et 
quelque peu lettré, penche vers l'ascétisme ; il est considéré 
à Kollangui. 

A Timbo, Abou Horeira, qui a fait le vœu de solitude 
et vit enfermé depuis onze ans dans la mosquée de Timbo. 
Il a distribué son ouird à plusieurs foula de la région, et 
notamment à Alfa Mamadou Pâté, chef du district de Saïn 
(Timbo). 



2. — C'est Cheikh Sid'ia qui, parmi les Cheikhs maures, 
jouit de la considération la plus remarquable dans le Fouta. 
Diallon. 

Cette considération est localisée aux seuls groupements 
diakanké de Touba et colonies, de Bagdadïa et de Médina- 
Kouta ; mais elle y est très vivace. 

Celui de Touba dérive de l'affiliation que Cheikh Sidïa 
Al-Kabir conféra à Karamoko Qoutoubo, et de l'affiliation 
que son petit-fils, Cheikh Sidïa Baba, a conférée, en 1909, 
à Karamoko San ko un ((ils de Qoutoubo). Ce groupement 
diakanké a déjà été étudié. 

Celui de Bagdadla (Fodé Kadaliou et celui de Médina- 
Fouta font l'objet des notices ci-après. 



iOj ki:yi E Dl MONDE nu si i M \n 



3, — Fodé Kadialou, de son nom islamique Mo- 
hammed Al-Razali, était Diakanké, de la famille des Gas- 
sama. Son grand-père, Karamoko Ousmani Kaba, était 
originaire du Boundou-Diakhaba. Il vint, vers 1825, s'éta- 
blir à Dounkita, dans le Koïn, avec son jeune fils, Mama- 
dou Diahabi. 

Ce Mamadou Diahabi fut un grand marabout et a laissé 
une réputation de savant dans la région, où on l'appelait le 
Karamoko de Dounkita. 

11 eut une nombreuse postérité. Ses principaux fils sont 
par ordre chronologique : Kadialou, Ibrahima, Bekkaï, 
Baraki, Mostafa, Qoutoubo, iMaroufou, et Sidïa. 

Kadialiou était né vers i85o, à Dounkita. Il fit ses pre- 
mières études auprès de son père, puis alla les compléter 
vers 1880, auprès de Cheikh Sidïa, qui lui conféra Touird 
qadri, ou plutôt qui le lui renouvela, car Kadialiou l'avait 
déjà reçu de son père et par lui se rattachait à la bannière 
du Cheikh Abd El-Latif, des Kounta. Cheikh Sidïa lui con- 
féra aussi le pouvoir de moqaddem. 

A son retour de Mauritanie, Kadialiou résolut de s'ins- 
taller pour son compte, et plein de piété envers le fonda- 
teur de son ordre, Abd El-Qader le Djilani, enterré à Bagdad, 
il fonda, vers iSS5, non loin des sources de la Kounda, le 
village de Bardadïa (ou Bagadadïa). L'emplacement était 
dans la tradition des grandes zaouïas islamiques : lieu déser- 
tique de la province de Missirah, point très éloigné de 
toutes autorités administratives, se trouvant à l'intersection 
des limites des cerclesde Dinguiraye, Tougué et Satadougou, 
sur la frontière même des deux colonies de Guinée et du 
Soudan; et dans la zone de dégradation de l'Islam, à la 
bordure des Diallonké fétichistes, de conversion relative- 
ment facile. Fodé Kadialiou, instruit, pieux, adroit, eut 






L ; ISLAM EN GUINÉE 205 

tout de suite un succès considérable. De nombreux enfants 
de la région, toucouleurs, foula, et surtout diakanké, sara- 
kollé et malinké, vinrent suivre les cours qu'il professait 
lui-même ou faisait professer par ses frères. Il distribua 
l'ouird qadri à nombre de Karamoko et notables de la 
région. Il construisit sa grande mosquée de Bagadadïa, en 
1894- i8g5, et fut, dix ans, le marabout le plus réputé des 
confins du Koïn et du Dinguiraye. 

Tous ses frères relevaient de son obédience, sauf Bekkaï, 
qui avait été affilié au Qaderisme par Karamoko Sankoun, 
de Touba. 

Sa richesse, son éloignement, sa renommée de grand 
marabout devaient lui être funestes. La visite qu'il fit en 
1904, à la suite d'Alfa Abd Er-Rahman, chef du Koïn, au 
Gouverneur général Roume de passage à Timbo, ne le 
sauva pas des foudres de l'administration. 

Mis en suspicion, sur les rapports des chefs foula avec 
lesquels, malgré sa souplesse diakanké, il ne sut. pas s'en- 
tendre, tracassé, invité à regagner son lieu d'origine, il finit 
par reprendre le chemin du Diakhaba (1905). Accompagné 
d'une suite de 400 personnes, il erra dans le cercle de Sata- 
dougou, tenta une installation à Fellahounda,près de Ouon- 
tofo, puis s'en vint dans la province de Bamdougou ^Bafou- 
labé) et finalement s'arrêta à Nanifara. Il commençait sur 
le champ l'édification d'un nouveau village et d'une mos- 
quée. Il y mourut sur ces entrefaites (^16 février 1906 . 

Ses frères, ses nombreux enfants, et un grand nombre de 
ses talibés l'avaient accompagné dans son exode. Ils sont 
encore dans le cercle de Bafoulabé, au village familial de 
Maradina, adonnés à la culture et à L'élevage. Ils font peu 
parler d'eux. Ils avaient essayé de convertir le chef de canton 
de BandougOU, ainsi que les indigènes placés sous son au- 
torité, mais n'y ont pas réussi. Leurs écoles sont floris- 
santes, mais paraissent réservées aux enfants de leur seul 
groupement. 



200 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Le chef du village, Sidïa Diabi, s'est réfugié en 1914, à 
Samaya, en Gambie anglaise, faisant dire qu'il abandon- 
nait parents et biens. 

Un autre frère de Fodé Kadialiou, Ibrahima, est mort 
vers 1910, a son retour de pèlerinage à la Mecque. Un troi- 
sième, Mostafa Diabi, marabout vagabond, a été puni disci- 
plinai! ement pour avoir erré et quêté sans autorisation. On 
l'a rencontré plusieurs fois en Guinée. 

Un certain nombre de Karamoko foula des provinces de 
Koïn, Labé proprement dit et Kolladé de Ditin, sont restés 
attachés au Qaderisme de ce rameau diakanké. 

Les plus importants, chefs de petits groupements reli- 
gieux, sont : 

Karamoko Mamadou, Bobo, né à Lagui vers i85o, rési- 
dant à la missidi deTiankou-Kouné, dans le Koïn (Tougué). 
C'est un Diakanké, de la famille d'origine maure de Bak- 
kaïakho. C'est un lettré des plus distingués, ouvert, sympa- 
thique, et dont la plume facile se répand en prose et en 
vers sur tous les sujets. Tout événement sensationnel a sa 
qacida, et tout nouveau commandant de cercle ou passager 
a son épitre. Lui explique-t-on une fable de La Fontaine, 
il v répond par une traduction libre en vers arabes. Il a 
composé divers ouvrages dont les plus importants sont 
un recueil de cantiques en l'honneur du Prophète, destinés 

mcourager les enfants à l'étude, et une apologie de son 
maître spirituel, Fodé Kadialiou, intitulé Djounnal al-mou- 
ruiin, c'est-à-dire « Le Bouclier des mourides». 

Karamoko Bobo a plusieurs talibés à Karatogo et Kouné, 
Il jouit d'une très gran.de considération dans cette partie du 
Koïn, non seulement élans les groupements diakanké, mais 
même chez les Foula. 

Fodé Moussa Daramé, Sarakollé de Badougoula, dans le 
canton de Sigou (Résidence de Mali). Né vers 1860, il appar- 



L ISLAM EN GUINEE 207 

tiennt à ce groupement florissant de Sarakollé, de la 
vallée de la Komba, qui comprend les quatre villages de 
Manda, Linsan, Badougoula et Konkoro. 

Son père, Madi Ilo, était un des plus riches commerçants 
et agriculteurs de Konkoro : lorsque ce village fut brûlé 
par Aguibou, fils de TAlmamy Bokar Biro I er , au cours 
d'une de ses expéditions, où les fils et neveux dWlmamv 
montraient à bon compte leur valeur guerrière, il dut éva- 
cuer Konkoro, et se réfugier à Badougoula. 

Fodé Moussa fit ses études sur place, auprès de son père 
et du maître Modi Ba. Il les acheva auprès de Fodé Kadia- 
liou, qui lui donna l'ouird. 

A cette date, il se livra au commerce et parcourut tout le 
pays de Kita à la côte, Il séjourna plusieurs années à Kita 
et à Kindia. Là, il se rapprocha du Ouali, et vécut en fort 
bons termes avec lui. 

Il devait finalement regagner les groupement sarakolléde 
la Koumba, et après avoir vécu quelque temps à Linsan où 
il fut imam de la mosquée, il s'est établi définitivement à 
Badougoula ; c'est un des notables les plus considérés de ce 
groupement, et le maître d'une école florissante d'une ving- 
taine d'élèves, dont plusieurs ont achevé le Coran et prati- 
quent la Rissala. 

4. — Mèdina-Kouta. — Médina-Kouta (la nouvelle Mé- 
dine) est un village diakanké de la résidence de Mali, qui 
jouit depuis un demi-siècle de la réputation de centre isla- 
mique. Il est peuplé principalement par la famille Cis 

est à un grand marabout qui a vécu dans la deuxième 
moitié du dix-neuvijème siècle et qui est mort vers [8< 
Ousmani-Kaba, qu'est dû ce développement religieux. 
Ousmani Kaba était un Diakanké, originaire de Boundou. 
Au cours de ses voyages, il vint dans le Trarza et y fit 
études sous la direction du grand Cheikh Sidïa. lien reçut 
aussi l'ouird qadri. Après maintes pérégrinations, il se fixa 



REVUE OU MONDE MUSULMAN 

à Médina-Kouta et attira à lui tous ces diakanké du pa\ ^ 
Il devait finir ses jours dans le Pakao (Casamance), vers 

A son départ de Médina-Kouta, il laissait la direction 
spirituelle du groupement à son fils et disciple, Al-Khali 
Kaba, qui avait fait ses études chez les marabouts de Touba. 
Celui-ci vient à son tour de quitter la ville, ces dernières 
années, et de se retirer dans le Niani. 

Le père et le fils ont laissé de nombreux disciples dans la 
région, pères spirituels à leur tour de talibés. Les plus im- 
portants sont : 

Karamoko Alfa Oumarou Diakanké, mort ces dernières 
années, et qui a laissé la réputation d'un savant et d'un 
saint. 

Fodé Galoko, Diakanké, né à Touba-Bakoni (Yambé- 
rin) vers 1840, disciple de Fodé Ousmani, Karamoko quel- 
que peu instruit, qui compte un certain nombre de talibés, 
dont le plus important est Bakari Kora, né à Missira (Mali), 
maître d'école aussi. 

Fodé Souaré, Diakanké de la famille Gassama, né vers 
1860, à Sabéré Bakoni ; il a fait ses études à Touba, auprès 
de Karamoko Samoussi. Il est parti en Gambie anglaise, 
en 1914, et n'en est plus revenu. 

Chékou Oumarou Tandian, Diakanké, maître d'école 
réputé, dont le principal disciple est un Karamoko Sara- 
kollé de Manda (province de la Komba, dans le Labé),Fodé 
Mammadou, né vers 1867, imam à la mosquée locale; ce 
fodé compte à son tour des talibés à Timbo, et dans le Rio 
Pongo. 

Diguiba Kora, né vers 1880, à Kérouané; Bintou Hadi, 
né vers [860, à Missira, de la famille des Tandian-Kounda; 
!é Sékou, né vers 1870, à Sabéré Bakoni, de la famille 
Daramé, tous trois petits Karamoko locaux. 



L ISLAM EN GUINEE 209 



5. — On trouve enfin dispersés dans le Fouta des indi- 
vidualités, notables, maître d'école, relevant de l'obédience 
de marabouts maures de passage qu'ils ont hébergés quel- 
que temps et dont ils ont reçu l'ouird. Ces individualités 
foula ne sont pas assez versées dans la connaissance des 
tribus et confréries maures pour avoir pu identifier leurs 
auteurs. Les renseignement qu'ils fournissent sur eux sont 
donc incomplets. 

Dans le Labé, province de la Kassa-Salla, à Diari, Tierno 
Mamadou, né vers 1875, disciple qadri de Cheikh Amadou 
Guiddo, missionnaire maure de Tombouctou, de passage 
dans le Fouta ces dernières années. Tierno Mamadou est 
un Karamoko peu instruit, qui dirige une école coranique 
d'une dizaine d'élèves. 

Paul Marty. 

(A suivre.) 



WWlil. \ \ 



LA PRESSE MUSULMANE 



LA PRESSE ARABE 

Liste des principaux articles de politique sociale et reli- 
gieuse publiés dans Al-Manâr du Caire, de iqiô à ig20, 
suivie de quelques notes. 

A l-Manâr, du Caire, est, durant toute la guerre, la seule 
revue islamique arabe (i) qui ait réussi à documenter ses 
lecteurs, avec une périodicité régulière, sur les aspects 
nouveaux pris par les problèmes sociaux dans les divers 
pavs d'Islam. 

La table que nous donnons ici, énumérant ses princi- 
paux articles politiques, religieux et sociaux, a été établie 
en partant de l'année 1 334 = ! 9 10 \ date de l'insurrection 
arabe au Hedjaz. La proclamation de l'indépendance arabe 
est du 3o-3i mai 1916. 

Liste. 

I. L'organisation sociale islamique et l'avenir de son unité : 

L a « Communauté » musulmane, Omm ah .... XX, 143 
Hchanges de vues musulmanes sur la situation islamique 

générale XIX, 123,244,297; XX, 143 

Appels à l'union XXI, 265 

(1) Représentant aux Ktats-l nis : A. D. Baconey (= Ahmad Dfb Bakouni . 
8o3, Third Avenue, Huntington, W. Virginia, U. S. A. 



LA PRESSE MUSULMANE 211 

L'Islam et le progrès XX, 344,404; XXI, 60 

Périls d'une nouvelle conception de Yijmâ* .... XX, 434 

Dangers de l'européanisation, tafarnoj. XX, 340, 429; XXI, y3 

La politique pantouranienne de la Turquie. XIX, y5 ; XXI, 1 37 

L'Islam et le bolchevisme XXI, 252 

II. La Révolution arabe au Hedja\ et les proclamations du Malek : 

Première proclamation du Malek en 1916 (analyse). XIX, 241 

Seconde — — — (in extenso). XIX, 369 

Troisième — — — (in extenso). XIX, 489 
Enquête sur la déclaration d'indépendance du Iledjaz. XIX, 

144, 168 

Communiqué britannique à ce sujet XIX, 188 

La renommée des vertus de la race arabe. . . XIX, 341, 363 
Récit du voyage de Réchid'Ridâ au Hedjaz. XIX. 307, 466, 

563; XX, io5, i5o, 192. 

Son discours à Mina XX, 282 

III. La question d'Egypte : 

La situation XXI, 2Ô5 

IV. La question de Syrie : 

Les victimes du procès de igi5 XIX, j5 

La brochure de Djemal Pacha à ce sujet XIX, 1 r 5 

L'avenir de la Syrie XIX, 38 1 

La politique franco-britannique en Syrie XXI. 33 

Les discours de Sir Mark Sykes et Fr. Georges Picot à Damas. 

XXI, 91 

Le péril sioniste XX, 2o5, 207 

La commission d'enquête américaine XXI. 23o 

Vœux d'un Congrès syrien; télégrammes à Faysal. XXI, 23 1, 25o 

V. La Conférence et la Société des nations : 

W. Wilson XXI, 8, 3o 

Faysal à la Conférence XXI. toi 

La Société des Nations XX I, 17 

VI. Questions théologiques : 

Revision de la doctrine islamique sur la reproduction de la 

forme des êtres vivants XX, 270, 109 

Le zar XIX. .-4 

Adam a-t-il été prophète XXI. 49 



2 12 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Vil. Notices biographiques et nécrologiques : 

'Abdul Hamid Zohrawi(i). . . XIX, 124, 169; XXI, i5o, 207 

Rafiq Rizq Salloum, G. Haddâd, etc. XIX, 186, 233, 5oi, 555 

« Bahitha fî al Badiyah » XXI, io5, i63 

K.âmil al Râfi'i XXI, i53 

lloseïn a! Jisr XXI, 160 

kilani, cheikh ul islam aux Philippines . . . XIX, 124, 317 

G. Zeidan XX, 367 

Docteur Shibli Schemeil XIX, 625 

Souvenirs personnels sur les cheikhs Qawqadji et 

Nashshàbé XX, 77; XXI, 1 55 

VU. Bibliographie : 

Dagher XXI, 1 10 

Cette énumération appelle quelques précisions données 
ici suivant son ordre même. 

I. La ligne de conduite du Manâr sur la question, si 
controversée entre les jurisconsultes musulmans, de l'atti- 
tude à adopter à l'égard du bolchevisme est la suivante : 
contrairement aux fétouas virulentes obtenues du grand 
mufti du Caire, Mohammad Bakhit (2) et de certains ulémas 
de Stamboul contre le bolchevisme, rattaché par elles aux 
hérésies de Mazdak et des Qarmates, — R. Rida, sans aller 
jusqu'à imiter les ulémas pro-bolchevistes de Tachkent, 
déclare que le bolchevisme n'est que la revendication so- 
ciale de la classe des travailleurs, qui est la majorité, contre 
les exploitations gouvernementales. Et pareille revendica- 
tion ne peut être mal vue des musulmans, car, dit-il, dans 
une allusion transparente à l'Egypte, « des gouvernements 
véritablement nationaux ne sauraient être constitues 
qu'après le morcellement préalable des fortunes monopo- 
Iisjcs par les riches ». 

II. Les proclamations du Malek. fort importantes pour 



01 Cfr. K. M. .Vf., IX, m. | 
juillet 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 21 3 

la genèse du mouvement arabe, — la Revue leur consacrera 
prochainement une étude spéciale, — sont données in 
extenso (2 e et 3 e ) par R. Rida, avec quelques commentaires 
in fine. Ces commentaires ont changé sensiblement de ton 
entre 1916 et 1920. Purement objectifs au début, ils sont 
devenus critiques, et celui de la dernière proclamation 
contre les Wahhabites fait ressortir l'inopportunité des 
excommunications lancées, par intérêt personnel, de la 
Mecque contre les Wahhabites, musulmans incontestables. 

Le Récit du voyage de Rechid Rida aux villes saintes du 
Hedja\ n'a que de lointains rapports avec le « pèlerinage » 
de Batanouni, cet essai de « philosophie du pèlerinage » qui 
a été étudié ici même. Le pèlerinage de R. Rida, venu à la 
Mecque avec l'espoir, bientôt déçu, de gagner le Malek au 
programme réformiste des « Salafiyah » est s pour son au- 
teur, l'occasion d'exposer et de discuter, avec une compé- 
tence de premier ordre, ce que le mouvement arabe actuel 
peut devenir pour l'Islam contemporain. 

IV. Sur la question de Syrie, ce que R. Rida veut bien en 
dire est également à lire de près. Lorsque Djemal Pacha, 
assez imprudemment peut-être, publia en 1916 l'analyse en 
français (plus ou moins retouchée) des pièces et interroga- 
toires du procès des nationalistes arabes à la cour martiale 
d'Aley (23 avril 1 332), il y énuméra les sociétés actives 
arabes dont l'enquête lui avait permis de déterminer les 
programmes et de découvrir les adhérents : lkhâ 'Arabi 
(1908) de Cheiik Bey el Moayyad, Montada Adabl (2) (190g 
d'Abdul Kérim Halil, Kahtanié (1909) de Halil pacha Ha- 
mada, Djàmia lliauniya 'Arabiyah (1912) de Hakki el Azm 

(1) Cette brochure fameuse, à couverture tantôt rouge, tantôt verte, étant 
devenue tort rare, nous en donnons ici une brève description : le titre est 
« la Vérité sur la question syrienne, publiée par le commandant ti< 
IV* Armée : Stamboul, Tanine, 1916; [68 pages avec |3 tac-similés photogra- 
phiques des Archives consulaires françaises », 

(2) Kondé à Constantinople pour sauvegarder la nationalité des étudiants 

arabes, et dissous en mars 1 3 3 1 (lÇjl5), le « Club littéraire ♦ existe toujours, 
à l'heure actuelle, tant en Palestine qu'en Syrie. 



2 14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Nahda Lobnàniyah (1912), Djàmia Islahiah(igi2), etsur 
tout Là Merke^iyah (191 2); Djemal Pacha y inscrivit le 
nom de Rechid Rida comme premier fondateur de cette 
dernière auprès du nom d'Abdulhamid Zohrawi , de Refik 
et Ilakki cl Azm, Daoud Barakat, Iskender Ammoun et 
Choukri el Assaly. 

VI. Al Mandr sest assez peu pourvu de discussions 
théologiques en ces dernières années; la publication du 
ta/sir, de Cheikh 'Abdoh s'y poursuit, avec de fréquentes 
closes d'actualité, par R. Rida. Je relève le curieux procès 
d'un disciple de R. Rida, Mohammad Abou Zayd,à Dama- 
nhour : excommunié, puis amnistié par les autorités reli- 
gieuses d'Egypte pour avoir dénié à Adam son titre tradi- 
tionnel de « prophète » (le Qor'àn d'ailleurs fait de Noé le 
premier « rasoul »). Les journaux locaux non musulmans 
ont abondamment glosé là-dessus. 

VII. Quelques-unes des notices biographiques et nécrolo- 
giques insérées dans les volumes XIX-XXI du Mandr sont 
des documents à conserver pour l'histoire des personnalités 
marquantes de l'Islam contemporain : sur Rejïh Ri^h Sai 
loûm, ce chrétien arabe, de Homs, pendu en 19 1 5, qui est 
Fauteur de l'hymne des nationalistes arabes : « Nous ne tolé- 
rons pas l'avilissement, nous, les fils de Rahtan ! » sur Bahi- 
thah Ji al Bàdiyah, « l'exploratrice du désert », pseudo- 
nyme de Malak, la charmante et savante tille d'Hifni Bey 
Xasit, du Caire, morte prématurément, après avoir tant 
fait pour le progrès intellectuel et moral des milieux mu- 
sulmans féminins au Caire (1). 

Sur le docteur Shibli Schemeil, cette physionomie si origi- 
nale du savant désintéressé et sincère, dont la Revue a signalé 
en son temps les importants travaux touchant la doctrine 
évolution niste (2); né chrétien et mort assez près de la foi 
de ses ancêtres pour que les plus hauts dignitaires syriens 

1) Des articles dans la Gerida et son livre Nisaivàt (en 1328/1910). 
2 H. M. M., IX. 336, etc. 






LA PRESSE MUSULMANE 2l5 

de l'Église au Caire aient tenu à se réunir à ses obsèques afin 
de leur donner la plus grande solennité, le docteur Sche- 
meila le rare privilège d'avoir été regretté unanimement par 
tous ceux qui l'avaient connu : chrétiens, musulmans et 
sceptiques; et la notice de R. Rida, publiée dans une revue 
purement islamique, est, à cet égard, bien symptomatique. 
Ajoutons qu'en dehors de ses opuscules, très recherchés, de 
philosophie scientifique (i), le docteur Schemeil a publié des 
aperçus pénétrants (2) sur l'avenir de la Syrie; il lui portait 
une affection profonde et éclairée, vraiment filiale. 

Sur les cheikhs Qawqadji, Rafi'î et Nechchabè, les notes 
biographiques de R. Rida ont une rare saveur ; ce sont les 
premiers maîtres de son enfance, à Tripoli, qu'il nous pré- 
sente là, analysant avec beaucoup de finesse les traits dis- 
tinctifs de leurs tempéraments, de leurs psychologies; tout 
au plus peut-on regretter que le conteur de ces anecdotes 
pleines de couleur locale n'ait pas cru devoir s'effacer un 
peu plus tout en nous les racontant. 

VIII. La personnalité d'As'ad Dâgher, récemment direc- 
teur de revue et chef d'un parti extrémiste, à Damas, est 
a suivre. Le livre que R. Rida analyse ici, son Hadavat al 
Arab, « Civilisation des Arabes », se présente comme un 
petit mémento de 3oo pages, orné de 8g illustrations et de 
cartes, avec une photographie du Malek en frontispice. C'est 
une sorte de « vade-mecum » du nationaliste arabe, destiné 
à le documenter en preuves aussi abondantes que variées, 
sur les divers titres de gloire des Arabes : en histoire, en 
sciences et en arts. Ce petit livre batailleur, aussi clairement 
composé que bien présenté, n'a d'ailleurs aucune prétention 
critique; il omet notamment de citer ses sources, ce qui 
serait utile pour juger de sa documentation iconogra- 
phique. 

(1) Voir sa qatidah intitulée al Rojhan (a3 p. avec notes , dont les 
Cents de scepticisme insatisfait son: si troublants, si modernes. 

(2) Souriyah wa mo&taqbalohâ, Caire, a5 octobre 1915, 19 pages. 



2l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Notes rectificatives au Tableau de la presse arabe sy- 
rienne (paru dans notre volume XXXVI, pp. 274-276) : 

Beyrouth, nouveaux quotidiens : 

Ahwal, directeur Khalil Badaoui. 

Jaameat Souriat, directeur xMohammed 'Omar Abou el 
Nasr. 

Deux autres journaux irréguliers : Nâsir, Iitihad. Le 
Bachîr (des R. P. P. Jésuites) a reparu. 

L'opinion dominante damasquinetransparaît à Beyrouth 
dans al Hagigah et Nâsir. 

Damas : nouveaux quotidiens : 

Ordonn, du parti antisémite pansyrien. 

Difâ\ pansyrien militant (Taufiq Yâzidjî). 

Tabl, même nuance. 

Moqtabas et Heremoun ont eu une éclipse momentanée. 

L. M. 



LA PRESSE OTTOMANE 



Politique. 



L'action des partis 



Le Tasvîr-i Efkiâr (i) déplore la situation actuelle, due 
à l'antagonisme des partis politiques. Turcs et Musulmans, 
les véritables enfants de la nation, se trouvent profondé- 
ment divisés, et cela rend tout progrès, tout relèvement 
impossible. Pourquoi? Parce qu'au lendemain même de la 
Constitution, ils se partageaient en deux camps. Unionis- 
tes et Ententistes, pleins de haine l'un pour l'autre. Et 
cependant, la Turquie a-t-elle jamais eu plus besoin de 
concorde? 

Le rôle des non-Musulmans dans les actions préoccupe 
le Tasvîr-i Efkiâr. Il est d'avis que les Ottomans, sans 
distinction de croyances, qui sont tous solidaires et vien- 
nent de traverser plusieurs années d'épreuves, doivent 
tous collaborer au relèvement de leur pays : dans le domaine 
économique, Chrétiens et Israélites ont beaucoup à faire. 
Les patriarches grec et arménien ont conseillé L'absten- 
tion ; mais jusqu'à quel point seront-ils écoutés ? Restent 
les Israélites: le grand-rabbin a fait des déclarations que la 
presse a reproduites, et qui peuvent se résumer ainsi : les 

(i) 3 septembre 1919. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Israélites doivent rester groupés dans la vie politique, et se 
conformer, loyalement et exactement, à ce que leur pres- 
crit la Constitution. Le Tasvîr-i Efkiâr (i) rappelle — et il 
se propose de revenir sur cette question — que les Israélites 
ont contracté une dette envers la Turquie, pour y avoir 
trouvé une généreuse hospitalité après leur expulsion 
d'Espagne. 

L'attention a d'ailleurs continué de se porter sur le rôle 
des Israélites dans les élections. Le 3 septembre, le Tasvîr- 
i EJkiâr publiait les déclarations d'un membre en vue de 
la communauté, Avram Galanti Efendi, professeur à la 
Faculté des Lettres de Constantinople. Ayez confiance, 
disait-il ; la question n'est pas encore tranchée, mais elle 
le sera bientôt de façon à nous satisfaire. Les Israélites, 
qui ont reçu pendant des siècles une généreuse hospitalité 
de la part des Turcs, les considèrent comme leurs frères. 

Une longue lettre d'Avram Galanti sur les- élections, 
insérée dans Ylkdam du 12 septembre, arrive à cette cons- 
tatation mélancolique, que la nombreuse communauté israé- 
lite de Constantinople se désintéresse des élections, qu'il 
s'agisse des plus modestes de ses membres ou des plus 
haut placés. 

Ahmed Emîn voudrait voir les divers éléments de la 
nation renoncer à des luttes désastreuses. « Démolir est 
facile; construire est difficile ; » les opinions extrêmes ont 
trop souvent prévalu, et les hommes pondérés, sachant 
prévoir l'avenir, pesant les conséquences de tout, ont été 
accusés de trahison. Ce sont pourtant ces hommes qui 
sont dans la bonne voie (2). 



1 \" septembre 1919. 

Vakt t 10 septembre 1919. 






LA PRESSE MUSULMANE 2 ig 

Comment gouvernent les Sultans. 

Un curieux article historique de Ahmed Refek, dans 
Ylkdam du 12 août, est consacré aux rapports des Sultans 
avec leurs sujets. Ces rapports, extrêmement cordiaux et 
intimes, font penser à un gouvernement patriarcal. La 
Turquie, ajoute Ahmed Refek, n'a pas eu de révolutions; 
les crises qu'elle a traversées étaient dues à des questions 
de personnes. Malheureusement, on ne peut connaître 
toute la pensée de l'auteur, la censure ayant retranché de 
nombreux passages de son article. Ahmed Refek estime 
que l'on n'a pas compris toute la portée de l'expression 
« race » ou « famille d 1 'Osman », appliquée à la dynastie 
régnante, ni de celle de serviteur, kol, par laquelle les 
Turcs aimaient à se désigner eux-mêmes : l'une indique 
l'affection paternelle du souverain pour ses sujets, l'autre, 
le dévouement de ces derniers pour leur maître. On sait 
que l'histoire de la Turquie est pleine de faits glorieux : 
on ignore qu'elle est également pleine de choses tou- 
chantes. 

Khalife et Sultan. 

De Montreux, où il était allé en villégiature, le direc- 
teur de Ylkdam a envoyé à Constantinople trois lettres inti- 
tulées Angleterre et Turquie, lettres qui ont été inséra 
avec de nombreuses suppressions exigées par la censure, 
dans les numéros de Vlkdam des 10, 1 1 et 12 septembre. 
Leur auteur prend pour thèse les paroles de M. Lloyd 
George, déclarant au Parlement que l'avenir de l'Angle- 
terre était lié à celui de la Turquie, approuve hautement 
un principe que, pour le malheur de tous, des hommes 
d'État des deux nations, y compris feu le Sultan Mehmed 
Rechâd, ont perdu de vue. 



2 20 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

C'est à un point de vue essentiellement musulman que 
se place le directeur de Ylkdam. Il regarde la Turquie, sans 
contestation possible, comme le siège du Khalifatetla métro- 
pole de l'Islam. Grande puissance musulmane, l'Angle- 
terre a donc un besoin impérieux d'entretenir de bons 
rapports avec le Khalife dont l'autorité spirituelle s'étend 
sur L'Asie et sur l'Afrique, jusque dans les régions les 
plus reculées, et pour qui les Musulmans indiens, sujets 
de l'Angleterre, sont pleins de respect. 

Il importe donc de ménager la Turquie, objet de tant de 
convoitises, que ses voisins voudraient absorber, que cer- 
tains voudraient mettre en tutelle, confiant par exemple à 
l'Amérique le mandat de surveiller ses affaires intérieures. 

Que penser des uns et des autres ? L'iniquité des convoi- 
tises territoriales saute aux yeux : mutilée à tant de reprises, 
la Turquie actuelle est habitée par une population dont 
l'énorme majorité est musulmane. Aucun des voisins 
avides de la Turquie n'est fondé à revendiquer la Thrace. 

Reste la question du mandat. Celui-ci serait pour la 
Turquie une grande humiliation : un pays qui a toujours 
vécu indépendant, dont l'histoire est si glorieuse, se rési- 
gnerait difficilement à vivre sous un contrôle étranger. 

D'autre part, le Khalifat a ses exigences, avec lesquelles il 
est impossible de transiger. Il ne peut exister qu'à la con- 
dition de jouir d'une indépendance absolue ; toute atteinte 
portée à ce principe serait vivement ressentie dans le 
monde entier de l'Islam. L'Angleterre, gouvernée par un 
homme qui comprend ses intérêts, et ses alliés, devront 
s'en souvenir. 

Mais les Turcs ont aussi leurs devoirs à remplir. Ils ne 
devront pas persister dans les errements des anciens par- 
tis, qui leur ont fait tant de mal ; ils adopteront résolu- 
ment un esprit nouveau. 

.Ahmed Emîn, dans L'Angleterre et nous, commente 
les déclarations de M. Lloyd George et prend énergique- 



LA PRESSE MUSULMANE 221 

ment la défense de sa patrie. Il est nécessaire à la paix du 
monde, déclare-t-il, que l'intégrité de la Turquie soit res- 
pectée ; rien de plus absurde ni de plus dangereux que la 
thèse déclarant « terres sans possesseur » le territoire 
national (i). 

L'article de fond de Ahmed Emîn, dans le Vakt du i er sep- 
tembre, porte un titre significatif : « L'indépendance a- 
t-elle des adversaires?» Beaucoup pensent que leconcours de 
l'Amérique serait, pour la Turquie, une mise en tutelle, 
une abdication de sa liberté et de ses droits. Ce n'est pas à 
ce point de vue qu'il faut envisager les choses. La Turquie 
doit rester indépendante ; mais pour se relever, pour amé- 
liorer sa situation économique, pour mettre en valeur ses 
immenses richesses inexploitées, elle a besoin de l'Amé- 
rique, de son concours et de ses leçons. 



Les Bulgares. 

Revenant pour un jour à ses anciens usages, Y Ikdam du 
25 août paraît sur quatre pages de très grand format. Une 
grande partie de ce numéro exceptionnel est consacrée à la 
politique musulmane de la Bulgarie. Sans parler d'un long 
article historique et ethnographique sur les Pomaks, ten- 
dant à démontrer que cette population musulmane n'a 
rien de commun avec les Bulgares, sauf la langue, dont 
l'usage lui a été imposé par la force, l'article de fond est 
consacré aux agissements bulgares dans la Thrace occi- 
dentale : c'est un vif réquisitoire contre les procédés clos 
Bulgares à L'égard de leurs sujets musulmans: on peut ré- 
sumer leur situation en disant qu'aucun de ces derniers, 

lucun moment, n'avait de garanties pour sa propre exis- 
tence. Les plus exposés étaient ceux qui se distinguaient 

(i) Vakt, si5 août 1919. 



222 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

par leur intelligence, leur esprit ouvert, leur savoir: la 
prison les attendait d'ordinaire, et Hâfiz Salih Efendi, 
député au Sobranié, pour ne citer que lui, en a fait la dure 
expérience. Méchanceté, perfidie, persécutions et menaces, 
tels ont été les éléments essentiels de la politique musul- 
mane bulgare. 

Commentant le fait que les délégués bulgares à Paris 
s'étaient livrés en faveur de leur pavs à une active propa- 
gande dont les résultats avaient fortement alarmé les di- 
plomates grecs, Ylkdam (i) commente la question balka- 
nique. L'article qui lui est consacré, et dont le titre est 
significatif : Vers le droit, arrive à cette conclusion, que 
les Alliés devront maintenir un juste équilibre dans les 
Balkans, et, pour cela, ne pas favoriser telle ou telle nation 
au détriment des autres. Quelques jours après, Ylkdam pro- 
testait de nouv sau,dansun long article, comment les préten- 
tentions bulgares sur la Thrace, prétentions que ne justi- 
fient ni l'histoire, ni l'ethnographie de cette région. Ni la 
Bulgarie, ni la Grèce, n'ont de droits sur ce pays essentiel- 
lement turc (2). La Bulgarie n'a aucune revendication à 
exercer du fait de la présence des Pomaks en Thrace 
occidentale, les Pomaks étant une population musulmane 
qui veut dépendre de la Turquie, non de la Bulgarie (3). 

Cette question de la propagande inquiète également 
Ahmed Emîn; il voit avec regret que son pays ne fait rien 
pour que ses droits soient reconnus, pour que les injustices 
dont il est victime, notamment l'occupation de Smyrne, 
soient divulguées. Il faut qu'on sache la vérité (4). 



\i) 10 août 1919. 

(2) 18 et 19 août 1919. 

(3j 21 août 1919. 

(4) Vaht, 24 août 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 223 



Musulmans de Grèce. 

L'Ikdam du i cr septembre attaque vivement la politique 
du Gouvernement hellénique, refusant à ses sujets musul- 
mans l'autorisation de former, en Macédoine et en Épire, 
des communautés pouvant accomplir les actes de la vie 
religieuse, tels que le mariage, le divorce, le partage des 
successions, etc. Ce n'est pas répondre à la critique, que de 
dire que, sous la domination ottomane, des organisations 
de ce genre n'existaient pas : alors le régime, comme le 
Gouvernement, était musulman. Le régime ayant changé, 
les Musulmans ne peuvent exercer leurs droits qu'au moven 
d'organisations ad hoc, dont les Grecs veulent interdire la 
création. Un organe musulman de Salonique s'est vu 
défendre la publication d'un article où ces doléances étaient 
exprimées. 

Les prisonniers. 

On réclame avec instance le retour, dans leur patrie, des 
prisonniers turcs que retiennent encore les Alliés. Ceux-ci 
ont un devoir impérieuxd'humanité et de justice à remplir, 
en leur rendant la liberté; d'autre part, ces malheureux 
trouveront dans leurs familles les consolations dont ils ont 
besoin, pourront, par leur travail, se rendre utiles à leur 
pays, et, question d'actualité, exerceront leurs droits poli- 
tiques aux prochaines élections (1). 



Turquie et A llemagne. 

Le Yakt du 28 août a publié une interview du professeur 
raid ud-Dîn Bey, revenu d'Allemagne à Constanttnople, 

(1) /., 2Q août 1919. 



224 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

relative aux étudiants ottomans en Allemagne. Ces jeunes 
gens, après l'établissement du blocus, ont beaucoup souf- 
fert, et l'Ambassade a été forcée de les aider matériellement, 
étant donnée la cherté de la vie. Beaucoup, à l'heure actuelle, 
n'ont pas terminé leurs études, qui portent sur les matières 
les plus variées : commerce, économie politique, chimie, 
philosophie, pédagogie. Parmi eux se trouvent plusieurs 
jeunes filles, dont le travail et les progrès sont tout à fait 
remarquables. A Berlin les étudiants avaient un Club 
national où, deux fois par semaine, ils prenaient contact 
et parlaient de la patrie absente. 



Réfugiés arabes. 

Plusieurs familles originaires de Médine se trouvaient à 
Constantinople il y a quelques mois; privées de ressources, 
elles ne pouvaient vivre que grâce aux secours de l'État, 
qui accordait à chacun de leurs membres adultes vingt 
piastres par jour 10 aux enfants. Six familles sur quinze 
ayant été rapatriées, on décida de remettre à chacun des 
Médinois restants, comme frais de voyage, une somme de 
20 livres, somme que les intéressés et la presse trou- 
vaient insuffisante (i). 



Turquie et Perse. 

Vlhdam (2) a obtenu une interview du prince Nosrat os- 
Saltanè, ministre des Alfai r es étrangères de Perse, pendant 
son séjour à Constantinople. Le prince, après avoir fait 
connaître le programme du Chah, entré dans quelques dé- 
tails sur la politique persane : l'accord survenu entre la 

(1) lié ri, 2\ août 1919. 

(2) 23 août 1 



LA PRESSE MUSULMANE 225 

Perse et l'Angleterre serait, à la fois, politique, économique 
et financière : il a été conclu avec l'Angleterre, parce que 
cette puissance a été la seule, pendant ces dernières années, 
à prêter à la Perse un appui efticace lors de ses embarras : 
mais les Persans entretiennent les rapports les plus cor- 
diaux avec les nations de l'Entente et avec l'Amérique. La 
France leur envoie non une mission juridique, comme on 
l'a annoncé à tort, mais quatre professeurs pour la nou- 
velle École de droit de Téhéran. 

Agé de 36 ans, le prince Nosrat os-Saltanè est lui-même 
un juriste ayant fait ses études en Europe : ajoutons, aux 
renseignements recueillis par le journal turc, que la Fa- 
culté de Paris lui a décerné en 1914 le grade de docteur, 
après la soutenance d'une thèse sur Le Sultanat d'Oman. 
Rentré en Perse, il y occupa le département de la Justice 
avant d'être nommé à celui des Affaires étrangères. La faci- 
lité et l'élégance avec lesquelles il s'exprime en français fai- 
saient l'admiration du rédacteur de Ylkdam chargé de l'in- 
terviewer. 



Questions sociales. 

La moralité publique. 

Dans un article en grande partie censuré, le Tasvir-i 
Efkiâr (1) constata itavec peine que la guerre avait considé- 
rablement abaissé le niveau de la moralité publique, sur- 
tout dans les services de l'État. Sous la dictature du Comité 
Union et Progrès, les plus grands scandales se sont pro- 
duits : les pertes que le Trésor a faites par suite de l'indé- 
licatesse de ses agents atteignent plusieurs centaines de 
milliers de livres. 

(l) 5 septembre miÇ). 

I \ \ \ 1 1 1 . 



220 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La presse a longuement discuté cette question de la 
moralité publique. Elle s'accorde à dire qu'en Turquie, le 
niveau de la moralité a beaucoup baissé; par ailleurs, il en 
est de même; mais cette constatation ne saurait être, ni 
une consolation, ni un remède au mal. Ahmed Emîn,qui 
a consacré plusieurs articles à ce sujet (i), est d'avis que, 
la religion étant l'un des plus solides appuis de la morale, 
l'indifférence et l'ignorance religieuses doivent être ren- 
dues responsables, dans une large mesure, de la crise que 
traverse la Turquie. Les masses ne reçoivent guère d'ins- 
truction religieuse, en Anatolie surtout. 

Il serait trop long d'énumérer les scandales que dénonce 
la presse, les sanctions et les commentaires dont ils sont 
l'objet. Tenons-nous à rappeler ici les faits les plus reten- 
tissants. 

C'est d'abord le procès de Sapantchali Hakki Bey, à qui 
l'on reproche d'avoir trahi la Turquie en maintes occasions, 
reçu de l'argent de l'ennemi pour lui livrer des secrets mi- 
litaires, agi de connivence avec les Anglais, dont il faisait 
échapper les prisonniers, favorisé l'action de la Grèce dési- 
reuse d'annexer la Thrace, poussé à une paix séparée, agi 
contrairement aux intérêts de son pays dans la question 
albanaise, et, enfin, d'avoir été l'adversaire de l'Allemagne. 
Ce procès a retenu l'attention publique, à Constantinople, 
pendant le mois d'août dernier. 

Au commencement de septembre, un inspecteur des 
Postes et Télégraphes, Sâfî Bey, dévoilait des vols nom- 
breux et considérables commis dans le service auquel il 
appartient. Dans six localités différentes, des détourne- 
ments avaient été constatés, et leur montant atteignait 
5o.ooo livres ottomanes. A Scutari, deux envois, représen- 
tant 9.000 livres, avaient été soustraits (2). 

Le 8 septembre, on apprenait l'arrestation du colonel 

(1) Yaht, 28 et 29 août, 2 septembre 1919. 
I T. E. t 5 septembre 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 227 

Yoûsouf Ziyâ Bey, inspecteur en chef du service vétérinaire 
et professeur à l'Ecole vétérinaire. 

Des fraudes importantes ont été constatées à la douane 
de Constantinople. Cinquante-sept balles de marchandises 
de toutes sortes, représentant une valeur de 80.000 livres 
ottomanes, y ont été détournées, et ce n'est qu'à la fin 
du mois d'août que le personnel de la douane a pu 
mettre fin aux vols organisés sur une grande échelle, grâce 
à certaines complicités (1). 

La vente des allumettes a donné lieu à un autre scan- 
dale, et a fait perdre à l'État une somme de 58 millions de 
livres (2). 

Féminisme. 

La femme turque réclame le droit de s'instruire. Actuel- 
lement on hésite à lui ouvrir les Facultés de droit et de 
médecine, et Ylkdam discute la question. Pour la méde- 
cine on ne saurait faire d'objection sérieuse, aucune loi 
n'interdisant aux femmes de l'exercer en Turquie. Pour 
le droit, la question est plus délicate. On objecte que les 
diplômés de la Faculté se destinent au barreau et à la ma- 
gistrature, carrières auxquelles les femmes, actuellement du 
moins, ne peuvent prétendre. Mais, réplique Ylkdam, en 
attendant que la Turquie ait, sur ce point, suivi l'exemple 
de plusieurs autres pays civilisés, les femmes ayant achevé 
leurs études de droit pourraient trouver, grâce à elles, des 
débouchés utiles dans la finance, l'industrie et le commerce. 

Le sort des femmes qui, employées dans les services pu- 
blics pendant la guerre, ont été licenciées une fois la paix 
venue, est encore en suspens. Le Tasvtr-Î Efktdr (4) lance 



|i) T. E.. 1" et 3 septembre 1919. 
/". /'.'., 6 septembre 1919. 

(3) 22 août 1^19. 

(4) ia septembre 1919. 



228 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

un vibrant appel en faveur de ces infortunées, dont le 
nombre est grand : elles se trouvent pour la plupart dans 
la misère, après avoir rendu des services utiles. Il est du 
devoir de TKtat de leur assurer un avenir. 

Une séance artistique organisée par la princesse Ourou- 
zoff, avec le concours de plusieurs dames russes, au béné- 
fice des victimes des événements de Smyrne, a donné de 
brillants résultats. On évalue la recette à 3.ooo livres. 



A ri et patriotisme. 

Au commencement de septembre, le journal llèri a ou- 
vert un concours à la fois artistique et patriotique. Dix 
mille piastres de récompenses devaient être décernées, 
par un jury d'artistes en renom, aux auteurs des meilleurs 
dessins représentant des sujets susceptibles d'exalter le sen- 
timent national. En outre, des souvenirs artistiques et des 
diplômes devaient être remis aux concurrents qui, sans 
avoir mérité de récompenses en espèces, auraient fait 
preuve de talent. 



Le repos hebdomadaire. 

Une loi rendant obligatoire le repos hebdomadaire a été 
soumise au Parlement ; dans son article de fond du 9 août, 
Y Ihdam en fait la critique. Rien de plus juste, de plus 
nécessaire ni de plus humain, dit-il, que de réserverchaque 
semaine un jour de repos dont aucun travailleur, manuel 
ou intellectuel, ne saurait se passer. Les mœurs ont, d'ail- 
leurs, devancé la loi : en général, les commerçants musul- 
mans ferment leurs maisons le vendredi. Pour le choix du 
jour, il n'y a qu'à tenir compte des usages : les socialistes 

1 /'. A,., g septembre 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 220, 

d'Europe ont accepté sans peine le repos du dimanche, qui 
est d'institution religieuse. La loi devra, toutefois, prévoir 
des exceptions nécessaires pour certaines industries dans 
lesquelles l'arrêt complet du travail serait désastreux, pour 
certains commerces ou services dont la population ne peut 
se passer : les restaurants, les hôtels, la vente des comes- 
tibles, etc. 

La dépopulation. 

« Une statistique pénible » est celle du mouvement de 
la population de Constantinople pendant l'année cou- 
rante, 1 335. Pendant les six premiers mois, le nombre des 
naissances a diminué de 4.868, par rapport à la même 
période de l'année précédente, et l'excédent des décès sur 
les naissances a été de 1.479. Les techniciens réclament 
énergiquement une réglementation plus sévère de l'exercice 
de la médecine, des médecins et des sages-femmes plus 
nombreux et présentant plus de garanties (1). Il faut aussi 
enrayer les progrès de la tuberculose : sur l'initiative d'un 
grand médecin, le docteur Besîm 'Eumer pacha, une Ligue 
contre la tuberculose, Vèrèmilè Mudjâdèlè Djèm 'n*è/z, 
s'est fondée, et lutte de son mieux contre le fléau (2). 

Nous donnons ci-après le mouvement de la population 
de Constantinople, du i cr janvier au 3o juin, pendant les 
deux dernières années : 

Naissances. 

Année i334 : Garçons, 5.409 ; filles, 5.913 ; total, 1 1.322. 
Année i335 ; Garçons, 2. 161 ; filles, 2.096 ; total, 4.257. 

Décès. 

Année 1334: Décès masculins, 5.279; féminins, 3.246; total, 9. 235. 
Année 1 335 : Décès masculins, 3. 211 ; féminins, 2.525; total, 5-736. 

(1) T. E., 6 septembre iqiq. 
Ibid. 8 septembre 1919, 



2'30 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les funérailles. 

L'intendant de la Municipalité de Constantinople, Djc- 
mîl pacha, a exposé à un rédacteur de Vlkdam(i) ses vues 
sur la réforme, qui s'impose, du service des inhumations. 
Il estimait que les cimetières devaient être transférés en 
dehors delà ville ; l'administration desWakfs s'est opposée 
à cette mesure, dont les avantages hygiéniques sont cepen- 
dant nombreux, surtout dans une ville aussi peuplée que 
Constantinople. Tout au moins faudra-t-il réglementer 
sévèrement le régime des sépultures, où il règne trop d'ar- 
bitraire. Il faudra aussi se servir désormais de corbillards 
pour le transport des corps : l'emploi de porteurs, dans une 
ville aussi vaste, présente beaucoup d'inconvénients, sur- 
tout en hiver. Enfin, il faudra exiger que le lavage rituel 
des morts se fasse conformément aux règles de l'hygiène. 
Ces mesures n'ont rien qui doive choquer les Musulmans; 
beaucoup d'entre eux les appliquent déjà, et Constanti- 
nople est en retard sur ce point. 



Les Wakfs. 

Au cours d'une interview qu'il a accordée à un rédac- 
teur de Y Ikdam (2), le ministre des Wakfs, Hamdî Efendi, 
parlant des grands besoins qu'éprouvent les services dont 
il a la direction, et de la difficulté qu'il y a à les satisfaire, 
a déclaré attendre de l'initiative privée les ressources et les 
moyens d'action dont il a besoin. La fondation de Sociétés 
musulmanes, sur tous les points de la Turquie, sera la 
meilleure solution ; lui-même, il a fondé plusieurs de ces 
Sociétés, et il attend beaucoup de leur action. 

(1)6 août 1919. 
(2) 4 août 1919. 






LA PRESSE MUSULMANE 23 I 

Au premier rang des questions intéressant l'hygiène se 
place celle des eaux. Constantinople en est assez mal pour- 
vue, et des améliorations s'imposent: mais les droits des 
Wakfs y font obstacle. Pour les mettre d'accord avec les 
justes demandes de la Municipalité, Ylkdam (i) propose 
de donner à celle-ci tous les pouvoirs nécessaires, moyen- 
nant le payement d'un droit d'exploitation à l'Administra- 
tion des Wakfs. 



Diffusion de V instruction. 

Les membres du corps enseignantont fondé, à Ma'moûrat 
al-'Azîz, une Association ayant pour but de propager l'ins- 
truction dans la province par tous les moyens possibles. 
Elle publiera une Revue, qui sera distribuée dans les vil- 
lages, organisera des conférences, et ouvrira des bibliothè- 
ques (2). 

Au Ministère de la Guerre. 

Nech'at Pacha, nommé à la fin d'août conseiller adjoint 
au ministre de la Guerre, a eu une carrière bien remplie. 
Sorti de l'École militaire en i3ii (1895), il était, dix-hui r 
ans plus tard, général de brigade. Au Hedjaz, il a été 
administrateur des sources de 'Aïn Zobeïda, qui fournis- 
sent d'eau la Mecque. La guerre avec l'Italie le trouvai' 
chef d'état-major de la division ottomane en Tripolitaine 
il devint successivement commandant de la division 
gouverneur de la province. En dernier lieu, il était membre 
du Conseil de révision de la justice militaire (3), conseil 
Chargé de la révision des grades. 

(1) 16 août 1919, 

(2) /., 28 août 1919 

(3) /., 26 août 1 



REVIE DU MONDK MUSULMAN 



Le journalisme. 

Aklicham, « Le Soir », veut revoir les beaux jours où la 
presse ottomane rivalisait avec celle de l'Europe. 11 paraît 
fréquemment sur six pages ; parfois même sur huit, donne 
des feuilletons traduits d'auteurs en vogue, et, de l'avis de 
ses confrères, est aussi remarquable par ses illustrations 
que par son texte. 

Le journal Ikâ^ ,« Réveil », de Kara Hissar, a été sus- 
pendu par l'autorité (i). 



Contre V alcoolisme. 

Les mesures si énergiques prises par les Américains con- 
tre l'alcool attirent l'attention de l' Ikdam (2) sur ce qui se 
passe en Turquie, où le contrôle plus qu'insuffisant de la 
douane laisse pénétrer, sous des qualifications diverses et 
mensongères, l'alcool de bouche. Un contrôle sérieux, 
aussi sévère que celui que l'on trouve dans d'autres pays, 
s'impose absolument, car l'alcoolisme est, avec la tuber- 
culose et la syphilis, le plus grand fléau social. 



Questions économiques. 



Budget et impôts. 

La question financière est des plus délicates. Ulkdam, 
dans son numéro du 3o août, donne des avertissements au 

(1) /., 14 août 1919. 

(2) 4 septembre 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 233 

Gouvernement, qui a déposé plusieurs projets de loi aug- 
mentant les impôts. La mesure est fâcheuse, mais inévi- 
table, et l'on ne peut recourir à d'autres moyens : c'est 
ainsi que de nouveaux emprunts seraient à peu près im- 
possibles à conclure. Mais qu'on se garde, pardes augmen- 
tations maladroites de tarifs des chemins de fer ou des 
autres moyens de transport, d'accroître le renchérissement 
de la vie dont la Turquie souffre tant, et qu'il faut com- 
battre par tous les moyens possibles. 

Le Gouvernement ne sait où se procurer les ressources 
nécessaires. Une augmentation de l'impôt foncier a été 
proposée ; on en attend un produit annuel de quatorze 
millions de livres. Mieux vaudrait, déclare le Tasvîr-i Ef- 
kiâr (i), les demander aux droits de douane : les gens 
compétents savent qu'ils peuvent les fournir. 

L'augmentation forcée des impôts inspire à Ylkdam (2) 
certaines suggestions relatives à la propriété foncière. Sa 
valeur ayant, d'une manière générale, considérablement 
augmenté, il convient de la taxer en conséquence. Il n'est 
ni juste ni profitable de s'en tenir aune évaluation qui n'est 
exacte que pendant un temps limité : tous les dix ans, par 
exemple, il conviendrait de procéder à de nouvelles esti- 
mations. 

Pour combler le déficit de son budget, la Municipalité 
de Constantinople songe à établir des taxes d'octroi ; Ylkdam , 
dans son numéro du 28 août, discute longuement la ques- 
tion, et, pour éviter les inconvénients ordinaires des taxes 
de ce genre, propose de ne les faire payerque pour les pro- 
duits d'origine étrangère : on les percevrait en sus des droits 
de douane, en même temps et de la même façon. 

Nedjîb Bey, directeur du service cartographique de Cons- 
tantinople, se lait fort de procurer au budget de cette ville 
une somme de 36. 000 livres : pour ce faire, elle n'aura 

(1)4 septembre 1919. 
(2) 5 septembre 1919. 



23.J. REVUE DU MONDE MUSULMAN 

qu'à reprendre à son compte la publication des plans de 
Constantinople attribuée, vers l'époque de la guerre, à une 
Compagnie allemande (i). 



Contre la vie chère. 

N'y a-t-il rien à faire contre la vie chère? se demande avec 
inquiétude le Tasvîr-i Efkiâr (2). Il montre, avec chiffres à 
l'appui, l'augmentation énorme du coût de la vie depuis la 
guerre, les spéculations inouïes dont les produits de pre- 
mière nécessité sont l'objet, les scandales des transports, 
déclare qu'il ne suffit pas de prendre des mesures pour 
ramener les céréales à un prix normal, car tout est à l'ave- 
nant, et réclame une répression impitoyable contre les 
accapareurs. 

La crise du charbon est à la base de toutes les difficultés 
d'ordre économique, car elle paralyse les transports et 
toutes les industries. C'est ainsi qu'avant la guerre, la Com- 
pagnie des chemins de fer d'Anatolie se contentait de 
i5 livres pour transporter un wagon de moutons de Konia 
à Constantinople; maintenant elle en exige 3oo. Toutes les 
Compagnies ont suivi cet exemple, la tonne de charbon, 
qui valait 66 piastres avant la guerre, se payant aujourd'hui 
de 25 à 3o livres ; on cherche, par des mesures appropriées, 
à réduire ce prix, pour Constantinople, à 10 livres. Les 
mineurs exigent des salaires très élevés. La production 
journalière ne dépasse pas 1.600 à 2.000 tonnes. La Com- 
pagnie d'Anatolie remplace le charbon anglais, devenu trop 
cher, par celui d'Eregli : il en résulte qu'une somme de 
10 millions de livres restera dans le pays. Le charbon 
anglais coûte 45 Livres ; celui de provenance indigène, 
10 seulement. 

(1) T. E.,H septembre 1919. 

(2) 2 septembre 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 235 

On comprend que, dans ces conditions, les Compagnies 
de navigation et d'électricité aient, comme les chemins de 
fer, augmenté leurs tarifs dans des proportions énormes. 

Pour conclure, les produits de première nécessité font 
défaut en atteignant des prix inabordables; la population 
manque de tout, et la mortalité s'est accrue d'une manière 
effrayante. Le Gouvernement finira-t-il par comprendre et 
remplir son devoir? Profitant de l'exemple donné par ses 
ennemis d'hier, organisera-t-il des services, bien compris, 
de ravitaillement? Aura-t-il, enfin, une politique écono- 
mique et financière, à la place de l'incurie et du désordre 
actuels? 

Ahmed Emîn, dans le Vakt (i), émet l'opinion que le 
moyen le plus efficace de lutter contre la cherté de la vie 
consiste dans l'union des consommateurs, formant une 
ligue contre la vie chère ayant partout ses groupements : 
leur solidarité mettra fin aux exactions honteuses auxquelles 
se livre un petit groupe d'accapareurs, qui s'enrichissent 
aux dépens delà misère publique, et cela depuis longtemps, 
car le mal existait déjà avant la guerre. 

Loutfî Arif, examinant, dans le journal Ilèri (2), la si- 
tuation actuelle au point de vue agricole et économique, a 
fait le procès des accapareurs et des intermédiaires qui 
réalisent des fortunes en spéculant sur la misère publique. 
Jl demande pour les fournitures de vivres faites par les 
Américains et, d'une manière générale, pour tout ce qui 
concerne le ravitaillement, un contrôle exact et sévère. 

Dans Y Ilidam du 26 août, Rizâ Ismaïl préconise, contre 
le renchérissement de la vie, un remède qui a fait ses 
preuves ailleurs. Depuis longtemps déjà, à Paris et dans 
d'autres grandes villes, la viande de cheval est devenue de 
consommation courante : pourquoi n'en serait-il pas de 
même à Constantinople ? L'intendant de la ville est prié 

(1) 1 1 septembre 1919. 

(2) 10 août 1919. 



23Ô REVUE DU MONDE MUSULMAN 

d'examiner la question. Dans un autre article, Riza Ismaï'I 
démontrera les qualités de cette viande au point de vue de 
la nutrition et de l'hygiène. 

La crise du logement sévit à Constantinople tout comme 
chez nous; l'approche de l'hiver lui donnant encore plus 
de gravité, Ylkdam (i) demandait au Gouvernement d'y 
remédier par des mesures sévères, analogues à celles que 
le Gouvernement bulgare avait dû prendre à Sofia : réqui- 
sitions d'immeubles, locations d'office des hôtels et des 
grandes maisons, fermeture des cafés, brasseries et établis- 
sements analogues, etc. 



Contre les préjugés et la routine. 

Un remarquable article de Djelâl Noûrî, dans Yllêri du 
6 septembre. Dans la situation difficile où elle se trouve, la 
Turquie a besoin de faire un grand effort pour se relever, 
au point de vue économique. Jusqu'ici, les Turcs ont dé- 
daigné le commerce et l'industrie, les abandonnant à leurs 
compatriotes israélites, arméniens ou grecs; sauf quelques 
brillantes exceptions, toutes les grandes maisons de com- 
merce appartenaient à ces derniers. Il est temps que cela 
cesse, et de diriger, par un enseignement approprié, des 
« leçons de choses », la jeunesse musulmane vers le com- 
merce et l'industrie. Les honneurs officiels rendus en Perse 
aux commerçants, le rôle joué par les grands industriels 
américains, montrent ce que peuvent et doivent faire les 
nations sachant discerner leurs véritables intérêts. 

Djevâd Ruchdî avait auparavant publié à&nsY I kdam (2) 
une série d'articles très sévères contre l'enseignement agri- 
cole officiel, qu'il accuse d'avoir, soit par de graves erreurs 
d'ordre scientifique ou technique, soit par des négligences 

(1) 3 septembre 1919. 

(2) Juillet-août 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 2 3/ 

non moins graves, empêché l'agriculture de faire, en Tur- 
quie, des progrès devenus plus utiles que jamais, en raison 
des difficultés du moment. Le passage au pouvoir du parti 
Union et Progrès aura été néfaste à l'agriculture. 

Au premier rang des questions économiques figurent 
celles qui concernent l'agriculture. Si tout n'est pas à créer, 
en revanche, tout ce qui existe doit être soumis à un 
examen attentif , car de profondes réformes s'imposent. La 
législation agricole laisse beaucoup à désirer; la création 
d'une Commission supérieure de l'Agriculture, d'un parti 
agricole, sont des mesures nécessaires. Si l'agriculture ne 
reçoit pas l'assistance dont elle a besoin, la Turquie ne 
pourra se relever (i). 

Certains Ottomans sont décidés à accomplir un vigoureux 
effort pour restaurer l'agriculture, et lui faire donner au 
pays ce qu'elle est en mesure de lui donner. Le docteur 
Es'ad pacha mène la campagne entreprise dans ce but, avec 
la Société des agriculteurs, Tchiftdjilèr Dèrnéyi, qu'il 
préside (2). 

Les chemins de fer. 

Les travaux de la voie ferrée Angora-Sivas ont été repris. 
Un chemin de fer Decauville fonctionne entre Angora et 
le kizil Irmak, et on prolonge la ligne jusqu'à Yakhchi- 
khànè, en attendant de pousser plus loin. Le tunnel a° 6, 
en construction, était assez avancé; à la date du 20 juillet, 
28. 000 mètres cubes de terrain avaient été extraits. A cette 
date, 71 kilomètres étaient en exploitation; pendant le 
mois d'août, les trains, effectuant un parcours total de 
2.701 kilomètres, ont transporté 640 voyageurs civils. 
70 ^ militaires, et 2I.Q65 kilogrammes de marchandises; 
ils ont consommé 23 tonnes de charbon (3). 

(1) /., 3i août 191g. 

(a) T. £"., 11 septembre 1919. 

(3) llcri, 20 août [919, 



2 38 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Les mi7ies. 

Parmi les mesures les plus urgentes, figure l'exploita- 
tion intensive des mines de charbon appartenant à la Tur- 
quie, mines qui doivent rester sa propriété et sont, pour 
elle, non seulement une condition essentielle de son exis- 
tence, mais encore un moyen efficace d'améliorer une situa- 
tion économique devenue lamentable. Ahmed Emin, qui 
expose ses idées dans le Vakt du 3 septembre, l'avait déjà 
fait en 1918 : mais les Allemands occupaient alors Cons- 
tantinople, et la censure militaire ne lui a pas permis de 
dire ce qu'il jugeait utile pour sa patrie. 



« Turk Dunyâse (1). » 

Sous ce titre, signifiant Le Monde Turc, un grand quo- 
tidien à tendances nationalistes, dépendant d'une Société 
anonyme au capital de 10.000 livres ottomanes, s'est fondé 
à Constantinople. Il paraît tantôt sur deux, tantôt sur 
quatre pages, grand in-folio, avec, chaque semaine, un 
supplément littéraire de huit pages petit in-4. Bien rédigé, 
faisant une large part, non seulement à la politique, mais 
aussi aux questions économiques, sociales, littéraires, scien- 
tifiques et artistiques, riche en informations de toute 
nature et en illustrations variées : portraits, vues, cartes, 
plans, caricatures, etc., le Turk Dunyâse est, sans con- 
tredit, l'un des plus intéressants organes de Constanti- 
nople. Son premier numéro, imprimé exceptionnellement 
en bleu, est daté du 24 août dernier. 



(1) Administration et imprimerie : montée de Djighal Oghlou. — Abonne- 
ments pour la Turquie: un an, 6, 3 ou i mois, t'qo, 33o, 170 et 65 piastres; 
Ktranger 720 piastres pour un an, 370 pour 6 mois. 



LA PRESSE MUSULMANE 23<J 

La ligne de conduite du Turk Dunyâse, en matière de 
politique, apparaît nettement dans l'article où Ahmed 
Hamdî fait la critique de l'Entente libérale et de son rôle. 
Attachement inébranlable au Sultan, dévouement absolu 
à la cause du Khalifat, tels sont ses principes, qu'il a d'ail- 
leurs affirmés dans d'autres occasions. 

On trouve, en tête du premier numéro, un curieux 
article de Kiâzim Nâmî sur les idées de race et de natio- 
nalité. Après avoir constaté que l'Orient est habité par des 
populations très différentes qui, pour cette raison, n'ont 
pu s'unir, devenant ainsi les alliées de l'Occident en tom- 
bant sous sa domination, il examine l'évolution des formes 
de l'État ou du Gouvernement, d'abord absolu ou théocra- 
tique, dans l'ancienne Grèce, à Byzance, dans l'Europe du 
moyen âge et la Turquie. Aujourd'hui les idées de race et 
de nationalité ont prévalu, chez les Musulmans comme 
chez les Chrétiens. L'esprit national arabe s'est éveillé; les 
Turcs, quelle que soit la région qu'ils habitent, ont pris 
conscience de leur communauté d'origine et aussi de 
langue; car, abstraction faite de certaines variations inévi- 
tables, on parle à Constantinople le même idiome que dans 
l'Asie centrale. 

Il faut favoriser ce courant patriotique, basé sur une 
parenté réelle et de glorieux souvenirs. 

Dans un curieux post-scriptum, l'auteur explique certains 
néologismes qu'il a été obligé de forger. Le turc n'ayant 
aucun équivalent pour « théocratie » et « autocratie », il 
a fallu avoir recours à des composés persans pour rendre, 
le premier par khoudâchâhî, le second par khodchâhî. 

Revenant sur cette idée qui lui est chère, Kiâzim Nâmî 
discutait, dans l'article de fond du 28 août, la question sui- 
vante : « Qu'est-ce que le Turc? » Question qui l'amenait 
a en poser une autre : « L'Europe con naît-elle le Turc? — 
Non ! » 



24O REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Car l'Europe n'a que des notions superficielles, ou com- 
plètement erronées, sur les Turcs d'aujourd'hui et leurs 
ancêtres, leur rôle historique et leur état social. Nation 
glorieuse et civilisée, la Turquie revendique, parmi les 
autres nations, dont elle est t'égale, la place qui lui re- 
vient. 

Il y a dix ans, la Turquie recevait la liberté, à laquelle 
elle n'était pas accoutumée : pour cette raison, elle a eu 
un pénible apprentissage à faire. La période des tâtonne- 
ments est passée : désormais la Turquie remplira le rôle 
qui lui est assigné, en connaissance de cause (1). 

L'existence de la Turquie n'est pas une question de sen- 
timent ou d'intérêts secondaires : c'est une nécessité vitale 
dont les hommes politiques devront bien se pénétrer, dira 
à son tour Ahmed Hamdî (2), qui s'élève contre l'idée du 
mandat à confier à une puissance étrangère (3). 

Organe patriotique, «serviteur de la Nation et du Droit», 
le Turk Dunyâss suit anxieusement les discussions d'où 
sortira l'avenir de la Turquie : que feront les Alliés? Qu'ils 
se montrent justes à l'égard d'une nation durement éprou- 
vée, mais qui doit être traitée en tenant compte de son 
passé, qui est l'un des plus beaux de l'histoire; de ses res- 
sources, qui sont grandes, et de son état, qui n'est pas 
arriéré comme on le croit. Il dénonce les injustices que l'on 
veut commettre à l'égard des Turcs, et celles dont ils sont 
actuellement victimes : « En Thrace, les atrocités bulgares 
ont recommencé », lit-on à la première page du numéro 
du 25 août. 

Dès le début, le Turk Dunvdse avait consacré à la ques- 
tion de Thrace des articles passionnés, réclamant, de la 
Conférence de la Paix la reconnaissance des droits desMu- 



(i) 3o août i9 

(2) i" septembre 1919. 

(3j 2 septembre 1919. 



LA PRESSE MUSULMANE 24! 

sulmans de Thrace : on ne doit ni les laisser sous le joug de 
leurs anciens maîtres, ni les placer sous une nouvelle ser- 
vitude. La Thrace est turque ! affirme-t-il avec énergie le 
12 septembre. 

La question de Smyrne a été traitée par Ahmed Hamdî(i) r 
mais la censure a supprimé plusieurs passages et la con- 
clusion tout entière de son article. 

On sait que les déclarations favorables à la Turquie de 
M. Lloyd George ont fait naître, dans le pays, de grands 
espoirs. Nous en avons une preuve dans l'article de Ahmed 
Hamdî consacré à la politique anglaise (2) : « Nous aimons 
les Anglais, nous désirons de tout notre cœur l'amitié an- 
glaise... » Mais cette sympathie n'est pas exempte d'inquié- 
tude, car des paroles, l'Angleterre n'est pas encore passée 
aux actes. 

Le 27 août, des remerciements émus sont adressés à 
Pierre Loti, «l'ami des mauvais jours», de la sympathie 
qu'il n'a cessé de témoigner aux Turcs. On retrouve la 
même émotion dans un article pour le lendemain, intitulé 
«Pauvres émigrés turcs... », disant les souffrances des ré- 
fugiés. 

Le Turk Dunyâse a voulu avoir l'opinion du professeur 
italien Carmelomeglia, chargé de mission commerciale en 
Turquie, sur les relations économiques des deux pays, et 
leur reprise possible. Il enregistre, sans commentaires, les 
déclarations amicales, et tout à fait optimistes, que lui a 
faites M. Carmelomeglia (3). 

A l'exemple de ses confrères ottomans, le Turk Dunyâse 
regarde comme un événement de haute importance la vi- 
site, à Constantinople, du Chah de Perse, visite qui, en 
mettant en rapports directs les deux principaux souverains 
de l'Islam, peut être grosse de conséquences. 

(1) 26 août 1919. 
{2) 27 août 1919. 
(3) 3o août 19 19. 

XXXYIU. 16 



242 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Dans le numéro du 12 septembre parait une intéressante 
interview du colonel Nikolaïevitch, alorsàConstantinople, 
au sujet des rapports de la Serbie avec les Musulmans. 
Beaucoup de ceux-ci, originaires surtout de Macédoine, 

•aient réfugiés en Serbie pendant la guerre; une partie a 
immigré ensuite en Turquie, et on avait annoncé qu'il ne 
serait pas permis aux autres de quitter le territoire serbe. 
Le colonel a fait connaître la situation réelle : le Gouverne- 
ment serbe fait son possible pour aider les Musulmans et 
faciliter leur rapatriement; mais il rencontre les plus 
grandes difficultés. Des maladies contagieuses sont à l'état 
endémique; les choses les plus nécessaires manquent, et la 
barbarie bulgare, qui a incendié les villages, détruit les 
routes, transformé des régions prospères en déserts pa- 
reils à ceux de l'Afrique centrale. De temps à autre, les 
bandes bulgares reviennent sur le théâtre de leurs anciens 
exploits, mais elles sont vite dispersées. On aurait le plus 
grand tort de laisser ceux des Musulmans originaires de 
régions bulgares à retourner chez ceux qui les ont persé- 
cutés d'une façon si odieuse. 

De temps à autre, il est question du Caucase. Ahmed 
Ilamdï, le 3 1 août, exprimait ses sympathies pour les po- 
pulations tartares, et comptait que le général Harbord les 
traiterait avec justice. Le 6 septembre le Turk Dunyâse 
adressait ses félicitations aux habitants de Bakou célébrant 
l'anniversaire du jour où la ville avait été délivrée des bol- 
cheviks. 

Keupruluzàdè Mehmed Fouâd, professeur à l'Université 
de Constantinople et écrivain connu par ses sentiments 
patriotiques, a, dès le début, collaboré au Turk Dunyâse. 
Un article politique de lui, article assez largement censuré 
d'ailleurs, paraissait le 24 août. Dans celui du 26 août, il a 
donné :« Une littérature — une nation », intéressante étude, 
à laquelle il aurait voulu pouvoir donner plus de dévelop- 



LA PRESSE MUSULMANE 2^3 

pements, sur le rôle national de la littérature et la vie des 
poètes de cour en Turquie et en Perse, au temps passé* 

Mais la question des mœurs est encore plus urgente : 
Celles-ci se trouvent singulièrement relâchées à la suite de 
cette longue guerre, ce qui alarme les milieux officiels, 
comme le montre la création, au Cheikh ul-lslâmat, d'une 
Commission pour le relèvement de la moralité publique. 
C'est à la morale que Kiâzim Nâmî consacre son article 
du 3i août. 

La liberté de la presse a fait l'objet d'un autre article de 
Kiâzim Nâmî, faisant ressortir la profondeur de cette phrase 
de feu Kemal Bey : « Une nation sans lettres est un homme 
sans langue »; mais la censure, supprimant une grande 
partie de l'article, a montré une fois de plus à l'auteur que 
la Turquie actuelle ne jouit pas de cette liberté (i). 

Dans le premier numéro, on trouve les impressions de 
voyage de Ahmed Râsim, lors de son séjour en Anatolie, 
en août 191 7, en pleine guerre : cette page au titre signifi- 
catif : Élite turque, langage turc, exalte la patrie otto- 
mane et ceux qui sont morts en combattant pour elle, 
alors qu'elle était attaquée de tous les côtés à la fois : aux 
Dardanelles, en Dobroudja, en Galicie, en Palestine, en 
Mésopotamie, et jusque dans le canal de Suez : elle demande 
qu'un emplacement soit consacré à leur mémoire : ce sera, 
à la fois, un hommage rendu à la vaillance et au patrio- 
tisme, et un avertissement à ceux qui méditent l'anéantis- 
sement de la Turquie. Le 6 septembre, le Turk Dunyâse, 
faisait appel à l'opinion en faveur des mutilés et des vic- 
times de la guerre. 

Traitant la question des élections, devenue d'actualité, 
Ahmed Hamdî réclamait avec énergie, de la Chambre, la 

loi électorale dont le rôle était urgent (2). 

(1) 3 septembre 1 mm. 
(a) 28 août 1919. 



244 



BEVUE DU MONDE MUSULMAN 



Le 12 septembre, paraissait une interview du ministre 
de l'Instruction publique, Sa'id Bey, qui se déclarait par- 
tisan de l'admission des femmes dans les Facultés de droit 
et de médecine. Pour les premières, il réclamait seulement 
certaines mesures nécessaires pour assurer le maintien de 
l'ordre et le respect des bienséances ; pour les secondes, il 
ne voyait aucune difficulté. 

Soucieux de l'esthétique de la capitale, le Turk Dunyâse 
ne veut pas que Constantinople soit déparée par des cons- 
tructions indignes d'elle (i). Il réclame de promptes me- 
sures pour fournir à sa population l'eau qui lui manque, 
le bois et le charbon qui lui font également défaut (2). Il 
s'alarme à l'idée que la compagnie de Navigation va passer 
dans des mains étrangères (3). Comme on le voit, le Turk 
Dunyâse ne se désintéresse de rien de ce qui peut être 
utile à ses compatriotes. 

L. Bouvat. 

(1) 29 août 1919 (4 et 9 décembre 19 19). 

(2) 3 septembre 1919. 

(3) 3i août 1919. 



LA PRESSE DE L 'AZERBAÏDJAN 



Nos lecteurs savent qu'avant la guerre la presse musul- 
mane était florissante à Bakou ; grands quotidiens, pério- 
diques de moindre importance, revues scientifiques et litté- 
raires, organes techniques, s'y étaient multipliés pendant 
ces dernières années. Les événements ont pu interrompre 
leur activité, mais non la supprimer, et elle tend, de jour 
en jour, à reprendre son ancienne importance. On en a la 
preuve dans le fait qu'une association de presse s'est fon- 
dée à Bakou au commencement de 1919,1a Kourtoulouch, 
« Délivrance (1) ». 

Quant au régime de la presse, une loi, votée récemment 
à une forte majorité, l'a ûxé : c'est celui de^ la liberté la plus 
complète : les journalistes de TAzerbaïdjan n'ont, à cet 
égard, rien à envier à leurs confrères d'Europe. 



Le principal organe de Bakou a adopté comme titre le 
nom du nouvel État dont cette ville est devenue la capitale : 
Azerbaïdjan (1). C'est un quotidien traitant les matières 
les plus diverses : politique, Littérature, questions sociales, 
économie politique, et paraissant sur quatre pages, de for- 
mat grand in-folio. Fondé à Guendjè ( Elisabeth pol), le 



(1) Administration : Worenzofsky et 4, rueGoknisky. — Abonnement pour 
1, 2 ou 3 mois : Bakou. 18. 3a et 45 roubles: extérieur, rou- 

bles. — Le numéro : Bo Itopeks. 



UE DU MONDE MUSULMAN 

i5 septembre 1918, il a été transporté à Bakou un mois 
plus tard, la ville ayant été reprise aux bolcheviks. Son 
rédacteur en chef est M. Djeyhoun Bek I ladjibekorT, qui a 
débuté dans la vie littéraire il y a une dizaine d'années, et 
occupe maintenant une situation des plus en vue dans la 
presse musulmane ; il a aussi apporté à des revues fran- 
çaises et russes une collaboration appréciée. Nommé, au 
commencement de 1 919, secrétaire delà Délégation del'Azer- 
baïdjan à la Conférence de la Paix, M. Djeyhoun Bek Hadji- 
bekoiï, actuellement à Paris, s'est fait suppléer, comme 
rédacteur en chef, par son frère, M. Ouzeïr Bek Hadjibe- 
botï, chroniqueur et romancier bien connu, dont les lec- 
teurs de VIrchâd, de la Tâ^è Hayât et du Tarakkî 
apprécient les articles et les feuilletons signés Fulânhès 
(« Un Tel »). 

^Azerbaïdjan compte encore, parmi ses collaborateurs, 
M M. Mehmed Emîn Rasoûlzâdè, son directeur politique, 
leader du parti national-démocrate et conférencier en 
renom: il publiait, à Téhéran, Y Iran Nô (« Perse Nou- 
velle »), quand il en fut expulsé à la demande des Russes ; 
Khalîl Ibrahim, jeune publiciste qui, après avoir collaboré 
à Vlkbâl et à le Sadaï-Hakk, est devenu le secrétaire général 
de Y Azerbaïdjan ; Hâdji Ibrahim KâsimofT, également 
collaborateur de Vlkbâl et rédacteur en chef du Basîret ; 
Mehmed 'Al! Sidkî, rédacteur du célèbre organe satirique, 
Mollâ Nasr ed-Dîn y sans parler de nombreux collabora- 
teurs occasionnels. 



Nous retrouvons un membre de la famille HadjibekofT, 
M. Zoûl-Fikar Bek, à la tête des Evrâk (« Feuilles »), revue 
littéraire de Bakou paraissant sur douze pages in-folio, 
largement illustrées, et dont le rédacteur en chef est pro- 
visoirement M. Kiâzimzâdè kiàzim. Voici ce que contient 
le début de la collection de cette intéressante revue. 



LA PRESSE MUSULMANE 247 

Le premier numéro, sans date (mars 1919), est consacré 
en entier à la mémoire du tragédien Huseïn Arablinsky, 
tué récemment à la suite d'un drame de famille. Cet artiste, 
âgé d'environ 38 ans, avait toujours joué sur des théâtres 
musulmans. 

Dans le numéro 2 (27 avril), on trouve des Sixains de 
Khadîdjè 'Iffet: leurs sujets sont : Tyrannie et cruauté; 
Aspirations à la justice ; Plus d'armes ! Une vie de Meh- 
med Emîn Bey, le poète trilingue ; des biographies des 
poètes de l'Azerbaïdjan : il question cette fois de Vâkif, 
contemporain de Aga Mohammed Chah, qui le fit mettre 
en prison pour ses hardiesses, et de Seyyid Aboû'l-Kâsim 
Nebâtî, mort vers 1260 (1844-45) ou 1270 (i853-54,)avecune 
poésie de ce dernier; des Souvenirs de guerre, vers de 
'Abbâs-Selîmzâdè Mehmed Hâdî ; Le palais et la femme, 
autres vers de Kiâzimzâdè ; des biographies de facteur 
Mirzâ Moukhtâr et du comique e Alî Ekber Huseïnzâdè, né 
en i3o5 (1887-88). Parmi les illustrations, on remarque, 
avec les portraits des personnages que nous venons de 
nommer, une vue de l'Ismâ'îliyè, fondation de Moûsâ 
Takiyoff destinée à la Société de bienfaisance musulmane 
de Bakou ; une autre vue des imprimeries, des journaux de 
Bakou après l'incendiedu 1 8-3 1 mars i9i8,un portraitde feu 
Huseïn Arablinsky dans le rôle de Aga Mohammed Chah. 

Le numéro 3 (28 mai) contient une intéressante étude 
historique sur Pindépendance de l'Azerbaïdjan, par 'Ali 
Muznib. La race turque, si héroïque, qui a rendu tant de 
services, et n'est pas une quantité négligeable : 56 millions 
d'âmes répartis sur 35.3oo.OOO kilomètres carrés, entre le 
Japon et la Norvège, réclame son indépendance. Une 
étude sur l'architecture musulmane, et des biographies de 
littérateurs de l'Azerbaïdjan : teu Hachîm Be) Véztroffel 
l'auteur dramatique contemporain 'Abbâs MîrzâChertfzàdè. 



2-4-tf BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Deux poésies : A ma patrie, par "AH 'Alevî,et A ma mère, 
par Djemo Djibrâïl. Comme illustrations, divers portraits, 
et une vue d'El-Azhar. 

La littérature tient moins de place dans le n° 4 (3o juin), 
où l'on trouve des extraits de Y Histoire de la civilisation 
musulmane de George Zaïdân (sur la musique arabe et ses 
instruments), des articles sur les philosophes musulmans, 
l'alcoolisme au point de vue religieux, moral, social et 
intellectuel : Sâdik Oghlou Khalîl Pétudie à ces divers 
points de vue, et l'architecture musulmane. Deux poésies : 
Apparition magique, par Kilisli Rifat, et Patrie, par 
Rechîd Bey Efendizâdè, directeur de gymnase. Principales 
illustrations : fac-similé de la lettre du prophète Mohammed 
au Mokaukis d'Egypte, vue du Tadj Mahall de Delhi, et 
portrait de Fauteur 'Alî Ekber Huseïnzâdè. 

Nous revenons aux notices biographiques avec le numéro 
5 (16 juillet) : elles sont consacrées à 'Alî Bey Huseïnzâdè, 
directeur d'École supérieure, délégué du Croissant-Rouge 
en 1 897-1898, et poète de talent, qui joua un rôle actif après 
la Révolution russe ; Mîr Bedr ud-Dîn El-Huseïnî, poète et 
journaliste remarquable, né en 1882 (ses vers sur la guerre 
mondiale sont reproduits) ; 'Alî Aga Vâhid, autre jeune 
poète de l'Azerbaïdjan ; Arâm Bânoû, femme de Timour, et 
l'auteur dramatique Khalîl Hâdjî Mahmoud Oghlou Huseïn- 
zâdè. 'Alî Muznib étudie l'art de l'antiquité, classique et 
orientale; on donnede lui des vers intitulés Azerbaïdjan, 
et des poésies de divers auteurs: Le Croissant assombri. 
A Ahmed Bey Agayeff, par Matlab Oghlou Emîn 'Abîd ; 
Chant national, par Zoû'l-Fikar Bey Efendi Hâdjîbekli ; 
O mon ange..., par 'Alî Chevkî. Avec leportrait de Huseïn- 
zâdè, et, hors texte, une vue des Tombeaux des Khalifes, 
au Caire. 



LA PRESSE MUSULMANE 249 

Le numéro 6(i er août) est d'une composition assez éclec- 
tique. Une étude littéraire sur Tevfek Fikrèt, une poésie 
de 'Eumer Fâzil, le Croissant-Rouge , disent les bienfaits 
de cette institution au milieu des atrocités de la guerre ; 
d'autres poésies : Mon beau foyer ; La Langue, par Matlab 
Oghlou Emîn 'Abîd ; Ma Patrie, par 'Alemchoû. Deux 
notices littéraires : sur le célèbre auteur dramatique Mîrzâ 
Feth/alî Akhondzâdè, également connu en Europe et au 
Caucase, et Mîrzâ 'Abdul-Kâdir Vesâkî, et des biographies 
de musulmanes célèbres : celles qui ont porté le nom de 
Amîna, Fâtima, Asmâ bent Abî Bakr, etc. Avec portraits, 
et, placée hors texte, une vue du Japon. 

Si rapide qu'il soit, notre examen permettra de se rendre 
compte de l'intérêt que présente la revue Evrâk. La série 
de biographies littéraires qu'elle publie doit, tout particu- 
lièrement, retenir l'attention. 



Les habitants du Karabâgh réclamaient depuis longtemps 
un organe régional; mais aucune imprimerie n'ayant le 
personnel ni le matériel nécessaire à une publication de ce 
genre, le projet avait été ajourné à plusieurs reprises. On 
a réussi, enfin, à surmonter les difficultés : le 12 oc- 
tobre 1919 paraissait à Choucha le premier numéro du 
Karabâgh, journal rédigé dans les trois langues en usage 
dans le pays : turc azéri, russe, arménien, et dont nous 
espérons pouvoir reparler. 



Les Israélites de FAzerbaïdjan auront aussi un organe, 
rédige en dialecte azéri : il paraîtra à Bakou sous le titre de 
Taouch Saba. 

L. BOU\ AT. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 



Aux Pays-Bas. 

Les études a" Arendonk sur les Zeïdites et de Wensinck 

sur Barhebrœus. 

Ces deux ouvrages permettent d'exposer ici quelques- 
unes des jpréoccupations dominantes et des idées direc- 
trices du mouvement d'études islamiques qui se poursuit 
actuellement en Hollande, selon l'impulsion imprimée 
par Dozy et de Goeje, grâce aux conseils de Snouck, 
Houtsma et de Boer. 



I 



Les origines de l'État ^eïdite au Yèmen : les résultats 
des études d'Arendonk (i). 



Les fonds manuscrits zeïdites, acquis depuis quelques 
années au Yémen par Londres, Berlin et Milan, éclairent 
maintenant d'une lumière directe, et sans plus recourir à 
des chroniques étrangères, partiales et hostiles, les ori- 

i C. van Arkndovk, De opkomst pan het Zaïdietische Imamaat in 
Yemen. Leiden, 1919. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 25 1 

gines et les doctrines politiques de cette curieuse princi- 
pauté zeïdite du Yémen. Vieille de plus de mille ans, sa 
vitalité, qui l'a préservée des persécutions ottomanes, va 
lui permettre d'affronter aisément les tentatives d'unifica- 
tion hedjazienne. 

Strothmann avait, dès 19 12, dans deux essais composés 
avec autant de clarté que de méthode, tiré parti d'un inven- 
taire préalable de la « littérature zeïdite », pour esquisser 
la théorie du « droit constitutionnel zeïdite ». 

Il avait montré que le souverain zeïdite, VImâm, sans 
avoir le caractère impeccable et sacré de Timâm des autres 
sectes chïites, jouissait en droit et en fait d'une autorité 
gouvernementale beaucoup plus cohérente et plus vaste 
que le khalife sunnite ; en plus du pouvoir exécutif, l'imâm 
zeïdite exerce un véritable magistère doctrinal, édicté des 
textes législatifs, et il contrôle effectivement les mœurs 
publiques (hisbah), car, étant « le plus digne » afdal, il 
doit être un vivant exemple de la pratique des quatre 
vertus sociales : \èle religieux sincère, tempérance volon- 
taire, prudence pour régler les usages et les intérêts de 
chacun (masalih), et bravoure pour défendre l'Islam les 
armes à la main. 

L'ouvrage d'Arendonk, dont la publication acte retar- 
dée par les multiples travaux qui lui incombent, à la 
rédaction de l' Encyclopédie de l'Islam, n'est pas un exposé 
comme celui de Strothmann, mais une collection de 
recherches historiques. Il se présente ainsi : 

En tête, deux listes : celle des manuscrits utilisés, et 
celle des abréviations employées (pp. îx, xvi). 

Puis, une longue introduction (pp. 1-98). Après Stroth- 
mann, Arendonk reprend et précise les origines lointaines 
(pp. 1-27) du mouvement zeïdite, qui éclata en 122,740 avec 
l'insurrection de Zeïd, arrière-petit-fils du khalife Ali, à 
Koufa. 11 ditcomment ce mouvement, répondant aux vœui 
d'un grand nombrede jurisconsultes etdc croyants sincères. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

visait à rallier toute la communauté musulmane, divisée 
par des querelles fratricides, autour d'un programme de 
gouvernement orthodoxe, équitable et raisonnable, — d'un 
pouvoir énergique sans les abus profanes de l'absolutisme 
ommayyade, — d'une autorité légitime sans les excès de 
dévotion sacrilèges des chiites exaltés. Fondé à l'origine 
par un petit groupe de chiites libéraux, notamment Abou'l 
Jaroûd, le parti zeïdite gagna l'adhésion d'un assez grand 
nombre de sunnites réfléchis : les théologiens mo'tazilites, 
qui lui fournirent sa théologie, et la plupart des grands 
jurisconsultes, qui secrètement ou ouvertement favorables 
à ses prétentions, furent persécutés de ce chef par les pre- 
miers Abbassides. 

Arendonk passe en revision les appels successifs adressés 
à l'ensemble de la communauté musulmane par les chefs, 
les imâms élus du parti zeïdite, qui, la chose est à noter, 
ne furent pas toujours, tant s'en faut, choisis parmi les 
Alides hoseïnides comme Zeïd : 

i" Ze'id b. c Alî b. Hosayn, tué le 2 safar 122,7 janvier 
740 (pp. 28-36) ; 

2 Yahya, son fils, tué en Khorasan en 1 25 743 (p. 3o). 
Après eux, le parti zeïdite se choisit comme chef des Alides 
hasanides ; 

3° Mohammad al Nafs al Zakîyah, tué en Médine en 
145 762 (pp.44-50); 

4 Son (rcreJbrahim, tuéàBasra, 145/763 (p. 5i); 

5° Son neveu, Hosayn b.'Alî, tué à Fakhkh, le 8 dh. 
hijj. 167/1 1 juin 782 v p. 56); 

6° Ses oncles, Yahya b. 'Abdallah, réfugié en Deïlem en 
176792 (p. 5 9 ) , — et Idrîs, père du fondateur de Fez, 
insurgé au Maroc en 172788. 

Après cette série d'échecs et de désastres (1), le parti 

(1) Quant au fameux Alide de la révolte des Zinj, il convient d'ajouter 
à la note de la page c>y, le passage de Bikini [Chronology, trad. Sachau, 
p. 326), qui fixe sa fête au 26 ramadan. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 253 

zeïdite, renonçant à s'imposer aux centres mêmes de 
l'Islam, concentra ses efforts sur deux provinces fron- 
tières : 

a) Le bord sud de la Caspienne (Amol), où il se choisit 
des chefs hoseïnides, Mohammad b. al Qâsim, en 219/834, 
puis son cousin Hasan al Otroûsh (256/869 f 304/917), 
dit « Al Nâsir lil Haqq », fondateur des Nâsiriyah; 

b) Le centre du Yémen, au sud de l'Arabie, où une lignée 
hasanide, les Qâsimiyah, se rattachant à l'imâm Moham- 
mad Tabâtabâ b. Ibrahim, proclamé à Koùfa en 199/815, 
par son frère Al Qâsim (f 246/860) réussit à s'implanter 
à Sa'da et San'â entre 280/893 et 298/91 1, avec Yahya, fils 
d'Al Qâsim, dit «Al Hâdî ilâ'l Haqq ». 

C'est à cette dernière propagande politique qu'Aren- 
donk s'attache désormais dans son ouvrage, après deux 
digressions : la première sur les sources traditionnelles du 
zeïdisme en général (pp. 64-70), la seconde sur les thèses 
des différentes écoles zeïdites citées par les hérésiographes 
(pp. 71-85). Et l'introduction se termine, avec le récit de 
l'insurrection d'Ibn Tabâtabâ (pp. 86-95), sur un court 
rappel de l'activité littéraire de son frère Al Qâsim (pp. 95- 
97), un des docteurs du zeïdisme. 

Le chapitre I (pp. 98-1 14) passe en revue la succession 
des gouverneurs abbassides du Yémen au troisième (neu- 
vième) siècle ; à partir de 256/869, ils sont choisis dans 
une seule famille, les Ya'foûrides ; il y a notamment d'in- 
téressantes données sur les débuts de la propagande 
qarmate au Yémen (pp. 109-114) ; 

Le chapitre II (pp. 1 1 5- 1 58) entre dans le vif du sujet 
avec la proclamation d'Al Hâdî comme imâm zeïdite à 
Sa'da, en 280/893. Al Hâdî était alors âgé de 35 ans. Aren- 
donk le suit dès lors pas à pas au moven delà biographie 
contemporaine intitulée Sîrat al Ilàdî, par al 'Abbàsi : 

Le chapitre III (pp. 1 59-190) sur un séjour en khaw làn 
et Nejrân après 285 '898 ; 



254 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Le chapitre / T (pp. 191-227) sur ses guerres contre les 
Qarmates, de 288 900 à sa mort ; 

Le chapitre V expose d'abord comment Al H âdî conce- 
vait l'exercice de ses fonctions d'imam zeïdite (pp. 228- 
25o) ; ici la source utilisée, visiblement un panégyrique, 
marque excellemment les vertus sociales dont les zeïdites 
entendent que leur chef donne l'exemple et le modèle. 
Arendonk termine en analysant les principales œuvres 
conservées d'Al Hàdî (pp. 251-280). 

A la lin du volume sontannexées : 

a) Une série de notes : quatre listes des partisans 
marquants : de Zeïd (p. 281, cf. p. 27); — d'Al Nafs al 
Zakîyah (p. 285, cf. p. 45); — d'Ibrahim (p. 287, cf. 
p. 52) et Yahya (p. 290, cf. p. 60). Ces listes sont à lire 
avec soin ; elles révèlent les nombreuses adhésions, au 
moins théoriques, que l'idéal politique zeïdite avait obte- 
nues parmi les jurisconsultes du temps; on y trouve 
les plus grands noms du sunnisme : Aboû Hanîfah, et 
Shâfi'i (pp. 288-290); 

b) Deux circulaires de la chancellerie d'Al Hâdî, adres- 
sées, l'une à ses gouverneurs (p. 292), l'autre aux juifs et 
chrétiens du Nejrân (p. 294, cf. p. 1 23) ; 

c Une note sur les Qarmates du Yémen (pp. 3o2-3o6, 
cf. p. 218). 

U index (pp. 3 1 1 - 3 46 j et une liste de citations cora- 
niques (pp. 347-348) pour clore le livre. Il n'y a pas de 
carte. 

Cet ouvrage réalise en beaucoup de points un progrès 
net sur les travaux de Strothmann. Peut-être souhaiterait- 
un voir ajouter aux pages 33 et 45 quelques précisions sur 
le rôle politique joué parles premiers théologiens mo'tazi- 
lites dans le parti zeïdite : Wàsil fut le conseiller écouté 
de Zeïd, et 'Amr b. 'Obayd, Wàsil et 1 lafs b. Sâlim passent 
même pour avoir proposé dès 126743 l'organisation d'un 
référendum électoral (shoûrâ), afin d'y poser la candida- 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 255 

ture zeïdited'Al Nafs al Zakîyah (i) ; ce qui est dit de leur 
revirement en 144/762 aux pages 45 et 46, note 2, aurait 
donc à être expliqué, d'autant plus que Wâsil était mort 
en 131/748 et 'Amr en 143/760. 

Le nom du grand poète Aboû'l 'Atâhiyah (f 21 3 828), 
un des adhérents les plus marquants du zeïdisme des 
Batrîyah, n'est pas mentionné (2). 

Une des parties les plus suggestives du travail d'Aren- 
donk, — partie trop courte à mon gré, est celle qui traite de 
la propagande qarmate au Yémen (pp. 109-114, 216-227, 
3o2-3o6). — Après mille années, la lutte entre Zeïdites 
et Qarmates continue encore, dans l'Arabie méridionale. 

11 existe encore bel et bien des Qarmates, c'est-à-dire des 
Ismaéliens, au Yémen; leur chef actuel, Ismaïlal Makramî, 
vassal authentique de l'Aga Khan, n'est pas seulement 
le puissant émir des Béni Yâm, souverain du lointain et 
mystérieux Nejrân ; il est aussi le maître dans l'enclave 
des iMakârimah du Harrâz, qui borde au nord la route 
dTIodeïda à San'â ; et c'est au Harrâz, en igo5, que s'est 
livrée l'escarmouche entre Zeïdites et Qarmates, où L'imam 
zeïdite actuel s'est emparé des curieux manuscrits qar- 
mates, en écriture alphabétique secrète, que Grit'lini vient 
d'étudier à Milan. 

II 

L'influence de Ghas^âlî sur les œuvres de V épique chrétien 
Barhebrœus : recherches de Wensinck (3). 

A. J. Wensinck, de l'Université d'Utrecht, joint à une 

(1) Tabarsî, Ihti/âj, lith. Téhéran, p. 

(a) Corr. p. 74, a. 2 : le théologien mo*tazilite Zorqan, do son nom com- 
plet Aboù Y.rià Mohammad b, Shaddâd b.*Isâ al Misma*!, est mort .. 

en -<)- 911 i.S.iin'.nii. \)isab, s. v.); coir. p. 70, n. |3 : kboù 'Isa al W.irr.iq 

(■st mort en 297 910. 
(3) Barhebrœus' s Boo h of theDove, translatée b) A. J. w 



256 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

forte culture classique, au lait des dernières découvertes 
sur les mouvements d'idées gréco-romains, une connais- 
sance étendue de la littérature syriaque chrétienne et de la 
littérature arabe musulmane. Ses études sur Barhebraeus, 
le célèbre théologien et historien jacobite mort maphrian 
de Tagrit en 1286, l'ont conduit à constater que, pour 
deux de ses dernières œuvres, le Livre de la Colombe 
(Yoûnâ) y et YEthique (Itîqoûn), cet évoque chrétien s'était 
étroitement inspiré de la méthode appliquée par un théo- 
logien musulman, Ghazâlî, en son œuvre maîtresse : 
YIhyâ. 

Cela, joint au souvenir des fragments de traduction 
hébraïque du Monqidh de Ghazâlî exhumés par Hirsch- 
feld (1), des sources arabes de Maïmonide, et des 
citations d' « Algazel » qui émaillent nos scolastiques la- 
tins, fait entrevoir dans le cas particulier de Barhebraeus 
un des derniers exemples de la réaction générale exercée 
par l'Islam, à travers l'arabe, au delà de ses frontières, 
sur la pensée théologique, juive et chrétienne, du dixième 
au quatorzième siècle. 

A. J. Wensinck, sans généraliser, établit solidementl'in- 
time connexion de l'œuvre de Barhebraeus au douzième 
siècle, avec celle de son modèle musulman, du onzième 
siècle. Et il exprime le sentiment que, six siècles plus tôt, 
à l'époque d'Isaac de Ninive, ce sont probablement les au- 
teurs mystiques musulmans qui ont imité des modèles 
chrétiens syriaques. 

Voici le plan suivi : l'Introduction, d'une centaine de 
pages, rappelle l'occasion de la composition du Livre de 
la Colombe ; quand Barhebraeus, vieilli et chargé d'hon- 
neurs, s'en alla soudain vivre dans la pauvreté, le renon- 
cement et la retraite. Suit la liste de rares sources chré- 
tiennes (Hiérothée, Evagrius, Climaque, Jean de Dalyata, 

(0 Jcwish Quarterly Revicw, XV, 528 (corrections de Goldziher). 



LES ETUDES ISLAMIQUES A L ETRANGER 2D7 

Isaacde Ninive), de cette œuvre où Barhebracus a condensé 
son expérience mystique personnelle (pp. i-xxi). 

Ici, l'auteur expose en détail une théorie sur le « syn- 
crétisme mystique de TOrient », où il croit voir une doc- 
trine homogène et permanente, que l'hellénisme légua au 
christianisme et à l'Islam (pp. xxii-lviii). Admettant pour 
certaines les reconstitutions ingénieuses de Reitzenstein, 
Wetter et Dieterich, sur la discipline mystique hermétique 
(Poimandrès), néoplatonicienne et mithriaciste, Wensinck, 
fort impressionné de ces résultats, croit pouvoir suivre la 
persistance de leurs idées maîtresses, après la chute du 
paganisme, sous le manteau du dogme chrétien et musul- 
man. Ces idées sont : interprétation purement symbolique 
des rites religieux, initiation graduelle des adeptes, trans- 
mission d'une « gnose» mystique, fondée non sur la con- 
templation de concepts discursifs, mais sur l'amour divin 
(p. xlii), et thèse de l'ascension spirituelle du mystique 
jusqu'à la vision divine. Des citations grecques (néoplato- 
niciennes et hermétiques), syriaques (chrétiennes) et arabes 
(islamiques) sont données en note pour corroborer cette 
théorie au moyen de passages où l'on remarque surtout un 
parallélisme d'attitude mentale. 

Le troisième point traité dans l'introduction est le lexique 
de la psychologie ascétique, les mots désignant l'âme, ses 
maladies et affections, sa purification par l'ascèse. Là 
encore,. Wensinck, constatant la similitude des définitions 
employées par Barhebracus et Ghazâli, réfère à des antécé- 
dents grecs, notamment stoïciens (pp. lix-lxxxi). 

En quatrième lieu, l'idée de « L'illumination ^> mystique 
amène l'auteur à grouper divers textes parallèles, tant is- 
lamiques que néoplatoniciens ou chrétiens, sur la notion 
de « Dieu en tant que lumière » (pp. LXXXH-LXXXVlii), 
clarté expérimentalement perçue dans l'extase comme un 
éclair; sur la révélation, la familiarité croissante du saint 
avec Dieu, et l'union (pp. LXXXIl-CXl). 

xxxvm. 17 



258 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Durant toutes ces pages, Wensinck avait multiplié les 
rapprochements entre les textes de Ghazâlî et de Barhe- 
brajus. Jl place maintenant devant nos yeux, dans une 
série do tableaux disposés en double entrée, les similitudes 
serviles que l'agencement des chapitres révèle entre V Éthique 
de Barhebraeus et VIhyd de Ghazâlî (pp. cxi-cxxxvi) ; et 
c'est ici un des chapitres les plus probants. Nous en ex- 
trayons ce tableau (p. cxvn), où nous avons dû faire 
quelques retouches légères (*) à la présentation des titres de 
paragraphes chez Ghazâlî, pour en maintenir l'exactitude 
littérale : 

« Sur la vertu de patience. » 



§§ de Barhebrœus. 
{Éthique, IV, 5.) 

§ i. Traditions relatives à l'excel- 
lence de la patience. 

§ 2. Définition de la patience. 



§ 3. Les différentes appellations 

de la patience. 
§ 4. Les degrés de la patience : 



a) Degré de ceux qui sont cons- 
tants; 

b) Ceux qui sont parfois iné- 
branlés et parfois vaincus par 
les tentations ; 

c) Ceux qui ne remportent ja- 
mais de victoire décisive. 

-» 

$ ?. Quelles choses doivent être 
supportées. 
Les différentes tentations. 

§ 7. Remèdes pour fortifier la pa- 
tience. 



§§ de Gha\âli. 
(Jhyâ, IV, rokn 4, shatr 1.) 

1. La vertu de la patience : 

a) versets coraniques; b) hadîth; 
c) citations d'auteurs*. 

2. Essence et signification de la 
patience. 

3. La patience est la moitié de 
la foi*. 

4. Les appellationsdela patience 
suivant son objet. 

5. Les degrés de la patience, sui- 
vant la proportion de force ou 
de faiblesse qu'ils impliquent: 

a) Ceux qui assujettissent la 
tentation et dont la patience 
est constante ; 

b) Ceux qui sont asservis par les 
tentations* ; 

c> Ceux qui sont tantôt vain- 
queurs, tantôt vaincus; 
d) Autre classification*. 

6. Nécessité permanente de la 
patience. 

7. Remèdes pour fortifier la pa- 
tience. 



Ici se termine l'Introduction. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 25g 

Le Livre de la Colombe occupe les pages 1-84, en 
quatre chapitres : sur le travail quotidien au monastère, 
le travail intérieur dans la cellule, Je repos spirituel, et les 
expériences personnelles de l'auteur. Cette traduction an- 
glaise est faite sur le texte syriaque de l'édition Bedjan. 

Le traducteur l'a fait suivre de la traduction in extenso 
de deux chapitres de YÈthique : sur Pamour divin (liv. IV, 
chap. xv), et sur la musique (livre I, chap. v) : pp. 85- 
134. 

Il termine par une liste de 32 termes techniques de théo- 
logie ascétique et mystique en syriaque, avec leurs cor- 
respondants en arabe et en grec (pp. 135-142). Cette liste 
donne tantôt des synonymes stricts, précieux pour des 
enquêtes sur les influences réciproques (ex. : n os 3, 10, 17), 
tantôt des équivalents plus approximatifs (ex. : n os 4, 8, 
12, 16), qui ne sauraient être utilisés pour le même usage. 
— Suit Y index (pp. 143-152). 

On saisit dans ce travail l'influence des idées d'Adalbert 
Merx, sur l'unité d'origine des divers systèmes mystiques, 
renouvelées et précisées par des données nouvelles sur le 
syncrétisme gréco-romain. Qu'il y ait eu un vocabulaire 
technique constitué, traitant de psychologie mystique, dont 
les termes grecs, définis par des philosophes païens. 
auront été transposés en syriaque par des chrétiens, et en 
arabe par des musulmans, c'est une thèse vraisemblable 
et qui pourra être démontrée quand les publications des 
textes syriaques et arabes sur ces matières sera plus avan- 
cée. Mais conclure de l'origine commune des termes em- 
ployés à l'affiliation positive des constructions doctrinales 
et surtout à l'identité réelle des disciplines pratiques et des 
buts poursuivis, est bien osé. C'est toute la question de la 
transmission des sciences grecques en Orient pendant le 
moyen âge qui est posée ainsi ; or il parait difficile d'en 
faire le privilège de sociétés initiatiques dont l'histoire ne 
nous a pas conserxéde traces. La vérité, — actuellement, — 



2Ô0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

semble être que certaines sociétés secrètes, notamment les 
manichéens, les gens de Harrân au neuvième siècle, et les 
agents qarmates au dixième siècle, ont, dans leur propa- 
gande, tiré argument de l'usage déjà répandu, parmi les 
adhérents aux ditïérentes religions orientales, de termes 
techniques communs (i), — pour essayer de faire adopter 
par tous l'interprétation doctrinale spéciale qu'ils en pré- 
conisaient. En d'autres termes, d'abord il y a eu diffusion 
graduelle, endosmose d'un lexique technique (aussi bien 
pour la mystique que pour les autres sciences), d'origine 
grecque, dans les milieux de langue syriaque et arabe, — 
et l'adoption de ce lexique, dû à certains avantages dia- 
lectiques et commodités logiques qu'il présentait, s'est 
effectuée « commercialement », sans qu'elle impliquât 
pour cela adhésion à un système doctrinal quelconque (2). 
Les essais de synthèse entre les doctrines, et les assimila- 
tions entre les méthodes, ne sont intervenus qu' après, 
et précisément comme conséquences de la diffusion de ce 
lexique ; pour l'expliquer et la justifier. 



Ces deux ouvrages, fort différents quant au sujet traité, 
sont assez proches parents pour la méthode et la présenta- 
tion. Ils prouvent que l'islamologie néerlandaise, fidèle à 
ses premières tendances, continue dans la voie des re- 
cherches critiques d'histoire sociologique et philosophique, 
qui ont fait la renommée durable de ses fondateurs. 

L. Massignon. 

(1) Bagdadî, dans le farq, en faisait la remarque pour les Qarmates dès le 
onzième siècle de notre ère (éd. Badr, pp. 282-295); et les encyclopédistes 
Ikhwdn al ta/A exposent tout au long cette méthode (t. IV, 194 217 de l'éd. 
de Bombay). 

(2) Wensinck en donne lui-même la preuve, en relevant dans Barhebracus 
une description de Dieu éclatant de blancheur, qu'il retrouve dans un 
texte hermétique (p. xjvi); elle dérive, d'ailleurs, d'Ezéchiel< 









LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 20 1 



Un livre du docteur E. Insabato. 



U Islam et la politique des Alliés, que le docteur Enrico 
Insabato tenait prêt à paraître dès 19 17, époque où ses 
avertissements à l'adresse des Puissances « alliées » pou- 
vaient encore être utilement examinés et discutés, — est 
mis en vente en 1920(1), à l'heure où la carence prolongée 
d'une politique musulmane interalliée aboutit à l'immi- 
nente possibilité de conséquences désastreuses. 

Pourquoi, nous demande-t-on, la censure a-t-elle es- 
timé opportun de retarder de trois années « la parution » 
de ce livre ? Est-ce la récompense désormais assignée à 
tout Italien qui travaillerait à maintenir la langue fran- 
çaise dans sa primauté, en la choisissant pour traiter une 
question d'ordre international? Serait-ce plutôt parce que 
l'auteur, s'étant inspiré en maint endroit de la Revue du 
Monde Musulman, a poussé la correction jusqu'à le recon- 
naître, en passant, dans son Introduction ?Ces deux motifs 
nous référeraient à des partis pris ; la réalité parait être 
plus triste. Si ce livre a été interdit en 1917, 1918 et 1 9 1 9 , 
c'est simplement parce que les bureaux compétents, se 
retranchant dans une impartialité aussi sereine que mal 
informée, sont restés, trois ans durant, convaincus qu'en 
invitant le public français à réfléchir dès 1917 sur la poli- 
tique des Alliés vis-à-vis de l'Islam, l'auteur avait fait une 
œuvre inutile, décevante et pernicieuse, peut-être même 
défaitiste... 



(1) Enrico [NSABATO, l'Islam et la politique des Allies, adapte de l'italien 
par Mme Magali Boisnard. Pans, 1920. 



2b2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

A relire, après trois ans, L'ouvrage d'Insabato, son 
principal mérite reste de fixer l'attention sur certains pro- 
blèmes d'ensemble, d'orienter la réilexion vers certaines 
solutions internationales. Car dans le détail, la rédaction, 
assez rapidement exécutée, n'est pas d'un grain très 
serré (i). 

Les grandes avenues de l'œuvre sont : après les confré- 
ries musulmanes et les sectes hétérodoxes, — les trois pro- 
blèmes du sunnisme contemporain : guerre sainte, défini- 
tion du territoire canoniquement musulman et khalifat. 

Rien à redire sur l'impartialité aussi loyale que sympa- 
thique de l'auteur. Pour les Senoussis, en particulier, son 
chapitre IV est de premier ordre. Le docteur Enrico Insa- 
bato, rompu aux plus délicates négociations officieuses, en 
Tripolitaine et ailleurs, nous communique là l'inestimable 
fruit de plusieurs années d'expériences musulmanes, entre- 
prises et réussies au service de la Consulta. Ce qui est dit 
du fonctionnement de cette confrérie fameuse, les ré- 
flexions qui s'y glissent, sur les modalités de la politique 
« affaires indigènes », comme on dirait chez nous, tout 
est aussi modéré qu'opportun. 

Quant aux derniers chapitres de l'ouvrage où le docteur 
Insabato esquisse à grands traits l'équilibre éventuel 
d'une politique musulmane interalliée, destinée à donner 
des buts d'action islamiques aux musulmans, ils valent 
surtout comme grandes lignes. Des opinions curieuses s'y 
font jour, émises selon ce que nous dit l'auteur, par ses 
amis musulmans d'Egypte, Cheikh Aleïch, Mahmoud 
Salem Arafat!, personnages à la fois traditionnels et tolé- 
rants, modernistes épris de combina^ione et de morale, 
dont il ne faudrait pas, d'ailleurs, s'exagérer l'importance 
sociale. Ces opinions sont citées expressément à l'appui 

(i) Les références incomplètes aux sources écrites musulmanes paraissent 
provenir d indications fourmes, en conversation, par des amis musul- 
mans. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A l'ÉTFANGER 2Ô3 

des idées personnelles de l'auteur « bon et fervent catho- 
lique » italien (sic), qui insiste pour le maintien du sultan 
à Constantinople, mais se résignerait à ce que le Pape 
quittât Rome pour la Palestine ; elles se teintent ainsi de 
cette aimable et légère finesse italienne, qu'il est si malaisé 
de faire admettre au caractère français dans la discussion, 
— quelque plaisir qu'elle fasse goûter à la lecture, quand 
Voltaire ou Stendhal nous la présentent. 

R. M. M. 



LES LIVRES ET LES REVUES 



Les Voyages de Benjamin de Tudèle. 

Une section de philologie sémitique aétécréée au Centre 
d'études historiques de la « Junta para ampliacion de Es- 
tudias y Investigaciones cientificas » de Madrid : elle a pour 
directeur M. A. S. Yahuda, titulaire de la nouvelle chaire 
de langue et de littérature rabbiniques de l'Université cen- 
trale et a inauguré la série de ces publications par une 
traduction espagnole des voyages de Benjamin de Tudèle (i). 

Le choix était heureux, car cette publication comblait 
une lacune qui étonne à juste titre : édité dès le seizième 
siècle, Benjamin de Tudèle avait été traduit — parfois très 
mal — en plusieurs langues, mais jamais dans celle de son 
pays d'origine. Depuis longtemps on est revenu des pré- 
ventions dont son œuvre, du fait d'éditeurs ou de traduc- 
teurs peu scrupuleux, était devenue l'objet : bien que mu- 
tilés, ses Voyages sont une des sources les plus précieuses 
que nous ayons sur l'Europe et l'Asie, et les pays musul- 
mans en particulier, dans la seconde moitié du douzième 
siècle. On sait que Benjamin de Tudèle est le premier Oc- 



(\)Yiajes de Benjamin de Tudela, 1 160-1 lj3 % por primera vt\ tradu- 
cidos al castellano con Introduccién, Aparato critico, Anotaciones y très 
Mapas, por [OlfAZIO GONZALEZ Llubera. Midrid, V. II. Sasz Calleja, 1918. 
- i83p., avec fac-similé et 3 cartes. Prix : 8 pesetas. 



J 



LES LIVRES ET LES REVUES 2Ô5 

cidental qui, au moyen âge, ait laissé une relation de 
voyage en Perse. 

M. Ignacio Gonzalez Llubera, le traducteur espagnol de 
Benjamin, a joint à sa version un apparat critique impor- 
tant. Il comprend d'abord une Introduction renfermant 
une vue d'ensemble sur les voyageurs du moyen âge et 
une étude sur Benjamin, qu'il définit : « Israélite convaincu 
et enthousiaste, observateur avisé, homme simple et droit», 
V examen de son itinéraire, et la critique de son œuvre, 
critique portant d'abord sur le texte et les traductions; ici, 
on pourrait désirer un peu plus de détails techniques de 
bibliographie : nous sommes loin de l'abondance avec 
laquelle Carmoly prodiguait ces derniers; Y œuvre au point 
de vue historique : elle est précieuse pour la connaissance 
des mœurs, des religions, de la vie politique, sociale, intel- 
lectuelle et artistique d'alors, et au point de vue littéraire : 
elle est un modèle de style. A la fin du volume ont été 
placés une critique minutieuse du texte hébreu, des notes 
historico-géographiques sur les localités que décrit Benja- 
min, un index des noms propres et trois cartes. 



(( Histoire des Rasoulides du Yémen. » 

Commencée en 1906, la publication de l'histoire de la 
dynastie rasoûlide du Yémen d'Al-Khazredji s'est terminée 
en 1 9 1 8, avec l'apparition du tome V, contenant la deuxième 
partie du texte arabe. C'est le cheikh Mohammed 'Asal, 
diplômé de l'Université du Caire et maître es arts de l'Uni- 
versité de Cambridge, qui a surveillé l'impression de ce 
volume (1). Les index ont été préparés par M. R. A. Nichol- 

(1) The Pearl-Strings. A History of the Resâliyy Dynasty of Y cm en, 

by Aliyyu 'nNi'i.-U vs.w El K.HAZRBJIYY. The Arabie Tcxt, édite! by SHAIU 

Mohammad 'As al, M. A. (Cambridge), with Indices by R. A. Nicholsor and 

printed for the Trustées of the /•.'. ./. W. Gibb Mémorial. Leyden, B. /. 
Brill, London, LuzftC and Co., 1918, gr. in-8. 486 + IVIII p. Pail : 8 mi. 



2Ô6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

son, et M. E. G. Browne a écrit la préface, dans laquelle 
on trouve des renseignements fort intéressants sur la va- 
leur intrinsèque de l'ouvrage, et la manière dont il a été mis 
à la portée des arabisants. 

M. Browne commence par déplorer la façon dont la pu- 
blication du texte arabe a été entreprise. On s'est servi 
d'une copie de feu Sir James Redhouse, copie faite sur l'ori- 
ginal, conservé à l'India Office, et qui laisse énormément 
à désirer. Redhouse, mettant çà et là des points-voyelles, 
faisant des corrections souvent malheureuses, a omis de 
nombreux passages de l'original et ne s'est guère soucié de 
l'orthographe des noms propres, que l'on trouve souvent 
défigurés. M. Nicholson a, dans la mesure du possible, re- 
médié à ces inconvénients en donnant dans son index, à 
côté des formes fautives, les formes correctes; maison ne 
peut que regretter, avec M. Browne, que Redhouse n'ait 
pas apporté à établir son texte le soin qu'il a mis à le tra- 
duire. 

Ces réserves faites, il faut reconnaître l'utilité et l'In- 
térêt de l'œuvre d'Al- Khazredjî. L'auteur, qui vivait à la 
fin du quatorzième siècle et au début du quinzième, ne 
dit presque rien de sa propre existence ; mais il se montre 
historien de vaLeur, abonde en renseignements intéressants 
sur des matières peu connues, rend la lecture de son livre 
attachante par les récits, tantôt dramatiques, tantôt pitto- 
resques, qu'il a recueillis. Au point de vue de l'histoire re- 
ligieuse, il y a beaucoup à tirer d'Al-Khazredjî, qui parie 
fréquemment, et en détail, des Zéidites,des Chiites, des mys- 
tiques, en particulier de Bayézid de Bistâm, de 'Abd El- 
Kâder El Djilânî et de Mouhî ad-Din ibn Al-'Arabî, des 
Ismaéliens et de leur influence. Les arabisants s'occupant 
d'histoire littéraire consulteront, non moins utilement, 
l'Histoire de la dynastie rasoûlide du Yémen. 



LES LIVRES ET LES REVUES. 267 



En Afrique Occidentale. 

Le Comité d'études historiques et scientifiques de 
l'Afrique Occidentale française est de création récente, mais 
il a déjà donné, plus d'une fois, les marques de son acti- 
vité, et nous croyons utile d'attirer sur ses travaux l'atten- 
tion de nos lecteurs. 

En fondant le Comité, le gouvernement général se pro- 
posait de grouper tous ceux qui, par leurs travaux ou leurs 
connaissances, se trouvaient à même de contribuer à l'étude 
scientifique de la colonie. Administrateurs, officiers, pro- 
fesseurs, médecins, missionnaires, ingénieurs, ont été 
appelés à faire partie du Comité, qui comprend trois caté- 
gories de membres : résidents, correspondants en A. 0. F., 
correspondants hors de l'A. O. F. Le bureau a pour prési- 
dent d'honneur M. le gouverneur général Roume, pour 
président effectif le gouverneur général en exercice de 
l'A. O. F. Dans les noms des membres des diverses catégo- 
ries, nous relevons, avec celui de notre directeur, ceux de 
plusieurs de nos collaborateurs ou amis : MM. Paul 
Marty, Delafosse, Gaden, Henri Cordier, Monteil, le doc- 
teur Richer. 

Un Bulletin, paraissant par fascicules trimestriels 
d'environ ioo pages in-8, sert d'organe au Comité. Il com- 
prend des études très variées sur la colonie. Voici le som- 
maire des numéros de l'année 1919 parus à ce jour : 

N° 1 , janvier-mars. 

P. Humblot, Du nom chez les Malinké des rives du Niandam et du 
Milo. 
A. de Loppinot, Souvenirs d'Aguibou. 
Ben Hamouda, Proverbes songaï. 
R. P. Kzanno, Fadiout. 
P. Louise, Propagation de la marée dans le fleuve Sénégal. 



2Ô8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Henry Hubert, Sur l'emploi des avions en Afrique Occidentale pour 
les recherches d'ordre scientifique. 

A' 2, avril -juin. 

Ahmadou Mapaté Diagne, Un Pays de pilleurs d'épaves : le Gandiolc. 
LàJZE, L'Islam dans le territoire militaire du Niger. 
E. Bergonnier, Lssai d'études sur le citronnier du Sénégal et son 
utilisation industrielle. 

Henry Hubert, L'hivernage de 191 8 au Sénégal. 

N° 3, juillet-scpteynbre. 

H. Noël, Le port de la Côte d'Ivoire. 

Docteur Commes, La rage canine dans la région de Bamako. 

Ben Hamouda, Devinettes songaï. 

Docteur Méo, Études sur le Rio Nunez. 

Dans les numéros suivants, nous trouverons le résultat 
des enquêtes proposées par le Comité pour Tannée 1919. 
Elles portent sur les faits suivants : i° Progression du des- 
sèchement en A. O. F.; 2° Cérémonies et épreuves rituelles 
d'émancipation et d'initiation chez les indigènes de l'Ouest 
africain ; 3" Migrations contemporaines dans l'Ouest 
africain. « Il n'est pas un colonial, dit le programme du 
Comité, qui n'ait de clartés au moins sur l'une des questions 
posées... Que chacun envoie donc un renseignement, s'il 
n'a pas le temps de faire mieux... L'intérêt primordial est 
de grouper beaucoup de faits, dont se dégageront naturel- 
lement des conclusions probantes. » 

Souhaitons que cet appel soit entendu : grâce à l'initiative 
prise par le Comité, nos possessions africaines seront con- 
nues d'une façon beaucoup plus précise et scientifique. 



<( Journal of the Iranian Association. » 

L'Association qui publie le journal auquel cette notice 
est consacrée a, pour but essentiel, la défense de la religion 



LES LIVRES ET LES REVUES 269 

zoroastrienne, dont la pureté est menacée, dit la déclara- 
tion de principes publiée au verso du titre de chaque nu- 
méro, par les agissements des théosophes et d'autres écoles 
tendant à introduire des éléments étrangers dans le Par- 
sisme et à ruiner, moralement, la communauté zoroas- 
trienne par l'apport de croyances et de pratiques supersti- 
tieuses. L'Association travaille, en outre, par tous les 
moyens possibles, au progrès et au bonheur des Parsis : 
tous peuvent en faire partie, les cotisations exigées sont à la 
portée des bourses les plus modestes. Si les membres bien- 
faiteurs doivent verser 1.000 roupies, les donateurs 5oo, il 
n'en coûte que 5o pour être membre à vie, et la cotisation 
annuelle, généralement de 3 roupies, peut, dans beaucoup 
de cas, être réduite à une seule. Le président est M. H.-J. 
Bhabha, maître es arts; les vice-présidents, M. J. A. Dalal, 
maître es arts et bachelier es lettres et M. L. N. Banaji, 
avocat; ils sont assistés de deux secrétaires, M. P. A. 
Wadia, maître es arts, et M. Byramjee Harmusji, et d'un 
comité de 10 membres. 

Fondé en 1912, le Journal paraît par numéros mensuels 
contenant des articles en anglais et en gujarati ; à la lin 
de l'année, il forme un volume d'environ 5oo pages in-8. 
La religion de Zoroastre et l'histoire de ses adeptes y font 
l'objet d'études sérieuses; on y voit le désir de tenir la 
communauté au courant des travaux scientifiques suscep- 
tibles de l'intéresser, dont une critique attentive est faite, 
et dont, parfois, le Journal publie la traduction ( 1 '. 

C'est ainsi que le directeur du Journal, M. P. A. Wa- 
dia, a lui-même traduit l'Introduction à VAvestû de 
Mgr de Harlez. Les professeurs Moulton, S. 11. Hodiwala 
et Alban Widgery sont, avec l'avocat parsi Murzban, 
ses collaborateurs les plus assidus. Signalons, parmi leurs 



(0 Adresse : Hormazd Villa, .Malabar Hill, Bombay. — Abonnement 

annuel : 3 roupies. 



27O REVL'E OU MONDE MUSULMAN 

travaux, les Aspects of Orlhodox Judaism de M. Wid- 
gerv, parus en tète du numéro de mars 19 17 : l'auteur 
cherche à déterminer la part des influences perses dans la 
croyance juive à la résurrection. 



Une nouvelle Revue d'études bibliques. 

La guerre avait empêché l'Institut biblique pontifical de 
donner suite à son projet de publier une Revue, dont la 
création était décidée depuis longtemps. Cet organe paraî- 
tra, à partir de 1920, sous le titre de Biblica, et par fasci- 
cules trimestriels d'environ 128 pages, formant un volume 
chaque année. 

Biblica comprendra trois parties : i° des travaux origi- 
naux, prenant, selon l'importance du sujet, la forme d'ar- 
ticles ou de notes; 2 une bibliographie se composant de 
comptes rendus détaillés, de notes sommaires et d'un index 
bibliographique : les ouvrages nouveaux seront, selon le 
cas, annoncés dans l'une ou l'autre de ces catégories, une 
chronique enregistrant tous les faits relatifs aux études 
bibliques et à ceux qui s'y adonnent. 

Tout en acceptant des articles en français, allemand, 
anglais, espagnol et italien, la nouvelle Revue a adopté le 
Latin comme langue officielle : les travaux rédigés dans une 
langue moderne seront accompagnés d'un résumé en 
latin (1). 

L. B. 



(1) Adresse : Rédaction de Biblica, Pontificio Instituto Biblico, Piazza 
Pilotta, 35, Koma 1. — Abonnement annuel : 18 lires pour l'Italie, 20 pour 
l'étranger. 



QUESTIONS ACTUELLES^) 



Les « Noseïris » de Syrie : leurs origines; réparti- 
tion actuelle de leurs clans. 

Une « Notice » par ailleurs recommandable en ses des- 
criptions du réseau ferroviaire syrien, avertissait, en pas- 
sant, ses lecteurs français du détachement de Syrie, de 
l'existence des Noseïris : « Les Ansarié ou Noussaïrié 
forment une secte très éloignée de l'orthodoxie musulmane. 
Son fondateur serait un certain Nousaïr (sic) reconnu 
comme prophète au même titre que le Christ et Maho- 
met... » 

En ce moment, la question de l'autonomie politique dos 
Noseïris se pose, presque au même titre que celle des 
Druses, compliquant ainsi la tâche des réorganisateurs 
d'une Syrie vraiment libérée et libre. Le résumé qui suit 
donnera quelques notions résumées sur l'étymologie et les 
dogmes du Noseïrismc, en référant aux documents accu- 
mulés depuis un siècle par des chercheurs en majeure 
partie français : Rousseau (1818), Dupont (1824), Cata- 
fago (1848), Fleischer, Wolf, Sacy, Salisbury (181 
Guyard, Iluart (1879), Dussaud (1899), et Lammens 



(i)Lcs deux cartes des « questions actuelles * du volume XWYI. 
carte ci-dessous ont été dressées p ir Mme S.ossir. 



272 



BEVUE DU MONDE MUSULMAN 



en tête d'un tableau de la répartition actuelle des clans 
noseïris. 



L'origine du nom. 

Les Noseïris se donnent à eux-mêmes aujourd'hui le 
nom d u Alawiyoûn « partisans d"Alî ». C'est en effet une 
secte chïite initiatique, fondée par un partisan exalté du 
onzième imâm 'alide, Aboû Mohammad Hasan al 'Askarî, 
mort en 260/873. Ce sectaire s'appelait Aboû Sho'ayb 
Mohammad Ibn Nosayr al Namîrî, et c'est à son nom, 
et nullement à celui d'un prophète Noseyr inventé par les 
Druses que remonte, selon le témoignage unanime des 
hérésiographes musulmans, le nom de « Noseïris » donné 
à ses adeptes par leurs adversaires (1). 

La secte, propagée d'abord en Mésopotamie (Wâsit) par 
des Persans de langue arabe, en lutte avec une autre secte 
initiatique plus ancienne, les Ishâqis (2), s'implanta en 
Syrie à Tibériade, puis en Kesraouan (Liban) sous le troi- 
sième successeur d'Ibn Nosayr, Hosayn Ibn Hamdân al 
Khasîbî, au début de notre dixième siècle. 

Dussaud, dans l'étude critique qu'il consacrait en 1899 
aux dogmes noseïris, avait émis l'hypothèse que le nom 
des« Noseïris»cachait lasurvivance d'un nom préislamique, 
les « Na-yireni », tribu païenne citée près d'Emèse par les 
géographes gréco-latins. Cette hypothèse n'a plus à être 
maintLMiue, le « pays des Nazireni » ayant été retrouvé 
depuis, à l'emplacement exact, sous le même nom : c'est 
le Jarat al Nà-^irân, district que l'on traverse en allant 
de Tell Râla à Homs, entre le pont dit « Achan Keupru » 

(1) Bàqilànî ( ;- 1012) en son Kashf, Ibn ila/m (f 1062) en ses Jisal (IV, 
parlent des Nosayrîs de Syrie et de leur fondateur. La risàlah dâmighak 
du Druse Hamzah les attaque spécialement, au début du onzième siècle. 

(2) Ou liavirawis, d'ishàq ibn. Mohammad al Nakha'î de Koûla. 



QUESTIONS ACTUELLES 2y3 

et le lac de Homs, comme le porte la dernière carte d'état- 
major britannique au i/25o.ooo (i). 



Résumé de la doctrine. 

C'est une doctrine secrète, comme celle des Druses, 
révélée graduellement aux seuls initiés; et le premier qui 
l'ait divulguée, Solayman EfTendi, ex noseïri d'Adana de- 
venu protestant, fut exécuté dans la suite, pour rupture du 
serment initiatique, par des affidés. 

Notre principale source (2) est son ouvrage, la Bâkoû- 
rah Solaymaniyah, publiée à Beyrouth en 1 863, à la re- 
quête de son ami Michel Meshaqa. Cette brochure raris- 
sime de 119 pages présente pêle-mêle les éléments primi- 
tifs et récents de la doctrine ; elle donne le rituel d'initia- 
tion en trois degrés, le cérémonial de la communion à la 
coupe, — les seize sourates arabes d'Al Khasibi, — et les 
quatre sacrifices liturgiques (qoddâs, littéralement : 
« messe ») : du myrte, de l'encens, de Vadhân (avec les 
formules d'exécration) et de Yishârah. 

Mais c'est la publication du Majmou al A'yâd d'Al 
Tabarânî, écrit en 398/1002 (3), le plus important des qua- 
rante manuscrits Noseïris réunis et étudiés parCatafago(4), 
qui permettra seule d'achever l'esquisse doctrinale ébauchée 
en 1899 par Dussaud, et de définir les éléments païens ou 
chrétiens qu'on a voulu y reconnaître. 

Disons brièvement qu'en cosmogonie, les Noseïris, 
comme les autres sectes chiites, proposent une explication 
suivie de l'histoire, et des destinées humaines. Tandis que 

(1) Syria : Homs-Heir-ut shcct (191 S). 

(2) Les félouas sunnites, dibn Tayroiyah (publiée par Guyard) et d'ibn 
•Abd al Fânl (analysée par Blochet) sont insuffisantes et inexactes. 

(3) Ms. Berlin 4.292. 

(4) Voir Journal Asiatique, 1S76, 7* série, t. V11I, pp. 5*3-5 . 

\ 1 x v 1 1 1 . 18 



274 REVUE DU MONDE MusuLMAN- 

les théologiens sunnites, dès le début, s'y sont refusés, ont 
maintenu Dieu à l'écart de ses créatures, ne communi- 
quant avec elles que par la révélation sommaire de lois 
matérielles et de sanctions générales, agissant sur elles 
arbitrairement, mécaniquement, directement et à chaque 
instant, — à tel point qu'ils nient l'existence objective des 
ligures dans l'espace et des durées dans le temps, et les 
réduisent à des collections instables et irréelles, d'« atomes» 
et de « moments » ; — les premiers théologiens chiites, 
eux, ont affirmé la réalité spirituelle permanente de ces 
êtres composés qui s'appellent des personnes humaines, 
et la succession objective, irréversible des temps, qu'ils 
classent en périodes cycliques. 

Pour les Noseïris, en particulier, Dieu, l'auteur des lois 
qui régissent les corps, se manifeste lui-même aux âmes 
humaines, à certaines époques caractéristiques, par des 
signes si?iguliei*s; Il transparaît, en particulier, comme 
sous un voile, à travers la personne choisie de tel ou tel 
individu. Car Dieu a agencé l'histoire humaine comme 
une sorte de drame émouvant, en plusieurs actes : la sépa- 
ration, la rencontre, la réunion ; les âmes humaines étaient 
au début des étoiles lumineuses, illuminées par Dieu, dans 
la septième sphère ; punies pour leur orgueil, elles furent 
précipitées dans les sphères inférieures pour y être mélan- 
gées avec la matière obscure; et les apparitions divines 
ont pour but d'aider celles-là seules qui y reconnaissent 
Dieu (i) à redevenir étoiles, à travers diverses transmigra- 
tions. 

Les apparitions se suivent, en sept cycles (akwâr), jus- 
qu'au point de repos final (bî kâ)~). Chaque apparition 
divine s'opère de la manière suivante : Dieu élit trois per- 
sonnages, l'un, la « Porte » (Bâb), précurseur chargé 
d'annoncer et de prêcher que l'heure est venue; le second, 

(i) Les damnées subissent cinq métempsycoses. 



QUESTIONS ACTUELLES 2y5 

le « Nom » (/sm), prophète chargé d'introniser publique- 
ment le troisième ; et le troisième, le « Sens » [Manâ) (i), 
qui est l'Elu choisi pour jouer le rôle de Dieu pendant sa 
vie, le masque transparent et personnel de l'Essence 
divine. C'est ainsi qu' c Alî, l'élu du dernier cycle, fut an- 
noncé par Salmân et intronisé par Mohammad : d'où le 
sigle alphabétique spécial aux Noseïris : ' Aïn-Mîm-Sîn, 
c'est-à-dire « 'Alî-Mohammad-Salmàn ». 

Tel est le schéma de cette cosmogonie, dégagé d'éléments 
adventices qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici. 

Comparée à la doctrine des Druses, celle des Noseïris 
s'avère plus réaliste et plus ancienne. Son compagnon- 
nage initiatique n'admet pas les femmes, car elles ne trans- 
mettent pas l'étincelle dévie. L'initiation, qui est comme 
l'épuration d'un mélange, rallume l'âme, au foyer lumi- 
neux qui est Dieu, — par l'intermédiaire d'une clarté 
qu'elle aperçoit à travers un voile consacré; que ce voile 
soit la personne humaine du Manâ, quand il y en a un, — ■ 
ou, quand il n'y en a pas, le simple scintillement du vin 
versé dans la coupe d'initiation. Les formes matérielles 
sont le réceptacle temporaire d'êtres lumineux et réels, de 
parcelles divines émanées et distinctes. 

Chez les Druses, où le travail philosophique a été poussé 
davantage, sous une influence hellénistique plus accentuée, 
l'initiation, qui se nomme la « seconde » et véritable 
« création », la résurrection définitive — est une éducation 
surnaturelle et abstraite imprimée à chaque intelligence 
individuelle ; elle amène graduellement l'initié à identifier 
sa pensée propre, qu'il avait eu l'illusion de croire sienne, — 
avec la raison impersonnelle et universelle. Ainsi, l'initié 
s'évade, hors de la « première création » matérielle, et de 
lui-même; et, vidant ses concepts de tout contenu, il se 



(i) Ces noms dérivent d'une thèse très curieuse sur le mécanisme Je la 
connaissance, la genèse des idées, l'initiation a la vente. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

résorbe en Dieu, cette Pensée pure et vide dont le inonde 
n'était qu'un mirage multiforme et passager. 



Réparti/ion actuelle des clans Noseïrîs. 

Les données inédites qui vont suivre ne sont pas défini- 
tives, tant s'en faut. Elles sont le recoupement de diverses 
informations indépendantes, échelonnées de i g 1 6 à 191g, 
et ne valent que pour la comparaison. 

Au sens strict, le pays des Noseïris (voir la carte ci- 
jointe) correspond au hinterland montagneux du littoral 
syrien, en arrière de Tripoli, Tartoûs et Latakié, jusqu'à 
l'Oronte et au Djebel A'iâ. 

En dehors, il n'y a guère que des colonies éparses : 

a) Dans la plaine cilicienne, de Mersina-Tarse-Adana, 
il y aurait près de 70.000 Noseïris, passés sous silence 
dans les statistiques officielles ottomanes ; 

b) Dans la basse vallée de ÏOronte, quelques Noseïris 
vivent à Djouaïdié, Antioche, Djillié, et Souaïdié; 

c) En Galilée, près du centre primitif de la propagande 
noseïri, Tibériade, patrie d'Al Tabarânî, il y avait encore, 
avant la guerre, trois villages noseïris : Aïn Fit, Zaoura et 
El Ghâdjir, à 3o kilomètres SW. de la cime de l'Her- 
mon. 

Le pays Noseïri proprementdit est à subdiviser lui-même 
en deux parties : région centrale pratiquement autonome 
que nous examinerons plus loin, et régions périphériques 
où les Noseïris sont asservis à de grands propriétaires sun- 
nites : dont voici la liste : 

d) Région d^Akkâr, 12.000 Noseïris, serfs des beys sun- 
nites 'Omar pacha Mohammad, et 'Abd el Fattah; 



, 



QUESTIONS ACTUELLES 2J7 

e) Région de Safita, 25.000 Noseïris, la plupart asservis, 
sauf ceux de Talaf (voir plus bas) ; 

f) A l'est du moyen Oronte, et dans la dépression d'Al 
Roûdj, à Test de Djisr-eî-Schoghoûr, 10.000 Noseïris. 

g) Dans le Djebel A l lâ, 5. 000 Noseïris. 

Observons que les Noseïris sont encerclés : au nord par 
des populations sunnites, turques (Bayer, Boyak), kurdes 
et arabes, à l'est et au sud par des sunnites arabes. En 
outre, il y a en plein pays noseïri des colonies sunnites 
(Turcomans de Latakié), et chrétiennes : maronites (Zim- 
rin, Tanita) et orthodoxes (Markab). 

Enfin la secte des Ismaéliens, rayonnant à l'ouest de son 
centre primitif de Salamia, s'est annexé une partie des 
Noseïris, au cœur même de leur pays; probablement au 
douzième siècle, lors de la conversion du Noseïri Râchid 
el Dîn Sinân, qui devint grand maître des « Assassins » ; 
c'est l'enclave des vingt villages de Kadmoûs, Masyad, Ha- 
midié, etc., reliée encore aujourd'hui, au-dessus de Hamah, 
avec les Ismaéliens de Salamia. 

Reste le gros des Noseïris, qu'on peut évaluer entre 
80.000 et 1 10.000 âmes. Il est groupé, au point de vue reli- 
gieux (1), sous l'autorité d'un chef suprême, dont la rési- 
dence est héréditairement à Kerdaha : c'est le « Chef de la 
religion et Serviteur du noble étendard », Ra\~s al dîn 
wa Khâdim al ' alam al sharif, actuellement appelé 
Mohammad ibn 'Abdel Rahmàn. 

Au point de vue politique, les Noseïris sont divisés en 
clans féodaux, que la politique ottomane a dressés les uns 
contre les autres, et qui contractent entre eux des alliances 
momentanées. Les principaux sont : i° les Kelbiytn, 
alliés aux Naivasra, et aux Kabahila; 2" les Haddddtn, 
alliés aux Béni-' Ali, aux Khayydtin et aux Anutmra. 

(1) Il y eut un moment un mufti désigne par le gouvernement Ottoman 
pour l'ensemble du pays : Shihàb al Dîn Nasir. 



278 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Voici le tableau détaillé de leur sectionnement territo- 
rial : 



Moudiric. Résidence. 

Ca^a de Sahioun 
Sahioun. Sahioun. 

Beït cl Shilf. 



Darigoûs. 



Mahaliba. 

Ca^a de Jèbèlè ; 



Nom du chef. 



Rifaât Khalil. 
Khaïrbek. 
'AlîTarraf. 
Asad Agha Kinj. 

Tamar Ahmad. 
Solayman Saïd. 
Ali Mohamed Bad- 

dour. 
Ahmad Fâtih. 
Ali agha Najîb. 



Clan. 



Amamra. 
I laddâdîn. 
Amamra. 
Amamra (Beït 
Mohamed). 



Darawisa. 
Aboû alRlsh(?) 



Jébélé. 



Kerdaha. 



Simt Qiblî. 



Jébélé. Ibrahim agha Kinj. Béni 'Ali. 

Evkâf Beït 'Ali agha Kinj. Haddâdîn. 
Yâshoût. 

— Harfan agha. — 

'Ayn Sharqiyé. Nassouragha Hasan. Béni 'Ali. 

Nadim 'Aziz Ismaïl. Kelbiyîn. 
Sakhr Khaïrbek. — 

Tamar agha Tcher- — 

kess. 
'Ali 'Abd el Hamîd. Kabahila. 
Hasan Kaddour. — 
Khaïrbek Moham- 
med Dîb(i). Haddâdîn. 
'A lî Solayman 

Washsh. Nawasra. 
Sakhr Arslan. — 

Mohammed Maabla. — 

Mahmoud agha 

Jadîd. Haddâdîn. 



(i) Alias* Cheikh Mohammad Dîb al Khaïri ». 



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280 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

M udirié. Réside) Nom du chef. Clan. 

Ca%a de Banias et sud : 

Jord cl Aleïka. DowayrBaabda. Mahmoud 'Ali Ismaïl. Joroûd (?) 

— Zeliou. 'Ali SolaymanZcidân Khayyâtîn. 

irelGharbf. Khamsia. Mohammed agha 

Ismaïl Haddâdîn. 
Khwabi. Tartoûs. Ahmad KiT. cl I làmid. — 

Metaoura(i). Isber agha Zoghbi. Khayyâtîn. 

— Ismaïl Salouh. — 

Ca-{a de Safita : 
Talaf. Jâbir Eff. el 'Abbas. Khayyâtîn. 

N. B. — Sakhr Arslan, des Nawasra, et Ibrahim Kinj T 
des Beni-'Ali, ont été successivement kaïmmakans de 
Jébélé, entre igiO et t q 1 8. 

Diverses autorités alliées ont attribué parfois, durant la 
guerre, soit à Jâbir el 'Abbâs de Talaf, soit à Khaïrbek 
Mohammad Dib de Kerdaha, soit à Ahmad el Hâmid 
de Khwabi, le rôle de « chef suprême » des Noseïris ; c'est 
là une désignation fort exagérée au point de vue politique ; 
et, au point de vue religieux, tout à fait erronée ; car c'est 
le « Serviteur du Noble Étendard », à Kerdaha, qui est le 
seul chef religieux. 

L. M. 

(i) Le village de Métwar est à l'extréme-sud du moudirié de Kerdaha. 



Les Grecs à Smyrne, d'après des documents 
ottomans. 

L'imprimerie militaire de Constantinople poursuit la 
publication des Izmir Yoûnân Ichghâle hakkenda makâ- 
mât-i 'askêriyè mèvroûd Raporlar vè-khaber alena bilèn 
Fèdjâ'f (« Rapports transmis sur les opérations militaires 
de V occupation grecque de Smyrne, et atrocités dont on a 
pu avoir connaissance (/)»). Nous avons reçu, et nous ana- 
lysons ci-après, les trois premiers fascicules de ce recueil, 
qui constitue un violent réquisitoire contre V occupation de 
Smyrne, la conduite de V armée grecque qui Va effectuée, 
et les concours qu'elle à trouvés parmi les Grecs d'Asie. A u 
nom du droit reconnu aux peuples de disposer d'eux-mêmes, 
le Gouvernement ottoman proteste énergiquement contre 
cette occupation. 

(\) L'imprimerie « Osmanié », de Constantinople, a publié une édition 
française d'une partie de ces documents. Elle forme une brochure intitulée : 
Rapports officiels reçus des autorités militaires ottomanes sur l'occupation 
de Smyrne par les troupes helléniques, brochure in-8 de 48 pages, portant 
la date de 1919 et comprenant : i° les dépèches officielles: 2 les rapports 
du commandant de la gendarmerie. 



282 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Le premier de ces fascicules comprend trois parties, 
ayant chacune sa pagination distincte (24, 16 et 16 pages). 
Ce sont d'abord les rapports militaires. Nadir Pacha, com- 
mandant du XVII e corps d'armée, déclare que les Alliés, 
au début, hésitaient beaucoup sur la manière dont ils in- 
terviendraient, ne sachant s'il fallait charger de ce soin les 
Grecs, les Italiens ou les Anglais, et n'avaient pas non 
plus de programme militaire précis : la coopération des 
flottes anglaise et américaine avait seule été décidée et 
mise à exécution. Il accuse ensuite les Alliés d'avoir en- 
voyé aux Grecs des renforts et des armes, en faisant un 
usage abusif du costume de la Croix-Rouge. Encouragés 
de la sorte, les Grecs sont devenus arrogants, se sont livrés 
à des manifestations tapageuses, le drapeau hellène déployé, 
criant : « Vive Venizelos ! » (Zito Veni^elosf). « Les comi- 
tadjisse sont misa l'œuvre. L 'armée et la population musul- 
manes ont été victimes d'agressions; on cite de nombreux 
cas de meurtre et de pillage qu'aucun fait de guerre ne sau- 
rait excuser. Lors de l'évacuation de Smyrne, et pendant les 
journées qui l'ont précédée, de nombreux officiers turcs ont 
été massacrés ou jetés en prison ; d'autres ont disparu, et nul 
ne peut donner de leurs nouvelles; leurs familles ont été 
insultées et dépouillées de tout ce qu'elles possédaient. 
Les proclamations du colonel grec Zaphirio, dont la tra- 
duction est donnée, aident à comprendre les événements. 
Quant aux Musulmans, aucun doute ne peut subsister sur 
leur attitude : tous ceux de Smyrne — ils sont 40.000 — 
veulent rester Ottomans et le proclament dans des mee- 
tings enflammés. 

Les rapports du commandant de la gendarmerie otto- 
mane forment la seconde partie : ils sont précédés d'une 
assez longue préface, protestant contre des faits dans les- 
quels on dénonce, avec véhémence, l'acte par lequel la 



QUESTIONS ACTUELLES 283 

Grèce aurait attenté, à la fois, à l'indépendance nationale 
de ses voisins, au droit des habitants de fixer eux-mêmes 
leur sort, à la justice et à l'humanité. L'autorité ottomane, 
qui subsistait en droit, annulée en fait; les officiers turcs 
arrêtés sous des inculpations ridicules : affiliation aux comi- 
tadjisou propagande illicite, tous le personnel de la gendar- 
merie envoyé en prison, où de nombreuses personnes arrê- 
tées arbitrairement venaient le rejoindre; le drapeau grec 
arboré partout, dans une ville non grecque; les établisse- 
ments publics mis au pillage; une censure abusive sur les 
lettres, tels furent les résultats de l'occupation. Les Grecs, 
se croyant en Grèce, estimaient que tout leur était permis. 
Du cimetière israélite, où on l'avait parquée, la population 
musulmane adressait une énergique protestationàl'Entente. 
La troisième partie est consacrée à la presse (Matboiïât). 
Elle contient les récits, empruntés au Sabâh et à Vlkdam, 
de l'occupation de Smyrne et des négociations qui l'ont pré- 
cédée. Ces récits soulignent la joie indécente et les mani- 
festations tapageuses des Grecs. 

Dans le deuxième fascicule nous trouvons les rapports 
du commandement de la gendarmerie et de la Commission 
d'enquête. D'après ces rapports, les officiers ottomans au- 
raient été particulièrement maltraités : on les aurait dé- 
pouillés de leurs armes, de leur uniforme, des insignes 
de leurs grades, de leur argent, de leurs montres, etc. 
Le drapeau turc sur terre, le pavillon turc sur mer, étaient 
rigoureusement interdits. Les Musulmans étaient en butte 
aux pires vexations; toute réclamation de leur part était inu- 
tile ; toute communication avec le dehors leur était défendue. 
Pendant que ces faits se passaient, le colonel Zaphirio lan- 
çait une proclamation dans laquelle, après avoir annonce 
l'état de siège, et menacé les fauteurs de troubles des châ- 
timents les plus sévères, il invitait les fonctionnaires, les 
membres du clergé et les habitants à reprendre leurs OCCU- 



2 Vf REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pations habituelles. Des gendarmes crétois arrivent à 
Smyrne ; le départ des officiers ottomans a lieu dans des 
conditions scandaleuses : frappés, insultés, dépouillés de 
tout, ils sont obligés de quitter leurs cabines pour être 
réunis dans l'emplacement qui, sur le bateau, était d'ordi- 
naire réservé au bétail. 

De provenance très variée — il y en a de Smyrne, de 
Magnésie, de Menmen, de Pergame, d'Aïvalek, d'Aïdin et de 
Nazlou — et ils émanent, soit de l'autorité civile, soit de 
l'autorité militaire, tous ces rapports ont un fond commun 
et dénoncent des abus semblables : manifestations scanda- 
leuses, arrestations arbitraires, traitement inhumain des 
prisonniers, pillages, exactions, massacres dans lesquels 
femmes et enfants ne sont pas épargnés, bombardement 
par avions — le fait s'est produit ci Nazlou — incendies de 
villages. Dans le rapport d'Aïvalek (page 28), nous relève- 
rons la réponse du colonel Kiâzim Bey, commandant de la 
i re division, au commissaire anglais Hadkinson, qui voyait 
dans la constitution de milices locales un élément de dés- 
ordre. Nos paysans, dit le colonel, veulent se conformer 
aux principes du président Wilson, et se soustraire aux 
Grecs; voilà pourquoi ils forment des milices. Hommage 
est rendu aux autorités ottomanes, toujours prêtes à dé- 
fendre la vie et les biens des Musulmans. 

On a joint au deuxième fascicule, comme Appendice, 
une liste autographiée des objets et des valeurs de toute 
nature enlevés aux officiers ottomans : cette liste ne com- 
prend pas moins de douze pages petit in-4 . Une partie de 
ces objets a été enlevée sur les officiers, le reste confisqué 
dans leurs maisons. 

Le troisième fascicule renferme les annexes au Rapport 
du commandant du XIV e corps d'armée, le 19 août 1 335, 
sur les atrocités grecques. Ces annexes sont des listes de té- 
moins donnant les noms et qualités de chacun d'entre eux,. 



QUESTIONS ACTUELLES 285 

l'indication des localités auxquelles ils appartiennent, et 
l'exposé des faits pour lesquels ils ont témoigné : meurtres, 
exécutions sommaires, viols, pillages, vols, incendies, etc. 



L'Imprimerie militaire a, en outre, publié un résumé, 
Khoulâsa, des actes inhumains ou arbitraires reprochés 
aux Grecs; ce résumé forme une brochure de i3 pages 
in-8. (i). 



Les Turcs de Smyrne et l'Europe. 

La Repue du Monde Musulman a reçu un opuscule 
portant pour titre: Un appel à la justice, publié par la 
Société de défense des droits ottomans et approuvé par 
le Congrès national réuni à Smyrne le i y mars igig (2). 
C'est une réplique aux revendications grecques sur le 
vilayet d'Aïdin : cette région, représentée comme un foyer 
de l'hellénisme, n'aurait, parmi ses habitants, qu'une très 
faible proportion de Grecs. Voici, d'ailleurs, les chiffres 
donnés à l'appui de cette thèse : en 19 12, par consé- 
quent avant l'émigration des Grecs, la population du vi- 
layet se départageait ainsi : 

Turcs musulmans * 1 .239.7» tj 

Grecs orthodoxes 298.373 

Arméniens 20. 890 

Israélites 35.784 

Total. ■ . [.594.848 



(1) Yoûnân Fé^d'iena mutè'allik Anïin vildyùtinin bèin cl MiUl Tahkek 
Iliyétinè virilmèh u^rè topladcgke vesd l ek-i resmiyùyc mtutèadd Khouldsa. 
Constantinoplc, 1 335. 

(2) Constantinoplc, Imprimerie Zellich frères, 1919, in-S, 10 p.. avec 
grandecarteen couleurs repliée. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

En réunissant au vilayet les sandjaks de Carassi et de 
Mentéché, on a aujourd'hui : 

Turcs musulmans. 

i .293.527 
368.404 
134.767 







Grecs orthodoxes 


Vilayet 


d'Aïdin . . 


. . 233 


.914 


Sandja 


k de Carassi . 


. . 85, 


,5 4 8 


— 


de Mentéché 


. . 10. 


192 



Total... 329.624 1.796.700 

Les Musulmans forment donc l'immense majorité, et, 
s'ils sont devenus les maîtres du pays, c'est bien moins, 
d'après les rédacteurs de V Appel, par suite de la conquête 
que par l'évolution normale des faits. Attribuer aux Grecs 
des territoires sur lesquels ils n'ont aucun droit, vouloir 
leur soumettre une population qu'il serait difficile d'exter- 
miner et qui est bien résolue à résister à l'oppression, 
serait à la fois une injustice et une faute grave : on espère 
que l'Entente ne voudra commettre ni l'une ni L'autre. 



« Smyrne Turque (i). » 

La brochure, en français, portant ce titre, est la qua- 
trième de la série des Publications de la Société de 
défense des Droits ottomans, de Smyrne. Elle porte 
cette épigraphe: « D'après le douzième des principes poli- 
tiques et humanitaires établis par le président Wilson, la 
ville de Smyrne, ce joyau turc de PAsie Mineure essentiel- 
lement turque, doit rester entre les mains de ses posses- 
seurs. » Elle forme un recueil de documents dans lequel 
on a voulu laisser parler les faits — les chiffres surtout 
— en réduisant au minimum les commentaires. De larges 

(1) Constantinople, Imprimerie Ahmed Ihsan et C'\ 1919, in-8, 20 pages 
suivies de graphiques en couleurs, avec une carte et deux tableaux repliés 
hors texte. 



QUESTIONS ACTUELLES 287 

emprunts y ont été faits à des sources qui ne peuvent être 
suspectes aux Alliés et, notamment, le grand ouvrage de 
Vital Cuinet. Statistiques et graphiques en couleurs y sont 
prodigués, dans le texte et hors texte : deux planches de 
ces graphiques et une grande « Carte ethnographique du 
vilayet d'Aïdin et des sandjaks de Karassi et Mentéché, dres- 
sée par la Société de la défense des Droits ottomans — 
Symrne, à l'échelle de i : i.ooo.ooo» l'accompagnent. 



Héroïnes musulmanes. 

Dans le vilayet d'Aïdia, plusieurs Musulmanes ont pris 
les armes, combattant avec leurs frères et leurs maris, et 
rivalisant avec eux de bravoure et d'enthousiasme patrio- 
tique. Le Tasvîr-i Efkiâr, dans un numéro dont nous 
regrettons de ne pas connaître la date, a publié les por- 
traits de trois héroïnes : Emîrè 'Aïchè 'Aliyè, 'Aïchè, et 
Chérîfè 'Alî Kubrâ. 



Les Turcs et le Panhellénisme (i). 

Dans cette plaquette, Kara Schemsi attaque avec vio- 
lence l'impérialisme grec et celui qu'il en regarde comme 
l'incarnation, M. Venizelos, « notre ancien sujet », « le 
petit maître d'école crétois » que des hasards inespérés ont 
porté si haut, et qui nourrit de si grandes ambitions. 11 
déplore que l'Europe, entraînée par ses sentiments généreux 
et le culte mal compris de l'antiquité (les Grecs d'aujour- 
d'hui n'auraient cependant rien de commun avec les Grecs 
d'alors, qui se sont fondus dans le mélange de races 

(i) Genève, 1919, in-8, 3i p. 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

partant leur nom), ait exigé la formation d'un État grec qui, 
depuis quatre-vingt-dix. ans, est une source d'embarras con- 
tinuels, et ait ensuite aidé ou encouragé ses visées ambi- 
tieuses, visées que les Grecs de la période moderne, réduits 
à leurs propres ressources, n'auraient jamais pu réaliser: 
car jamais le Grec, sans l'appui des autres, n'a pu battre 
le Turc, à qui, d'ailleurs, il devrait les progrès qu'il 
a réalisés : 

Il est curieux de constater et paradoxal à dire que c'est à partir de la 
domination turque, donc grâce à nous, que les Grecs se sont morale- 
ment et économiquement relevés (i). 

Aujourd'hui les Grecs revendiquent des territoires otto- 
mans sur lesquels ils n'ont aucun droit, où leurs congé- 
nères ne représentent, dans la population, que de faibles 
minorités. Qu'ils prennent garde ! De tout temps, leur 
expansion dans la Méditerranée s'est heurtée à de grandes 
puissances contre lesquelles elle s'est brisée: le rôle joué 
par les Romains, Charles-Quint et le sultan Suleïmân sont 
connus de tous. Aujourd'hui, la Grèce se heurterait à la 
jeune et forte Yougo-Slavie, et à l'Italie plus forte encore : 
contre elles, elle sera bien heureuse de rencontrer, un jour, 
l'appui des Turcs. Ceux-ci ont favorisé l'hellénisme contre 
d'autres courants politiques, jusqu'au jour où il est devenu 
envahisseur : ils ont quitté l'Europe pourfuir l'oppression ; 
mais d'Asie, ils n'émigreront pas, et combattront, pour 
défendre leurs foyers, comme ils savent combattre. « Le 
Turc est vaincu, mais il n'est pas mort; le serait-il, 
que le Grec n'est pas de taille à soulever et à rejeter son 
cadavre (2). » 

Kara Schemsi espère d'ailleurs que la question se réglera 
pacifiquement, et que des Grecs d'Asie se souviendront que 
le concours des Turcs est nécessaire à leur existence. « A 

(1) P- 9- 

(2) P. 3o. 



QUESTIONS ACTUELLES 289 

l'instar du célèbre savant belge Laurent, dit-il, je pense 
que chaque nation a sa mission à remplir dans cet 
univers. L'avenir de l'Orient est dans une loyale collabo- 
ration des races qui l'habitent et non dans un exclusivisme 
ethnique (i) ! » 



Dans un article largement censuré, le Tasvîr-i Efkiâr (2) 
se demandait : Sommes-nous prêts pour la paix ? Les Alliés 
ne semblent pas pressés de régler le sort de la Turquie: 
celle-ci souffre de demeurer dans l'incertitude ; mais la 
situation a son bon côté, car, avec le temps, on voit l'opi- 
nion redevenir favorable aux Turcs. 

L. B. 

(1) Ibid. 

(2) 4 septembre 1919. 



1 1 1 \ 1 1 1 . 10 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

Kermanchah, par H. L. Rarino i 

Ville de Kermanchah 3 

Districts 6 

Tribus 17 

Les crises monétaires au Maroc, par Ed. Michaix-Bellaire .... 41 

Le pèlerinage du dernier khédive d'Egypte, par Henri Lammens . . 58 

Études sino-mahométanes. Troisième série. VI. Les Mosquées du Yun- 

nan, par (j. Cordier 85 

Pouo-hi 87 

A-mi-tcheou 92 

Ta-tchouang 94 

L'Islam en Guinée. Fouta-Diallon (suite), par PaulMarty 102 

Chapitre V. — Les Tidianïa Fouta 102 

I. — Le Labé 107 

II. — Région de Tougué (Labé) 12H 

III. — Région de Mali (Labé) 1 33 

IV. — Cercle de Koumbia 137 

V. — Région de Pita 143 

VI. — Région de Télimélé 154 

VII. — Timbo i5g 

VIII. — Région de Ditin • 175 

I\. — Région de Mamou 184 

Chapitre VI. — L'influence maure 191 

I. — Colonies maures 192 

II. — L'influence des Cheikhs sahariens 197 

La Presse musulmane 210 

La Presse arahk. Liste des principaux articles de politique so- 
ciale et religieuse publiés dans Al-Mandr du Caire, de 1916 à 1920, 

suivie de quelques notes, par L. M 210 



TABLE DES MATIERES 29 1 

La Presse ottomane, par L. Bouvat 217 

Politique 217 

Questions sociales 225 

Questions économiques 232 

« Turk Dunyâse » 238 

La Presse del'Azerbaïdjan, par L. Bouvat 245 

Les Études islamiques à l'étranger a5o 

Aux Pays-Bas. Les études d'Arendonk sur les Zeïdites et de Wen- 

sinck sur Barhebrœus, par L. Massignon 25o 

En Italie. Un livre du docteur Insabato, par R. M. iM 261 

Les Livres et les Revues, par L. B 264 

Les Voyages de Benjamin de Tudèle 264 

« Histoire des Rasoulides du Yémen » 265 

En Afrique Occidentale 267 

« Journal of the Iranian Association » 268 

Une nouvelle Revue d'études bibliques 270 

Questions actuelles 271 

Les « Noseïris » de Syrie : leurs origines ; répartition actueUe 

de leurs clans, par L. M 271 

Les Grecs à Smyrne, d'après des documents ottomans, par L. B. 281 

Les Turcs de Smyrne et l'Europe 285 

« Smyrne turque » 286 

Héroïnes musulmanes 287 

Les Turcs et le Panhellénisme 287 



<yv 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Pages. 

Carte de la région de Kermanchah i 

K.ermanchah 2 

Chefs lours 2 

Sarmadj 8 

Inscription koufique à Sarmadj 8 

Kangavar 10 

Kerind 10 

Taq-i-Bostan 14 

Taq-i-Bostan ^Khosro Parviz) 14 

Danse kurde 38 

Danseuses sousmani 38 

Mamadou Baïlo, conférencier toucouleur 124 

Tierno Ibrahima Dillo (Karamoko Dalcn), de Timbo 168 

Cachets de Karamoko Dalen 174 

Pays des Noseïris (carte) ' 279 



Le (icrant : Pàrdoux 



4752. — Tours, Imprimerie E. Arrault et C u 



-r 



REVUE DU MONDE 
. MUSULMAN 



TOME TRENTE-NEUVIEME 



, 






JEVUE du MONDE 
MUSULMAN 



Publiée par 



LA MISSION SCIENTIFIQUE DU MAROC 



TOME TRENTE-NEUVIÈME 



1920 



PARIS 
ÉDITIONS ERNEST LEROUX 

28, RUE BONAPARTE (vi # ) 



Revue du Monde Musulman 



JUIN 1920. Volume XXXIX. 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE 
DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 



Sommaire. — La crise actuelle : I. Les explications proposées : le « panis- 
lamisme », la « xénophobie islamique », le « bolchevisme musulman ». 
— II. Les « Sha'aïr al Islam » : défense sociale de la culture islamique : 
l'égalité civique : l'autonomie cultuelle, l'aide de l'État. — 111. L'indépen- 
dance pure et simple du khalifat : sa définition. Les prétentions arabes; 
le sultan ottoman; le mouvement d'union islamique. — IV. Le « Dat- 
ai Islam », ses catégories : territoire interdit, réservé, canonique et îrré- 
dent. — Conclusion. 



La crise actuelle. 

La guerre, qui a mis à nu les pensées secrètes de tant 
de cœurs, dessille, en ce moment même, les yeux des 
nations occidentales sur ce que la Communauté Musul- 
mane, VO))D)iah, recèle sous ses voiles de plus réel et de 
plus profond : les douleurs communes de ses membres. 
leurs aspirations collectives, leurs consciences. 

Pour tous les Occidentaux que les liens réfléchis de leurs 
\ ix ix . ' 



2 RKVUK DU MONDE MUSULMAN 

sympathies professionnelles maintiennent acquis à leurs 
amis musulmans, la crise actuelle est féconde en enseigne- 
ments. Ce serait peu, aujourd'hui, de reconnaître qu'aucune 
paix juste et durable n'est possible en Orient en se tenant 
à la formule curzonienne: que la Société des Nations ne 
doit à aucun prix maintenir, en l'aggravant, l'esprit du 
Statu quo ante bellum ottoman, ni achever d'organiser 
l'exploitation économique intensive des pays musulmans 
par une société de « commanditaires » dûment mandatés, 
qui interdirait à ces pays même toute participation à la 
direction ou aux bénéfices de l'entreprise. La question est 
plus largement humaine. Il faut aussi et surtout discerner, 
en pesant et comparant les termes des cahiers de revendi- 
cations présentés, depuis 1916, par les diverses délégations 
islamiques, — ce que les musulmans sont déterminés à ré- 
clamer de nous, à tout prix, pour continuer à vivre, en 
restant musulmans, parmi nous : maintenant que l'indé- 
pendance turque, dernier rempart matériel qui les séparait, 
s'est effondrée. 

Ces quelques pages ne sont donc qu'une introduction à 
la lecture des recueils de documents autorisés que la Revue 
publie et publiera sur ce chapitre. 



Les explications proposées. 



Le public occidental, en France surtout, commence à 
prendre en sérieuse considération les problèmes islamiques. 
Ils lui sont quotidiennement présentés sous deux formes 
familières immédiatement accessibles, la revanche nationa- 
liste de l'Asie sur l'Europe, — ou la barbarie bolchéviste 



INTRODUCTION A L'ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 3 

des peuples de l'Orient. Dans les deux cas, c'est une nou- 
velle adaptation du « panislamisme » qui est rééditée, avec 
plus ou moins d'à-propos documentaire. Avant d'analyser 
au fond ce que disent et pensent réellement les musul- 
mans, il faut examiner rapidement ces lieux communs 
de l'opinion publique occidentale, montrer que ce sont des 
explications a priori forgées purement et simplement par 
nos cerveaux d'Européens ; et que ces projections de nos 
états d'âme d'Occidentaux ne font que nous empêcher de 
voir clair dans l'évolution actuelle de l'Islam. 

Le panislamisme. — Cette curieuse fiction est une fan- 
taisie romanesque, popularisée en Occident depuis la fin du 
dix-huitième siècle par les écrits de divers auteurs, pour la 
plupart chrétiens orientaux, depuis l'Arménien Mouradgea 
d'Ohsson (1788) jusqu'au Grec orthodoxe Savvas Pacha 
(1898). Assimilant sérieusement la structure du monde 
musulman à celle de la chrétienté médiévale, Vidjmâ* des 
ulémas sunnites aux conciles œcuméniques, — et le khalifat 
du sultan de Stamboul à l'obédience spirituelle du Pape de 
Rome, — ils ont abouti, comme Barthold et Nallino (1) 
l'ont admirablement raconté, à faire entrer dans le vocabu- 
laire diplomatique international l'idée d'un « pouvoir spiri- 
tuel » du sultan ottoman (en tant que khalife), — idée 
qui, habilement imaginée (2) par le comte de Saint-Priest 
à l'occasion du traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774), a été 
invoquée depuis par les traités de 1909, 191 2, etc. : quoi- 
qu'elle soit directement contraire, non seulement à l'en- 
seignement des docteurs orthodoxes de l'Islam, mais aux 
intérêts les plus évidents des puissances européennes qui 
l'ont favorisée à leurs dépens. Ce mythe, adopté un ins- 
tant par les libéraux ottomans d'accord avec Abdulhamid 

(1) Barthold, ap. A/i'r Islama, 1912 ; — Nallino, Notes sur te prétendu califat 
ottoman, 1916: le seul tort de ce titre est de confondre « califat > et « pou- 
voir spirituel » (Cf. ici, infrà, p. i3). Il y a bien un « califat » légitime, et 

non prétendu. 

(2) Pour sauver l'influence du sultan sur la Crimée. 



4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

(constitution de 1876), ne leur a pas rapporté ce qu'ils en 
attendaient : ils l'ont abandonné, et l'Islam sunnite ne l'a 
jamais accepté. 

Le mot « panislamisme », calqué sur « panslavisme » et 
« pangermanisme », n'est qu'une antithèse dialectique. Le 
« panislamisme » n'existe pas plus que le « pancatholi- 
cisme » ou le « panbolchévisme ». Il y a l'Islam, qui est 
a priori international. N'importe quel musulman instruit, 
qu'il soit né à Java, Kazan ou Fez, a droit, ipso facto, 
d'exercer immédiatement certaines fonctions canoniques 
(cadi, mufti, shâhid, modarris, mohtasib) auprès de la 
communauté musulmane, dans n'importe quelle autre ville 
d'un autre pays où il se trouve de passage, si elle le lui 
demande. Historiquement, le morcellement du monde isla- 
mique en États distincts a multiplié les entraves, paraly- 
sant l'exercice officiel de cette demi-citoyenneté exterrito- 
riale; d'où, par contre-coup, certaines manifestations dites 
« panislamiques (1). » Mais le droitainsi invoqué n'est pas 
une prétention nouvelle, c'est une conséquence du pacte de 
fraternité qui créa l'Islam (journée d'Aqaba), c'est la base 
positive de la Communauté musulmane, telle qu'elle fut 
fondée à Médine par Mohammed, et maintenue par Abou 
Bekr contre les prétentions régionalistes des Ansâr(jour de 
la saqîfa). 

Cette notion démocratique égalitaire d'un compagnon- 
nage entre tous les musulmans, et spécialement l'exterri- 
torialité de jure du musulman instruit, l'illimitation géo- 
graphique de la juridiction des ulémas, est primitive et 
fondamentale ; elle ne dérive nullement du mythe d'une 
« papauté » musulmane, et n'est pas l'émanation de ce 
« pouvoir spirituel » imaginaire dont Abdulhamid seul a 
peut-être caressé le rêve, pour agir sur les consciences 
musulmanes par delà les frontières. 

(1) Les réfugiés politiques musulmans arrivant en Turquie étaient natura- 
« sujets ottomans » ipso facto. 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 5 

Telle est la base positive et fondamentale des revendica- 
tions musulmanes actuelles ; les musulmans ont coutume, 
depuis les origines, de consulter leurs docteurs, les ulémas, 
au-dessus des frontières, sur les points de doctrine et de 
discipline qui sont mis en discussion. Ils réclament ledroit 
de pouvoir continuer à se concerter ensemble pour mettre 
au point la règle de vie commune de leur Communauté. 
Ce droit, cette liberté de penser ensemble, afin de vivre 
ensemble, aucun état de siège, aucune censure de presse, 
aucun internement à Malte ou ailleurs n'en saurait entraver 
sérieusement l'exercice, tant qu'il y aura des musulmans 
croyants et pensants en ce monde. 

Aussi avons-nous vu sans trop de surprise que le gou- 
vernement britannique, après avoir interné pendant la 
guerre le directeur du journal hindou The Comrade, 
Mr. Mohamed Ali, l'autorisait officiellement cet hiver à 
venir en Europe, en tête de YIndian Khilafat Délégation, 
pour exposer librement le programme de revendications 
des musulmans de l'Inde. Ce programme (i), comparé 
attentivement aux autres cahiers de revendications pré- 
parés depuis 191 6 par les chefs des communautés musul- 
manes ébranlées par la guerre, notamment en Russie (2), 
nous a permis de dresser ci-dessous l'inventaire des élé- 
ments concrets d'une politique musulmane vraiment objec- 
tive. Nous avons relevé, simultanément, trois séries de 
revendications : de race (nationales), de classe (sociales) et 
de culture. Les deux premières séries sont secondaires, la 
troisième seule est spécifiquement islamique. Examinons 
d'abord les deux premières. 

La xénophobie islamique. — Dans la guerre de races que 
l'Allemagne a voulu déchaîner en 191 .}, elle escomptait 
particulièrement l'appoint des mouvements nationalistes 

(t) Cf. R. M. A/., vol. XXXIX, p. aa sq. 

(2) Congrès d'Oufa ( ig 18). Cf. les programmes égyptiens, s\runs, tuni- 
siens, azéris, persans. 



t> KKvri: DU MONDE MUSI LM w 

parmi les populations musulmanes soumises à la Russie, 
à T Angleterre et à la France : depuis la Perse et l'Inde jus- 
qu'au Sénégal. Ces populations, qui sont restées Loyales, 
pour la plupart, pendant la guerre, nous sont présentées 
aujourd'hui comme travaillées, parce que musulmanes, de 
mouvements nationalistes xénophobes. 

Il est exact que le principe des nationalités (alias : « liberté 
des peuples », sel f -déterminât ion) t importé d'ailleurs 
en Islam par les Occidentaux eux-mêmes, est de plus en 
plus utilisé et commenté dans les milieux musulmans ; que 
les musulmans des divers pays, tombés graduellement 
sous l'engrenage de machines administratives étrangères 
à ces pays, en souffrent de plus en plus ; et qu'ils voient le 
remède dans la libre élection d'une Chambre de représen- 
tants, exerçant en leur nom un contrôle effectif sur la législa- 
tion, la justice et l'administration locales, et disposant du 
budget annuel. Mais cela n'a rien de spécifiquement isla- 
mique. Et même, ce qu'il faut répéter, c'est que l'usage- 
outrancier du principe des nationalités par les musulmans* 
serait particulièrement pernicieux pour l'Islam. L'histoire 
montre qu'une fois déjà, au dixième siècle, ce principe, le 
sho'oûbisme, a contribué à la ruine du khalifat de Bag- 
dad. Et, en ce moment, il en est un exemple frappant; en 
devenant trop exclusivement nationalistes, en se désinté- 
ressant de ia Mecque, Jérusalem, Damas et Constantinople, 
les chefs musulmans de TE ;ypte nationaliste sont en passe 
d'être acculés au compromis que le Portugal signa en 1703 
Methuen ; se faire garantir l'indépendance poli- 
tique par la Grande-Bretagne, au prix d'un asservissement 
économique complet, les sevrant désormais de toute soli- 
darité islamique internationale. 

Au point de vue doctrinal, V Islam n est pas xénophobe. 
Le Qor'àn ne prescrit la guerresainte, à outrance, que contre 
les fétichistes; et admet la conclusion d'ententes précises 
a\L. peuples monothéistes, spécialement les chrétiens 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES J 

et les juifs. Les États musulmans leur ont même confié 
constamment certaines professions indispensables à la vie 
des cités, comme le commerce de l'or et de l'argent, — et 
la médecine. Le Qor'ân conseille simplement aux croyants 
de ne pas se mêler à ces monothéistes non musulmans, et 
de ne pas se fier aux israélites. La seule nuance de xéno- 
phobie qu'on y trouve serait donc Y antisémitisme ; mais 
cet antisémitisme est une précaution d'ordre moral, et 
nullement une revendication économique (comme en chré- 
tienté) ; en pratique, les juifs ont été toujours accueillis 
avec mansuétude en terre d'Islam. 

Le bolchévisme musulman . — La propagande de guerre 
sociale que les bolchévistes russes intensifient depuis 1917 
a travaillé directement à l'encontre des nations colonisa- 
trices européennes, en s'adressant aux habitants musul- 
mans de leurs colonies. Mieux que tout autre peuple «coloni- 
sateur » d'Occident (1), la Grande-Bretagne se rend compte 
du péril, car, plus que tout autre, elle joue le rôle de « capita- 
liste » à l'égard du « prolétariat» des pays qu'elle utilise 
outre-mer, tant pour en retirer à prix réduit les matières 
premières qu'elle consomme, que pour y vendre avec un 
bénéfice certain les produits manufacturés qu'elle veut 
écouler. L'Inde et l'Egypte sont deux exemples de cette 
règle, — et leurs leaders musulmans en ont de plus en plus 
conscience. 

Il était donc naturel que, petit à petit, dans tous les pays 
de colonisation européenne, un cartel politique se consti- 
tuât entre le parti socialiste (3 e Internationale) de la 
métropole et la presse musulmane locale. Une même 
nécessité urgente les requiert : le devoir d'émanciper au 
plus tôt le prolétariat des travailleurs agricoles et miniers, 
clientèle en majorité musulmane, de la situation amère 

(1) L'Allemagne, que dos convoitises inconsidérées ont fait priver désor* 
de tonte responsabilité coloniale, peut instaurer une politique d'ami- 
tiés musulmanes avec beaucoup plus de facilite que les Al 



5 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

où le fonctionnement mécanique des sociétés occidentales 
d'exploitation économique les maintient. En leur faisant 
garantir des améliorations graduelles : droit de grève, réduc- 
tion du temps de travail, augmentation des salaires et des 
retraites. Mais rien de tout cela n'est spécifiquement musul- 
man. Et même les principes de la lutte de classes, les 
thèses du marxisme intégral sont contraires à l'édifice social 
musulman. Déjà, il y a dix siècles, le grand mouvement 
communistedes Qarmates, qui détruisirent la Ka'bah, faillit 
dissocier la Communauté islamique. Et, comme alors, il 
peut y déchaîner, de nouveau, ces luttes atroces entre pay- 
sans et citadins, entre bédouins et gens de métiers, où Ion 
Khaldoûn a reconnu avec profondeur la cause normale de 
l'écroulement des principaux États musulmans. 



II 



Les « sha'air al Islam » : défense sociale de la culture 

islamique. 

Passons au ressort intime des revendications des diverses 
populations musulmanes à l'heure actuelle. En France, où 
le nationalisme racial n'a pas pris le caractère agressif qu'il 
assume en Allemagne, — où le bolchévisme n'excite pas les 
mêmes espérances qu'en Russie ni les mêmes craintes 
qu'en Angleterre, — les musulmans espèrent, à juste titre, 
croyons-nous, qu'ils sont mieux accueillis que partout 
ailleurs pour s'expliquer, faire comprendre au monde les 
principes directeurs de leurs revendications, et exposer les 
arguments qui soulèvent L'adhésion des masses croyantes 
de l'Islam. Ce qu'ils veulent, avant tout, c'est faire main- 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 9 

tenir le libre exercice de leur règle dévie commune, dans 
ses manifestations publiques et privées : « shaair al 
Islam», le blason de l'Islam. 

S'ils revendiquent notre respect pour leur alphabet et 
leurs langues, leurs écoles, leur presse et leurs académies, 
ce n'est pas tant par nationalisme et xénophobie que parce 
que c'est ainsi qu'ils ont été instruits ; parce que les pères 
veulent transmettre à leurs enfants cette règle de vie com- 
mune, comme un viatique d'immortalité. 

S'ils luttent pour Vémayxcipation du prolétariat colonial, 
travailleurs agricoles et mineurs, même s'ils n'en font pas 
partie, ce n'est pas par socialisme ou communisme, mais 
parce que ces travailleurs et ces mineurs ont avec les au- 
tres musulmans un pacte de fraternité religieuse tradition- 
nelle, dont ils observent, souvent avec plus de ferveur 
que les bourgeois, les prescriptions canoniques. 

Voyons donc en quoi consiste, selon eux (i), ce « blason 
de l'Islam » qu'ils nous demandent de maintenir à tout 
prix, intact et respecté, dans le monde moderne : 

a) L'égalité civique. — Que le musulman, sans aban- 
donner son statut personnel et familial (polygamie, héri- 
tages, contrats), soit traité comme un citoyen, sur un pied 
d'égalité avec les non-musulmans, par tous les États : afin 
qu'il accède lui aussi graduellement à cette égalité civile 
que les Israélites achèvent enfin d'obtenir sur toute la 
terre. — Les revendications politiques dont il a été question 
plus haut (refonte des impôts, contrôle des emprunts, en- 
couragement aux industries locales) sont à envisager SOUS 
cet angle de justice sociale, Tune après l'autre. C'est ainsi 
qu'en Russie, la minorité musulmane, admise à la citoyen- 
neté, sans qu'on lui eut posé la question du Statut person- 



(1) Les détails qui suivent sont extraits des principaux memoranda offi- 
ciels, présentés depuis 1916 par des délégations musulmanes qualil 

d Asie et d'Afrique, et surtout des résolutions du Congrès turco-tatare 

d'Oufi (1918). 



10 KKVl i; 1)L iMONDE MUSULMAN 

il c 1 , devient sans bruit monogame; évolution que le di- 
lemme posé eu Algérie par l'expérience de l'an dernier ne 
favorisera pas. Le rapprochement doit être introduit dans 
les mœurs avant d'être consacré par les lois. C'est en 
partant de cette égalité de traitement administratif, puis 
légal, que les obstacles tomberont, dont le plus malaisé reste 
l'interdiction canonique des mariages mixtes (i). 

b) L'autonomie cultuelle. — Que l'ensemble des musul- 
mans de chaque pays, ce que Von appelle la «Communauté 
musulmane », soit reconnue comme une association légale, 
ayant le droit d'administrer elle-même ses alfaires canoni- 
ques, et d'élire un Conseil corporatif, chargé de contrôler, 
avec garantie de L'État et sans intervention abusive de sa 
part, les matières cultuelles, savoir : 

Les écoles musulmanes (inaktab, madrasah) : choix des 
méthodes pédagogiques, réforme de la langue et de l'alpha- 
bet, confection des livres d'enseignement: programme des 
cours ^primaire, secondaire, supérieur). Fondation de nou- 
velles écoles, bibliothèques, musées ; création de journaux 
pour l'instruction de la Communauté. 

Les tribunaux coraniques (pour toutes questions de 
statut personnel) : l'examen des titres des candidats aux 
fonctions de cadi et mufti; leur avancement; l'élection 
par le Conseil d'un bureau musulman de secours juridique 
et consultatif auprès de la Cour de cassation de L'Etat. Con- 
trôle coranique de l'alcoolisme, de l'usure et de la prosti- 
tution. 

Le fonctionnement du culte et les fondations pieuses : 
bonne gestion des biens affectés à l'entretien des institutions 
d'éducation et de bienfaisance Habous, Evkaf); institu- 
tion de nouvelles taxes et quêtes, obligatoires (2), dans ce 

(1) La femme peut rester non-musulmane, mais le mari (et tous les en- 
tants) doivent devenir musulmans. Cette règle n'est pas expressément cora- 
nique; il pourra peut-être y ajroir initiation. 

(2) L'Islam n'admet pas la séparation etanche de l'Ltat et des associations 
cultuelles ; il requiert le bras séculier. 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES I I 

but; célébration des fêtes, observance du jeûne; réfection 
des mosquées; entretien des cimetières (et non-désaffecta- 
tion) ; fondation de sociétés de bienfaisance, d'hôpitaux ; 
reconnaissance de la tribu nomade comme d'une personne 
morale (contre expropriations arbitraires). 

c) Qu'il y ait participation (et aide proportionnelle) 
de VEtat. — Ex. : si la majorité absolue dans un district est 
musulmane, obtenir que le chef de l'administration locale 
soit un musulman ; sinon, qu'il y ait au moins un fonc- 
tionnaire spécialement commis aux affaires musulmanes. Et 
qu'il y ait un délégué musulman, élu par la communauté, 
pour défendre ses intérêts auprès du ministère. — Que, dans 
le budget général (ou local) de l'Instruction publique, une 
part proportionnelle soit faite aux écoles musulmanes; que 
les élèves musulmans soient assurés de trouver, dans les 
autres écoles, renseignement de leur langue usuelle et de 
leur culte. — Que la procédure se fasse (ou soit traduite) 
dans la langue usuelle des musulmans : pourvu qu'une 
seule partie (au civil) ou l'accusé (au criminel) soit musul- 
man. Que les juges sachent parler et écrire cette langue, si 
5o p. ioo de la population est musulmane. 



III 

L'indépendance pure et simple du Khalifal. 

Jusqu'ici les revendications énumérécs ne diffèrent pas 
sensiblement des revendications corporatives et confession- 
nelles avec lesquelles les Etats modernes ont à composer et 
qu'ils ont un intérêt vital à utiliser comme bouclier contre 
la propagande dissolvante des anarchistes. Nous arrivi 



12 REVUE I> MONDE MUSULMAN 



maintenant à la dernière et à la plus spécifiquement isla- 
mique, V indépendance pure et simple du Khalifat. 

Les musulmans acceptent sans doute, et ils l'ont prouvé, 
d'être les loyaux sujets, les fidèles citoyens des États étran- 
gers; mais ils ont besoin, pour être rassurés sur la miséri- 
corde divine et persévérer avec patience dans l'observance 
collective de leur foi, de savoir, de proclamer et de faire 
reconnaître qu'il y a quelque part, sur la terre, un chef 
musulman, qui c dépend que de Dieu seul (i), qui main- 
tient intactes les règles prescrites et punit les actes illi- 
cites, conformément au texte du Qor'an (2). Il n'est nulle- 
ment nécessaire qu'ils deviennent ses sujets, mais ils 
tiennent à prier \^,)ur lui, afin que cette preuve perma- 
nente de la \éi ité de leur foi (3) subsiste, visible pour tous, 
sur la terre; un défenseur de la loi (4). 

Tel est le sens profond du Khalifat pour l'Islam passé 
et présent. Comme Adam fut institué « Khalife » de Dieu 
sur la terre, — comme les quatre premiers Khalifes, suc- 
cesseurs de Mohammed, — il doit y avoir toujours, en ce 
monde, une preuve vivante de l'Islam, un pouvoir d'exé- 
cution qui gouverne selon le Qor'an, et qui s'il. spire des 
conseils des ulémas. Il n'est pas in dispensa : se placer 

sous ses ordres directs ; lui obéir n'est pas un devoir d'obli- 
gation comme l'est l'obéissance coranique des cinqfara'id. 
Même pour ses sujets directs, le khalife sunnite n'est qu'un 
administrateur révocable, un tuteur mandaté par la Com- 
munauté ; il n'a ni l'initiative législative qui est au Qor'an 
seul) ni l'autorité judiciaire (qui appartient aux ulémas) ; 
mais seulement un pouvoir temporel d'exécution: il dirige 
la prière publique (imâm salât), il rappelle publiquement 

(1) H n'y a pas de distinction entre le spirituel et le temporel. 

(2) Et à l'exemple «Je Mohammed, tel que le Qor'an l'expose. 

(3) L'imâm caché des shî'ites, le q<>tb des mystiques sont des exagéra- 
tions et déformations de ce besoin. 

(4) Défenseur, non pas conquérant agressif: son caractère est essentielle- 
ment défensif : gardien d'un dépôt, d un exemple. 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES l3 

au respect de la loi (amr bi'l ma rouf) au moyen de 
sanctions. Et cela suffit pour qu'en échange tout musul- 
man sincère tienne à prier pour lui en public, à la mos- 
quée. 

Aussi, tout naturellement, lorsque les autres états mu- 
sulmans indépendants eurent disparu, en Orient, l'affection 
des croyants s'est-elle concentrée sur le seul souverain resté 
capable de remplir le rôle de Khalife, dernier « défenseur 
de la Loi ». Et, insensiblement, sans qu'aucune propa- 
gande venue de Turquie y ait aidé, et en dépit des persé- 
cutions policières, en Russie depuis le dix-huitième siècle, 
en Turkestan depuis cent ans, dans l'Inde depuis cinquante 
ans, voici que le nom du sultan de Stamboul s'est introduit 
dans la Khotba du vendredi, aux mosquées. Ce qui n'ex- 
prime d'ailleurs aucun désir prochain d'être soumis poli- 
tiquement au gouvernement ottoman. 

On a cherché à voir dans cette revendication de l'indépen- 
dance, pure et simple, du Khalifat, une évolution de l'Islam 
vers la théorie chrétienne du « pouvoir spirituel (i), » une 
imitation de la Papauté. Il n'en est rien. Et les délégués 
hindous ont admirablement répondu, le uj mars dernier, 
à M. Lloyd George, que « le Khalife n'est pas un Pape au 
Vatican, encore moins un Pape à Avignon »; qu'il ne peut 
être « Vaticanisé », et que rien ne sert d'invoquer des ana- 
logies provenant d'autres religions pour « di lacérer et dê- 
viviiier » l'Islam, au moyen de distinctions entre « spiri- 
tuel et temporel », « Église et État (2) ». L'Islam a besoin 
de savoir qu'il y a, quelque part, sur terre, un souverain 
musulman, absolument libre, dont le pouvoir, pour être 
« bien dirigé » ne dépende que de Dieu (3) ; tout simple- 

(1) Voir suprà, p. 3. 

(2) Compte rendu officiel, ap. fndian Khilafal Dtlegation Publications, 

III, p. 7 ; IV, p. 9 ; II, p. 5; 1, p. 6. 

(3) Il est donc impossible de lui taire renoncer d'avance aux prières qu'on 
voudrait taire en son nom, hors de ses frontières, quoique l'article i3o, du 
projet de San-Remo semble le proposer. 



14 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ment. Le nom à lui donner « khalife, imam, amîr al 
mou'minîn, mahdî », est une question secondaire. 



Qui peut être ce souverain, et où doit-il résider? Au mo- 
ment où la politique musulmane des Alliés, dirigée par 
Lord Kitchener, fonça sur la Turquie (igi 5), l'Angleterre 
crut possible de trouver un khalife éventuel, dans le chérif 
Hoceïn, à la Mecque. C'était un Arabe, un descendant du 
Prophète, et il était le gardien des villes saintes: il devint, 
provisoirement, et en attendant mieux, le Malek du 
Hedjaz. 

Après quatre années d'expérience, il ne paraît pas que 
sa popularité ait beaucoup augmenté auprès des musul- 
mans. Non qu'il ait manqué de qualités personnelles; il a 
scrupuleusement défendu l'Islam au Hedjaz contre les em- 
piétements indiscrets et les demandes de concessions, du- 
rant ces années de coopération militaire avec les Alliés, 
où il n'avait ni l'initiative des opérations, ni le choix des 
moyens. Il a très bien compris, d'autre part, que sa prin- 
cipale chance était, avec la garde minutieuse de l'ortho- 
doxie stricte, l'attachement traditionnel des Arabes de Mé- 
sopotamie pour le sang du Prophète ; mais là, il s'est 
heurté à l'inintelligence et à l'hostilité du gouvernement 
anglo-hindou ; et, maintenant que le point de vue plus 
compréhensif de Lord Allenby semble débattu à Londres 
pour la Mésopotamie (Chérif Abdallah), il est peut être 
trop tard. 

Dépourvu d'une base d'opérations sérieuse, cerné de 
compétiteurs N en Arabie, le Malek a dû renoncer formelle- 
ment à prétendre au Khalifat (i); et si les autres pays 

(i) En 1917-1918, il souhaitait prendre le titre, non d'amir al mou'minîn, 
mais celui plus explicite d'Jmâm al Haramain : « chef de la prière dans les 
deux Villes saintes », dans une proclamation solennelle où, se ralliant au 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES l5 

d'Islam persistent à le mettre à l'index, tant qu'il ne se re- 
placera pas sous la suzeraineté du khalife ottoman, il est 
menacé d'avoir à se soumettre ou à se démettre. La Grande- 
Bretagne, en le forçant en janvier 1919, à livrer son hôte 
hindou, Maulana Mahmoud Hasan Sahib de Deoband 
(représentant, à Médine, de l'association des « serviteurs 
de la Ka'bah », et uléma respecté), afin de l'interner à 
Malte, a grandement déconsidéré le Malek aux yeux des 
musulmans hindous. 

On a un peu trop répété aussi, depuis I9i6,que le Malek 
arabe servira de contrepoids au sultan ottoman ; telle est 
du moins la politique curzonienne de bascule que cer- 
tains écrivains italo-britanniques conseillent à la Société 
des Nations vis-à-vis de l'Islam. Nallino avait, à ce sujet, 
laissé entrevoir ce qu'Insabato a développé (1): indiquant 
que les puissances occidentales ont « intérêt » à soutenir 
un khalifat unitaire arabe, qoreïchite et mecquois, dont le 
chef, tenu à discrétion, au Hedjaz, serait commodément 
utilisé par elles comme un arbitre exterritorrial ; réglant à la 
Mecque, sur demande, les litiges administratifs survenant 
entre eux et les musulmans de leurs colonies ; puisque, re- 
marque Insabato avec quelque machiavélisme, le pouvoir 
temporel d'exécution propre au khalife suffit, en droit mu- 
sulman, pour déclencher tout le mouvement des réformes 
administratives, alors qu'en Occident, ces réformes ne 
s'obtiennent qu'au prix d'une révolution. 

Tout cela fait comprendre la vivacité des reproches que 
l'immense majorité des musulmans non arabes adressent(2) 
au Malek, d'avoir fait le jeu des ennemis de l'Islam, de 
l'avoir frappé au cœur, à la Mecque, par sa révolte du 

shïisme modéré des Zéiditcs (ses anciens adversaires du Yémen), il aurait 
annoncé la déchéance définitive du khalifat. 

(1) Cf. R. M. M., XXXVIII, p. 262. 

(2) Fort injustement, car il a parfaitement vu qu'en (ace des hérésies 
d' « Union et de Progrès », il devait être le gardien scrupuleux de l'ortho- 
doxie islamique, beaucoup plus conservateur que le sultan ottoman. 



l6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

3o mai 1 9 1 f> , — pour qu'ils puissent aller le frapper à la 
tète, en occupant Stamboul (16 mars i<)2o); d'avoir mobi- 
lisé contre lui l'esprit nationaliste arabe, — tandis que les 
Turcs souffraient passivement pour lui. Hindous, Malais, 
Persans sont d'accord sur ce chapitre, et, parmi les mu- 
sulmans arabes, Égyptiens et Tunisiens. Enfin, les mu- 
sulmans de Russie parlent de boycotter pendant dix ans le 
pèlerinage du Hedjâz, tant que le Maleky régnera. 

En revanche, cette même majorité musulmane est déter- 
minée à continuer de considérer le sultan ottoman comme 
seul Khalife légitime, età maintenirson nom dansla khotba, 
le vendredi (1). Elle considère que, grâce à lui, le paysan 
turc s'est beaucoup plus profondément islamisé dans sa 
vie quotidienne, que le nomade arabe. Mais elle admet qu'à 
la rigueur, la déchéance et le remplacement du Khalife turc 
pourraient être envisagés : si l'intolérance nationaliste de 
ses conseillers pantouraniens continuait à provoquer les 
Arabes au schisme, et si la corruption morale de ses 
hommes d'Etat consommait la mainmise étrangère sur le 
patrimoine matériel et intellectuel de l'Orient musulman. 

Dans ces conjonctures, il semble que moins les Etats eu- 
ropéens interviendront dans cette querelle entre musul- 
mans, mieux cela vaudra pour tout le monde. La clé de la 
question de l'équilibre des forces se trouve en Mésopotamie; 
si la hkotba se dit à Bagdad comme elle se dit déjà à. Da- 
mas, pour « l'amîr al mou'minîn » Hoceïn, le khalifat otto- 
man peut rester menacé de déchéance, et l'obédience isla- 
mique se diviser pour un temps entre deux camps, ce qui 
s'est déjà vu (2). 

La réorganisation sociale de l'Islam en tant que commu- 

(t) On sait que le khotba, dite pour Je cherif Hoceïn sur le littoral syrien 
depuis la (in de 1918, s'y dit maintenant à nouveau pour le sultan ottoman 
(févr. 1920). 

(2; Notamment de 657 à 660 ('Ali et Mo'awiyahl ; les actes des deux titu- 
laires simultanés sont considérée comme également valides (Hanbalites, Kar- 
ramîtes). Cette solution est la régie chez les Zéïdites. 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 17 

nauté internationale ne fait d'ailleurs que commencer. Le 
grand mouvement d'union islamique instauré il y a qua- 
rante ans par Seyid Djemal ed Dine el Afghânî (i) se pour- 
suit et s'étend, grâce aux écrivains dits salafiyah. De 
toutes parts un effort soutenu se dessine, orienté non seu- 
lement vers la fusion des quatre rites sunnites, mais vers 
la réconciliation entre sunnites, shTites, wahhabites, khâ- 
rijites, ismaëliens même (et sikhs) ; par simplification du 
droit, et retour au Qor'ân. Mais l'entente dogmatique et ca- 
téchétique sera lente ; elle ne se réalisera vraisemblable- 
ment qu'après consultation entre ces différents congrès na- 
tionaux d'ulémas comme l'Inde et la Russie en voient 
fonctionner : grâce, peut-être, à un congrès musulman 
international, comme feu Gasprinsky bey l'avait pro- 
posé (2). Et c'est ce congrès, en dernier lieu, qui trancherait 
le différend pendant entre Arabes et Turcs pour le khalifat; 
l'Islam reviendrait ainsi au principe consultatif de ses ori- 
gines, à la shoûrâ élective, abandonnée en 680 par Mo'a- 
wiyah. 



IV 

Le Dar-el-Islam. 

La question du« lieu de résidence » du Khalife nous met 
en présence de la dernière donnée concrète à examiner ici, 
celle du territoire spécifiquement musulman (opposé au 
Dar el harb, pays fétichiste où le musulman ne peut vivre 
en paix, et ne doit entrer que pour combattre l'idolâtrie). 

(i) Cf. R.M. M., vol. XII, 56l sq.; XXII, l8l sq. 

(2) Cf. R. M. A/., vol. III, 498, 545; IV, 100, i5i; V, 173; XVIII, »i6. — 

Il parait bien invraisemblable que le Congrès puisse jamais coïncider .ivcc 

le pèlerinage canonique, à la Mecque, comme le souhaiteraient les partisans 

du khalifat qoreîchtte. 

\.\xix. 2 



l8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

11 comprend quatre catégories distinctes : territoire in- 
terdit, territoire réservé, territoire canonique, et territoire 
irrédent. 

a) Le territoire interdit : terrain sur lequel aucun non 
musulman ne doit pénétrer ostensiblement sous peine de 
mort : Les Lieux saints et leurs périmètres sacrés, Ilaram. 
Il y en a actuellement quatre principaux : à la Mecque, 
Médine, Jérusalem et llébron ; à quoi les sunnites hindous 
ajoutent, sur la demande des shî'ites, les « saints tom- 
beaux » de Nedjef, kerbéla, Kazimên, Samarra et Bagdad. 
Ces terrains interdits sont de dimension très variable : ce 
peut n'être qu'un rocher entouré d'une grille (Sakhra de 
Jérusalem) ou un parvis ceint de chaînes (Hébron, Kerbéla, 
Kazimên), ou un groupe de mosquées ; mais le haram de 
la Mecque (et Médine) a été graduellement étendu, par les 
progrès de l'intolérance (i), non seulementà la zone limi- 
trophe, où les pèlerins doivent revêtir Yihrâm, mais à la 
quasi-totalité de la péninsule arabique (sauf l'intérieur du 
Yémen, où les Israélites restent tolérés). On sait les que- 
relles cherchées aux consuls européens et de Djeddah qui 
sont parqués dans la ville (2); et, même pendant laguerre, 
l'Angleterre dut renoncer en 1917 à un débarquement 
qu'elle avait préparé, à Yanbo\ et les officiers alliés (an- 
glais et français) non musulmans ne furent admis qu'iso- 
lément et momentanément à circuler à l'intérieur, hors 
de Djeddah, Yanbo\Wejh et Akaba. 

b) Le territoire réservé, c'est-à-dire « le territoire sur 
lequel il est de foi musulmane qu'aucun contrôle politique 
d'un Etat étranger ne saurait être toléré ». L'immense ma- 
jorité des musulmans range d'abord dans cette catégorie 
Constantinople, capitale prédestinée du Khalifat, conquête 
promise à un chef musulman, comme une bénédiction et 

(1) Cf. R. M. A/., XXXVIII, p. H4. — La règle n'est pas du tout due à une 
injonction du Prophète. 

(2) Affaire de la « Tombe d'Kve ». 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 10, 

une garantie d'orthodoxie par de très anciennes traditions 
prophétiques (i). Les rares partisans du Khalifat arabe 
(avec siège à la Mecque) exigent au minimum la « neutra- 
lisation » de Constantinople. 

En second lieu, les musulmans considèrent comme ter- 
ritoire « réservé » certains pays où l'Islam a régné de suite, 
et souverainement. Les tenants de l'école hindoue, selon 
l'opinion autorisée du docteur M. A. Ansari, émise à Delhi 
en 1918, restreignent par parti pris géographique ce qua- 
lificatif à la « Djazirat al Arab », c'est-à-dire à l'Arabie, la 
Palestine, la Syrie, la Mésopotamie. Certains Égyptiens pro- 
hedjaziens, comme M. S. Arafâtî, se basant sur l'histoire 
de la conquête musulmane, donnent le nom de Dâr al 
Islam à l'ensemble des pays conquis « sous les quatre 
premiers Khalifes », ce qui ajoute aux précédents la Perse, 
l'Egypte, peut-être l'Afghanistan et la Cyrénaïque. 

On remarquera que les Puissances semblent accueillir le 
principe de la première réclamation. Mais que l'établisse- 
ment d'un « fover israélite » en Palestine sera difficilement 
conciliable avec la seconde ; le Hedjaz seul paraît jusqu'ici 
« réservé » (San-Remo). 

c) Le territoire canonique, c'est-à-dire « le territoire où 
le musulman est tenu à l'observance ostensible de sa reli- 
gion, sans taqiyah ». L'usage actuel considère comme ter- 
ritoire canoniquement musulman toute contrée où la po- 
pulation musulmane, même si elle est minorité, s'est 
trouvée assez compacte pour organiser le fonctionnement 
public de sa règle de vie commune, et assez énergique pour 
faire édicter par les autorités gouvernementales lorsqu'elles 
ne sont pas musulmanes) que l'observance des cinq de- 
voirs d'obligation canonique serait officiellement honorée. 
C'esl ainsi qu'à toute époque il s'est trouvé des pays qui 
n'étaient pas politiquement musulmans, mais qui étaient 

(1) Notamment dans Le Sahih de Moslim (neuvième siècle de notre ère). 



20 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

dos foyers reconnus de vie sociale musulmane : le Guzerat, 
du huitième au treizième siècle, Constantinople aux der- 
nières années de l'Empire ^ r rec, la Crimée depuis 1774, 
l'Abyssin ie, leYunnan depuis 1873, le Kansou depuis 1 879, 
la Dobroudja et la Thessalie depuis 1878, l'Ouganda, la 
Bosnie depuis 1909; et selon certaines fetouas obtenues 
par Hunter et Léon Roches, les Indes Britanniques et l'Al- 
gérie française depuis leur conquête. 

d) Le territoire irrèdent. Cette dernière revendication, 
pour platonique qu'elle puisse paraître, doit figurer égale- 
ment ici. Aux yeux du croyant sincère, toutpavs ancienne- 
ment occupé par l'Islam, où subsistent des lieux de célé- 
bration publique, érigés pour la prière canonique, reste 
«terre musulmane » (cimetières, etc.). Telles sont Buda- 
pest, Monastir et Silistrie pour les vieux musulmans de 
Stamboul, telle Kazan, du seizième au dix-huitième siècle, 
tant que la persécution empêcha d'y réparer les mosquées 
et d'y crier à haute voix Yddhân. Cet irrédentisme est un 
fait : il inspire non seulement les regrets persistants des 
poètes pour la perte de l'Andalousie, des Baléares, de la Si- 
cile ou de la Crète, mais aussi le non possumus catégorique 
opposé par la voix de l'Islam tout entier à l'hypothèse 
d'une désaffectation éventuelle (même archéologique) d'an- 
ciennes églises ou synagogues devenues mosquées: tombes 
d'Osée et Ezéchiel en Iraq, mosquée d'Aboul Haggag à 
Luxor, de Nebi Daniel à Alexandrie, anciennes églises à 
Tunis, Sainte-Sophie à Constantinople, leTemple (Sakhra) 
et le Cénacle (Nebi Daoud), à Jérusalem, toutes ont été 
ces dernières années, à des degrés divers, l'occasion d'échan- 
ges de vue signilicatifs. 



INTRODUCTION A L ETUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 2 1 



Conclusion. 

Telles sont, croyons-nous, les intentions maîtresses de 
l'action sociale musulmane, àl'heure présente. Ildemeurera, 
certes, possible de mènera bien certaines tractations par- 
tielles, à la surface du monde musulman, en tirant simple- 
ment parti des hostilités de race ou de clan (politique pro- 
arabe ou pro-turque), ou des luttes de classes (politique 
makhzen ou politique « siba »). Mais cette recherche d'un 
équilibre politique purement momentané est factice et se dé- 
truit elle-même. Le moment est venu, en France surtout, 
d'allerplus avant. Une politique musulmane vraiment réali- 
satrice doit se résoudre à envisager, hic et nunc, l'adaptation 
prochaine au monde moderne de formes spécifiques de la so- 
ciété musulmane, puisqu'elle ne peut pas mourir; à consi- 
dérer jusqu'à quel point la défense de l'ordre social occiden- 
tal peut s'associer aux musulmans dans la défense sociale de 
leur culture traditionnelle ,i),de leur règle de vie commune, 
de leur patrimoine de croyants. La France, qui a accordé la 
première le droit de cité à Israël, se doit de prendre, le mo- 
ment venu, la même initiative pour l'Islam. 

Louis Massignon. 

Juin 1920. 
(1) Au lieu de les pousser dans les bras des bolchevistes, 



LISTES ANNEXES 



I. ' — Liste des documents exposant le point de vue des mu- 
sulmans de l'Inde relativement au Khalifat et à la 
Turquie. 

The Indian Khilafat Délégation Publications (i). 

N° i : The Turkish seulement and the Muslim and In- 
dian attitude, 12 pp. — Donne in extenso : i° : I'Adresse 
présentée au vice-roi des Indes, Lord Chelmsford, à Delhi, 
le 19 janvier 1920, — par une Délégation émanée de la III e 
« All-India Khilafat Conférence» organisée à Amritsar en 
octobre 1919, demandant l'envoi en Angleterre d'une dé- 
putation chargée d'exposer « les obligations imposées à 
tout Musulman par sa foi, et les communs désirs des Mu- 
sulmans de l'Inde, relativement au Khalifat et aux ques- 
tions apparentées, telles que : le contrôle musulman de 
tout l'ensemble de la Jazirat-ul-Arab, le Khalife gardien des 
Lieux saints, et l'intégrité de l'Empire Ottoman » (p. 1) (2). 
— L'adresse était signée des noms suivants (3) : 

1 . (Mahatma) M. K. Gandhi, chef du « Comité national ». 

2. (Swami) Shraddhanand Sannyasi. 

(i) 8 Albert Hall Mansîons, Kensington Gorc, London, S. W. 7. 

(2) Cf. ici, suprà, p. 16, 18, i<). 

(3) Les n" 1, 2, 4,29, 3o, sont du parti national (non-musulmans). Les n" 28- 
34, tcljgraphièrent leur adhésion. 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 23 

3. (Seth) Mia Mohamed Haji Jan Mohamed Chotani 
(J. P., Bombay). 

4. (Pandit) Ram Bhaj Dutt Chaudhari (Lahore). 

5. (Maulana) Abulwafa Mohamed Sanaullah (directeur 
d'Ahl-i-hadees, Amritsar). 

6. (Maulana) Abul Kalam Azad (directeur d'à/ Hilal et 
al Balagh, Calcutta). 

7. (Maulana) Mohamed Ali (M. A., LL. B. ; traducteur 
du saint Qor'ân en'anglais ; de l'Anjouman-i-Ishaat-i-Islam 
de Lahore (secte des A hmadiy y a h). 

8. Shaukat Ali (secrétaire fondateur des « Khuddam-i- 
Ka'bah » de Lucknow; frère du N° 22), incarcéré de 19 14 
à 1918. 

9. (Maulana) Abdul Bari Sahib (des « Khuddam-i-Ka'- 
bah »; de la grande famille des lettrés de Feringi Mahal, 
Lucknow). 

10. (Haziq-ul-Mulk, Hakim) Mohamed Ajmal Khan 
(Delhi). 

11. (Dr.) Saifuddin Kitchlew (Ph. D., Amritsar). 

12. (The Hon. Sir) Fazulbhoy Currimbhoy (Kt., C. I. 
E.,C. B. E., Bombay). 

i3. (The Hon. Maulavi) Abulkasem (Burdwan). 
14. (Dr.) M. A. Ansari (M. D., M. S., Delhi). 
i5. (Seth) Haji Abdullah Harun (Karachi). 

16. Mumtaz Husain (avocat, Lucknow). 

17. (Maulana) Kifayatullah (Delhi). 

18. Syed Fazl-ul-Hasan Hasrat Mohani, directeur 
d'Urda-i-Mualla, Aligarh. 

19. * Syud Hossain, ex-directeur de Y Indcpendcnt (1), 
Allahabad ; membre de la Délégation envoyée en Europe. 

20. Mirza Yakub Beg (L. M. S., Lahore). 

21. (Maulavi) Ghulam Moiiayyuddin (B. A., LL. B., La- 
hore). 

(1) Supprimé par l'autorité en 1918. 



24 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

22. * Mohamed Ali (B. A., ancien élève d'Oxford ; 
directeur du Comrade (en anglais) et du Ilamdard (en 
urdu) (i), Delhi ; Rampur State. — Chef de la Délégation 
envoyée en Europe. Incarcéré de 1914 a 1918-. 

23. (Maulana) Abdul Majid Qadiri (Budaun). 

24. Syed Zahoor Ahmed, secrétaire hon. de l'All-India 
Muslim League, Lucknow. 

25. (Maulana) Fakhir Bekhud, « sajjada-nashin » du 
séminaire soûfî de Daira Shah Ajmal, Allahabad. 

26. * (Maulana) Syed Sulaiman Nadwî, président de 
l'Académie Shiblî; directeur de la revue Mearif ; auteur 
de The Landofthe Qur'ân; éditeur de la Vie du Prophète, 
composée par feu xMaulana Shibli No'mani (2), à Azam- 
garh ; membre de la Délégation envoyée en Europe. 

27. (Agha) Mohamed Safdar Qazilbash (B. A., LL. 
B., Sialkot). 

28. The Hon. Raja Sir Muhammad Ali Muhammad Khan 
Bahadur, K. C. I. E., régnant à Mahmudabad. 

29. The Hon. Pandit Motilal Nehru, Allahabad. 

30. The Hon. Pandit Madan Mohan Malaviya, Allaha- 
bad. 

3i. (Maulana) Aqa Hasan (mojtéhid desshî'ites, Luck- 
now). 

32. The Hon. Raja Sir Tasadduq Rasul Khan Bahadur, 
K. C. S. I, régnant à Jahangirabad. 

33. The Hon. Mr M. A. Jinnah, Bombay. 

34. The Hon. Mr A. K. Fazlul Huq, Calcutta. 

— 2 : le Manifeste voté dans la session de Bombay (i5- 
17 fév. i92o)derAll-IndiaKhilafat Conférence (3) — Récla- 
mant deux choses : un contrôle politique exclusivement 
musulman sur la péninsule arabique (limites . Méditerra- 

(1) Supprimés par l'autorité en 1918. 

(2 Voir sa biographie ap. al Manâr. Caire, XVIII, 79, i56, a33 sq. — Cf. 
R. M. A/,, XIX, 287, n. 

(3) L'emtr d'Afghanistan, Amanullah, a adhéré à ce programme (Hw- 
riet, de Delhi, mars 1920). 



INTRODUCTION A L'ÉTUDE DES REVENDICATIONS ISLAMIQUES 25 

née — mer Rouge, océan Indien, golfe Persique, Euphrate 
et Tigre), — les 3 Haram (Mekke, Médine, Jérusalem), et 
les 5 tombes vénérées (Nedjef, Kerbéla, Samarra, Kazi- 
mein, et Bagdad) — Et le maintien comme Khalife du sultan 
ottoman (contre les prétentions du Malek Hoceïn à garder 
les Villes saintes : mais non pas contre tout self-govern- 
ment arabe). — En s'appuyant sur les déclarations offi- 
cielles du gouvernement de l'Inde (2 nov. 1914), de 
M. Lloyd George (5 janv. 1918), et du président Wilson 
(XII e point du message au Congrès, 8 janv. 1918). 

N°2 : The Secretary of State for India and the In- 
dian Khilafat Délégation, 19 pp. Texte de l'entretien du 
2 mars 1920 entre l'Hon. H. A. L. Fisher, du ministère de 
l'Inde, et la Délégation. 

N° 3 : The Prime Minister and the Indian Khilafat 
Délégation, 24 pp. Texte de l'entretien du 19 mars 1920 
entre M. Lloyd George et la Délégation. 

N° 4 (1) : A People's right to live, 20 pp. Discours pro- 
noncés dans une réunion publique tenue à l'Essex Hall, 
23 mars 1920, en faveur de la nation turque. 



Pour soutenir la revendication de la Délégation en Eu- 
rope, les Musulmans (et beaucoup d'Hindous) ont organisé 
dans tout le pays des hartal solennels, les 17 octobre 1919 
et 19 mars 1920. Le «hartal» est une grève générale, accom- 
pagnée de prières et de jeûnes, à laquelle toute la commu- 
nauté prend part. On sait que l'ultimatum comportant 
dénonciation du serment de Loyalisme et boycottage é 
DOmique) expire le i cr août 1920. 

(1) Voir pour les autres publications eu anglais de la Délégation, le Mus- 
lim Outlook, hebdomadaire, Islamic Information Bureau. 33, i'aKvce Streei. 
London, S. W. i. 



20 VUE DU MONDE MUSULMAN 



II. — Liste des sociétés religieuses de V Islam hindou. 

Anjuman Khuddam-i-Kabah (i), pour sauver l'indépen- 
dance des Lieux saints. Lucknow. Fondée en 1912. Dirigée 
par Kidwai. 

Khilafat Conférence, fondée en 1919. Sessions presque 
mensuelles dans les diverses grandes cités. 

Darul Uluni de Lucknow, séminaire, progressiste, natio- 
caliste. 

Madrasa-elahiat, séminaire apologétique de Cawnpore. 
Fondé en 1918. 

Darul-Ulum de Deoband, séminaire conservateur. C'est 
un de ses vieux maîtres respectés, Maulana Hasan Sahib (2), 
qui a été interné à Malte. 

Ni^amiya (Firengi Mahal), de Lucknow, séminaire 
conservateur. 

Shia Conférence. 

Ahl-i-IIadees Conférence. 

Ahmadiyyah Conférence. 



III. — Liste des sociétés littéraires. 

Anjuman-Taraqqi Urdu, section de la « Conférence 
éducationnelle musulmane, Aurangabad : sessions an- 
nuelles, nombreuses publications littéraires et scientifiques 
pour promouvoir Lurdu. 

Darul Musannifin (alias « Académie Shibli »), Aza- 
mgarh (U. P. ) ; séminaire intellectuel et littéraire fort im- 
portant. 

(A suivre.) 

(1) Voir R. M. A/., XXIV, 327, XXVI, 267. 

(2) Voir ici, supra, p. i5. 



L'ISLAM AUX INDES NÉERLANDAISES 



Tout le monde sait que les Indes néerlandaises comptent 
plus de 35 millionsde musulmans, mais on ignore, en géné- 
ral, beaucoup plus la forme de leur islamisme en un temps 
où, dans le choc de tous les peuples du vieux globe, les parti- 
cularités religieuses propres à chaque nation sont suscep- 
tibles d'influer si fort sur la paix du monde. Il a donc paru 
qu'une étude sur V Islam aux Indes néerlandaises (i) d'a- 
près l'ouvrage de celui qui le connaît intimement, le savant 
professeur d'arabe de Leyde, M. Snouck Hurgronje, avait 
tout naturellement sa place ici. Et d'autant mieux que l'Is- 
lam en Indonésie est frère de l'Islam infiniment plus res- 
treint en étendue de l'Indochine française. 

(i) De Islam in Nederlandsch-Indië, door Dr. C. Snouck. Hurgronje... 
paru dans la collection des Groote Godsdicnsten (Grandes Religions), sé- 
rie 11, n* g, suite de petits livres, à bon marché, soigneusement édités et tous 
dus à d'éminents spécialistes, publié à l'Impr. hollandaise de Baarn (Hol- 
lande). 



§ I. — En 1258, quand le prince mongol Houlagou dé- 
vasta Bagdad qui, cinq siècles durant, avait été la capitale 
de l'Islam, il détruisit ce jour-là l'unité de la communauté 
musulmane. Ce fut environ un demi-siècle avant cet évé- 
nement mémorable que l'Islam commença lentement à 
s'introduire dans l'Archipel indien. Aucune puissance poli- 
tique n'y eut part ; la conversion méthodique des pavs cô- 
tiers de Sumatra, de Java, des lointains rivages de Bornéo et 
de Célèbes, ainsi que de nombre de petites îles fut, avant tout, 
l'œuvre des marchands musulmans et des colons venus des 
pays de l'Occident; elle se poursuivit et se poursuit encore 
au moyen des indigènes déjà islamisés, qui, de la côte vers 
l'intérieur des terres ou dans les îles environnantes, propa- 
gèrent la nouvelle loi par persuasion ou par force. 

Des inscriptions funéraires datées auxquelles se rat- 
tachent les légendes indigènes, de courtes mentions du Véni- 
tien Marco Polo (treizième siècle), une description détaillée 
d'Ibn Batouta (quatorzième siècle) nous parlent d'un 
royaume musulman de Pasè sur la côte nord de Sumatra. 
On ne saurait assigner de date exacte à l'islamisation de 
Minangkabau, de Palembang et de Djambi (Sumatra). A 
Java, la chute du royaume de Madjapahit ( 1 5 1 8) marqua la 
victoire de l'Islam sur l'hindouisme; au même seizième 
siècle se formèrent les royaumes musulmans de Mataram, 
Banten et Chéribon. Sur la conversion des autres îles, nous 
ne possédons que des récits indigènes, sans chronologie, et 
toujours les mêmes : un saint musulman, de préférence ori- 
ginaire d'une terre de l'Islam ou même de l'Arabie, reçoit 
l'ordre, en une vision, du Prophète de se rendre chez les 



L ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 2Ç 

païens pour les convertir. Son arrivée est annoncée à 
quelques-uns de ces derniers par un rêve ou d'autres signes. 
Il fait le voyage en un clin d'œil, sans être embarrassé ni 
par le temps ni par l'espace. Par quelques merveilles éba- 
hissantes, il établit vite la supériorité de l'Islam sur le pa- 
ganisme, et bientôt la foule se presse derrière le pieux 
étranger pour recevoir de lui l'enseignement religieux. Par 
la guerre sainte ou la prédication, les nouveaux convertis 
propagent la foi parmi leurs frères de race. 

Dépouillée des ornements romanesques de ces naïfs récits, 
la propagation de l'Islam a lieu encore aujourd'hui de 
façon identique. Des marchands, des aventuriers musul- 
mans arrivent et s'établissent au milieu de la population 
non musulmane. On sait que le musulman, même sans 
être très pieux, aime à répandre sa croyance, surtout chez 
des peuples moins civilisés; son propre intérêt l'y invite, 
il se crée ainsi un milieu spécial, un premier lien, une fa- 
mille. Il trouve sans grande difficulté une femme dans les 
environs, mais comme il lui est défendu de s'unir légale- 
ment à une païenne, il la convertit aisément, car les parents 
considèrent le nouveau-venu comme leur étant supérieur. 
Tout cela est favorisé par le facile accès d'une religion à 
laquelle on peut adhérer sans sacrement, par le seul énoncé 
d'une profession de foi très simple. Puis les parents de la 
femme sont islamisés à leur tour et ainsi s'élargit le cercle 
des croyants qui se tiennent pour plus civilisés que leurs 
congénères païens, jusqu'à gagner des villages et former de 
petits royaumes. 

Deux circonstances ont favorisé l'expansion de l'Islam 
dans l'Archipel indien : i° la civilisation médiocre, en géné- 
ral, des peuplades l'habitant; 2 leur aversion pour l'hin- 
douisme et son système de castes si en opposition avec la 
liberté individuelle proclamée par l'Islam. 

Java s'islamisa bien vite, à quelques fractions sans impor- 
tance près ; les cléments hindouistes rét raclai res lurent re- 



30 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

poussées, chassés à Bali. Dans les autres grandes îles, la 
marche de l'Islam tut plus lente : elles étaient habitées, dans 
L'intérieur, par des tribus comme les Bataks à Sumatra, les 
Dayaks à Bornéo, les Alfoures à Célèbes, que les musul- 
mans des cotes tenaient en piètre estime, pour des êtres 
inférieurs taillables et corvéables à merci ; ils les tyranni- 
saient sans les gouverner ni chercher à les amener à l'Is- 
lam. Aussi beaucoup de Dayaks et Bataks se convertirent- 
ils pour échapper à cette servitude en entrant dans la 
communauté. L'islamisation de ces groupes a continué jus- 
qu'à nos jours, en concurrence avec l'effort des missions 
chrétiennes depuis le dix-neuvième siècle. 

L'Archipel indien compte, en gros, 35 millions de musul- 
mans dont 3o millions pour Java. On ne discute pas plus 
avec la qualité de ces musulmans qu'on ne le fait sur celle 
des chrétiens dans les autres pays. Le mot Islam ne suffit 
pas d'ailleurs pour caractériser la vie mentale, domestique, 
sociale des Indonésiens ; cette religion qui agit depuis moins 
de temps que les autres surla vieetla mentalité de sesadeptes, 
n'en a pas cherché les moyens; en outre l'Islam s'est beau- 
coup plus occupé d'étendre son domaine que de poursuivre 
l'intensitication de la foi de ses nouveaux adhérents. 

Les Hindous, il y a de nombreux siècles, ont colonisé et 
civilisé Java et par ce fleuve séculaire de colons lui ont donné 
leurs mœurs, coutumes et civilisation. Une partie des Hin- 
dous s'étant convertis à l'Islam, devinrent les principaux 
« convertisseurs » de l'Archipel ; il arriva donc qu'ils appor- 
tèrent un Islam déjà adapté à l'hindouisme et qui dut 
encore s'adapter à un hindouisme dégénéré. Les traces de 
ceci se remarquent encore aujourd'hui dans les légendes po- 
pulaires relatives au Prophète et aux premiers khalifes : 
ces récits non seulement s'éloignent de la vérité historique, 
des légendes arabes, mais on y relève des éléments hin- 
douistes. De même que dans les légendes, on remarque, dans 
les mœurs des musulmans indonésiens, une même in- 



L'iSLAM AUX INDES NEERLANDAISES 3l 

fluence du ShTisme que celle déjà relevée sur les côtes du 
Malabar et de Coromandel. Aux Indes néerlandaises, l'Is- 
lam est, en général, sunnite et expose la loi d'après l'école 
shafé'ite. Çà et là se relèvent beaucoup de mysticisme, 
d'éléments de panthéisme, de grossière superstition. 

L'influence considérable des Arabes est une conséquence 
non pas une cause de l'islamisation de l'Archipel. A partir 
du dix-septième siècle, un nombre toujours croissant de 
Djawas ou musulmans d'Insulinde, ainsi qu'on les nomme 
encore maintenant, va étudier à la Mecque et à Médine. 
Revenus dans leur pays, ils réagissent aussi bien contre les 
exceptions et usages de l'ancien hindouisme que contre 
ceux des pauvres Arabes immigrés de l'Hadramaut et éta- 
blis à Java. Et souvent, sous leur influence, la vie des indi- 
gènes devint plus sombre, moins tolérante, plus austère. 

§ 2. L'islamisation des Indes orientales ayant commencé 
parmi les gens de basse condition, il arrive que là plus que 
partout ailleurs la mosquée (masdjid, mesegit [cf. cham (2) 
môsangit], etc.) devient plus exclusivement le centre d'in- 
fluence de l'Islam sur la vie. Dans les centres importants 
(à Java dans les chefs-lieux de résidence, à Achèh dans les 
chefs-lieux de mukim ou districts, ailleurs dans les princi- 
paux groupes de population), il y a des mosquées de pre- 
mier ordre où a lieu l'office du vendredi, mais il existe 
ailleurs des mosquées de deuxième rang où les cinq prières 
journalières sont dites par ceux qui peuvent y assister et 
où sont célébrées les deux fêtes annuelles. 

Les mosquées ont un toit étage ^trois ou quatre étages) 
couronné par une espèce de clocher Indépendant, fait de 
feuilles de palmier, parfois de lames de bois; aujourd'hui 

(1) Dans les mots indigènes cités, au = a-ou ; <"> — eu; u = ou: ch = tch. 
dj = dj ; g = gu dans gué, gui : sh ~- ch dans chat ; u> = ou, w anglais. A. C« 

(a) Langue parlée par les derniers habitants de l'ancien Champs réfu 
en Annain et au Cambodge; les uns sont hindouistes les autres musulmans. 
Voir R.M.M., t. 11, n* 6, pp. I2Q et sq. A. C. 



3i REVUE DU MONDE Mlsl I..MAN 

il existe quelques toits en tuile. Par exception, on trouve 
des minarets dans quelques grandes mosquées ; ce sont des 
sortes de tours à galeries où les ?mt'addin (mal., jav. modin 
(cham môdivôn]) et les bilal (cham bilâl), montent sur le toit 
de la mosquée et crient leur appel en le faisant précéder de 
quelques coups de bedug ou tabuh (cham Jiagôr), tambour 
recouvert d'une peau de buffle. Auprès des mosquées, il y a 
de l'eau pour les ablutions rituelles. La mosquée comporte 
un siu-ambi, « avant-galerie », « préau », une salle princi- 
pale dans laquelle est le mihrâb et la kibla (cham, habi- 
tai , une chaire (mimbar, imbar (cham mimbor}) pour le 
prône arabe (kholbah) du vendredi et des jours de fête dit 
par le khatîb (katip, hetip |cham katip]). On dispose sur le 
sol des nattes étroites et de petits tapis pour la prière; la 
prière finie on les roule et on les range le long des murs. 
Dans de petits placards on garde les livres (Corans, recueils 
de prières, de poésies religieuses), les ustensiles des repas 
rituels faits le jour du maulud (cham molot), ou jour de com- 
mémoration de la naissance et de la mort du Prophète. 

Le personnel des mosquées se compose de quatre 
membres au moins : Yimam (cham, imam) qui dirige les 
exercices religieux journaliers, hebdomadaires ou annuels ; 
un khatîb, qui récite les prières du vendredi et des fêtes; 
un bilal, pour les appels à la prière [ad an |même mot en 
cham], bang); un ou plusieurs serviteurs (appelés à Java 
merbot). Parfois le personnel d'une mosquée peut atteindre 
quarante individus ou plus. 

Les imams, hatips, bilals, etc., ne sont, pas plus aux 
Indes néerlandaises qu'ailleurs, des prêtres, puisque l'Is- 
lam ne connaît ni sacrements, ni directeurs d'àmes; mais à 
la situation de fonctionnaires de mosquée, ils joignent celle 
de hali |cham hali\ (ar. qâdî) ou de juges appliquant la 
loi musulmane. La juridiction du kâdi,très étendue à l'ori- 
gine en pays de l'Islam, a été limitée dans le cours des temps 
au droit familial, aux fondations religieuses et peut-être à 



L'ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 33 

quelques autres sujets. Il en a été de même aux Indes néer- 
landaises. Et comme, au début de l'islamisation de l'archi- 
pel indien, on ne pouvait trouver de juristes que parmi le 
personnel des mosquées, rendre la justice devint le strict 
apanage de la mosquée, ce qui subsista après même que 
gouverneurs et gouvernés eurent accepté l'Islam. A Java, 
le panghulu ou chef de mosquée tenait et tient encore ses 
assises dans le surambi le jeudi et le lundi, ayant autour 
de lui quelques experts en droit de son personnel; il rend 
ses arrêts sur des affaires de mariage, de famille et d'héri- 
tage. 

L'administration hollandaise, à ses débuts, ne compre- 
nait pas grand'chose à toute cette organisation : de même 
qu'elle tenait les fonctionnaires des mosquées pour une 
sorte de prêtres, elle regardait le panghulu et ses assesseurs 
comme un collège de juristes, si bien qu'elle finit par don- 
ner l'appellation officielle et erronée de priesterraden «con- 
seil de prêtres », aux réunions de trois à six fonctionnaires 
nommés par elle et siégeant aujourd'hui dans le surambi 
pour y rendre la justice. 

§ 3. — La plupart des affaires jugées au surambi sont 
des plaintes de femmes relatives à leurs maris. La position 
juridique de la femme musulmane la rend très dépendante 
de son mari, et si celui-ci a toujours le droit de demander 
le divorce ([alâk |cham talak\) celle-ci ne peut jamais for- 
cer son mari à l'accepter, même s'il est coupable. Toute- 
lois à Java les princes de jadis, pour remédier à ce que 
cette loi a de trop injuste, ont institué dans les cérémonies 
du mariage une répudiation conditionnelle, qui devient 
réelle si le mari manque à ses devoirs et que la femme le 
dénonce devant le juge. 

Ces dénonciations [râpa*) constituent avec la répartition 
légale des propriétés conjugales après divorce, le^ affaires 
les plus habituelles dont aient à s'occuper les affaires des 
va ii , 3 



34 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

surambis. En un mot, on demande au panghulu de ré- 
soudre tous les litiges ayant trait au mariage (plaintes en 
adultère, plaintes contre le mari pour insuffisance dans 
L'habillement, le logis, la nourriture de la femme). L'Islam 
n'admet pas la communauté des biens ou d'acquêts dans 
le mariage, mais a Java, en cas de divorce ou de décès, les 
biens sont partagés entre les croyants ou leurs ayants droit, 
suivant le cas. 

Les juges n'ont d'autres revenus que les frais de procès. 
Cela ne leur rapporte pas grand'chose, car les Javanais 
riches sont rares. Mais dans le partage des héritages, ils 
touchent comme honoraires 10 p. ioo de la valeur des 
biens à partager; ceci constitue Vusur (dixième partie) et 
rend les juges singulièrement importuns et âpres en ces 
affaires, si bien que plus d'une fois l'administration euro- 
péenne est obligée d'intervenir afin que les indigènes puis- 
sent librement faire leurs partages. Ils arrangent aussi les 
querelles auxquelles donnent lieu les biens de main morte 
(wakap) et dont le revenu est affecté aux mosquées, écoles 
religieuses, cimetières. En des cas déterminés, ils nomment 
des tuteurs aux mineurs, font eux-mêmes fonction de wali 
[charn vali\ (en l'espèce de tuteurs judiciaires) ou de wali 
hakim pour les femmes à qui la présence en est nécessaire 
pour contracter mariage quand les parents de ces femmes 
susceptibles d'être désignés à cet effet font défaut ou re- 
fusent sans excuse légale de remplir ce rôle. En un mot, 
le personnel des mosquées aux Indes néerlandaises veille à 
ce que dans les mariages la loi religieuse soit bien obser- 
vée, ainsi qu'à ce qui concerne les contrats et les sépara- 
tions volontaires, non que la loi musulmane prescrive pa- 
reille surveillance, mais c'est une précaution contre l'igno- 
rance des fidèles. 

En première instance, on a toujours recours aux fonc- 
tionnaires religieux du desa (unité communale aux Indes 
néerlandaises) qu'on appelle ofliciellement et incorrecte- 



L'ISLAM AUX INDES NÉERLANDAISES 35 

ment desapriester « prêtre dudesa », pour toutes les affai- 
res qui concernent la religion et les cérémonies domes- 
tiques. Il joue un rôle important dans les mariages et di- 
vorces, veille à la stricte observation de Y huwelij ksor don- 
nantie ou « règlement officiel des mariages indigènes » 
que le Gouvernement hollandais a institué depuis quelques 
années. Cette ordonnance est spéciale à Java et à Madura; 
mais on prépare un règlement analogue pour les posses- 
sions extérieures, afin d'y rendre plus stable la vie de fa- 
mille et de préparer la confection de registres réguliers de 
l'état civil pour les indigènes. Afin d'authentiquer le contrat 
de mariage entre Javanais, les deux parties sont conduites 
par les « prêtres de village » devant le fonctionnaire des 
mariages, en l'espèce le panghulu de la mosquée du dis- 
trict et du sous-district avec les témoins d'usage. Après 
déclaration qu'aucun empêchement légal ne s'oppose au 
mariage, il y a récitation des formules habituelles; ensuite 
le fonctionnaire prend le fiancé par la main et conclut le 
contrat suivant les formules prescrites, puis lui fait dire 
une prière. Après quoi il fait prononcer au fiancé la répu- 
diation conditionnelle (talîk « suspension », c'est-à-dire 
« suspension du talâk, de la répudiation conditionnelle »). 
Le tâ'lîk s'appelle pour les princes djandji dalem « pro- 
messe de cour »; elle améliore la position de la femme 
plus que dans la stricte loi musulmane. Le tout est consi- 
gné enfin dans un registre ad hoc. 

Le djakat [cham hakak\ (ar. %akât), ou impôt religieux 
de la dîme sur les produits de la terre est encore moins 
perçuadministrativementaux Indes néerlandaisesque dans 
les autres pays de l'Islam : il est de plus en plus considéré 
comme un devoir religieux volontaire. Le personnel des 
mosquées le perçoit, mais Ui^n de façon désintéressée. En 
realité, il constitue une espèce de revenu à ceux que les 
Européens appellent « prêtres musulmans ». Le djakat 
prend des aspects différents avec les contrées : c'est souvent 



36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

un acte de dévotion; à Achèh, il a été longtemps alïecté à 
la guerre sainte. 

§ }. — On constate que l'influence d'action des fonc- 
tionnaires de mosquées aux Indes néerlandaises s'étend à 
tout le cercle de la loi musulmane. Cela ne va pas sans de 
notables différences d'ailleurs suivant les contrées, la loi 
musulmane et V'ddat [cham adat\ (droit coutumier indi- 
gène) ayant réagi l'un sur l'autre avec les résultats les plus 
divers. Dans Sumatra central, où le matriarcat est en vi- 
gueur, le droit d'héritage musulman est tout bonnement 
mis de coté malgré un islamisme fervent. Ces différences 
font que la jurisprudence religieuse n'est pas partout aussi 
indépendante, libre, qu'à Java; en maintes localités, les 
chefs indigènes ont la haute main en matière de droit. Çà 
et là on n'applique que le droit indigène coutumier, et les 
affaires qui sont jugées à Java et à Madura par « les con- 
seils de prêtres», à Achèh devant le kali, devant le mufti ou 
d'autres magistrats dans la partie méridionale et orientale 
de Bornéo, sont alors portées devant les rapat ou d'autres 
tribunaux connaissant des affaires civiles et criminelles ; 
toutefois on prend l'avis des juristes musulmans sur les 
points litigieux. 

La loi musulmane, issue de la révélation d'Allah, règle 
étroitement en théorie la vie et toutes ses manifestations. 
Aussi les musulmans ont-ils toujours essayé de s'émanci- 
per des liens étroits de leur droit canonique ou Shar\ ou 
Sharïah (prononciation indigène saria, sariat ou saren- 
gat). Edits des princes, vieilles institutions populaires, codes 
de mes, tout cela est en contradiction avec la parole 
d'Allah. Partout d'ailleurs aux Indes néerlandaises, le droit 
coutumier (adat) se juxtapose à la loi divine (SharVah) 
de l'avis même des théologiens proprement dits, ce qui 
en opposition radicale au principe de cette loi, si bien 
que Sharî'ah et Adat sont regardées comme les deux piliers 



L'iSLAM AUX INDES NEERLANDAISES 3y 

de l'ordre universel, unis aussi étroitement que la pupille 
et le blanc de l'œil, comme l'essence d'Allah avec ses attri- 
buts, ainsi que l'affirment les sages indigènes. 

Cependant les docteurs de la loi, grâce à leurs études 
toutes théoriques, en sont encore à des conceptions médié- 
vales et enclins à n'accepter pour véritable que la loi di- 
vine, et il en est de même pour ceux qui vivent dans leur 
zone d'influence. D'où, pour certains musulmans indigènes 
des scrupules à l'égard de certains contrats : service de 
rentes, mode d'assurance qu'ils regardent comme dépen- 
dant du hasard, aussi contre l'exercice de charges sous un 
pouvoir non musulman, contre l'adoption de mœurs et 
d'usages d'origine européenne. Mais la plupart des indi- 
gènes n'admettent pas cette rigidité, et sont très portés à 
subir l'influence étrangère, sans être pour cela disposés à 
changer de foi. 

Une preuve de l'attraction pour les indigènes de la civi- 
lisation internationale actuelle est que les rapports entre 
les deux sexes sont bien plus libres et sans l'obligation du 
harem et du voile qui existe dans la plupart des autres 
pays de l'Islam. La position de la femme musulmane aux 
Indes néerlandaises s'améliore encore, car on n'y observe 
aucune des restrictions qui existent aujourd'hui encore en 
Turquie et en Egypte. 

$ 5. — La mosquée aux Indes néerlandaises n'est pas seu- 
lement une maison de prière, c'est surtout le centre de la 
vie sociale indigène dans tous ses rapports avec l'Islam. 
Les relations de la population avec la mosquée et son per- 
sonnel rappellent celles des citoyens, chez nous, avec le 
juge, l'oflicier de l'état civil et autres fonctionnaires. Le 
centre de la vie religieuse pour le gros de la population 
dans l'Archipel indien n'est pas la mosquée. Si à Palem- 
bang, Bapten,dans quelques parties des Préanger, quelques 
localités du sud et de l'est de Bornéo la pratique desdevoirs 



3S BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

religieux à la mosquée est générale, des petites gens aux 
grands chefs, aux docteurs et aux dévots de profession, 
ailleurs, et surtout à Java, c'est l'exception. La plupart en 
agissent très librement avec l'obligation des cinq prières 
(sembahyang |cham sambah rang]), vont peu ou pointa 
la mosquée, où ils seraient, au surplus, fort embarrassés 
d'exécuter correctement les gestes rituels. A Java les habi- 
tués de la mosquée forment un groupe spécial. 

Le personnel des mosquées, augmenté d'un groupe de 
volontaires qui mènent une correcte vie religieuse, habite 
les alentours de la mosquée, endroit où les éléments habi- 
tuels de la vie javanaise peu en harmonie avec la loi mu- 
sulmane : gamelan (orchestre javanais), ivayang (théâtre 
d'ombres), bayadères ne pénètrent point. Ces zélés forment 
le kaum et leur quartier est le pekauman. Quant aux visi- 
teurs réguliers des mosquées des autres quartiers, on les 
appelle santri (ce nom est aussi donné et plus particulière- 
ment aux étudiants en théologie), ou dans l'ouest de Java, 
lebè, titre qu'on donne habituellement aussi aux « prêtres 
de village ». L'ensemble de ces pieux musulmans porte le 
nom de « blancs » (putihan) par opposition aux « rouges » 
{abangari) représentant le reste de la masse. Parmi les 
« desas libres » (on désigne ainsi à Java des villages qui 
jouissent de certains privilèges), il y en a d'entièrement 
peuplés de putihan. A Achèh, ces villages s'appellent 
wahôëh. Aux Indes néerlandaises comme ailleurs, enfin, 
une petite minorité fait les cinq prières journalières, mais 
chez elle non à la mosquée. La conclusion superficielle 
que les Javanais et les Madurais sont pour cela moins atta- 
chés à l'Islam a été suffisamment réfutée, il y a déjà beau 
temps. 

Le jeûne (puasa [cham puaç, ôk]) durant la neuvième 
lune de l'année musulmane est beaucoup plus accepté. Des 
coups de bedug (tambour) en annoncent l'ouverture et la 
fin. On le considère comme une expiation des fautes de 



L'ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 3ç 

l'année; aussi le lendemain du dernier jour de ce mois se 
passe en visites des jeunes aux vieux, des petits aux grands 
pour demander pardon de toutes les incorrections qu'ils 
ont pu commettre dans l'année. Les Européens ont vu là 
une analogie avec notre premier de l'an, d'où la dénomi- 
nation erronée de « Nouvel an indigène » à cette cérémo- 
nie. 

Le hadj , ou pèlerinage aux villes saintes de la Mecque et 
de Médine, est une expiation pour toute la vie précédente. 
Il confère à ceux qui le font un grand prestige. Vingt mille 
pèlerins, c'est-à-dire le quart des pèlerins du monde entier 
tous les ans partent des Indes néerlandaises. Bien des gens 
qui désiraient l'accomplir et qui ne l'ont pu, lèguent en 
mourant, à titre de réparation, une somme destinée à sub- 
venir aux frais de voyage d'un pèlerin remplaçant (badal 
hadjï). Habituellement, à leur retour, les hadjis arborent le 
turban et un vêtement plus ou moins arabisé ; ils observent 
plus exactement et avec plus d'expérience leurs devoirs 
religieux, et la considération qu'on leur témoigne a porté 
quelques Européens à croire qu'ils étaient une espèce de 
prêtres, ce qu'ils ne sont pas plus que les fonctionnaires 
de mosquée. 

Aussi naïvement que les hadjis s'imaginent avoir effacé 
tous leurs péchés parleur voyage en Arabie, certains Euro- 
péens aux Indes s'imaginent qu'ils reviendront transfor- 
més en sauvages fanatiques pour avoir effectué, pressés 
comme des harengs, la traversée aller et retour de Djedda, 
être allés en Arabie, menés en troupes par des guides de 
ville sainte en ville sainte, et avoir séjourné quelques 
semaines au milieu d'une foule agitée dont ils ne com- 
prennent pas les langues. En réalité, L'influence du pèleri- 
nage sur la vie spirituelle de la majorité des pèlerins est 
très mince, insignifiante. Mais le hadj (pèlerinage) acquiert 
indirectement une certaine Influence sur la vie religieuse 
des musulmans aux Indes néerlandaises. 11 donne lieu à 



40 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rétablissement à la Mecque de jeunes étudiants, qui y font 
un long séjour auprès de savants Arabes renommés pour 
leur science islamique. Ces étudiants rehaussent le prestige 
de la colonie des « Djawas» ainsi que les Arabes nomment, 
à la Mecque, les Indonésiens. Nombre de ces étudiants 
rentrent chez eux docteurs de la loi, ouvrent des écoles où 
la loi musulmane est enseignée et gagnent ainsi de l'in- 
fluence, si bien que partout aux Indes néerlandaises, les 
écoles théologiques ont été réformées sur la base de l'en- 
seignement donné à la Mecque. 

^ G. — Nombre d'enfants musulmans ne reçoivent aucune 
instruction religieuse. Tout au plus les enfants du kaum 
en reçoivent-ils une qui n'est guère inférieure à celle des 
autres contrées musulmanes. Cette instruction est donnée 
par les « prêtres de village ». Elle consiste pour les garçons 
et les filles, à réciter machinalement et selon les règles de 
l'art, le Coran, à être initié à l'accomplissement des sem- 
bahyang et à la pratique des ablutions rituelles. La clôture 
de ce cours porte le nom de tamat mengadji et est suivie 
d'une fête coïncidant souvent avec la circoncision, regardée 
par les indigènes comme une sorte d'entrée dans la commu- 
nauté. On profite ausside la circonstancepour circoncire des 
enfants qui n'ont pas suivi le cours. En effet, dans la plu- 
part des langues indigènes, le nom de la circoncision signi- 
fie « purification », « incorporation », « admission » dans 
l'Islam. Pour les Indonésiens païens qui adoptent l'Islam, 
longtemps la circoncision et l'abstinence de viande de porc 
resteront le schibboleth de leur nouvelle foi, même s'ils en 
négligent complètement toutes les autres prescriptions 
rituelles. 

Comme on s'en doute, l'influence des écoles de Coran 
est restreinte sur la vie. Les enfants y acquièrent une cer- 
taine habitude des sons et de l'écriture arabes et des formes 
extérieures du culte. Encore cet enseignement n'est reçu 



L ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 41 

que par une minorité. Moins nombreux encore seront ceux 
qui poursuivront leurs études religieuses. Cependant il y a 
des myriades de ces élèves qu'on appelle santris ou murids 
et qui, par la suite, acquièrent grande influence comme, 
guides religieux et contribuent beaucoup à propager la con- 
naissance de l'Islam. 

Dans les grands centres, les maîtres réunissent leurs 
élèves soit dans une mosquée, soit chez eux, soit dans un 
petit bâtiment séparé. On les appelle guru [cham /crû], et 
s'ils ont quelque renom, on vient de loin se mettre à leur 
école. Ces assemblées d'étudiants formant un petit village 
à part et suivant l'enseignement d'un ou plusieurs gourous 
sont très caractéristiques aux Indes néerlandaises. On les 
appelle à Javapesanrrèn (c'est-à-dire demeure des saut ri ; 
ils comprennent outre le logis des gourous et de leur famille 
des popdoks, qui sont partagés en deux parties au milieu 
par un couloir bordé de chaque côté par des cellules pour 
les étudiants. Dans chaque pondok. habite un instituteur 
adjoint ou lurah qui maintient Tordre, la discipline et 
assiste le gourou. Presque tous les pesantrèns ont leur 
petite mosquée, des greniers à riz pour la provision de riz 
qu'apportent les élèves aisés. Les étudiants pauvres cul- 
tivent la terre ou mendient. De plus les pesantrèns jouis- 
sent de l'usage de terrains wakap (ar. waqf). Souvent aussi 
toute l'école, terrain et bâtiment, résulte d'une fondation, 
de l'initiative des gens pieux ou, dans le centre de Java, de 
dispositions d'anciens princes qui ont affecté des dosas 
entiers à l'installation de semblables écoles autonomes [per- 
dikan) et en dehors de l'organisation administrative habi- 
tuelle. Madioun, Sourabaya, Madoura étaient autrefois 
célèbres pour leurs pesantrèns; de nos jours ce sont plutôt 
les Préanger. 

A Achèh, les institutions de ce genre s'appellent rang' 
kang, dans le centre de Sumatra surau |cham sarau]. Dans 
toutes ees écoles, ce sont toujours les sciences musulmanes 



4-2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

du moyen âge qui sont plus ou moins enseignées. La 
matière est toujours constituée par la loi, la dogmatique, 
la mystique. On emploie des textes taisant autorité, qui ont 
été traduits de l'arabe dans la langue indigène, ou les ori- 
ginaux eux-mêmes. Dans ce dernier cas, un enseignement 
préparatoire de l'arabe et des sciences accessoires conve- 
nables est indispensable. Les plus avancés étudient aussi 
l'exégèse du Coran, la sainte Tradition et son explication, 
la théorie des fondements du droit et encore beaucoup de 
choses d'après le temps dont disposent les étudiants et qui 
constituent pour certains un vrai luxe scientifique. 

Les études durent de deux à dix ans et plus, suivant le 
but que se propose le santri. On va d'un pesantrèn à l'autre 
et l'on peut très bien trouver le moven de faire des études 
convenables aux Indes néerlandaises, mais celles faites à la 
Mecque demeurent toujours l'idéal pour les étudiants avides 
de science. 

Dans la langue officielle on désigne souvent les santris 
et les murids sous le nom d' « élèves-prêtres », les pesan- 
trèns, les suraus, etc., comme des écoles ecclésiastiques en 
vertu de la même erreur qui fait prendre les fonctionnaires 
de mosquée pour des prêtres. Les pesantrèns ne visent pas 
même de façon spéciale à préparer des fonctionnaires de 
mosquée, qui cependant pour la plupart en sortent. Bien 
des jeunes gens de toutes les classes de la société y vont 
étudier sans autre but que de mieux connaître leur reli- 
gion, ce qui est très respecté des indigènes. Mais l'autorité 
et le prestige des pesantrèns diminue tous les jours 
devant la concurrence de l'instruction occidentale, ce qui 
est de bon augure, quoique l'instruction des pesantrèns soit 
respectable à cause de la dévotion qui en est la base et le 
but. 

| 7. — Les milliers de simples laboureurs, qui forment 
la masse de la population indigène, regardent avec le plus 



L'ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 43 

grand respect les érudits religieux issus du pesantrèn, 
mais leur vie n'en est guère illuminée. Du fait qu'ils con- 
naissent les écritures saintes de l'Islam et que la foule en 
est très ignorante et éloignée, ces lettrés s'en tiennent à dis- 
tance. Aussi la masse n'a, en général, affaire qu'à un des 
fonctionnaires religieux de village, appartenant à sa sphère 
et capable de lui dispenser ce qu'il lui faut de science 
sacrée. Ce fonctionnaire s'appelle dans l'ouest de Java lebè, 
ou amil; dans Java central, modin ou kaum, etc., à Achèh 
tôngku (du mônasah, la mosquée de village et abri de nuit 
pour les célibataires, car il y a d'autres tôngkus) ; dans 
Sumatra central, malim. Dans les possessions extérieures, 
ses fonctions sont plus étendues qu'à Java ou à Madura. 

On recourt à ses bons offices dans toutes les circons- 
tances de la vie : naissance, mariage, divorce, grossesse, 
circoncision, mort, funérailles. Il dit l'indispensable prière 
arabe (do'â, donga [cham daâ\) aux repas religieux nom* 
mes sedeka, selamatan , kenduri, hadjat, etc., donnés lors 
des événements importants de la vie de famille. Il préside 
aux services funèbres qui ont lieu les 3% 5 e , io°, 40 , 100 e et 
1000 e jour après la mort et aussi à l'anniversaire de cette 
mort. Il dirige les fêtes très populaires du Maulud (v. ci- 
dessus), les prières pour la moisson. C'est le boucher rituel 
du village. Il est le percepteur du djakat(ar. çakdt, cham 
hakak. Dans les petites mosquées de village (appelées lang- 
gar, tadjug à Java; à Achèh mônasah ou mesegit), il pré- 
side au service rituel (sembahrang), donne l'instruction 
religieuse élémentaire aux enfants. 

Il a acquis les connaissances qui lui sont indispensables 
dans un court stage au pesantrèn ou bien de quelqu'un qui 
a étudié. Sa fonction ne lui confère aucun pouvoir spiri- 
tuel. C'est simplement un homme assez initié aux choses 
religieuses pour que les paysans non initiés soient obli- 
gés de recourir à lui. 11 donne aussi son concours dans di- 
verses opérations superstitieuses : pour chasser des mau- 



44 REVl B DU MONDE MUSULMAN 

vaises influences, guérir les maladies des gens et des botes 
ou des végétaux utiles ; il indique le temps opportun pour 
entreprendre une besogne. Sur ce terrain, il a d'ailleurs 
pour concurrent le dukun, espèce de charlatan universel. 
Le «prêtre de village » et le dukun possèdent un carnet où 
d'une écriture plus ou moins lisible qui renferme toute leur 
science. Dans les prières qui s'y trouvent, à côté des for- 
mules arabes d'autres sentent l'hindouisme ou le vieux 
panagisme aborigène. 

Il arrive souvent que lebè, modin ou kaum sont une 
même personne. Quant au savoir, il dilïère naturellement 
a\ oc les individus. Si certains ne savent guère que quelques 
formules, d'autres ont quelques lettres et seraient capables 
de remplir une fonction à la mosquée. Comparer leur rôle 
au village avec celui du pasteur ou du prédicant serait tout 
à fait déplacé. 

| 8. — Dans tous les pays musulmans, on prend certains 
soins des morts ; de là les repas religieux qui ont lieu pen- 
dant le« mois des Trépassés » aux Indes néerlandaises. Les 
naïfs habitants de ces contrées sont persuadés que la fumée 
des aliments servis à ces repas est agréable aux morts, et 
reviennent ainsi à un stade de croyances préislamiques. 
Le culte rendu aux morts est fait de piété et de crainte à 
cause de l'influence que les morts peuvent avoir sur le sort 
des vivants. Les simples villageois gardent un craintif res- 
pect à leurs parents et ancêtres défunts ainsi qu'aux fon- 
dateurs vrais ou supposés de la mosquée. Il leur est habi- 
tuel de chercher l'origine d'un malheur dans un manque 
de soins ou de respect aux morts. Aussi les morts sont-ils 
consultés en une visite à leur tombe sur toutes les affaires 
d'importance. Encore plus les morts qui avaient renom de 
sainteté. 

Le culte des saints, répandu chez tous les musulmans, 
sauf chez les Wahhâbîtes hérétiques, constitue un compro- 



L'iSLAM AUX INDES NEERLANDAISES ^5 

mis entre l'ancien polythéisme aimé de jadis et le froid 
monothéisme du Prophète. Les Indonésiens qui ont fait le 
pèlerinage de la Mecque par exemple révèrent aussi les 
saints musulmans internationaux. Ils révèrent encore les 
walis [cham vali], les saints auxquels est attribué l'intro- 
duction de l'Islam à Java et en Indonésie, toutes sortes de 
«patrons», et, en dépit de toute orthodoxie, des objets ina- 
nimés (arbres, pierres, etc.) regardés comme le siège des 
esprits et capables de préserver de la maladie et de la 
mort. 

Chaque wali a sa légende à soi où les karamats L cham 
même mot] (miracles, signes de la faveur d'Allah) jouent 
le principal rôle. Les walis se meuvent à travers les airs, 
marchent sur les eaux avec une incroyable rapidité. Ils pro- 
curent force bénédictions à leurs amis, force maux à leurs 
contempteurs. Le mot karamat est employé aussi dans les 
langues indonésiennes comme adjectif pour désigner tout 
ce qui est thaumaturgique et par suite saint. Il ne manque 
pas de gens vivants qui sont «karamat » et jouissent de la 
plus avantageuse vénération, par exemple les sayyids ou 
chérifs, descendants du Prophète, que le public crédule 
prend bonnement pour des êtres merveilleux, créés par la 
grâce d'Allah. Cette superstition est admise même par des 
gens ayant étudié les sciences modernes. 

Les formes populaires de la mystique et les larhjah ou 
confréries religieuses très répandues en Indonésie, favori- 
sent beaucoup le culte des saints. Les intellectuels voient 
dans les extases mystiques un moyen d'approcher de l'in- 
visible. Les simples d'esprit, par le même moyen, pensent 
soulever un coin de la draperie et pénétrer les secrets du 
monde suprasensible. Pour ces derniers les saints, grands 
guides sur le chemin delà mystique, valent, en général, 
ce que leur vaut au particulier les guides de leur propre 
tàrîqah : ils s'adressent à eux dans tous les besoins spiri- 
tuels et temporels. 



4^> REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Sans l'appui des saints, aucun musulman des Indes néer- 
landaises ne saurait vivre. Guérison d'un malade aimé, 
obtention de l'amour d'une femme désirée, postérité, pré- 
servation des moissons, succès du fils à l'examen à l'école 
hollandaise, nomination à un haut emploi, élection d'un 
prince préféré au trône : pour tout, on a recours aux saints. 
L'invocation au saint a la forme d'une promesse condition- 
nelle nadar, kaul, ntyyat, etc.). Si la prière est exaucée, 
on va visiter la tombe du saint, on y récite le Coran, on 
oftreun sacrifice animal ou simplement un repas religieux 
(selamatan). La naïveté va si loin qu'on offre au saint ce 
qui vous ferait le plus de plaisir à vous-même, par exemple 
une représentation de wayang ou autres divertissements 
semblables tenus pour coupables par l'orthodoxie stricte. 

Pour les âmes simples, les saints ne sont pas seulement 
des défenseurs, des intercesseurs auprès d'Allah ; ils ont 
leur région de puissance a eux. En Indonésie, de même 
que dans tous les pays musulmans, la dévotion aux saints 
est très ancrée. Les tombeaux des saints (astana, makam) 
sont depuis longtemps très vénérés par les indigènes et il 
y a des « desas » ou villages consacrés à l'entretien de ces 
tombeaux et qui, pour cette raison sont affranchis (perdi- 
kan) de toute obligation de corvée par les princes. Ces desas 
sont dans la situation de ceux qui entretiennent un pesan- 
trèn ou une congrégation de heputihan, et on les distingue 
par l'appellation de pekunchèn-desa, dérivé de kunchi ou 
djuru-kunchi «gardien des clefs », nom donné au surveil- 
lant de ces tombeaux. 

(). — La mystique a toujours été très populaire chez les 
musulmansd'Indonésie; plus populaire même que la loi et 
les obligations rituelles. Cette tendance de l'esprit fut favo- 
risée par la persistance de l'influence hindouiste et le fait 
que l'Islam fut introduit là par des I lindous. On peut dire 
que la mystique, dans toutes ses diversités de formes, a 



L ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 47 

manifesté son influence dans toutes les classes de la popu- 
lation. 

La spéculation panthéistique illimitée qui retrouve tout 
en l'homme et aboutit à l'unité de l'être, qui use de tous 
les artifices de langage pour arriver à la notion que le réel 
effectif est inexprimable, est réservée aux esprits de haute 
culture. Tels Hamzah de Baros, wali de Java, qui vivait au 
dix-septième siècle à la cour d'Achèh, Cheikh Lemah Abang, 
autre wali de Java qui prit pour confession de foi la for- 
mule qui fait frémir: « Je suis Allah ! ». Aussi ses co- 
walis songeaient à le faire mettre à mort pour blasphème 
comme un deuxième Hallâdj mais, quand la sentence lui 
fut signifiée, des signes certains montrèrent que Lemah 
Abang avait raison ; on déclara seulement que le grand 
mystique avait énoncé une « vérité » qui ne pouvait ac- 
quérir toute sa valeur sur la surface terrestre et qu'il aurait 
dû garder pour lui. 

Cette philosophie abstruse, regardée comme hérétique 
par les écoles de la Mecque et du Hadramaut, non sans 
être beaucoup admirée, porte le nom d'haqiqat « la réalité 
transcendantale » ; 'ilmu martabah tudjuh « la doctrine des 
sept degrés de l'Etre », expressions qui essaient de figurer 
le mouvement circulatoire éternel des émanations de l'uni- 
que absolu. A Achèh, cela s'appelle 'ilmu salik «la science 
de la Voie» vers le Très-Haut. Toutes ces conceptions sont 
inexprimables en langage humain, aussi les mystiques ont- 
ils pris le parti d'exprimer au moyen d'une glossolalie in- 
compréhensible leur extase suprême. 

On étudie ce panthéisme mystique, en divers ouvrages 
arabes. Le Livre de V homme par/ail, de l Abd Al-ka- 
rîm bin Ibrahim Djilanî, est peut-être le plus considéré, Il 
existe des manuscrits de cet ouvrage munis d'une traduc- 
tion interlinéaire dans les langues indonésiennes, ei les 
cahiers de notes individuels des étudiants indigènes four- 
millent de citations de cet auteur et aussi de maximes 



4S REVUE DU MONDE MUSULMAN 

empruntées à des auteurs arabes et persans. D'autres ca- 
hiers, sur ce modèle, mais qui portent un très fort cachet 
d'originalité, les primbons ainsi qu'on les appelle à Java, 
constituent la source la plus importante de renseignements 
sur la mystique musulmane locale. 

Les ouvages de mystique hérétique de l'Indonésie cons- 
tituent la partie la plus originale de la littérature musul- 
mane de ce pays. Il existe aussi île très nombreux ouvrages 
malais et javanais sur la loi et la dogmatique de l'Islam, 
mais ce ne sont que de sèches traductions d'originaux 
arabes ou des compilations de fragments traduits de façon 
littérale. De même que les conceptions cosmogoniques des 
indigènes participent à la fois de l'Inde et de l'Arabie, de 
même les légendes de saints et presque toute la littérature 
édifiante. Les légendes mystiques sont, pour la plupart, 
versifiées et célèbrent les huit ou neuf walis de Java ; elles 
comportent toute une riche anthologie de théories mys- 
tiques et cette sorte de littérature porte le nom de suluk, 
« marche », « vie ascétique », emprunté lui aussi à la lit- 
térature mystique. Les mêmes sujets sont traités dans les 
wawachan, ou poésies destinées à être chantées en famille 
et dans les cercles d'amis comme divertissement vespéral. 

Ces fruits de la philosophie orientale produisent un 
étrange elïet aux esprits cultivés à la moderne. A côté de 
spéculations néo-platoniciennes telles qu'elles ont été trans- 
mises au monde musulman par le canal des Arabes, il s'y 
rencontre les comparaisons et les combinaisons les plus ab- 
struses ainsi que les plus naïves etvisibles absurdités. Elles 
sont encore illustrées par des ligures irréelles ou de rêve for- 
mées de cercles, lignes, points, grossières représentations du 
corps humain ornées d'inscriptions prolixes destinées à don- 
ner une impression matérielle du créé et de l'inné. Par 
exemple : « Qui se connaît soi-même, connaîtson Seigneur», 
et complétée ainsi : « Q)ui connaît son Seigneur, ne se 
connaît plus ». 



L ISLAM AUX INDES NEERLANDAISES 49 

La profession de foi, le catéchisme, l'abrégé de la dog- 
matique, les chapitres les plus importants de la loi sont 
convertis par ces mystiques, au moyen d'une interpréta- 
tion qui ne repose sur rien, en expressions de la doctrine 
de l'unité panthéistique qui regarde le monothéisme habi- 
tuel de la foule comme une sorte de paganisme. 

Pour ceux qui, moins intellectuellement développés et 
aspirant au salut éternel, veulent, à leur manière, prendre 
part à cette mystique, on a composé de courts catéchismes 
par demandes et par réponses où les matières principales 
de la doctrine sont exposées. Dans nombre de cercles, ces 
petits traités servent de formules procurant le salut; on 
les répand au dehors tant on est sûr de leur efficacité. A 
ceux mêmes qui sont incapables de comprendre de tels 
catéchismes, la possession d'un papier quelconque où sont 
inscrites quelques demandes et réponses de ces catéchismes 
est très profitable. La doctrine de la Vérité sublime est 
ravalée à l'état d'amulette pour les buts les plus divers. La 
même valeur est attribuée aux papiers portant les dessins 
et inscriptions dont il a été parlé plus haut, qui sont con- 
nus sous le nom de daerah (proprement « cercles ») et 
prisés hautement par les illettrés. 

§10. — Dans les \ar\qah ou confréries musulmanes, la 
mystique est pratiquée suivant la méthode attribuée à leurs 
fondateurs sous la direction de cheikhs ou kalipali (khali- 
fes) compétents. Au huitième et neuvième siècles, la tarî- 
qah de la Shat{âriyyah introduite par quelques pèlerins 
malais et javanais, fut surtout répandue avec beaucoup de 
succès dans l'Archipel indien. Cette tarîqah n'était pas hé- 
rétique, mais par suite de sa propagation à Java et à Su- 
matra elle s'imprégna d'hérésie et de superstition populaire : 
delà vient qu'elle a des aspects très divers suivant les con- 
trées où elle se montre. D'autres tarîqah réformées suivant la 
nonne de la loi et de la théologie ont été aussi apportées de 



XXXIX, 



» 



50 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

la Mecque aux Indes néerlandaises; telles la Kadiriyyah, 
la Naqshibandiyyah, la Shadiliyyah^ et dernièrement la 

Sammaniyy ah y sont représentées par de nombreux gourous 
et comptent leurs adeptes par milliers. 

L'assertion que la tarîqah des Sanusiyyah si influente 
dans l'Afrique septentrionale et centrale a aussi des adhé- 
rents aux Indes néerlandaises est erronée et sans fondement. 
En fait, les autres tarîqah ne dillèrent pas de la Shatta- 
rivvah, mais elles ont su se préserver d'hérésie et de super- 
stition; elles n'en sont pas d'ailleurs plus sympathiques 
aux orthodoxes. Quoique les théologiens graves n'aient 
guère de faible pour la Kadiriyyah, la Naqshibandiyyah, 
etc., ils n'en veulent pas à leur doctrine ou à leur forme 
de dévotion mais bien à la dangereuse incompétence des 
gourous qui fait que leur propagation au milieu de popu- 
lations ignorantes des prescriptions élémentaires de l'Islam 
est peu souhaitable. 

§ ii — La mystique très claire et orthodoxe établie par 
le père de l'Église musulmane Ghazàlî dans sa Revivifica- 
tion des sciences et de la religion et qui est encore une 
éthique supérieure, est aussi pratiquée en Indonésie. Celui 
qui l'étudié trouve l'aide de nombreux gourous dans les pe- 
santrèn, surau, etc. , et la vaste encyclopédie théologique de 
Ghazàlî a ététraduite en malais par un savant dePalembang. 
Jadis elle circulait manuscrite dans l'Archipel, aujourd'hui 
il en existe plus d'une édition imprimée. Son traducteur 
Cheikh 'Abdu' s-Samad, de la seconde moitié du dix-hui- 
tième siècle, fut un fervent propagateur de la tarîqah Sam- 
manivyah, ce qui montre qu'une dévotion spéciale n'allait 
pas à Tencontre d'une étude sérieuse d'un mystique appar- 
tenant à la science islamique. La tradition suivant laquelle 
Mohammed aurait dit que le lasaunip (arabe tasawwuf 
« pratique de la mystique ») sans la connaissance de la loi 
divine est hérétique, mais très profitable pour mieux faire 



L'iSLAM AUX INDES NEERLANDAISES 5l 

connaître la loi est universellement admise dans l'Archipel 
indien. 

§ 12. — La vie individuelle, la vie familiale, la vie 
sociale, la vie politique même, tout est revendiqué par 
l'Islam, qui tient en main ses fidèles par le moyen de 
prescriptions très détaillées. Donc pour un gouvernement 
non musulman qui a des sujets appartenant à l'Islam, 
la connaissance de cette religion est d'une importance 
primordiale. Car le système de l'Islam a pris une forme 
définitive au moyen âge, à l'époque où la vie politi- 
que du monde civilisé était dominée par les différences de 
religion. Les groupes en lesquels se divisait l'humanité 
professaient l'intolérance à l'intérieur, la haine à l'extérieur. 
Le monde occidental se laissa aussi mener par ces mobiles 
mais sans les ériger en théorie valable pour toujours, même 
on en arriva, non sans peine d'ailleurs, à admettre le prin- 
cipe de la liberté de penser. En revanche, dans le domaine 
de l'Islam, le développement de la législation par la puis- 
sance divine aboutit à la canonisation de la pratique. C'est 
pourquoi il est si extraordinairement difficile pour les 
pays musulmans de trouver une formule qui leur permette 
de participer de façon normale à la vie politique interna- 
tionale. 

Avec ou sans formule, il est du plus grand intérêt pour 
tout État ayant des sujets musulmans de régler ses rap- 
ports avec eux sur une base durable. A ce point de vue la 
Hollande est dans une position particulièrement favorable. 
Les musulmans indo-néerlandais sont tard venus dans la 
communauté islamique, en dehors de l'intervention d'un État 
musulman central, leur éloignement du domaine islami- 
que leur a permis de se développer hors de l'influence d'une 
puissance extérieure. A de rares exceptions près, aucun 
musulman des Indes néerlandaises n'a envie de se placer 
sous la tutelle du khalifai turc cl les circonstances présentes 



5*2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

ne les y encouragent d'ailleurs pas. Les relations entrete- 
nues depuis des sièclee avec des peuples très différents de 
corps et desprit ont acclimaté dans les couches les plus ci- 
vilisées de la population des Indes néerlandaises, la notion 
qu'il existe des manières de penser différentes quant aux 
religions, si bien que malgré l'orgueil religieux islamique 
de quelques-uns, ceux qui sont partisans de la culture eu- 
ropéenne l'emportent de beaucoup. De nos jours, les mu- 
sulmans des Indes néerlandaises acceptent volontiers des 
Européens ce qui leur manque en culture et en ins- 
truction scolaire, pourvu qu'on leur laisse leur religion. 
Voilà une belle tâche que l'histoire impose aux Hollandais, 
conclut M. Snouck Hurgronje, tâche qui ne devrait jamais 
se voir entravée par de mesquines vues religieuses ou po- 
litiques. 

Antoine Cabaton. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS 
AU MAROC 



I. — Avant-propos. 

Étant probablement le seul Européen, non fonctionnaire 
du Service du Contrôle des Habous, qui ait eu le privilège 
d'inspecter, pour ainsi dire, les différents bureaux des Ha- 
bous dans la plupart des villes de la zone française du 
Maroc, je me permets de présenter au lecteur les rensei- 
gnements que j'ai recueillis au sujet de la réorganisation 
de l'Administration des Habous. J'ai incorporé, presque 
textuellement, dans cette étude de nombreuses notes que 
m'avait fournies feu M. Biarnay, le regretté Contrôleur des 
Habous. 

Les notices sur la matière des Habous au Maroc ne man- 
quent pas. En voici la liste : 

Arin (F.). — Essai sur les démembrements de la propriété foncière en 

droit musulman. Revue du Monde Musulman, vol. XXVI, 

mars 1914, pp. 277-297. 
British Chambeb of Commerce, Tanger. Pétition of the British Chant" 

ber of Commerce for Morocco to H. M. Secretary of State for 

Foreign Ajjairs, December igiô. 
Bulletin officiel du Protectorat de la République française au Maroc. 

1916, pp. 834-835. Compte rendu de la première session du CoflT 

seil supérieur des Habous. 



■M REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Calderaro. — Procès-verbaux de la Commission d'Études des droits 
de gWi guelsa, clé, etc. 

Gaillard (H.). — La réorganisation du Gouvernement marocain. Bulle- 
tin du Comité de l'Afrique française, Paris, 1916. 

— La réorganisa tion des Ilabous au Maroc. Imprimerie de l'Écho 

du Maroc, Rabat, iqi6. 

Lyautky (Le général). — Rapport général sur la situation du Protec- 
torat au Maroc au SI juillet 1914. Rabat. Chapitre iv : Les Ua- 
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— Les biens Habous et les biens Makhzen au point de vue de leur 

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Michaux-Bellaire (Ed.) et Graulle (A.). — Les Habous de Tanger, 

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en fac-similé; II. Analyses et extraits. Archives marocaines, 
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Milliot (L.). — Démembrements du Habous. Leroux, Paris, 1918. 

Moghreb el-Aksa, Tanger. — Habous. April 27 th, 1914. 

Mohammed el Cherif el Djenadi. — Traduction arabe de la Réorgani- 
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Omar Kjiétib. — Le Gouvernement Chèrifxen ou Makhzen Central. 
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Magh^cn, à Rabat. (En arabe). Rabat, 1910. 

— Compte rendu de la Session du Conseil supérieur des Habous. 

Exercices 133$ et t334. (En arabe.) 

— Règlement de comptabilité du Contrôle des Habous. lEn arabe.) 



LA RÉORGANISATION DES HA BOUS AU MAROC 55 



II. — Institution des Habous. 

Commune à tous les pays d'Islam, l'institution des 
Habous se retrouve au Maroc avec une intense vivacité. 

Lors de l'installation du Protectorat français au Maroc, 
les biens Habous qui avaient été laissés à l'abandon depuis 
plus de vingt ans et dont les revenus servaient à combler 
les déficits des caisses du Makhzen après chaque change- 
ment de règne, souvent même chaque changement de 
favori, comptaient encore 20.000 immeubles. 

Suivant Si Omar Khétib « l'institution des Habous en 
pays musulman remonte aux origines mêmes de l'Islam. 
Un hadith de la Sounna, recueil des traditions se rappor- 
tant à la période qui suivit immédiatement la mort du 
Prophète, nous apprend que la première constitution 
habous fut faite par Omar ibn El-Khattab, sur les 
conseils de Mohammed. Le futur Khalife, étant devenu 
propriétaire d'une terre de grande valeur, désirait voir 
ses revenus employés d'une manière qui pût être 
agréable à Dieu et lui mériter ses faveurs. Il demanda au 
Prophète de lui indiquer l'emploi qu'il pourrait en faire; 
celui-ci lui apprit que le but qu'il recherchait serait atteint 
s'il constituait cet immeuble habous en spécifiant qu'il 
ne pourrait être ni vendu, ni donné, ni compris dans un 
partage de succession. Les revenus de cette terre ainsi 
immobilisée devaient être distribués aux pauvres, aux 
prêtres, aux voyageurs, aux hôtes; ils pouvaient être 
aussi employés au rachat des captifs ou à la guerre 
sainte. » 

11 est vrai qu'au début les Habous ont eu surtout pour but 
de satisfaire des sentiments religieux et charitables. Mais, 
bientôt le désir de se dérober dans une certaine mesure 
aux lois successorales qui n'admettaient pas l'exclusion 



56 KKVUE DU MONDE MUSULMAN 

femmes, de parvenir à la protection d'une fortune en l'at- 
tribuant à une lignée déterminée au détriment d'une autre, 
et le désir de soustraire les fortunes à la convoitise des sei- 
gneurs tout-puissants expliquent bien des variations, bien 
des empiétements. 

Au Maroc nous retrouvons la dualité curieuse qui existe 
en Egypte et en Turquie entre les principes rigoureux tou- 
chant à L'inaliénabilité et à L'imprescriptibilité du Habous, 
dogmes sur lesquels les rites sont d'accord, et les démem- 
brements qui ont grevé les biens habous et ont fait perdre 
à la fondation pieuse Le bénéfice de l'usufruit total pourne 
conserver qu'une part, souvent bien minime, de revenus. 

Notre intention n'est pas de rechercher les causes juri- 
diques de cet effritement, de cette désagrégation du Habous ; 
de savantes études, celles de M. Milliot entre autres, ont 
montré par quel processus les occupants des biens habous 
ont profité de l'anarchie, de l'incurie des Nadirs pour s'ins- 
tallera demeure sur les biens des fondations pieuses ; nous 
nous bornerons à constater le fait accompli et à essayer 
d'éclairer ce que l'on entend couramment sous chaque 
vocable en matière de droits réels. 

En elle-même, l'institution du Habous s'analyse dans 
l'immobilisation perpétuelle d'un immeuble dont les reve- 
nus sont alîectés à un usage déterminé. 

L'immeuble est mis hors de commerce; il ne peut être 
ni vendu, ni donné, ni compris dans un partage successo- 
ral ; rechange n'en est permis qu'à titre exceptionnel, 
plutôt par le rite hanélite, lorsque les Habous en tireront 
profit ou lorsque L'édifice menace ruine; la dépossession 
doit être immédiate. Au Maroc, bien que de rite malé- 
kite, comme en Algérie, on a une tendance à suivre les 
règles hanéfites, plus souples. Le constituant, après un 
an de dépossession , peut devenir locataire de sonpropre bien 
qu'il a frappé de habous. La constitution doit être faite par 
acte authentique et n'est pas susceptible de révocation. 






LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 5j 

Les revenus des immeubles reçoivent l'affectation à 
laquelle le constituant les a expressément destinés; on 
trouve au Maroc, en majeure partie, des Habous au profit 
de mosquées, et parmi ceux-ci, des Habous les plus divers, 
au profit des imams, des muezzins, des lecteurs du Coran, 
des professeurs; en vue de l'éclairage, pour l'achat des nattes, 
le blanchiment, l'adduction d'eaux, etc. ; il y a également 
des Habous au profit de sanctuaires; nous en trouvons qui 
ont souci de l'utilité générale; Habous pour l'entretien des 
remparts, l'adduction des eaux, la construction des égouts, 
l'éclairage de certaines rues, la garde des quartiers, l'entre- 
tien des marchés, la construction de fondouks, et même 
pour l'établissement de vespasiennes ou la destruction des 
rats d'égout, à Fez particulièrement. 

Les Habous reflètent même les coutumes du pays et il 
est des fondations pieuses qui ne manquent pas d'origina- 
lité et mettent en relief tout ce que l'âme marocaine con- 
tient de mysticisme et de naïveté à la fois : on nous a cité 
une fondation faite en vue d'entretenir un hospice pour 
vieilles cigognes, d'autres pour assurer la distribution quo- 
tidienne de grains aux pigeons et aux moineaux qui 
nichent dans les vieilles murailles de telle ou telle mosquée. 
A Fez une constitution chargeait une personne de ramasser 
les petits chats abandonnés dans les rues, de leur couper 
le cou et de jeter les corps en dehors des remparts. Un 
Habous servait à approvisionner en cruches une boutique 
où tout jeune apprenti envoyé chercher de l'eau et qui 
aurait cassé sa cruche pouvait la remplacer et se sous- 
traire ainsi à la punition qui l'attendait. A Salé une cons- 
titution habous voulait qu'une grande jarre dans une des 
rues de la ville lût toujours remplie d'eau et qu'il y tût 
aménagé un récipient pour le trop-plein afin de permettre 
aux chiens de s'y abreuver. A Zerhoun, où, sans doute, les 
habitants axaient le sommeil lourd et n'entendaient pas 
les muezzins, un crieur était chargé de parcourir les rues 



58 



BEVUE DU MONDE MUSULMAN 



enchantant : ^ Levez-VOUS, l'heure de la prière est proche! » 
Nous devons en lin noter des fondations à caractère cha- 
ritable, édification d'asile d'aliénés, secours aux miséreux, 
distribution de pains, prêts d'argent sans intérêts, etc. ; 
pour terminer, notons un des plus originaux que nous 
ayons rencontré et qui est spécial au Maroc, croyons-nous : 
il existait une maison habousée pour être mise à la dis- 
position des nouveaux mariés Indigents pendant un cer- 
tain nombre de jours; d'autres revenus étaient affectés à 
leur assurer une abondance de vivres telle qu'elle laisserait 
planer dans leurs souvenirs de jeunes mariés une auréole 
de félicité infinie. 



III. — Diverses catégories de Habous. 

Nous comptons au Maroc cinq catégories de Habous : 

i° Les Habous publics « Oumoumiya », dont les revenus 
sont employés à assurer les services du culte, de la justice, 
de l'enseignement, et à l'assistance musulmane; 

2° Les Habous de zaouïas, dont les revenus sont affectés 
à l'entretien même delà zaouïa (petite mosquée, sanctuaire 
de campagne, mosquée de confrérie dans les villes), aux 
établissements qui en dépendent, au service de leur culte 
et très souvent au bénéfice des descendants du santon (i); 

3° Les Habous privés « khoussoussiva », c'est-à-dire ceux 
dont les revenus sont affectés à certains fonctionnaires du 
culte (imam, muezzin, lecteur du Coran, etc.), qui les 
gèrent eux-mêmes ; 

4" Les 1 labous de famille « mo'aqaba », dont les revenus 
appartiennent aux bénéficiaires intermédiaires désignés par 
les constituants ou à leurs descendants qui les gèrent. Les 
immeubles appartenant à cette catégorie feront retour aux 



i) Habous des Oulad Sliman a Camp-Boulhaut. 



LA RÉORGANISATION DES HAbOUS AU MAROC 5q 

derniers dévolutaires, Habous publics ou Habous de zaouïas 
après extinction de la lignée des bénéficiaires. 

Cette dernière formule fut très souvent employée par les 
notables pour soustraire leurs biens à la confiscation par 
le Makhzen ou ses agents, et en assurer la jouissance à leurs 
héritiers et indirectement à eux-mêmes. Elle fut adoptée 
par les Berbères islamisés pour exclure les femmes des 
successions; 

5° Nous ne possédons pas suffisamment de renseigne- 
ments sur les Habous de tribus pour nous permettre d'en 
faire une catégorie spéciale. Dans les Doukkala, le Nadir 
de Mazagan a reçu mission d'enquêter sur la consistance 
de ces Habous; chaque douar a une tente habousée et qui 
sert de mosquée; les produits agricoles, produits de la 
terre, produits des troupeaux, vaches, moutons, poules, 
sont également frappés de habous au profit du taleb, prêtre 
du douar, professeur à la fois, conteur et docteur tout 
autant. Il n'est pas rare qu'un chameau et son bât, un 
mulet ou un âne soit également habousé en vue du trans- 
port de la tente. Nous avons de fortes raisons de supposer 
que ces habous sont très fréquents au Maroc. 



IV. — Droits coutumiers grevant les biens habous. 

Les biens habous étant, comme nous l'avons dit, inalié- 
nables, les particuliers mirent en pratique d'ingénieux 
procédés qui leur permirent, par des moyens détournes, 
de conserver presque intégralement pour eux les revenus 
des biens habousés qu'ils détenaient. 

Pour les boutiques et les fondouks, les taux de location 
restant pendant de longues années fixes, les administra- 
teurs négligèrent de renouveler les baux échus. La cou- 
tume du renouvellement tacite des locations s'implanta 
ainsi sans causer pendant fort longtemps de préjudice aux 



()0 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Habous. Les Administrateurs ou Nadirs se désintéressèrent 
complètement du locataire et se bornèrent à faire percevoir 
le loyer chez l'occupant de la boutique. 

La différence entre le loyer réel des immeubles habous 
et le taux versé au Nadir par le détenteur devint à un 
moment assez important pour que des sous-locations 
avantageuses puissent être réalisées par le premier déten- 
teur. Il arriva même que celui-ci céda son lieu et place à un 
nouvel occupant moyennant paiement d'une prime élevée. 
Le droit d'occuper un immeuble habous moyennant un 
loyer réduit s'implanta donc peu à peu en même temps que 
celui de céder ce droit au bail à un tiers. Le droit de 
menfaa (jouissance) était créé. 

Le centre de la jurisprudence au Maroc ayant toujours 
été Fez, c'est dans cette ville que nous trouvons les droits 
de Menfa'a le mieux établis. 

a) Boutiques. 

La « guelsa », ou droit d'assise, confère à son détenteur 
le droit d'occuper une boutique intra muros, désinstallera 
perpétuité entre les murs à l'effet d'y exercer son commerce. 
Le droit du détenteur ne porte pas sur l'aire qui surplombe 
la boutique. Les Habous, titulaires de l'acel de cette bou- 
tique, sont seulement tenus de ne pas troubler la jouis- 
sance paisible du détenteur de la guelsa. En principe la 
guelsa disparaît avec la boutique. Le détenteur doit servir 
au Habous une redevance variable suivant le cours. L'oc- 
cupant d'une boutique qui y avait incorporé des étagères, 
apporté des améliorations, des embellissements, et auquel 
les Habous n'étaient pas en mesure de rembourser les 
dépenses ainsi faites, se voyait reconnaître un droit à l'oc- 
cupation, droit réel dit«Zina(i) ». 

(i) Dans certaines villes la zina est représentée par la corde qui sert à se 
hisser dans la boutique. 




LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 6l 

Enfin le « droit de clé » donnait à son titulaire la faculté 
de transmettre son droit d'assise; le titulaire de la guelsa 
cède la clef de la boutique, l'acquéreur a le droit à la clé. 
La clé a pu être cédée par les Fondations Pieuses. Ce 
droit confère à son titulaire une occupation perpétuelle à 
charge de se conformer aux prescriptions en vigueur en 
matière de redevance, de transmission, etc. 

A Fez la zina s'est superposée à la guelsa à une date 
relativement récente. La coutume voulait que le détenteur 
de la guelsa, qui grevait l'acel, ou fond, appartenant aux 
Habous, versât aux Habous la moitié de la valeur du loyer. 
La zina se superpose à la guelsa qu'elle grève. Son béné- 
ficiaire partage par moitié avec le bénéficiaire de la guelsa 
le loyer qui lui revient. D'où la proportion ancienne qui 
pourtant était tombée en désuétude : Acel, 5o p. ioo; 
guelsa, 25 p. ioo; zina, 25 p. 100. 

La Meftah (clé) s'était confondue avec la zina. 

Il existe des titres de zina séparés des titres de guelsa et 
entre les mains de détenteurs différents. Plus souvent les 
titres habous mentionnent que les habous détiennent l'acel 
et la guelsa et que la zina seule est entre les mains de 
tiers. Rarement les habous détiennent acel et zina. Par 
suite d'échanges de propriété habous il arrive que des im- 
meubles privés ayant appartenu aux habous sont encore 
grevés de droits de guelsa et de zina appartenant à des dé- 
tenteurs différents. 

Dans les villes de la côte le droit de menfa'a sur les bou- 
tiques et les fondouks est un droit unique et s'appelle 
suivant les villes, menfa'a, guelsa, meftah, serout, hilaoua. 
La proportion entre la Menfa'a et l'acel ne parait pas avoir 
été fixée comme à Fez. 



b) Moulins. 

S moulins à 
L'acel : consiste en les murs, le toit, les piliers et la 



Les droits grevant les moulins à Fez sont les suivants 



D9 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

conduite d'eau en bois qui sert à faire tourner la meule; 

La guelsa : représente la terre battue et cimentée. 

L'iqamat el-mal'ab : sert à désigner les ustensiles, tamis, 
les poids et balances, les tabourets, le maillet pour en- 
foncer les chevilles dans la roue, le balai. 

L'iqamat min ez-zamir lil-oued : vise l'entonnoir dans 
lequel on verse le grain, les meules, la roue à palettes qui 
fait tourner la meule, etc. 

La zina : c'est-à-dire la clé, Porf ou coutume et la 
ghibta. 

Il ressort de ceci que les habitants de Fez ont dû, à 
certaines époques, être dans un état de pauvreté lamentable, 
puisque pour mettre en marche un moulin, ils devaient 
avoir recours à tant de personnes différentes pour obtenir le 
capital nécessaire à son exploitation. 

c) Bains et fours. 

Au dire des détenteurs, les bains et les fours étaient 
grevés d'un droit de zina représentant l'outillage que le 
locataire du bain ou du four avait dû acheter à son prédé- 
cesseur. Les Habous maintiennent que l'achat du dit ma- 
tériel était une des conditions du bail, mais ne constituait 
nullement un droit de zina. 

d) Fondouk pour animaux. 

Les détenteurs revendiquent un droit de zina représenté 
par la poutrelle que l'on fixait à l'entrée du fondouk pour 
empêcher les animaux d'en sortir. Le détenteur en ven- 
dant ladite poutrelle cédait son bail. Ce [droit n'est pas 
reconnu. 

e) Maisons, écuries, ateliers. 

Les maisons, les écuries et les ateliers (i) n'étaient, 

il Les Habous possèdent des métiers qu'ils louent aux tisserands. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 63 

d'après les Habous, grevés d'aucun droit de menfa'a, mais 
l'Administration reconnaît l'istighraq. C'est une location 
de très longue durée, portant sur un immeuble en mauvais 
état, consentie moyennant la remise en état des lieux par 
le preneur. La valeur locative était évaluée avant la réfec- 
tion de l'immeuble et une partie des loyers était retenue 
par le détenteur pour amortir les dépenses engagées. Le 
détenteur effectuait souvent de nouvelles réparations dans 
l'intervalle du premier contrat, de sorte que les Habous, 
ne pouvant se libérer, arrivaient rarement à récupérer 
leur bien. 

f) Terrains. 

Les terrains non bâtis sont souvent grevés de droits de 
gza appelés aussi istidjar. Ces terrains qui étaient proba- 
blement improductifs étaient cédés en location par les 
Habous à condition qu'on les défricheet en fasse des terres 
de culture, champs, vignobles, jardins, olivettes, ou qu'on 
y édifie des constructions. Le détenteur put, plus tard, céder 
son contrat originel de location et devint ainsi propriétaire 
du droit de gza ou d'istidjar, le fond de l'immeuble, c'est- 
à-dire la terre, demeurant habous. 

C'est ainsi que nous trouvons des maisons, des bouti- 
ques, des bains et autres constructions décrits comme 
grevés de droit de gza, mais c'est en réalité le terrain seul 
qui est grevé de gza et non la construction. 

A Mazagan il y a des immeubles grevés de toulout el 
menfa'a, c'est-à-dire en association pour un tiers avec les 
Habous. Les détenteurs ont édifié à leurs frais toutes les 
constructions qui se trouvent sur des terrains habous. 
Tout le quartier de Dhaïa et une partie de celui de El-Qala' 
sont dans cette situation. Les détenteurs doivent servir 
aux Habous une redevance égale au tiers de la valeur 
locative globale de l'immeuble. Les Habous restent pro- 
priétaires exclusifs du sol, les détenteurs propriétaires de 



64 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

toutes les constructions élevées par eux. Cet arrangement 
ne date pas Je très loin et la formule n'existait pas avant 
le Protectorat. 

g) Jardins. 

Certains jardins sur la côte sont grevés de droits dezina 
représentant les arbres et arbustes plantés et les aménage- 
ments exécutés par le détenteur. 

h) Eau. 

Le surplus de l'eau desservant les mosquées sert à ali- 
menter certaines maisons dont les détenteurs payent 
pour cet avantage une redevance dénommée gza d'eau. 

i) Pêcheries. 

Les poissons de certaines rivières ont été habousés et la 
pêche y est réservée. Comme exemple nous citerons la 
pèche de Palose dans le Bou-Regreg. Les Sultans avaient 
donné des dahirs d'intifa au profit de divers personnages 
pour les aloses, mais il arriva qu'il n'y avait pas assez de 
poissons pour satisfaire tous les bénéficiaires et il fallut 
prescrire Tordre de priorité dans lequel ces derniers se- 
raient servis. 

Les intifas ayant été supprimés par le Protectorat, seule 
la cuisine du Sultan est aujourd'hui fournie en aloses. 

Les Habous, en raison de leur droit de pêche, préten- 
daient au monopole de cette industrie sur tout le cours de 
l'Oued Bou-Regreg jusqu'à son embouchure. Le Service 
des eaux et forets est alors intervenu pour faire remar- 
quer que la zone de la barre était comprise dans le do- 
maine maritime, qu'une convention entre le Maroc et l'Es- 
pagne (de [820 ?) consacrait cette prétention, et qu'il y 
avait même lieu de reculer cette limite jusqu'au point où 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 65 

le flux et le reflux ne se fait plus sentir dans la rivière. La 
question n'est pas tranchée. 

j) La Ha^aqa des Israélites. 

« Les Israélites, qui jusqu'au milieu du dix-neuvième 
siècle avaient été parqués dans les mellahs où ils jouis- 
saient d'un statut particulier, se rirent protégés européens 
et purent résider hors de leur quartier. Ils devinrent 
souvent locataires de boutiques habous, mais lorsqu'ils 
sous-louèrent ces immeubles à leurs coreligionnaires, ils 
se réservèrent le droit de percevoir à perpétuité le droit 
de hazaqa (25 p. ioo du loyer réel) reconnu par la loi rab- 
binique, sur les Israélites qui occuperaient l'immeuble 
après eux. Ce droit pouvait coexister avec celui de men- 
fa'a auquel il se superposait. Les Israélites ont cherché, 
depuis, à créer une confusion entre ces droits d'origine et 
de portée différentes. » 

k) Droits revendiqués par les Européens. 

Suivant les traités, les Européens avaient le droit de 
construire les magasins nécessaires à leur commerce au 
Maroc, puis d'acquérir, soit par location ou autrement, les 
terrains dont ils avaient besoin pour y édifier leurs bu- 
reaux et résidences, et de plus, s'il n'y avait pas de terrains 
disponibles, le Gouvernement chérifien devait leur céder en 
location des terrains domaniaux. Ne pouvant obtenir la 
stricte observation des prescriptions des traités, les com- 
merçants européens se virent obligés de louer des im- 
meubles makhzen ou habous. Ils acquirent ainsi, soit 
directement, soit Indirectement, des droits de menla'a 
réels ou fictifs. Il en résulta une double contusion. On 
assimila les immeubles habous aux immeubles makh/en, 
les considérant comme ayant été mis à la disposition des 

wxix. 



66 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Européens conformément aux traités, puis on étendit les 
droits de menfa'a à huis les immeubles habouset makhzen 
indistinctement. Le Gouvernement chérilien et les nadirs, 
par leur négligence, permirent à certaines situations de se 
créer qui ont été invoquées depuis à l'appui des revendi- 
cations des Européens. Ainsi à Sali le Makhzen acheta aux 
enchères publiques la clé d'un immeuble habous appar- 
tenant à la succession de feu M. Gambaro. Il n'y eut au- 
cune enquête préalable pour savoir si le droit de clé 
existait de fait, ni d'opposition à la mise en vente par 
voie d'enchères publiques. 

1) Documents. 

Les droits de clé sur les boutiques et les fondouk, les gza 
sur les terrains, les zina de jardins, les r'associations avec 
les habous sont établis la plupart du temps par actes no- 
tariés conformes au Chra\ Ce sont les seuls documents que 
reconnaisse l'administration des Habous qui rejette comme 
sans valeur les sous-seings privés, les actes notariés hébraï- 
ques et les actes consulaires ou actes notariés étrangers. 

M. Milliot donne dans son ouvrage sur les démembre- 
ments du Habous des reproductions photographiques et 
traductions d'actes notariés relatifs aux droits de 
menfa'a. 

V. — Dilapidation des Habous. 

a) Causes de la dilapidation des Habous. 

Les Habous ont atteint leur apogée sous les Almohades 
et les Mérinides. Leurs revenus servirent alors à édifier la 
plupart des mosquées et desmédersas qui existent encore de 
nos jours. Mais, lors de la lutte qui a précédé la dispari- 
tion de cette dynastie, il a été puisé dans leur caisse pour 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 67 

résister aux prétendants ; la guerre contre l'Espagne et le 
Portugal fut cause de nombreux retraits de fonds ou de 
vente de biens habous. 

Il est à remarquer que ces prélèvements étaient toujours 
opérés à titre remboursable et non pas définitivement; 
mais les promesses n'étaient destinées qu'à calmer les 
appréhensions, elles n'eurent jamais de portée pratique. 

Pour les Habous publics et de zaouïa, la multiplicité des 
constitutions fit naître une infinité de Nadirs qui assu- 
raient, chacun dans la limite des recettes des Habous l'af- 
fectation édictée par le constituant. 

Ces Nadirs étaient soumis au contrôle du cadi, qui sur- 
veillait la gestion des Nadirs tout comme celle des admi- 
nistrateurs des biens des mineurs ou des aliénés. 

Une première réaction contre la multiplicité des Nadirs 
fut opérée sous le règne de Moulay Abderrahman par l'insti- 
tution des Nadirs Kobra et Soghra. Il s'ensuivit la sup- 
pression de beaucoup de Nadirs et leur remplacement par 
un seul Nadir, nommé par le Makhzen et tenu de lui rendre 
des comptes. 

En outre des Habous Kobra et Soghra, certains autres 
groupes furent effectués. Tels sont les Habous Sidi Faradj 
ou Maristan, et Fez Djedid, à Fez ; les Habous Cheblia et 
Alamia à Meknès ; les Habous Abbassia et Djazoulia à 
Marrakech, etc. 

En fait, les Nadirs agirent souvent indépendamment du 
pouvoir central, dont la décomposition allait s'accentuant. 
Mettant à profit l'incurie gouvernementale, se sachant à 
l'abri de tout contrôle, ils ont géré d'eux-mêmes les Ha- 
bous, en tenant plus ou moins compte des observations du 
Cadi. 

Le personnel des Habous consistait en un Nadir ou Ad- 
ministrateur, des adouls ou notaires chargés de dresser 
les actes juridiques nécessaires; des percepteurs ouQabidh. 
Le Nadir s'en reposait souvent sur ces percepteurs du soin 



68 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

de l'Administration, exigeant simplement qu'ils lui remet- 
tent à des dates fixes les revenus dont il était comp- 
table, leur laissant, au surplus, la plus grande initiative 
dans le choix des moyens, ignorant la plupart de leurs 
transactions, fermant les yeux sur les autres. 

Les Sultans ont usé, sur une grande échelle, des tanfi- 
das ou concessions pour rallier les bénéficiaires à leur 
cause. Il convient d'attirer l'attention sur ce que ces con- 
cessions ne comportaient pas aliénation du fonds, mais 
abandon de revenus au profit du bénéficiaire, sa vie durant 
ou pour une période limitée, ou encore promesse de loca- 
tion d'un immeuble à un taux convenu qui était supposé 
être celui du jour. 

b) Démembrements des Habous. 

Le Habous s'analyse dans l'abandon de l'usufruit d'une 
chose au profit d'un établissement pieux ou pour des fins 
d'assistance et de charité. 

Il s'ensuit que l'université de l'usufruit aurait dû être 
conservé aux Habous si leurs gestionnaires s'étaient tou- 
jours montrés diligents, mais la multiplicité des Nadirs, 
la modicité de la gestion confiée à chacun d'eux, la négli- 
gence desCadis, l'incurie administrative, enfin des raisons 
d'ordre commercial, des crises économiques, furent la cause 
d'un dédoublement dans la jouissance des revenus des 
Habous, un droit naissant au profit de particuliers et absor- 
bant une partie du revenu du bien habousé. 

Les droits réels immobiliers qui imputent le Habous en 
se greffant sur lui, ne sont pas spéciaux au Maroc, ils relè- 
vent d'une tendance plus générale d'empiétement sur les 
bienspublics ou d'État dès queceux qui ont mission deleur 
sauvegarde manquent de pouvoirs ou ne résistent pas à 
cette poussée; ces droits réels tiennent également à des 
raisons d'ordre économique communes aux pays d'Orient. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 69 

Il convient de signaler, en ce qui concerne le Maroc, 
parmi les causes qui ont poussé aux démembrements des 
Habous : 

La multiplicité des Nadirs; chacun d'eux n'ayant qu'une 
gestion très modique, devenait souvent son propre loca- 
taire et il finissait par s'établir une confusion des droits 
réciproques. 

Il advenait souvent qu'un Nadir payait un fonction- 
naire du culte en lui laissant le soin d'encaisser les loyers 
d'une boutique, par exemple; il advenait également que le 
Nadir, heureux d'avoir un locataire, le laissait indéfini- 
ment sur les lieux, moyennant payement d'un loyer dont 
le taux, au bout d'un certain temps, se trouvait être infé- 
rieur au taux réel. Ce locataire finissait par acquérir un 
droit d'assise qui venait en diminution des revenus des Ha- 
bous (droit de guelsa). 

Ou bien en temps de crise, le Nadir, ne pouvant louer 
un immeuble, abandonnait une quote-part de loyer au 
preneur ; il lui vendait la clef moyennant l'assurance d'un 
paiement ferme du loyer (droit de meftah). 

Une boutique vide, sans valeur, achalandée par les 
soins du locataire, voyait son prix augmenter du fait de 
l'achalandage et des améliorations apportées ; l'auteur de 
ces embellissements acquérait, de ce fait, un droit vis-à-vis 
des Habous (un droit dit de zina). 

Un immeuble Habous tombant en ruines, la fondation 
dont il dépend n'avait souvent pas les moyens de procéder 
aux réparations nécessaires : le Nadir liait partie avec celui 
qui voulait bien procéder, à ses frais, aux réfections ; moycn- 
nantquoi le locataire bénéficiait d'un certain nombreconsi- 
dérable d'années de loyer (parfois des centaines d'années , 
loyers supposés équivaloir aux dépenses engagées (droit 
d'istighraq). 

Des contrats de location de terrains se sont renouvelés 
par tacite reconduction ; primitivement élabores pour 



70 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

20 ans, ils se sont poursuivis sans que les Habous aient 
songea les résilier. Les Habous percevaient la redevance 
variable suivant le cours. Ceux qui détenaient ainsi la 
terre se sont déclarés titulaires d'un droit réel, né de leur 
travail et de leur possession séculaire (droit de gza). 

Ces emprises diminuaient les recettes des Habous sou- 
vent de i/3, de 5o p. ioo et parfois de 75 p. 100 et même 
de 95 p. 100, les fondations pieuses ne percevant plus 
qu'une minime partie de la valeur réelle locative d'un im- 
meuble. Il arrivait souvent que les redevances pour cer- 
tains immeubles bâtis ne suffisaient pas aux frais de répa- 
ration à la charge des Habous. 

c) Dilapidation des revenus. 

Ces droits réels représentent une diminution des revenus 
des Habous et leur établissement a causé une perte pour 
les fondations pieuses. Ces droits ont pu naître à la faveur 
des périodes troublées où aucun agent de l'autorité ne per- 
cevait plus les loyers, où aucun Nadir n'avait assez d'éner- 
gie pour combattre ces empiétements. Les événements qui 
ont précédé l'installation du protectorat français au Maroc 
ont certainementété l'occasion de la naissance de nombreux 
droits réels qui diminuaient le revenu, mais n'atïectaient 
pas la consistance ni la nature habous du fonds. Une 
constatation faite bien souvent prouve combien la création 
de ces droits est en relation avec l'attitude du Nadir : dans 
toutes villes où les Nadirs ont alternativement exercé, il 
se trouve que peu de ces droits ont pris naissance. 

Les Nadirs eux-mêmes, point surveillés, ont certes né- 
gligé plus d'une fois d'inscrire en recettes les rentrées de 
la journée ; ils se contentaient d'assurer parcimonieuse- 
ment les exigences des constitutions et ne manquaient pas 
de s'attribuer la différence ; il s'en est suivi une absence 
presque totale de fonds de réserve dans les caisses habous. 



LA REORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 71 

Il a pu également advenir que dans la tourmente, 
des négligences aient été commises dans la perception des 
loyers. 

d) Dilapidation du fonds. 

Mais on ne saurait parler de dilapidation des biens ha- 
bous. Leur fondement ne semble pas avoir été diminué. 
Les Nadirs tenaient à jour les registres sommiers; ils 
avaient une comptabilité qui passait de Nadir en Nadir, 
les passations de service y figurent ainsi que les re- 
liquats. 

On a parlé de dilapidation des biens habous ; parce que 
le Makhzen central ignorait la consistance des biens ha- 
bous, ayant perdu tout contact avec les Nadirs locaux, il 
donnait l'impression d'avoir abandonné les Habous à leur 
sort et de n'avoir rien fait pour enrayer, ce qui est à redou- 
ter comme une dilapidation, une disparition des biens. 

Par ailleurs, des concessions très importantes des biens 
habous accordées par les derniers Sultans au déclin de 
leur règne n'avaient fait que confirmer ce sentiment. 

Il n'a pas été touché au fonds. 

Lorsqu'on demanda aux Nadirs d'adresser une liste 
sommaire des habous de leur circonscription, on fut 
étonné de leur importance et d'en connaître le détail. Les 
travaux de recensement se sont poursuivis méthodique- 
ment depuis lors. Il a pu être constaté, par la comparai- 
rondes sommiers successifs des siècles derniers, que bien 
peu de habous avaient disparu. L'énumération de ceux 
qui figurent sur les Haoualas (registres anciens), a permis 
d'entreprendre la récupération des recettes dont la plus 
grande partie servait à tout autre usage qu'à celui édicté 
par les constitutions Habous. 



72 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

VI. — RÉORGANISATION DES HABOUS. 

a) Essais de réorganisation avant le protectorat. 

Nous avons déjà parlé du démembrement des Habous 
et des droits coutumiers qui grèvent ses immeubles. On 
essaya bien d'augmenter les loyers dans les villes de l'in- 
térieur. Ceci se faisait d'une façon assez irrégulière quand 
la valeur foncière commença à croître visiblement. L'aug- 
mentation paraît avoir été d'ordinaire de 3o p. ioo pour 
les boutiques. Une pareille augmentation fut imposée à 
Meknès il y a moins d'une vingtaine d'années, ce dont j'ai 
pu me rendre compte en examinant les registres des 
Habous de cette ville. 

Quant au gza sur les terrains, il était tellement minime 
qu'on ne le percevait qu'au moment de mutations. On 
payait alors tous les arriérés (quelquefois de 5o ans et 
plus) et on acceptait de verser à l'avenir un taux un peu 
plus élevé dont on inscrivait le montant en marge du 
titre de propriété. Dans certains actes le taux du gza a 
même été diminué. 

Dans les villes de la côte, par suite de l'opposition des 
Européens et des protégés étrangers (i), soutenus par leurs 
consuls, les Habous ne purent obtenir une augmentation 
des loyers. Les indigènes réclamaient les mêmes droits 
que les protégés. Les représentations des Nadirs aux con- 
suls demeurant sans effet, Mohammed ben El-Arbi Tor- 
rès, le 28 Djoumada I er i3og (27 décembre 1891) s'adressa 
au Ministre britannique à Tanger, lui demandant de don- 
ner les ordres nécessaires pour que les détenteurs de 
biens Habous et Makhzen servent à ces Administrations 
une augmentation de loyer. Lord Salisbury, secrétaire 

(1) En principe, on évitait de donner la jouissance de biens Habous à 
des Israélites ou à des Européens. Les Israélites finirent bien par se faire 
reconnaitre, en certains cas, des droits de menfa'a, mais les Nadirs protes- 
taient toujours. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 73 

d'État pour les Affaires étrangères, répondit qu'en vue de 
la non-exécution des traités par le gouvernement maro- 
cain, il était inopportun de discuter la question d'une aug- 
mentation des loyers Habous et Makhzen. Enfin, lors de la 
Conférence d'Algésiras les délégués chérifiens soulevèrent 
de nouveau la question des baux des immeubles Habous 
et Makhzen, et, à la suite de leurs remontrances, on inséra 
dans l'acte d'Algésiras (7 avril 1906) l'article 63 qui char- 
geait le corps diplomatique à Tanger de donner à cette 
question une solution équitable d'accord avec le commis- 
saire spécial que Sa Majesté Chérifienne désignerait. Ce 
commissaire n'ayant jamais été désigné, la question des 
redevances à verser aux Habous resta ainsi non réglée. 

Par suite de la dilapidation des revenus des Habous, les 
revenus des immeubles habousés suffisaient à peine à sub- 
venir aux dépenses du culte ; quant à l'entretien des im- 
meubles eux-mêmes et des immeubles consacrés au culte, 
les Nadirs ne s'en souciaient guère. 

Telle était la situation au lendemain de la signature du 
traité du protectorat. 

b) Réorganisation des Habous par le protectorat. 

Il y avait deux alternatives pour en finir : l'adoption 
d'un système analogue à celui d'Algérie, qui aurait comme 
résultat l'aliénation complète des biens Habous et la fail- 
lite des fondations pieuses, ou la réorganisation complète 
de l'Administration des Habous dans le but d'en sauve- 
garder le patrimoine, de le mettre en valeur, et d'en con- 
sacrer les revenus aux œuvres que visaient les fondations. 

Le Résident Commissaire Général, le général Lyautey, 
n'hésita pas un instant. Les Habous seraient respectés. 
On ne pouvait songer à l'administration directe, ce qui 
eût apparu aux yeux des indigènes comme une atteinte à 
leurs traditions religieuses. 



74 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

« Tout ce qu'il était possible et utile de faire, c'était la 
réorganisation complète de l'Administration des Habous 
par un personnel indigène, sous l'impulsion et le con- 
trôle étroit mais aussi discret que possible du Secrétariat 
général du Gouvernement chérifien (i). » 

C'était une lourde tache. Nous allons maintenant suivre 
pas à pas l'œuvre de réorganisation (2). 

« Les premières mesures prises à cet effet furent la créa- 
tion au sein du Makhzen de la Direction générale des Ha- 
bous, transformée plus tard en vizirat, et l'institution des 
mouraqibs chargés de contrôler et de diriger les nadirs 
dans les centres importants. En même temps, au Secré- 
tariat général du Gouvernement chérifien fut créé un ser- 
vice spécial chargé de travailler de concert avec le Vizirat 
des Habous et le Makhzen à l'élaboration des règlements, 

(1) H. Gaillard, la Réorganisation du Gouvernement marocain, p. 38. 

(2) Voici un aperçu, rédigé par feu M. Biarnay, du rôle du Protectorat en 
ce qui concerne l'Administration des Habous : 

Ne procéder à la réorganisation des Habous qu'avec une extrême pru- 
dence, sinon toute immixtion eût paru comme une main mise sacrilège sur 
les biens inaliénables et imprescriptibles de la communauté musulmane. 

« Pour conserver aux Habous leur caractère traditionnel, en laisser com- 
plètement la gestion aux mains des Marocains eux-mêmes, mais, afin d'évi- 
ter tout abus, et de faire profiter leur administration de nos méthodes 
d'ordre et d'exactitude : a) contrôler, discrètement, les gestionnaires en 
fonction ; b) former un cadre de fonctionnaires marocains rompus à nos 
conceptions et à nos procédés; c) amener progressivement les indigènes à 
nos procédés de clarification et d'impartialité en prenant avantage de leur 
attache pour l'élaboration de la législation, au besoin même en leur laissant 
l'initiative de la rédaction afin de leur inculquer le sentiment de la responsa- 
bilité ; d) s assurer du fonctionnement du service; ne jamais intervenir comme 
administration, mais seulement comme organe de contrôle, et éviter des 
interventions fréquentes, inopportunes, visant à des détails ; avoir des 
directives, les faire adopter, en surveiller la réalisation, éviter les conflits 
et n'user de son influence que lorsqu'un « accroc » s'est produit ou ris- 
que de se produire ; e) surtout, ne pas brusquer les stades de cette évolu- 
tion qui doit conduire les Marocains à administrer eux-mêmes, et mieux 
que nous ne le ferions, les biens Habous auxquels ils savent que tout Maro- 
cain porte intérêt. Kviter que ies esprits mécontents et hostiles à notre 
politique trouvent l'occasion de critiquer nos mesures et de profiter de 
toute fissure dans notre organisation qui leur permettrait d'user contre 
nous d'un levier d'autant plus puissant qu'il trouverait son assise dans une 
prétendue défense de la religion menacée. » 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC j5 

à en surveiller l'exécution et à jouer le rôle de conseiller 
permanent à l'égard du personnel indigène (i). » 

Le but à atteindre était le suivant : 

i° Mettre un terme à la dilapidation des Habous ; 

2° Veiller à la constitution d'un sommier des biens Ha- 
bous publics, privés ou de zaouïas ; 

3° S'assurer que, par une gestion méthodique et hon- 
nête, le maximum de rendement est obtenu tout en tenant 
compte des droits acquis ; 

4° Veiller à l'affectation intégrale des revenus selon les 
fins exprimées par les constituants ; 

5° Former un corps de fonctionnaires marocains à l'école 
française en ce qui touche la comptabilité, en faisant te- 
nir les mêmes livres comptables tant par le Contrôle que 
par le Vizirat. 

c) Mesures de conservation et mise en valeur. 

Dès le mois d'octobre la Direction générale des Habous 
était constituée par Dahir (2) du 20 Kaada i33o (3i octobre 
1912) et commençait à fonctionner. 

Un Dahir (3) du 18 Doul-Hidja i33o (28 novembre 1912) 
interdisait toute nouvelle aliénation des biens Habous pré- 
cédemment détournés par voie d'échange ou autrement 
jusqu'à ce que l'Administration eût examiné chaque cas 
en particulier. 

Un Dahir (4) du [«» Moharram 1 3 3 1 (11 décembre 19 12) 
prescrivait la constitution dans chaque ville d'une com- 
mission chargée de procéder à la reconnaissance et à l'éva- 
luation des biens habous. 

Une circulaire (5) du i5 Safar 1 3 3 1 (24 janvier 191 3) de 

(1) Gaillard, ibid. 

(2) Non publié au Bulletin officiel du Protectorat. 

(3) Id. 

14) Voir H. 0., n° 14, du 3i janvier 1 q 1 3 , p. 6g. 
(5) B. 0., iv 14, 3i janvier igi3, p. 69. 



76 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

la Direction des Habous aux Nadirs déterminait la compo- 
sition et le fonctionnement des commissions de recense- 
ment. 

Un Dahir (i) du 21 Redjeb 1 33 1 (26 juin 191 3) prescri- 
vait que les locataires d'immeubles habous devraient payer 
le loyer fixé par les commissions ou évacuer les lieux dans 
un délai de trois mois. 

Un Dahir (2) du 21 Redjeb 1 33 1 (2G juin igi 3) soumet- 
tait à l'autorisation du Nadir toutes mutations intéressant 
un bien habous. 

Un Dahir (3) du 8 Chaaban 1 33 1 (i3 juillet 191 3) fixait 
les attributions de la direction des Habous et prescrivait 
les registres obligatoires qui devaient être tenus. La direction 
recevait un droit de contrôle sur la gestion des Habous pu- 
blics et un droit de surveillance sur les habous de zaouïas et 
privés. 

Un Dahir (4) du 16 Chaaban 1 33 1 (21 juillet 19 1 3) régle- 
mentait la mise en valeur des Habous publics. Voici le 
résumé sommaire de ce règlement. Les locations, les 
échanges d'immeubles de gré à gré qui donnaient lieu à 
des compromissions et des abus difficiles à éviter sont 
interdits. Dorénavant toutes les opérations concernant les 
biens habous de rapport devront être réalisés par voie 
d'adjudication publique et suivant les clauses et conditions 
imposées par des cahiers des charges, et selon les modali- 
tés suivantes : i° les immeubles bâtis de rapport et les 
terres de culture peuvent après adjudication faire l'objet de 
baux d'une durée de un ou deux ans ; 2 les immeubles bâ- 
tis en ruine, les terres de grande culture ou convenant aux 
cultures maraîchères, peuvent faire l'objet de location 
d'une durée de dix ans, mais les améliorations apportées 



(1) Non publié au B. O. 

(2) Milliot, pp. 1 33- 1 34. 

(3) B. ()., n* 47, 19 septembre 1913, pp. 357-358. 
14 B. O., n* 47, 19 septembre 1913, pp. 358-363. 



LA REORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 77 

aux immeubles par le locataire font retour aux Habous 
sans compensation. Quand les améliorations donnent à 
l'immeuble une plus-value égale à 5 fois sa valeur loca- 
tive annuelle, le bail peut être prorogé pour une durée de 
dix ans moyennant une augmentation de 20 p. 100 du 
loyer primitif. Une nouvelle prorogation pour une troi- 
sième durée de dix ans pourra être demandée en majorant 
de i/5 le loyer de la seconde période ; 3° la désaffectation 
des immeubles pouvait être prononcée et leur mise en 
vente ordonnée par voie d'adjudication. Les sommes pro- 
venant d'immeubles échangés par les Habous devront être 
employées, dans le plus bref délai possible, à l'achat d'im- 
meubles pouvant assurer des revenus avantageux. 

Une circulaire (1) du 8 Ramaddan 1 33 1 (11 août io,i3) 
prescrivait aux Cadis et aux Nadirs une enquête détaillée 
sur toute demande de mutation de l'un quelconque des 
droits de menfa'a et d'en adresser les résultats à la Direc- 
tion générale des Habous qui, après examen, donnerait 
ou refuserait son autorisation. 

Par Dahir (2) du 10 Ramaddan 1 33 1 (i3 août 191 3) les 
tanfidas portant concession d'immeubles Habous à quelque 
titre que ce soit étaient supprimés et les détenteurs de ces 
immeubles devaient en payer le loyer. 

Une circulaire (3) de la Direction générale des Habous 
en date du 7 Doul Hidja 1 33 1 (7 novembre 191 3) détermi- 
nait les attributions des mouraqibs et des Nadirs. 

Le 3 Moharram 1 332 (2 décembre [gi3), un Dahir (4) 
portait instructions au directeur général des Habous sur 
les échanges et locations à long terme en ce qui concerne 
les habous privés et de zaouïas. Il prescrivait que les Cadis 
n'autorisent, à l'avenir, en ce qui concerne les Habous 



(1) Mu. mot, pp. i35-i 36. 

(2) Mili.iot, pp. 137 t38. 

(3) Non public au H. 0. 

(4) H. 0., ii' 71, 6 mars 1914, p. i5o. 



78 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

prives, aucun échange ni aucune location d'une durée de 
plus de deux ans, sans autorisation expresse de la Direc- 
tion des 1 labous. 

Nous arrivons maintenant au Dahir (1) le plus impor- 
tant concernant les biens habous. C'est celui du 1 Kebi 
II 1 332 (27 février 1 9 1 4) portant réglementation des droits 
degza, istidjar, guelsa, clé, zina, etc. Une commission d'ou- 
léma avait été chargée d'élucider cette importante question. 
Elle fixa le point juridique de la menfa'a. Le taux de la rede- 
vance à servir aux Habous devait être augmenté progressive- 
ment jusqu'à 3o p. 100 de la valeur locative de l'immeuble de 
la façon suivante : après un délai de deux ans, i5 p. 100 
de la valeur locative pendant les six premières années, 
20 p. 100 pendant les six années suivantes, 25 p. 100 pen- 
dant une nouvelle période de six ans et 3o p. 100 à par- 
tir de l'expiration de cette dernière période (2). Les déten- 
teurs avaient le droit de disposer de leurs droits (c. à. d. 
70 p. 100 de la valeur locative) par vente ou autrement. 

On reproche à ce Dahir de manquer de précision. Il parle 
de droits de gza, istidjar, guelsa, zina, et droits analogues 
connus sous les dénominations de clé (3), ghibta (4), 

(1) B. 0., n* 74, 27 mars 1914, p. 183-184. 

(s) La part de 3o p. 100 sur les boutiques attribuée aux Habous lésait 
L'Administration car comme nous l'avons déjà dit la proportion des droits 
à répartir entre l'acel et la mefta suivant la coutume à Fez était de 5o p. .100 
chacun. De plus il importait de départager les bénéficiaires. Le problème 
était délicat: en effet la redevance revenant à l'acel était limitée à 3o p. 100 
au lieu de 5o p. 100. Le Vizirat des Habous a admis : a) qu'il se désintéres- 
sait des détenteurs de la guelsa et de la zina auxquels il abandonne une part 
indivise de 70 p. 100 du lover; b) lorsque les I labous ont acel et guelsa on a 
admis que, la guelsa valant originairement la 1/2 de l'acel, la redevance y 
allérente est de i5 p. 100. Les Habous toucheront donc 3o p. 100 et i5 p. 100 
et le détenteur de la zina 55 p. 100: c) lorsque les Habous ont acel et zina 
leur part est 3o p. 100, et 55 p. 100, c'est-à-dire 85 p. 100 (cas très rare). Les 
Habous ont fait la meilleure part aux cas nombreux du paragraphe b). 
Les propriétaires de g/a grevant terrains habous sont légèrement lésés en 
payant 3o p. 100 de la valeur locative ou des revenus de ces terrains. 
Jamais la coutume n'avait consacré un taux aussi élevé. 

(3) Mefta h, serout. 

Ghibta semble être, dans ce sens, un procédé d'acquisition de la guelsa 



LA REORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 79 

ert (1), halaua (2) ou autres. Il parle de détenteurs, régu- 
liers mais ne définit pas ces mots. 

Ce Dahir dont le but était de régler la question des Ha- 
bous sans l'intervention du corps diplomatique de Tanger, 
comme cela était convenu par l'acte d'Algériras et de le 
mettre en présence d'un fait accompli, marque une étape 
importante dans la réorganisation des Habous. 

Une circulaire (3) du 23 Rebi II i332 (21 mars 19 14) 
de la direction générale des Habous portait instructions 
pour l'application du Dahir sur les droits de gza, istidjar, 
guelsa, clé, zina, etc. 

La consécration des réformes dont nous venons de par- 
ler fut la création du Conseil supérieur. des Habous institué 
par Dahir (4) du 16 Djoumada II i332 (12 mai 1914). Ce 
conseil, présidé par le grand-vizir, comprend les ministres 
de la Justice et des Habous, un membre du Conseil supé- 
rieur des ouléma et un certain nombre de notables musul- 
mans. Ses attributions s'étendent à la vérification des 
comptes l'examen des budgets, la constitution des réserves, 
les remplois, etc. 

Il y avait encore beaucoup à faire. Le Dahir (5) du 19 
Redjeb 1 33 3 (2 juin 19 1 5), fixant la législation applicable 
aux immeubles immatriculés, étendait (art. 8, § 10) l'im- 
matriculation aux droits coutumiers musulmans tels que 
gza, istidjar, guelsa, zina, haoua (haloua?\ mais il spéci- 
fiait (art. 75) que les Habous restent soumis aux lois, règle- 
ments spéciaux et coutumes musulmanes qui les régissent. 

par le moyen d'une prime versée au Nadir, directement ou sur enchère, dans 
le but d'obtenir un bail à long terme ou perpétuel. Voir MiLLIOT, p. 60. 

(1) Le mot er/ paraît s'appliquer aux diverses espèces de menia'a dont il 
accuse simplement l'origine coutumiêre. 

(2) Appellation qui désigne la zina (meftalr.') dans certaines régions du 
Maroc. 

(3) Voir Mu. mot, p. 142-143. 

(4) fi. 0., n°83, 2<» mai 1914, p. 3 S 4 . 

(5) II. (>., 11 |37, 7 juin [gi5, p. 319. (titre 1, art. 8); p. 3^3 (titre iv. 
art. 73-75) 



80 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Un Dahir (i) du 23 Ramadan 1 333 (4 août 1 9 1 5 ) conférait 
le titre de vizir à Sid Ahmed el Djai, directeur général des 
1 [abous. 

Un Dahir (2) du 7 Ramadan 1 33^ (8 juillet 1 g 16) régle- 
mentait les échanges d'immeubles habous et constituait 
un véritable démembrement des domaines habous, puisqu'il 
reconnaît en fait une association entière dans le fond entre 
le bénéficiaire de la menfa'a et le Habous dans la propor- 
tion de 70 et 3o p. 100. C'était pourtant la conséquence lo- 
gique du Dahir du i er Rebi II i332 (27 février 19 14) et le 
seulmoven équitable de régler une fois pourtoutes la ques- 
tion des droits de menfa'a. 

Un second Dahir (3) de la même date modifiait les dis- 
positions de l'art. 8 du Dahir du i or Rebi II (27 février 1914) 
concernant les terrains habous nus et grevés de gza et 
fixait un taux de redevances pour ces terrains plus équi- 
table et moins onéreux pour le détenteur. 

Une circulaire (4) du 4 Qaada 1334(2 septembre 1916) 
aux Nadirs et Mouraqibs donnait instructions à ceux-ci 
d'adresser au Yizirat copie de tous actes même notariés se 
rapportant aux droits de menfa'a, sauf pour les droits de 
menfa'a établis par des actes notariés authentiques portant 
plusieurs mutations effectuées antérieurement à la créa- 
tion du ministère des Habous et jusqu'à l'année 1329a con- 
dition qu'ils soient détenus par les occupants depuis au 
moins dix ans, 

Un Dahir (5; du 5 Rebi II 1 335 (29 janvier 1917) orga- 
nisait un cadre spécial d'inspecteurs marocains payés sur 
les revenus des Habous et chargés d'inspecter les Nadirs 
et Mouraqibs. 



(1 B. 0., n* 149, 3o août igi5, p. 536. 

(2) H. 0., H : juillet [916, p. 758. 

(3) Ibui., p. 75*759. 

1.} Voir Milliot, p. i5r. 

\'on public au H < >. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 8l 

Un Dahir du 3o Redjeb 1 335 (22 mai 1 9 1 7) réglementait 
les locations d'immeubles habous pour une durée de trois, 
six ou neuf ans. 

Ilétaittemps maintenant pour l'Administration d'exercer 
son contrôle sur les Habous de famille et les édifices du culte. 

Un Dahir (1) du 29 Rebi I 1 336 (i3 janvier 1918) régle- 
mentait le contrôle du Vizirat des Habous sur les Habous 
de famille. 

Un Dahir (2) du 29 Rebi II 1 336 (11 février 19 1 8) plaçait 
sous le contrôle du Vizirat des Habous tous les édifices af- 
fectés au culte musulman. 

Le i5 Ramadan 1 336 (25juin I9i8)un Dahir (3) stipulait 
les conditions de validité des contrats d'istighraq. 

Enfin, en vue d'épurer une fois pour toute la situation 
juridique des détenteurs de biens habous, deux dahirs (4) 
étaient promulgués le i5 Ramadan 1 336 (25 juin 1918). Le 
premier instituait dansles villes du Maroc des commissions 
d'enquête en vue de la révision des droits invoqués par les 
détenteurs de biens habous, l'autre instituait une commis- 
sion de révision des droits réels grevant les biens habous. 

Voilà en résumé les mesures administratives prises pour 
la réorganisation de l'administration des Habous. 



VII — La nouvelle administration des habous. 

a) Le s 11 II an. 

S. M. Moulay Youssef s'intéresse tout particulièrement à 
la gestion des biens de fondations pieuses et aux ques- 
tions de politique générale, de personnel et de réglemen- 
tation qu'elle soulève. 

(1) B. O., n* 271"), 4 février 191 S, p. 85-86. 

(2) B. O., n* a8l| 11 mars 1918, p. 2 1 

(3) Non public au H. O. 

(4) li. ()., n- 199, i5 juillet 1918, p. 673-67401 674-675. 

x x six. 6 



82 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

b) Le Yi;ir. 

Le Vizir des Habous présente, chaque jour, à l'examen 
de Sa Majesté le courrier à l'arrivée et au départ. Le Sul- 
tan conserve les affaires les plus importantes, les annote 
de son avis et étudie personnellement les échanges et les 
remplois pour lesquels son autorisation est nécessaire. 

Le Vizir des Habous dirige les travaux de la Béniqa ou 
ministère. Il reçoit un traitement de 40.000 pesetas has- 
sanis. 

c) Administration centrale. — Le Vizirat. 

Les fonctionnaires du Vizirat sont nommés par arrêté 
du Grand Vizir; mais, dès que le budget des Habous sup- 
portera intégralement les dépenses de la Béniqa (1), un 
arrêté du Vizir des Habous deviendra le mode effectif de 
nomination. Il n'y a aucune condition spéciale pour le 
recrutement. Ces secrétaires sont choisis parmi les familles 
makhzen dont les membres ont travaillé de tous temps 
dans les Béniqas. On s'attache à inculquer aux secrétaires 
les nouvelles méthodes et ils travaillent de concert avec 
les fonctionnaires du contrôle. 

En exceptant le Vizir des Habous (40.000 p. h.) et son 
Naïb, qui est secrétaire hors classe (i3.ooo p. h.), les trai- 
tements des secrétaires de la Béniqa vont de 3. 600 à 
12.000 P. 11. Ils avancent au choix. 

Il a été créé uncadre d'inspecteurs (deô.oooà 12.000p. h.) 
qui doivent être choisis parmi les fonctionnaires du Vizi- 
rat. On a tendance à recruter les nadirs parmi les secré- 
taires du Vizirat qui ont donné entière satisfaction, ou 

(1) Jusqu'à ce jour les H 1 bous n'ont pris en charge que la dépense affé- 
rente à - secrétaires et à i gardien, mais le jour n'est pas éloigné où ils 
pourront intégralement compter tous les Irais suscités par leur Direction. 
Toutefois le traitement du Vizir des Habous continuera à être imputé au 
budget d'Etat ftU titre de dépense de souveraineté. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 83 

parmi les adouls attachés aux Nidaras, qui possèdent les 
aptitudes voulues. 

d) Administration locale. 

a) Les Mouraqibs : rôle, nomination, traitement. 

La création des Mouraqibs a été réalisée depuis le pro- 
tectorat. Organe de décentralisation, le mouraqib surveille 
sur place la gestion de plusieurs nadirs et sert d'intermé- 
diaire entre eux et le Vizirat. Il doit trancher sur place les 
affaires de détail et veiller à l'exécution des ordres donnés. 
Il est nommé par Dahir chérifien et il n'y a pas de condi- 
tion de recrutement. Le traitement est de 4.800 à 
10.000 P. H. Il y a un Mouraqib dans chacune des villes 
de Fez, Meknès, Marrakech, Rabat (Rabat et Salé) et à 
Mazagan (pour rayonner sur les villes du littoral Sud). 

b) Les Nadirs : rôle, recrutement, nomination, traitement, responsabilité. 

Le Nadir administre les biens Habous, veille à leur con- 
servation, exécute les ordres du Vizirat. 11 n'y a aucune con- 
dition précise de recrutement. On choisit de préférence des 
candidats dont la famille offre une couverture suffisante 
et surtout qui aient fait preuve d'intelligence et d'esprit 
libéral ; il convient qu'ils soient à la fois hommes d'affaires, 
lettrés et actifs. Il importe enfin que leur passé réponde de 
leur probité à venir; le Vizirat se montre particulièrement 
exigeant à cet égard et n'admet de candidature que s'il se 
croit assuré de pouvoir compter sur l'honnêteté de celui 
qui aura à manipuler des fonds parfois considérables. 11 a 
été admis, en principe, que les Nadirs seraient de préfé- 
rence recrutés parmi les secrétaires de la Béniqa ou les 
adouls de Nidara qui ont donné satisfaction. La nomina- 
tion se fait par Dahir chérifien. Les classes ne sont pas 
personnelles mais proportionnelles à l'importance du poste, 
il s'ensuit qu'un Nadir verra son traitement augmenter 



84 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

d'autant plus que les recettes de sa gestion auront été 
accrues par ses soins. Les traitements vont de 1.200 P. H. 
pour les postes qui ne font que 10.000 P. H. par an de 
recettes jusqu'à 7.200 P. II. pour les Nidaras dont le 
chilïrc de recettes est supérieur à 200.000 P. H. En outre 
les Nadirs perçoivent 5 p. 100 sur les encaissements e 
1 p. 100 sur les sommes provenant des échanges et lors de 
leur remploi. On compte 39 Nidaras. 

Les Nadirs peuvent engager, proprio motu, toutes dé- 
penses conservatoires inférieures à 3oo P. IL II leur faut 
l'autorisation du Vizirat pour des dépenses supérieures. 
Ils obéissent aux prescriptions du Vizirat en ce qui con- 
cerne l'allectation des revenus, les paiements des traite- 
ments aux fonctionnaires, les réparations aux édifices du 
culte, etc. 

L'Administration tient les Nadirs comme personnelle- 
ment et pécuniairement responsables de leurs fautes ou de 
leurs négligences. 

Les Nadirs se gèrent, vis-à-vis des Habous, comme le 
ferait un tuteur. Ils supportent ainsi une responsabilité de 
leurs actes de gestion plus étendue que celle mise à la 
charge des fonctionnaires et même des comptables des de- 
niers publics. Cette responsabilité est le corollaire du 
pourcentage qui leur est accordé sur les recettes. 

c) Les Adouls. 

Deux Adouls ou notaires sont spécialement adjoints à 
chaque Nadir pour enregistrer et certifier tous les actes de 
sa gestion et lui servir de secrétaire ; leurs traitements 
basés sur les mêmes principes que ceux des Nadirs, vont 
de 900 à 3.ooo P. IL, indépendamment des honoraires 
qu'ils perçoivent en tant qu'Adouls et pour la rédaction des 
actes qui concernent les Habous. 



LA RÉORGANISATION" DES HABOUS AU MAROC 85 

d) Les secrétaires des Mouraqibs et des Nadirs qui touchent 
de 1.200 à 3.6oo P. H. 

Toutes les fonctions sont confiées aux indigènes ; le 
personnel européen figure seulement au service du con- 
trôle. Le budget de l'État supporte intégralement les dé- 
penses afférentes au contrôle. 

e) Le Conseil supérieur des Habous. 

Le Conseil supérieur des Habous comprend des notables 
et des ouléma de toutes les régions ; il en vient même 
des contrées qui échappent à l'influence française, et on 
n'a pas craint de convoquer des personnages notoirement 
connus pour avoir combattu les Français ou leur résister 
encore. 

Au cours de chacune des sessions du Conseil supérieur, 
tous les livres de comptabilité, toutes les archives sont 
mises à la disposition des délégués de chaque région, qui 
peuvent ainsi vérifier si l'affectation des revenus a été res- 
pectée. Le budget et un aperçu général leur sont présentés. 
Le résident général a tenu, par sa présence aux séances 
d'ouverture, à témoigner du prix qu'il attache à ce que les 
biens des fondations pieuses soient gérés suivant la tradi- 
tion et il a prié chacun des délégués de lui exprimer ses 
desiderata. Ceci a permis de donner satisfaction à des 
vœux qui furent ainsi enregistrés. 

Deux compte rendus des séances du Conseil supérieur ont 
déjà été publiés. 

f) Le Contrôle des Habous. 

Au Secrétariat général du Gouvernement chérifien 
transformé par Dahir du 11 Chaaban 1 335 (2 juin 1917) 
en Direction des affaires chéritiennes, a été créé le service 
du Contrôle des Habous, chargé de travailler, de concert 
avec le Vizirat des Habous, à l'élaboration des règlements. 



86 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

à en surveiller l'exécution et à jouer le rôle de conseiller 
permanent à l'égard du personnel indigène. 

Ce service s'est attaché à demeurer un organe de con- 
trôle et à s'abstenir rigoureusement de toute administra- 
tion directe. Les Marocains ont ainsi l'impression, dégagée 
de la réalité des faits, qu'ils s'occupent effectivement de 
la gestion des biens des fondations pieuses. 

Le contrôle s'exerce sur les points suivants : 

Elaboration des règlements de concert avec le Vizirat ; 

Correspondance, au départ, du Vizirat aux Nidaras ; à 
l'arrivée, des Nidaras au Vizirat; annotation et avis du 
chef de service du contrôle. 

Assurer la liaison entre les divers services de la Rési- 
dence générale et le Vizirat; les oppositions à l'immatri- 
culation, etc. 

Contrôle des dépenses, de leurs engagements, des affec- 
tations des crédits, des dépassements ; 

Contrôle des comptabilités des 3g Nidaras et des 
93 zaouïas ; 

S'assurer de la tenue à jour, par le Vizirat, du livre 
journal des opérations de comptabilité, du compte des 
entrées et serties de fonds déposés à la Banque d'État, 
faire asseoir la caisse en débit et en crédit, garder à jour 
la situation de chaque Nidara, veiller à ce que soit res- 
pectée la spécialisation des crédits à des dépenses spéciales 
à chacun des Habous bénéficiaires, contrôler les excédents 
de recettes, leur versement à la Banque, les avances d'une 
Nidara à une autre en déficit, contrôler les comptes des 
échanges, leur remploi, surveiller les mises en adjudica- 
tion et le principe rigoureux d'une large publicité avant 
les enchères, surveiller les locations à long terme, les 
échanges, etc. 

Le mode de contrôle adopté est le suivant. La correspon- 
dance échangée entre le Vizirat et les Nidaras, ou vice- 
versa, passe entièrement sous le visa du service du Con- 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 87 

trôle. Le Nadir ou le Mouraqib adresse ses lettres en double 
exemplaire au Vizir des Habous, sous le couvert de la 
Région qui les transmet au service du Contrôle. Sitôt ar- 
rivé, l'original est transmis à la Béniqa et la copie con- 
servée. La Béniqa soumet un projet de réponse à cette 
lettre et ce n'est qu'après approbation de ce projet que la 
réponse est expédiée, toujours par l'intermédiaire du Con- 
trôle. Une copie de cette réponse, autant que de l'avis, est 
encartée dans les dossiers du Contrôle. 

Avec un personnel français très réduit, ces méthodes de 
travail permettent de contrôler la gestion des 3g Nidaras et 
des zaouïas, portant sur 26.000 immeubles avec un bud- 
get en recette de 2.200.000 pesetas hassanis environ, 
en dépense de 1.735.000 et un fonds de réserve de 600.000. 

Des Nidaras des régions « siba », telles Taroudant et 
Demnat avant l'occupation française, ont envoyé d'elles- 
mêmes leur comptabilité ; les Habous d'Ouezzan se réfèrent 
au Vizirat. Acôté de l'œuvre de réorganisation poursuivie et 
de la rénovation des méthodes d'administration, les prin- 
cipes de contrôle ont été si favorablement commentés 
qu'ils ont, dans une certaine mesure, contribué à élargir 
le cercle de l'influence française. 

Le Bureau de contrôle, après avoir commencé à fonc- 
tionner avec un chef de bureau, un rédacteur, un traduc- 
teur et un secrétaire indigène tous arabisants, comprend 
actuellement : chef de service chargé de la direction d'en- 
semble du service du contrôle, un agent remplissant les 
fonctions de chef de bureau, 2 rédacteurs, 2 commis, 
2 interprètes; un expéditionnaire indigène. 

g) Le recensement des bie?is habous. 

a) Habous publics. 

Voici le résultat du recensement effectué par les com- 
missions créées à cet effet par Dahir du i* Moharram 1 3 3 1 



88 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

(11 décembre 1912 et qui, commencé en 1 33 1 , s'est pour- 
suivi jusqu'en 1 33 3 (iui5). 

24.000 immeubles estimés à 81.000.000 de pesetas has- 
sanis et d'une valeur locative de 4.500.000 environ. Le 
domaine rural habous comprend 3. 000 parcelles environ 
évaluées à 21.000.000. de pesetas hassanis et d'un revenu 
annuel actuel de i5o.ooo. Les deux tiers au moins de ce 
domaine comprennent surtout des parcelles d'étendue res- 
treinte, la plupart du temps incultes, de 4 à 20 hectares 
environ. 

Les terrains suburbains conviennent en général à la 
culture maraîchère, les terrains ruraux à la grande cul- 
ture. 

L'administration des Habous possède d'importantes oli- 
vettes, surtout dans les environs de Meknès et de Marra- 
kech; là encore, cette administration peut jouer un rôle 
utile. Par la pratique de la taille, le rendement de l'olivier 
peut être sensiblement augmenté. L'administration des 
Habous a déjà eu l'initiative d'expériences de taille faites 
avec le concours de la direction de l'Agriculture. Ces ex- 
périences ont donné les meilleurs résultats. 

Voici le résultat du recensement des édifices du culte : 
Mosquées cathédrales, 5o; mosquées de zaouïa, 5oo ; mau- 
solées ou sanctuaires, 1.000; soit i.55o édifices du 

culte. 

b) Habous de zaouïas. 

Au Maroc des Habous sont constitués au profit de 
zaouïas et sanctuaires; le Dahir du 8 Cha'ban 1 33 1 confère 
au Vizirat la surveillance de la gestion de ces Habous. La 
première mesure prise par l'Administration à leur sujet a 
eu une portée toute conservatrice; elle a prescrit le recen- 
sement des immeubles dépendant de ces établissements. 
Les opérations auxquelles ce recensement a donné lieu ont 
été faites avec tous les ménagements nécessaires pour ne pas 
éveiller la susceptibilité des affiliés de zaouïas, d'une part, 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 89 

des moqaddems et des chefs de confrérie, d'autre part. 
Commencés en septembre 1916, ces travaux se poursuivent 
encore dans les différentes villes. On peut d'ores et déjà 
en apprécier les résultats. 90 zaouïas locales ou affiliées à 
des confréries ont fourni les états de recensement des 
biens qui leur appartiennent. Ceux-ci, au nombre de 1.937, 
sont évalués à environ 5. 000. 000. de pesetas hassanis et 
rapportent un revenu annuel approximatif de 480.000 pe- 
setas. 

On prévoit que le Vizirat des Habous pourra bientôt, 
sans aucune difficulté, assurer le contrôle de l'emploi des 
fonds provenant de l'exploitation de ces biens comme ce- 
lui des fonds provenant des dons ou legs aux zaouïas. 

c) Habous privés. 

De plus, les Habous privés, c'est-à-dire ceux dont les re- 
venus étaient affectés à certains fonctionnaires du culte 
(imam, muezzin, lecteur du Coran, etc.) qui les géraient 
eux-mêmes, ont été placés sous le contrôle du Vizirat des 
Habous et seront, sous peu, sans doute, gérés directement 
par cette administration. En effet le bénéficiaire, n'ayant 
pu subvenir aux frais de réparation que nécessitait l'im- 
meuble habous, a vu réduire à une somme intime la rede- 
vance qui lui revenait. Plusieurs des immeubles sont gre- 
vés d'istighraq. Les Habous vont régulariser toutes les 
détentions de ces immeubles, les mettront en valeur et 
verseront aux bénéficiaires les redevances des immeubles 
moins 25 p. 100 qui serviront à créer un tonds de réserve 
pour les réparations. 

d) Habous de famille. 

Les Habous de famille sont ceux dont la jouissance est 
attribuée aux héritiers directs, collatéraux, ou personnes 
spécialement chargées par le fondateur et qui ne tombent 



(_)0 REVUS DU MONDE MUSULMAN 

dans le domaine des Habous publics, de zaouïas ou privés, 
qu'après l'extinction des dévolu ta ires intermédiaires. 

Leur principal but est d'assurer la conservation des biens 
dans les familles. Mais, étant appelés à devenir des Habous 
publics, il est logiqueque l'Administration ne s'en désinté- 
resse pas et exerce sur eux un droit de surveillance. Ce der- 
nier a été établi par le Dahir du 8 Ghaaban i33i. Les 
Habous de famille n'ont pas été encore recensés, mais des 
dispositions ont été prises en vue de leur conservation. 

e) Habous de tribus. 
Le recensement en a été prescrit. 

h) Registres et comptabilité. 

a) Les vieux sommiers et registres des Habous. 

« Moulay Ismaïl, le premier, ordonna à tous les Nadirs 
d'ouvrir des registres sommiers sur lesquels seraient ins- 
crits tous les immeubles habous productifs de revenus. Les 
transformations, échanges, donations, désaffectations de- 
vaient ultérieurement y être soigneusement mentionnées. 
Grâce à lui, les Habous disposent actuellement, dans pres- 
que toutes les villes, de registres où sont mentionnés les 
immeubles constituant le patrimoine des fondations pieuses. 
A Fez, ces registres présentent un très grand intérêt, tant 
par les renseignements précieux qu'ils renferment que par 
leur cachet artistique. En général, ces registres furent assez 
bien tenus; malheureusement, dans quelques ports, ces 
témoins ont été perdus ou détournés (i). » 

A Taroudantla haouala (2) date du dixième siècle de 
l'hégire et semble avoir servi de registre d'immatricula- 

(1) Conférences franco-marocaines, t. II. Paris, 191", p. 164-165. 
(a) Registre dans lesquels on transcrivait tous les actes ayant trait aux 
biens habous d'une grande mosquée ou d'un sanctuaire. 



LA REORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 91 

tion pour les habitants qui y faisaient inscrire les actes qui 
les intéressaient. 

Au Vizirat des Habous il y a de nombreux registres ori- 
ginaux du plus grand intérêt. Des haoualas de moindre im- 
portance, mais remplis de renseignements précieux, non 
seulement au point de vue des Habous, mais aussi à celui 
de l'histoire, se trouvent dans certains Nidaras, tels les 
registres de Zerhoun déposés au Nidara de Meknès. 

b) Registres et comptabilité actuels. 

Le Dahir du 8 Chaaban 1 33 1 (i3 juillet igi 3) donne la 
liste suivante des registres que la direction des Habous est 
tenue d'ouvrir : 

i° Registre pour l'inscription de toutes les propriétés 
habous par localité; 

2° Registre pour les règlements annuels des comptes 
avec les Nadirs; 

3° Registre des régularisations des Guelsas et Gzas an- 
térieurs; 

4° Registre des demandes de location à long terme; 

5° Registre des demandes d'échange en argent; 

6° Registre des affectations ou cessions exceptionnelles 
pour œuvre de bienfaisance ou d'utilité publique; 

7° Registre répertoire pour l'enregistrement de la corres- 
pondance à l'arrivée; 

8° Registre répertoire pour l'enregistrement de la corres- 
pondance au départ. 

Les Nadirs tiennent un registre des recettes et un re- 
gistre des dépenses divisés en colonnes comme suit : 

Registre des recettes : i° produit de la location d'immeu- 
bles appartenant en toute propriété aux Habous: a) pro- 
priétés bâties, b) propriétés non bâties (jardins, parcelles 
rurales, carrières); 2° produit des redevances dues aux 
Habous par les détenteurs de menfa'a : a) propriétés bâties, 
b) propriétés non bâties (jardins, parcelles rurales, carrière 



92 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

3" produit de la location des eaux habous : a) location de 
parts d'eau pour L'irrigation, b) alimentation des maisons; 
4" produit de la vente des fruits ou récoltes aux enchères 
publiques: 5" divers, vente de matériaux de démolition, 
de bois mort, etc. 

Registre des dépenses. i° Traitement des fonction- 
naires : a) des habous, b) du culte, c) de la justice musul- 
mane, ci) de l'enseignement; 2° frais de bureau des nadirs; 
3° bienfaisance : a) hospices et asiles, b) secours aux indi- 
gents; 4" dépenses afférentes au culte, éclairage, nattes, 
eau; 5° dépenses afférentes à l'enseignement, secours aux 
Tolbas; 6° entretien des immeubles: a) du culte, b) donnés 
à bail; 7 frais de perception; 8° dépenses extraordinaires; 
9" dépenses diverses. 

q Budget. 

Le budget des Habous est indépendant de celui de 
l'État. 

Le Vizirat groupe chaque année recettes et dépenses en 
un budget soumis au Conseil supérieur. 

Voici le tableau comparé des recettes et dépenses des 
exercices 1 332, 1 333, 1 334. 

Années. Recettes. Dépenses. Excédents de recettes 

1 332 . . 1.823.742 1.363. 526 460.716 

1 333 . . 1.986.680 1.584.203 402.477 
. 1 334 . . 2.201.970 1.735.460 466.510 

Les recettes proviennent : 

Des loyers perçus pour les immeubles appartenant en 
propre aux Habous; 

Des redevances dues par les détenteurs de droits réels; 

Des ventes des fruits et récoltes pendantes; 

Des mises en adjudication de moulins, fondouks, bains 
maures habous; 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 0,3 

Du produit de la pêche de l'alose cédée aux Habous sur 
certaines rivières ; 

Du produit de la location des eaux. 

Il est tenu un compte absolument indépendant pour le 
produit des échanges. 

Les dépenses sont groupées en 5 chapitres ; un partage 
net est opéré entre les dépenses nées du fait de l'exploita- 
tion et celles qui résultent des charges imposées par les 
constituants. 

Voici le tableau comparé des dépenses au cours des exer- 
cices 1 333 et 1334. 



Dépenses d'exploitation 

Dépenses du culte 

Justice musulmane 

Enseignement musulman 

Œuvres de bienfaisance et assistance. 
Divers 



Ai 


inées. 


i333. 


1334. 


623.656 


655. 810 


548.436 


655.753 


101.034 


92.945 


103.798 


122.877 


1 16.242 


123.387 


91.037 


77.688 



1.584.203 1.735.460 



La rubrique « exploitation » comprend : 

Traitement des fonctionnaires des Habous, entretien 
des immeubles de rapport, impôts et contributions. 

La rubrique « dépenses du culte » vise les rétributions 
accordées aux 5. 000 fonctionnaires du culte, l'entretien 
des édifices, les fournitures de nattes (1), d'huile, etc. 

La rubrique « assistance » englobe les secours à 
5.000 aveugles, les distributions de milliers de pains aux 
pauvres, de vêtements, etc. 

(1) L'administration des Habous encourage indirectement L'industrie 
nattes. Pour l'ornementation de ses mosquées et médersas, elle a besoin, 
chaque année, de plusieurs milliers de quintaui de nattes. Elle se fournit 

à Sale, qui est 1> de cette industrie. Étant donne le montant considé- 

rable de ses achats, elle peut exercer une influence utile sur le dc\e!t>. 
ment et l'amélioration de cette industrie. 



(J4 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

<t) Les excédents des recettes. 

I les excédents sont centralisés par le Vizirat et déposés 
à la Banque d'Etat. Chaque Nidara conserve un compte 
spécial, auquel il est fait appel en cas de besoin et lorsqu'il 
\ a lieu d'entreprendre de grosses réparations. Le Vizirat 
réglemente les prêts d'une Nidara à une autre en déficit. 
En tin d'année, il opère, entre chaque Nidara, la venti- 
lation des frais généraux au prorata des recettes de chacune 
d'elles. 

e) Le compte des échanges. 

Ce compte est tenu absolument indépendant. Le prin- 
cipe est de hâter le remploi des fonds et d'affecter les re- 
venus du bien acquis selon les modalités primitives 
prévues à la constitution du premier bien habousé. 

Les Habous réalisent des échanges avec des particuliers 
ainsi qu'avec les administrations. Celles-ci, même celle de 
la Guerre, pavent aux Habous la valeur réelle de l'im- 
meuble acquis. Les cessions ne sont gratuites que si elles 
sont faites pour des œuvres d'assistance aux musulmans 
(hôpitaux) ou pour cause d'utilité publique. 

i) Traitements des fonctionnaires du culte . 

L'administration des Habous, à côté de ses fonction- 
naires chargés de l'exploitation de son domaine, subvient 
également au paiement des traitements des fonctionnaires 
du culte, imams, prédicateurs, khatibs, moueddins, ha- 
diths, bibliothécaires, lecteurs du Coran, gardiens de ci- 
metières, etc., et ce, en proportion des sommes affectées 
par les constituants. 

En 1 334, une nouvelle augmentation de 3o p. 100 a été 
accordée à ceux de ces fonctionnaires dont le traitement est 
inférieur à 3o pesetas hasanis par mois et de 10. p. 100 
pour les traitements plus élevés. 



LA RÉORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 9 5 

Les Habous subventionnent ainsi près de 5.ooo fonc- 
tionnaires du culte, des traitements alloués aux Cadis, et 
des traitements des membres de l'enseignement mu- 
sulmans. 

j) Enseignement musulman. 

En 1 333 (1914) 35o ouléma étaient rétribués par les 
Habous ; 2.5oo pains distribués aux étudiants. 

Au Conseil supérieur de i334(ioi5)fut examinée la ques- 
tion de la réorganisation du haut enseignement musul- 
man, de la réouverture des médersas et de l'allocation 
d'un traitement convenable aux ouléma et aux pro- 
fesseurs. 

lia été dépensé, au cours de l'exercice 1 334, 122.877 
pesetas hasanis pour l'enseignement. 

k) Respect des fondations pieuses, entretien des 
monuments publics, bibliothèques. 

Le ministre des Habous obtint la prise en charge par 
les municipalités de travaux présentant un caractère d'uti- 
lité publique dont la charge jusqu'alors incombait aux 
Habous. C'étaient : entretien des remparts, des portes 
des villes, des égouts, des abreuvoirs, des rues, etc., l'ali- 
mentation des villes en eau potable, l'ensevelissement des 
indigents. 

Partout où existent des fondations spéciales ou des cou- 
tumes faisant obligation aux Habous de venir en aide aux 
indigents, aux aveugles, aux aliénés, le ministre des 1 labous 
a prescrit l'emploi intégral suivant l'affectation indiquée. 
Les immeubles habousés au profit des villes saintes de la 
Mecque et de Médine ont été recensés et font l'objet d'une 
comptabilité à part. 

D'accord avec le service des Beaux-Arts, l'Administration 
essaye de sauver des ravages du temps les monuments 



96 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

publics présentant un intérêt au point de vue de leur ar- 
chitecture et de l'archéologie. 

La question des bibliothèques des mosquées et des 
Médersas n'a pas été oubliée. Plus de 6.000 ouvrages, la 
plupart manuscrits, ont été catalogués. Des instructions 
précises ont été adressées aux Nadirs en vue d'assurer la 
conservation de ces collections. Les reliures d'art, nom- 
breuses dans les diverses bibliothèques, sont l'objet d'une 
surveillance particulière. 

Le service du Contrôle veille à ce que les dévolutaires 
intermédiaires, qui jouissent de terres habousées jusqu'à 
extinction de la descendance, ne soient pas spoliés. 

Dans le même ordre d'idées, le Vizirat s'attache à ce 
qu'il ne soit point commis d'empiétements sur les terrains 
habousés au profit de zaouïas et dont jouissent les grou- 
pements descendant du santon. 

1) Eau. 

La plupart des villes du Maroc (Meknès, Salé, Rabat,- 
Mogador, Sefrou et Marrakech) sont alimentées en eau 
potable par des sources appartenant aux Habous. Les ca- 
nalisations, déjà fort anciennes, aménagées souvent à ciel 
ouvert, ne remplissent pas les conditions exigées par l'hy- 
giène moderne. 11 n'était pas de la compétence de l'admi- 
nistration des Habous de prendre elle-même la direction 
des travaux de réfection que nécessite cet état de choses. 

Aussi, d'accord avec les municipalités et les Travaux 
publics, a-t-elle décidé l'amodiation des sources et cana- 
lisations habous existantes au profit des villes, sous 
réserve que celles-ci lui fournissent la quantité d'eau suf- 
fisante à l'alimentation de ses mosquées, salles d'ablutions, 
latrines annexées, bains maures, fontaines publiques. Des 
conventions réglant les détails de ces amodiations ont été 
passées dans certaines villes ou sont à l'étude dans 
d'autres. 



LA REORGANISATION DES HABOUS AU MAROC 97 

m) Les constitutions de nouveavx Habous. 

Les constitutions de Habous opérées pendant les quatre 
dernières années mettent en évidence la faveur dont jouis- 
sent les réformes apportées aux Habous. Il apparaît bien 
que les musulmans, convaincus que leurs volontés seront 
strictement exécutées par l'administration des Habous, ne 
craignent plus de leur apporter un témoigage de confiance 
absolue que traduisent ces constitutions. 

H.-L. Rabino. 

Casablanca, le 25 juin 1 919. 



xLxii. 



LES DERQAOUA DE TANGER 



Avant de parler des Derqaoua en général et de ceux de 
Tanger en particulier, il faut revoir rapidement l'histoire 
des confréries religieuses du Nord-Ouest du Maroc. 

Les principes mystiques sur lesquels ces confréries sont 
établies ont été apportés d'Orient au Maroc dès le cin- 
quième siècle de l'hégire iJ.-C, xi e ). 

Au commencement du septième siècle, Chadili, disciple 
de Moulav Abd Es-Salâm ben Mechich, qui vivait au Dje- 
bel Alâm dans la tribu des Béni Arous, fondait le Chadi- 
lisme; mais ce n'est qu'à partir du neuvième siècle de 
l'hégire (J.-C, XV e ) que ses doctrines furent généralisées 
par Djazouli, qui profita du mouvement de fanatisme 
causé par l'invasion des Portugais pour prêcher à la fois 
les doctrines mystiques de Chadili et la Guerre sainte. Les 
quelques confréries existantes disparurent devant celles 
issues de Djazouli et de ses disciples, et le Chadilisme lui- 
même prit le nom de Djazoulisme, c'est-à-dire que la con- 
frérie [Tciïfa) djazouliya qui procédait de la voie (Tariqa) 
chadiliya, devint elle-même une Tariqa d'où procèdent 
presque toutes les confréries du Maroc, y compris celle des 
Derqaoua. 

Deux Zaouïas djazouliyas furent fondées dans la région 
des Djebala au dixième siècle de l'hégire : Tune à El- 
Ilaraïaq dans la tribu des Ghezaoua, parSidi Allai El-Hadj 



LES DEKQAOUA DE TANGER 99 

El-Baqqal ; l'autre à Tazerout, dans les Béni Arous, par Sidi 
M'hammed ben Ali Ber-Raïsoul. 

L'importance de la dernière date de la défaite des Portu- 
gais à la bataille de l'Oued El-Mekhazen le 4 août 1578; 
Sidi M'hammed ben Ali, son fondateur, avait contribué à la 
victoire des musulmans en amenant les contingents des 
tribus de montagnes, et pour l'en récompenser, le sultan 
Ahmed El-Mançour avait donné à sa Zaouïa de nombreux 
privilèges, ainsi qu'à tous les habitants des Béni Arous qui 
prétendaient appartenir à la famille de Moulay Abd Es- 
Salâm. Sidi Allai El-Hadj, le fondateur de la Zaouïa d'El- 
Haraïaq, avait une grosse situation auprès du sultan El- 
Ghalib Billah et s'employait à maintenir l'influence des 
Saadiens dans les tribus des Ghomara, contre la pénétra- 
tion des Turcs qui s'étaient établis à Badis; mais la renom- 
mée de cette Zaouïa date surtout du soulèvement provoqué 
dans ces mômes tribus par Sidi Mohammed El-Hadj, fils 
de Sidi Allai, contre le sultan Mohammed Ech-Chaikh 
El-Mamoun ben Mançour, qui, en 16 10, avait donné 
Larache aux Espagnols pour obtenir leur appui contre son 
frère Zidan. Mis à mort par Mohammed Ech-Chaikh, Sidi 
Mohammed El-Hadj El-Baqqali fut considéré comme un 
martyr de la foi musulmane. 

Les deux Zaouïas djazouliyas des Djebala tiraient donc 
leur influence et leur prestige, comme la Tariqa Djazou- 
liya elle-même, de la lutte contre l'invasion des chré- 
tiens. 

Plus tard, vers la fin du dix-septième siècle de notre ère, 
pour affaiblir l'espèce de souveraineté religieuse et même 
politique que ces deux Zaouïas exerçaient sur les tribus de 
montagnes du N.-O., la dynastie des Filala favorisa le 
développement de la Zaouïa d'Ouazzan, que Moula} Abdal- 
lah Chérif venait de fonder. 

Moulav Abdallah ben Ibrahim était né lui-même à Taze- 



100 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rout, mais il avait établi sa Zaouïa à l'extrémité orientale 
de la tribu des Maçmouda. 

Ouazzan est à proximité de toutes les tribus de mon- 
tagnes, mais sa situation ne lui permet pas d'échapper à 
l'autorité du Makhzen ; sa Zaouïa était donc bien placée 
pour constituer une sorte de centre religieux officiel des- 
tiné à affaiblir les deux Zaouïas deTazerout et d'El-Haraïaq 
au bénéfice de la centralisation du pouvoir. 

La Zaouïa d'Ouazzan ne tarda pas en effet à prendre 
beaucoup plus d'importance que les deux autres, et si elle 
ne les supplanta pas dans les régions montagneuses qui 
échappaient en grande partie à l'autorité des sultans, elle 
empêcha au moins leur influence de s'exercer dans les 
régions soumises et limita leur action aux tribus les plus 
voisines d'elles. Il en résulta que vers la fin du dix-hui- 
tième siècle il ne restait plus dans le N.-O. marocain une 
seule Zaouïa capable de provoquer contre le Makhzen un 
mouvement efficace. Les deux Zaouïas de Tazerout et d'El- 
Haraïaq nourrissaient tout juste les descendants de leurs 
fondateurs, qui vivaient assez pauvrement de la vie des 
montagnards; les Chorfâ d'Ouazzan, plus riches et plus 
grands seigneurs, vivaient plus près de la cour, défendaient 
la dynastie régnante et bénéliciaient des largesses des sul- 
tans. Ni les uns ni les autres ne se souciaient plus des 
principes politiques du Chadilisme rénovés par Djazouli, 
qui consistaient à ramener l'Islam au premier idéal de la 
communauté musulmane en luttant contre l'impérialisme 
du Makhzen. Presque toutes les villes occupées par les 
Chrétiens avaient été reconquises, le territoire de l'Islam 
n était pas menacé, plusieurs nations européennes payaient 
tribut au Maroc pour pouvoir trafiquer dans ses ports et 
échapper à ses pirates, les ambassades de la Chrétienté 
traitaient presque uniquement du rachat des esclaves chré- 
tiens : il n'y avait donc à exploiter contre l'absolutisme du 
Makhzen aucun fanatisme religieux ni patriotique. 



LES DERQAOUA DE TANGER 10 1 

Cependant l'enseignement des pures doctrines du Cha- 
dilisme était encore donné dans quelques Zaouïas : à Fès 
même, dans la Zaouïa des Fâsiyin, aux Qalqliyin, et dans 
celle fondée au quartier d'El-Makhfïya par Abdallah Man 
El-Andalouzi, qui était lui-même disciple d'Abou'1-Maha- 
sin Yousef El-Fâsi. 

Un chérif 'Amrâni, originaire des Béni Hassan, Sidi 
c Ali ben 'Abd Er-Rahmân, surnommé El-Djemel, qui 
occupait à Fès des fonctions du Makhzen, s'enfuit jusqu'à 
Tunis au moment des troubles qui accompagnèrent le 
règne éphémère de Moulay Mohammed ben El-'Arbiya, un 
des fils de Moulay Ismaïl. Il rencontra là des chaikhs çou- 
flstes auxquels il demanda d'être leur disciple; mais ils le 
renvoyèrent au chérif Moulay Et-Tayyeb El-Ouazzâni. Ali 
El-Djemel rencontra Moulay Et-Tayyeb en 1 1 53 (J.-C. 
1740). La même année le Chérif l'envoya à Fès où il fut 
pendant plus de seize ans le disciple du chaikh çoufiste El- 
Arbi ben Ahmed ben Abdallah Man El-Andalousi, de la 
zaouïa d'El-Makhfiya. A la mort de son chaikh, Ali El- 
Djemel construisit lui-même une Zaouïa, où il est enterré, 
au quartier de Remila, sur l'Oued Fès, près du pont de 
Bain El-Moudoun et de la mosquée de Sidi Bou Médian. 

C'est là qu'il eut pour disciple Moulay El-Arbi Ed-Der- 
qaouï, originaire de la tribu des Béni Zeroual, où il était 
né en u5o(J.-C. 1737) ; disciple lui aussi dans sa jeunesse 
de Moulay Et-Tayyeb El-Ouazzâni, Moulay El-Arbi avait 
été plusieurs fois en pèlerinage à Tazerout au tombeau de 
Sidi M'hammed ben Ali Ber-Raïsoul et au sanctuaire de 
Moulay Abd Es-Salâm ben Mechich, le chaikh deChadili; 
il a écrit lui-même dans ses Rasai! que parmi les saints 
personnages qu'il rencontra, se trouvait un illuminé de la 
Zaouïa d'El-Haraïaq, Sidi El-Arbi El-Baqqali. 

Comme son chaikh El-Djemel, le but de Moulay El-Arbi 
Fd-Derqaoui était de faire revivre les principes du Chadi- 



102 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

lisme pur, et c'est sur ces principes qu'il créa la première 
Zaouïa derqaouïa à Bouberrih, dans sa tribu d'origine. 

La tribu des Béni Zeroual, sans être à proprement parier 
dans le Bled Es-Siba, est cependant déjà dans cette région 
dite des Djebala qui échappe depuis plusieurs siècles à l'au- 
torité du Makhzen. Là, Mouiay El-Arbi pouvait donner à 
ses disciples non seulement un enseignement théorique, 
mais les faire vivre dans la pratique des véritables prin- 
cipes de l'Imam Chadili. Cet éloignement du monde n'em- 
pêchait pas Mouiay El-Arbi de s'occuper aussi des choses 
temporelles pour étendre l'inlluence de sa confrérie. C'est 
ainsi qu'en 1236 H. (J.-C. 1820) on le trouve à Fès où, 
avec le chérif Sidi El- H ad j El-'Arbi El-Ouazzani, arrière- 
petit-fils de Mouiay Et-Taïeb, il signait la proclamation de 
Mouiay Ibrahim ben Yazid, neveu du Sultan Mouiay Sli- 
man, qui était à Marrakech. L'inlluence de Mouiay El- 
'Arbi Ed-Derqaouï s'étendait jusque chez les Berbères, et il 
comptait parmi ses disciples les plus fidèles leur chef, le 
Hadj Mohammed Bel-Ghazi Ez-Zemmouri. Il est intéres- 
sant de constater qu'il était également en relations avec 
Bou Bker Amhaouch qui, l'année précédente, avait déjà 
provoqué un soulèvement des Berbères contre quiconque 
parlait arabe au Maghreb : les descendants de ces 
Amhaouch, qui luttent aujourd'hui contre nous, sont 
en effet affiliés à la confrérie des Derqaoua, ainsi que les 
Ahancal. Les Oudaïa, restés fidèles au sultan Mouiay Sli- 
man, arrêtèrent Mouiay El-Arbi et le mirent en prison, où 
il resta jusqu'à l'avènement de Mouiay Abd Er-Rahmân, 
en I238II. (J.-C. 1822). 

Un an plus tard, en ia3g ( 1 8 2 3 ) , Mouiay El-Arbi Ed- 
Derqaouï mourait dans sa Zaouïa de Bouberrih dans les 
Béni Zeroual, où se trouve son tombeau. 

Plusieurs Zaouïas de sa confrérie ont été fondées par 
quelques-uns de ses disciples : entre autres celle de Meda- 
ghra, entre Qçabi Ech-Chorfâ et le Tafilelt, fondée par le 



LES DERQAOUA DE TANGER 1 o3 

chérif Sidi-MohammedEl-'Arbi, disciple lui-même d'Ahmed 
El-Badaoui Zouïten qui était disciple de Moulay El-Arbi ; 
celle de Sidi Mohammed El-Harraq, à Tétouan ; et la 
Zaouïa de Tazgan, non loin de la mer, dans la tribu des 
Ghomara, fondée par un autre disciple de Moulay El-Arbi, 
Sidi El-Hadj Mohammed ben Abd El-Moumen, et dont le 
chaikh lui-même l'avait institué Moqaddem. 

Le fils de ce Moqaddem, Sidi El-Hadj Eç-Çiddiq, succéda 
à son père; mais il commença à donner à la Zaouïa dont 
il avait l'administration une certaine indépendance vis-à- 
vis de celle de Bouberrih. 

Son fils, Sidi Mohammed bel-Hadj Eç-Çiddiq, s'affran- 
chit complètement des derniers liens qui le rattachaient à 
laZaouïa principale des Derqaoua; il prit lui-même la qua- 
lité de chaikh et donna Vouerd directement comme un chef 
de confrérie. Bientôt le rôle forcément borné qu'il pouvait 
jouer dans sa Zaouïa de Tazgan ne suffit plus à son ambi- 
tion, et il voulut étendre l'influence de la nouvelle con- 
frérie derqaouïa dont il s'était proclamé le chaikh. Il vint 
d'abord à Tétouan, mais il y trouva la place occupée par 
la zaouïa d'El-Harraq, dirigée par les descendants de Sidi 
Mohammed El-Harraq, disciple de Moulav El-Arbi ; dans 
l'Andjera, la Zaouïa derqaouïa de Zimmidj, fondée par 
Sidi Ahmed ben Adjiba, disciple d'El-Harraq, et les zaouïas 
secondaires qui s'y rattachent, ne permettaient pas l'éta- 
blissement d'une nouvelle Zaouïa de la même confrérie 
avec un chaikh particulier. Sidi Mohammed El-Ghomari 
résolut alors d'attaquer la position par Tanger. 

Il arriva dans cette ville en kjo3 ou 1904, pauvre, sans 
grand appui, et son zèle religieux fut péniblement affecté 
par les écoles franco-arabes, où les jeunes musulmans ap- 
prenaient à la fois le texte sacre du Ooran et le langage des 
infidèles. Après quelques protestations, d'ailleurs vaines, 
il partit pour Fès afin de signaler au Sultan cet enseigne- 
ment sacrilège; il commençait à se poser en champion de 



104 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

l'Islam. Pour le ménager, Moulav Abd El-Aziz lui donna la 
jouissance d'une maison appartenant au Makhzen et sise 
au quartier de Saqa'ia Djedida à Tanger, qu'il possède en- 
core et qu'il loue. Riche de sa maison, d'un peu d'argent 
récolte pendant son voyage, et de la science nouvelle re- 
cueillie à Qaraouïyin, chargé peut-être d'une mission se- 
crète dans la lutte que le Makhzen menait comme il pou- 
vait contre les empiétements étrangers et contre les propo- 
sitions de la France en particulier, le chaikh El-Ghomari 
revint à Tanger plus important qu'il n'en était parti, et 
chercha à se marier. 

Mais il faut dire auparavant de quelle façon son bagage 
scientifique s'était si rapidement augmenté pendant son sé- 
jour à Fez. — Il y avait dans cette ville un tâleb qui de- 
mandait la science à Moulav Idris en venant, suivant l'usage, 
réciter sa prière sur son tombeau pendant quarante jours de 
suite, à la première heure, au milieu du jour et au coucher 
du soleil. Le quarantième jour son voeu allait être exaucé 
et la planchette (louha) miraculeuse où la formule de la 
science infuse était écrite par les anges se trouvait sur la 
balustrade (darbou^) qui entoure la tombe du saint, lors- 
que Sidi Mohammed El-Ghomari vint par hasard ce même 
matin en pèlerinage à Moulay Idris un peu avant le tâleb, 
trouva la planchette et l'emporta. Telle est l'histoire que 
l'on raconte, et beaucoup y croient. 

Sidi Mohammed cherchait donc à se marier : il fut ac- 
cueilli par Sid El-Hâfidh ben 'Adjiba, de la confrérie Der- 
qaouïa-Harraqïa de Sidi Ahmed ben 'Adjiba de PAndjera ; 
il épousa sa fille, Lalla Zohra, et plus tard il fit épouser sa 
propre sœur, Lalla Saadia, à un autre membre de la famille 
ben 'Adjiba, Sidi Eç-Çiddiq. 

Par cette double alliance, Sidi Mohammed El-Ghomari 
s'était assuré l'appui d'une des familles les plus respectées 
de Tanger et de l'Andjera, et la possibilité de prendre pied 
dans la confrérie derqaouïa des Oulad Ben Adjiba, dont les 



LES DERQAOUA DE TANGER 105 

affiliés augmentaient de nombre tous les jours, dans la 
ville et dans les tribus des environs. 

Aussi sa situation grandissait-elle. S'il n'avait pas encore 
de Zaouïa particulière et réunissait ses fidèles à la petite 
Zaouïa derqaouïa d'El-Harraq, dans le quartier de Dar El- 
Baroud, il commençait toutefois à être considéré comme 
un chaikh; et lorsque, en 1908 (H. i32Ô), il manifesta le 
désir de faire le pèlerinage de la Mecque, les Derqaoua de 
Tanger et des environs réunirent la somme nécessaire à 
son voyage, à celui de sa femme et d'un grand nombre de 
pèlerins auquel le chaikh donna généreusement le moyen de 
visiter le tomheau du Prophète, grâce à la charité des 
autres. 

On peut remarquer que le voyage à la Mecque de Sidi 
Mohammed El-Ghomari coïncide avec la période troublée 
qui a suivi les événements de Casablanca et avec le soulè- 
vement à Marrakech de Moulay Abd El-Halidh, qui finit 
après plusieurs mois de lutte par sa proclamation dans tout 
le Maroc et jusqu'à Tanger en août 1908. Il semble que le 
chaikh derqaoui ait préféré n'avoir pas à prendre parti 
entre les deux Sultans, dans la crainte de se tromper dans 
son choix; et peut-être aussi parce qu'il n'était effective- 
ment partisan ni de l'un ni de l'autre. Il lui aura semblé 
plus profitable de laisser passer l'enthousiasme qui com- 
mençait à posséder la population de Tanger en faveur d'Abd 
El-Hafidh, considéré comme le Sultan de Guerre sainte, 
qui devait délivrer le Maroc de la présence des Français. 
Cet enthousiasme n'a fait qu'augmenter jusqu'au moment 
OÙ, après bien des difficultés et malgré notre opposition, 
Moulay Abd El-Hafidh fut proclamé à Tanger, à la grande 
joie des habitants de cette ville dont les instincts xéno- 
phobes étaient très excités par le débarquement de IIOS 
troupes à Casablanca. 

Depuis les luttes contre les Portugais, contre les Espa 



10<> REVUE DU MONDE MUSULMAN 

gnols et plus tard contre les Anglais à Tanger, c'est-à-dire 
après une période d'hostilités qui a duré près de trois 
siècles, et pendant laquelle toutes les tribus voisines de la 
nier, depuis le Sous jusqu'à l'extrémité orientale du Rif, 
ont eu à se battre pour défendre leurs territoires ou pour 
les reprendre, il s'est formé dans tout le Maroc, et plus par- 
ticulièrement le long des côtes, un sentiment antichrétien 
fait de haine et de crainte mélangée de mépris. 

Le Chrétien est un infidèle, qui ne peut vivre en terre 
d'Islam que comme Dimmi, tributaire ; aussi l'idéede voir 
cet être inférieur par définition devenir non seulement l'égal 
des vrais croyants, mais les commander et les administrer 
est insupportable à tout musulman, par orgueil d'abord, 
et ensuite parce que cela est contraire aux prescriptions 
religieuses et que cela peut compromettre le salut éternel 
de ceux qui subissent une semblable domination. 

La conquête de l'Algérie a accentué encore ce sentiment, 
en y ajoutant une inquiétude assez justifiée : la guerre de 
Tétouan, en i85g-6o, a augmenté cette inquiétude, et les 
événements qui se sont déroulés de 1907 à 1912 et qui ont 
eu comme résultat rétablissement du protectorat français 
au Maroc, ont été la réalisation de ce que Ton craignait, 
mais que l'on voulait espérer irréalisable grâce à la protec- 
tion divine, à l'influence de tous les saints du Maghrib et 
surtout grâce à l'intervention allemande, sur laquelle on 
comptait absolument. 

Ce sentiment xénophobe était, jusqu'à ces dernières an- 
nées, plus marqué à Tanger qu'ailleurs, parce que les chré- 
tiens y étaient plus nombreux, que c'était la capitale di- 
plomatique de l'empire. D'autre part Tanger était, à cause 
de cela même, considérée comme une ville souillée; le 
Makhzen affectait de la traiter comme la part du feu: on 
l'appelait Tandja FA-Kelba, Tanger la Chienne. Pour pro- 
tester contre cette sorte de disqualification, les musulmans 
de Tanger, tout en vivant dans le commerce des chrétiens, 




LES DERQAOUA DE TANGER 10 7 

et même en vivant d'eux en grande majorité, en parlaient 
toujours dans les termes les plus méprisants et ne laissaient 
jamais échapper une occasion de témoigner pour eux, sans 
qu'ils s'en aperçoivent, leur haine et leur dégoût. 

Depuis que les chrétiens ont pénétré davantage et qu'il 
y a des villes où ils sont plus nombreux qu'à Tanger, ces 
sentiments hostiles se sont certainement répandus; mais le 
manque d'autorité,, dû à sa situation imprécise fait qu'à 
Tanger les manifestations de ces sentiments sont plus 
libres qu'autre part et plus aisées à constater. 

Depuis la conquête de l'Algérie, qui avait excité les am- 
bitions européennes sur le nord de l'Afrique, la politique 
du Gouvernement marocain avait consisté à neutraliser ces 
ambitions en les opposant les unes aux autres. De plus, 
pour défendre la neutralité du détroit de Gibraltar, l'Angle- 
terre s'employait à soutenir la souveraineté du Sultan et 
l'intégrité de son territoire. Elle est intervenue dans ce sens 
vis-à-vis de nous en 1844, vis-à-vis de l'Espagne en 1860. 

La politique musulmane de l'Allemagne, créée depuis 1 87 1 
avec le nouvel Empire allemand, consistait à se poser par- 
tout en protectrice de l'Islam. Cette politique a commencé 
au Maroc vers 1873 et a été menée de telle façon qu'en 
vingt ans l'inlluence allemande avait supplanté, non seu- 
lementauMakhzen, maisdanslepeuplemarocain, l'ancienne 
prépondérance de l'Angleterre. Vis-à-vis de la France, il 
s'agissait naturellement de défendre L'indépendance du 
Maroc. Ce sentiment a d'ailleurs été résumé par le kaiser 
lui-même, lors de son débarquement à Tanger en ioo5. 
On sait ce qu'a été cette politique de chantage qui a con- 
sisté à nous vendre le Maroc sous prétexte de défendre la 
souveraineté du Sultan et l'intégrité de son territoire, et à 
Enirpar nous y laisserétablir notre protectorat gre\ é d'abord 
d'une zone d'influence étrangère qui sépare la zone fran- 
çaise du détroit de Gibraltar et de la Méditerranée, qui 
échappe à notre autorité et gène par conséquent notre 



108 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

œuvre de pacification ; grevé ensuite des capitulations et 
du régime de la protection que nous sommes obligés de 
racheter des uns et des autres. 

Cependant les esprits s'étaient habitués à admettre que 
le Maroc était partagé en deux zones, Tune sous l'autorité 
de la France, l'autre sous celle de l'Espagne, et que la ville 
de Tanger seule restait en dehors de ce partage. La souve- 
raineté du Sultan, évidemment compromise, s'y maintenait 
surtout au point de vue politique par les restrictions que 
lui apportaient les capitulations et la protection consulaire; 
au point de vue religieux, le prestige du Sultan était à peu 
près nul. La prière était bien faite en son nom le vendredi 
dans les mosquées, mais il ne s'agissait là que d'un acte 
officiel et obligatoire que les restrictions mentales corrigent 
conformément aux convictions de chacun. Le principe gé- 
néralement admis est que le Sultan est entre les mains des 
infidèles et qu'il ne jouit plus de l'indépendance exigée pour 
être le chef de la communauté musulmane. 

Quant à Tanger, la ville infidèle et méprisée de jadis, 
elle prend aujourd'hui sa revanche et se trouve consi- 
dérée comme le dernier refuge libre de la foi musulmane 
au Maroc. 

Le chaikh Sidi Mohammed El-Ghomari ne pouvait donc 
trouver un terrain meilleur ni plus admirablement préparé 
pour recevoir son enseignement puriste et ses directives 
xénophobes. 

Les Derqaoua, de plus en plus nombreux dans la région, 
manquaient d'un chaikh autorisé depuis la mort de 
Sidi Abd El-Qader ben Ahmed ben 'Adjiba et de Sidi 
El-Mfaddàl, Moqaddem de la zaouïa du Djebel Habib. 
La politique allemande avait absolument contaminé la ville 
et ses environs, comme d'ailleurs le pays tout entier : la 
légation allemande était considérée comme un temple pro- 
tecteur dont l'influence bienfaisante tenait en échec le 
Makhzen d'abord, et toutes les légations européennes 



LES DERQAOUA DE TANGER I Og 

ensuite, celle de la France particulièrement. C'était un abri 
sur pour tous les concussionnaires et pour tous les ven- 
deurs de biens domaniaux et habous. Le Makhzen de Tan- 
ger se sentait diminué par le nouvel état de choses, un peu 
honteux de représenter un Sultan qu'il considérait lui- 
même comme au moins compromis, dont le pouvoir était 
contesté. Il y avait évidemment une place à prendre dans 
cet espèce de désarroi du gouvernement, et un esprit souple 
et ambitieux comme celui du chaikh El-Ghomari pouvait 
facilement exploiter à son profit la surexcitation islamique 
causée par la pénétration européenne; il pouvait le faire 
d'autant plus aisément à Tanger que le manque d'autorité, 
peut-être un peu voulu, d'ailleurs, des agents tangérois du 
Makhzen, lui assurait l'impunité. 

Cependant, il se maintenait dans une certaine réserve 
lorsque la guerre éclata. 

Il est certain qu'un vent d'espoir a soufflé à ce moment 
surtout Pisiâm; YHeure que tout musulman attend avec 
confiance était arrivée dans la marche des temps, et grâce 
k l'Allemagne, le territoire sacré de l'Islam allait être par- 
tout débarrassé de la souillure des infidèles. 

On ne saurait se faire une idée, en effet, de la foi aveugle 
que les Marocains avaient dans la puissance de l'Allemagne 
et dans son dévoùment à l'Islam, malgré le trafic du 
Congo. Pour eux, toutes les concessions, et même les 
Compromissions allemandes n'étaient que des manœuvres 
habiles destinées à pousser la France à s'engager à fond 
clans l'aventure marocaine, qui devait être L'instrument de 
Dieu pour amener sa ruine, et ils attendaient. 

Le 3 août 19 14, ce fut un soupir de soulagement, le rêve 
allait se réaliser; il L'était même déjà, car il n'y avait pas 
l'ombre d'un doute dans l'opinion musulmane de Tanger, 
pour ne parler que de celle-là. L'Allemagne, au bout de sa 
patience et de sa longanimité, allait écraser la France en 



110 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

quelques semaines, et les souvenirs Je 1870 étaient évoqués 
avec joie. Il faut reconnaître d'ailleurs que les Musulmans 
de ranger n'étaient pas les seuls à avoir ces sentiments et 
cet espoir, qui étaient entretenus par des neutres, hypno- 
tises par la force allemande et qui, instinctivement, se met- 
taient du cote qu'ils pensaient être celui du manche. 

Bien des châteaux au Maroc ont été édifiés sur notre 
détaite, que l'on escomptait avec certitude à Tanger et 
ailleurs. Tout cela n'était que la conséquence de l'admirable 
propagande allemande et une preuve de plus de l'habileté 
de sa politique indigène, menée pendant une quarantaine 
d'années avec une connaissance remarquable de l'âme 
musulmane et une persistance méthodique que rien ne 
rebutait. Les Marocains en étaient arrivés à considérer 
l'Allemagne non seulement comme la protectrice de l'Is- 
lam, et au Maroc particulièrement comme une véritable 
tutrice, mais comme une nation musulmane : la comédie 
ridicule du Hadj Guillaume était prise ici au sérieux dans 
le peuple, qui avait placé tout son espoir dans la Turquie, 
l'Allemagne et leurs amis. 

Mais ce qui est tout à fait remarquable, c'est que, après 
notre victoire et la défaite éclatante de l'Allemagne, cet 
espoir subsiste toujours. Malgré toutes les manifestations 
faites à Tanger pour célébrer l'armistice, le 12 novembre 
i<ii8, malgré les fêtes qui ont suivi la signature du traité 
et qui ont coïncidé avec le 14 juillet 1919; malgré la 
vente des biens allemands, la prise de possession solen- 
nelle par le représentant du Sultan de l'ancienne légation 
allemande, le i5 janvier 1920, après la ratification du traité 
de paix: malgré nos pavoisements, nos illuminations, nos 
musiques et nos salves d'artillerie, le peuple de Tanger 
n'admet pas la défaite allemande : l'intoxication semble 
incurable. 

L >rsque le représentant du Sultan allait en cortège pour 
prendre possession de la léga:ion allemande, on racontait 



LES DERQAOUA DE TANGER I l I 

ju'il allait au-devant du ministre d'Allemagne qui arrivait; 
orsque le drapeau chérifien était hissé sur l'immeuble, on 
expliquait que l'Allemagne étant une puissance musul- 
mane, on hissait le pavillon de l'Islam pour lui faire hon- 
neur. Il serait impossible de citer toutes les preuves de cette 
germanisation profonde, qui est d'ailleurs surtout de la gal- 
lophobie. 

Tout dernièrement encore des Haddâoua, membres de 
la confrérie de Sidi Heddi en Béni Arous, sorte de der- 
viches mendiants et fumeurs de kif qui parcourent les 
tribus et colportent les nouvelles, sont venus à Tanger 
d'où ils avaient disparu depuis le commencement de la 
guerre. Ils venaient se renseigner pour savoir s'il était vrai 
que le ministre d'Allemagne allait rentrera Tanger, comme 
ils Pavaient entendu dire dans la montagne. 

Ce sentiment n'est pas spécial à Tanger; il est général 
dans toutes les populations du Maroc, et c'est ce qui 
explique les résistances que nous rencontrons encore. On 
attend les Allemands et les Turcs : ils viendront dans trois 
jours, dans huit jours, dans un mois, dans un an peut- 
être, mais ils viendront. Sans doute il ne s'agit pas là de 
l'opinion des gens instruits et des fonctionnaires du Makh- 
zen : ceux-là savent à quoi s'en tenir. Il serait hasardeux 
de dire qu'ils sont tous très heureux du tour qu'ont pris 
les événements, mais ils savent qu'ils sont ce qu'ils sont, et 
ils ont pris leur parti de l'accomplissement de la volonté 
de Dieu, en attendant. Mais le peuple plus simpliste n'aban- 
donne pas encore la réalisation de son rêve : il v croit, il 
la veut, et tout ce que l'on dit, tout ce que l'on fait n'est 
destiné qu'à l'induire en erreur et n'y réussit pas. 

Le chaikh Sidi Mohammed El-Ghomari sut très habile- 
ment profiter de la guerre pour augmenter son importance 
et le nombre des membres de sa confrérie. Était-il aupara- 
vant déjà en rapports avec la légation allemande et faisait- 



112 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

il partie de cette immense conspiration préparée contre la 
France depuis si longtemps, et dont la déclaration de guerre 
devait provoquer l'explosion? Il serait difficile de le savoir 
avec certitude. Il semble bien qu'il a été en correspondance 
avec Abd El-Malek, le dernier fils de l'émir Abd El-Qader, 
qui, chargé des fonctions d'inspecteur des troupes de la 
police chérifienne à Tanger, avait, dès le commencement 
des hostilités, déserté son poste pour gagner la montagne 
et le Rif. C'est d'ailleurs à la zaouïa du chaikh El-Gho- 
mari, à Tazgan, qu'Abd El-Malek s'est réfugié après l'ar- 
mistice. Ce qui est certain, c'est qu'un soulèvement géné- 
ral était préparé, qui n'a pu se produire parce que le 
général Lyautey a eu cette idée géniale de conserver ses 
positions au lieu de se retirer sur la côte, comme on le lui 
avait ordonné. Ce maintien du statu quo a fait échouer 
toute la conspiration. De plus l'expulsion de Tanger des 
agents officiels allemands et austro-hongrois, en mani- 
festant d'une certaine énergie dans notre travail de défense, 
a fait réfléchir bien des gens, à commencer sans doute par 
le chaikh El-Ghoman, qui manœuvra de façon à se rap- 
procher de l'Espagne pour pouvoir continuer son travail 
hostile à l'abri d'une puissance neutre. Cette alliance de 
l'Espagne, exécutrice testamentaire d'Isabelle la Catholique 
avec le chaikh derqaouï, héritier de tous les combattants 
de Guerre sainte depuis Djazouli, est certainement une des 
conséquences les plus inattendues de la grande guerre, et 
une preuve de plus que les intérêts du moment peuvent 
faire oublier les haines séculaires. 

Malgré tout, la guerre avait affaibli encore à Tanger le 
principe d'autorité; ni le Makhzen ni la France ne cher- 
chaient à créer des incidents et les évitaient même avec 
soin, au prix de quelques sacrifices d'amour-propre mo- 
mentanés. Sidi Mohammed El-Ghomari, convaincu d'ail- 
leurs du triomphe final de L'Allemagne, profitait de ce 
relâchement pour prendre de l'importance, et devant le 



LES DERQAOUA DE TANGER I I 3 

manque de sanctions, il ne tardait pas à devenir encom- 
brant. 

Ses fidèles de plus en plus nombreux, et qui comptaient 
les représentants des plus riches familles de la ville, lui 
firent bâtir, à leur frais, une maison d'habitation et une 
Zaouïa ; de plus ils s'organisèrent presque militairement. 
Pour la plupart armés de revolvers allemands de grand 
calibre, ils avaient organisé des gardes montantes et des- 
cendantes qui devaient protéger contre toute attaque éven- 
tuelle la maison du chaikh et la Zaouïa. Les Derqaoua, de 
gros chapelets bien visibles au cou, un grand bâton ferré 
à la main, le teint jauni par le fanatisme et par le jeune, 
l'œil mauvais, l'air arrogant, traversaient la ville en bandes, 
en criant comme une insulte au visage des chrétiens qu'ils 
rencontraient, qu'il n'y a d'autre divinité que Dieu : La 
Ilah Illa Allah ! Ils refusaient d'obéir à la justice du Pacha, 
n'admettant que l'autorité de leur chaikh, se défendaient 
les uns les autres, arrachant de force aux agents du Makhzen 
ceux d'entre eux que le Pacha voulait faire comparaître : 
en un mot, ils avaient créé dans Tanger une véritable 
communauté indépendante, prétendant s'administrer elle- 
même, sans reconnaître l'autorité du Sultan ni d'autre 
autorité que celle de leur chaikh. La Zaouïa derqaouïa 
était devenue, dans ce pays de souveraineté diplomatique, 
une nouvelle légation dont tous les Derqaoua étaient les 
ressortissants, qui n'étaient justiciables que d'elle. Au point 
de vue religieux, ils en étaient arrivés à se considérer 
comme la seule véritable communauté musulmane, trai- 
tant d'infidèle tout ce qui n'était pas Derqaouï. 

Il y a, à Tanger, à gauche en descendant au port, dans 
L'artère principale, la rue des Ciaghin, un assez, grand 
fondaq appartenant aux habous Les boutiques Je cefondaq, 

qui entourent la cour intérieure, sont presque toutes OCCU- 
1 1 i i x . 8 



114 REVUE DU MONDK MUSULMAN 

pées par des marchands Derqaoua qui vendent des étoffes. 

C'est une collection remarquable de visages émaciés, au nez 
Crochu, aux yeux peints, aux lèvres minces et d'aspect 
antipathique. Aux cous qui supportent ces visages, sont 
accrochés des chapelets a gros grains. Les lèvres minces 
ne s'ouvrent guère que pour dire : Allah ! et si une femme 
vient acheter, les yeux peints se baissent avec affectation, 
pour ne pas regarder Tache te use. Ce fondaq était, pendant 
la guerre, une véritable citadelle de Derqaoua. Outre les 
marchands, d'autres membres de la confrérie se tenaient à 
la porte du fondaq, avec des airs menaçants. Ces singuliers 
commerçants n'acceptaient que la monnaie hassani, et 
la vue d'un billet de banque, surtout français, leur causait 
une pieuse indignation ; ils les repoussaient avec des gestes 
de dégoût, comme d'ailleurs toute monnaie européenne. 
Les ordonnances du Makhzen sur le cours des mon- 
naies s'arrêtaient impuissantes devant la porte de ce 
fondaq. 11 est probable, d'ailleurs, que ce puritanisme 
monétaire devait cacher toute une organisation pour 
drainer le métal hassani. 

Le virus du Derqaouïsme n'a pas atteint seulement les 
hommes, et un grand nombre de femmes sont affiliées à 
la confrérie. Ce ne sont pas les moins fanatiques. Les 
hommes sont admis par le chaikh et les femmes reçoivent 
YOuerd et le chapelet par l'entremise de la femme du 
chaikh, Lalla Zohra bent El-Hatidh ben 'Adjiba, ou par 
celle de la sœur du chaikh, Lalla Saadia, mariée à Sidi 
Eç-Çiddiq ben 'Adjiba, dont la maison se trouve encastrée 
dans les fortifications delà qaçba, à droite en entrant par 
la porte du Marchan. C'est là que se tiennent, le vendredi 
les réunions ^Iladras) des femmes derqaouïas, où la répé- 
tition prolongée du nom d'Allah, sur un rythme qui se 
précipite progressivement, provoque chez la plupart des 
assistantes un Hdl, c'est-à-dire une sorte de crise hvste- 
rique qui se termine par une prostration complète. 



LES DERQAOUA DE TANGER I I 5 

La victoire des Alliés a causé au chaikh et à ses ressor- 
tissants une profonde déception , et ils l'accueillirent d'abord 
avec une certaine incrédulité. Pour savoir ce qu'il en 
était, le lendemain de l'armistice, alors que tous les Alliés 
et même des neutres pavoisaient joyeusement à leurs cou- 
leurs, le chaikh fit arborer par son jeune fils, à une bou- 
tique près de sa maison, un drapeau allemand et un 
drapeau turc. Un sous-officier français qui les aperçut les 
arracha ; les Derqaoua intervinrent ; il y eut une petite 
bagarre. Le chaikh s'excusa sur le jeune âge de son fils, 
son ignorance, etc.. Bref l'incident fut étouffé, mais le 
chaikh rappelé à Tordre un peu vertement par le Makhzen 
qui se sentait plus fort, sut à quoi s'en tenir. A partir de 
ce moment, il modéra le zèle agressif de ses prétoriens à 
chapelets, et se jeta plus complètement dans les bras de 
l'Espagne. Ce n'est un secret pour personne que c'est grâce 
à l'intervention du chaikh El-Ghomari que les Espagnols 
ont pu occuper pacifiquement toute la tribu de l'Andjera 
et s'emparer presque sans coup férir du fameux fondaq 
d'Aïn El-Djedida, sur la route de Tanger à Tétouan. 

Le rôle politique joué à cette occasion par le chaikh 
demeure assez inexplicable; il paraît, en effet, être en con- 
tradiction avec son personnage religieux, et on peut se 
demander sous quelle forme il a bien pu présenter aux 
musulmans son intervention en faveur des chrétiens d'une 
nationalité, tandis qu'il les excitait contre ceux d'une autre. 
Mais Sidi Mohammed El-Ghomari est un esprit fertile, et 
il connaît la forme particulière de crédule naïveté de ses 
ouailles, susceptibles d'accepter les imaginations les plus 
invraisemblables qui flattent leurs désirs et leur vanité, 
plutôt que les évidences qui leur déplaisent. Il a dû leur 
faire, dans un style svbillin, des prophéties où les Turcs 
et les Allemands se mélangeaient agréablement à l'espoir 
de l'Andalousie reconquise par l'influence du grand saint 
Moulav Abd Es-Salâm hen Mechich. Avec Moulai Abd 



I I Ô l'KVUE DU MONDE MUSULMAN 

Es-Salàm et la manière de s'en servir, on mène les 
Djebala comme on veut. 

l'ne autre difficulté se présentait du fait de Raïsouli. 
Ennemi déclaré du chaikh El-Ghomari, etquoique n'étant 
pas chaikh lui-même, il avait, par sa qualité de chérif in- 
contesté et par le rôle de chef de Guerre sainte qu'il s'était 
donné, un prestige incontestable dans la montagne. 
D'autre part, Raïsouli, plutôt agentallemand qu'autre chose, 
semblait avoir, depuis l'armistice, perdu un peu de sa con- 
fiance en lui-même ; son principal appui lui manquait, et 
après avoir paru alternativement l'allié des Espagnols et leur 
ennemi, avant la guerre et pendant les hostilités, il paraît, 
après la défaite allemande, les avoir quittés ou avoir été quitté 
par eux. Cependant sonattitudeau moment de la marche des 
Espagnols sur le fondaq, qu'il a abandonné sans coup férir, 
la veille de l'attaque, pour se retirer à Tazerout où il est 
encore, ne permet pas de définir exactement le rôle qu'il 
a joué dans cette affaire, ni celui qu'il joue actuellement . 

Il n'a pas été difficile au chaikh El-Ghomari de per- 
suader aux populations que Raïsouli depuis des années 
les pressurait, sous un prétexte de Guerre sainte, les trom- 
pait, et quelles axaient avantage à traiter directement avec 
les Espagnols plutôt que par l'intermédiaire de Raïsouli, 
qui les vendait aux chrétiens en détail, après les avoir fait 
se battre inutilement. De cette façon ils resteraient intacts et 
prêts a se lever en nombre lorsque Y Heure arriverait. 

L'idée du chaikh El-Ghomari était certainement de se 
poser en rénovateur de l'Islam et de profiter de la surexci- 
tation des esprits causée par l'occupation européenne pour 
transformer sa confrérie en Tariqa, comme l'avait fait 
Djazouli au moment de la pénétration portugaise. — 1) 
les Derqaoua constituent de plus en plus au Maroc la seule 
Confrérie vraiment vivace ei active ; il s'agissait donc pour 
Sidi Mohammed El-Ghomari d'arriver à se faire recon- 



LES DERQAOUA DE TANGER 1 IJ 

naître comme le seul chaikh des Derqaoua et de ramener 
à lui toutes les différentes confréries de l'ordre, c'est-à-dire, 
pour ne parler que des principales, celles des Béni Zeroual, 
de Mdaghra, et d'El-Harraq à Tétouan, ainsi que les con- 
fréries des régions berbères insoumises auxquelles appar- 
tiennent les Amhaouch, les Ahançal et presque tous les 
dissidents de notre zone. 

Comme on l'a vu, Tanger est considérée, au point de 
vue musulman, comme la dernière grande ville du Maroc 
échappant à la chrétienté. De fait, les petites susceptibi- 
lités diplomatiques en ont fait une réduction de l'ancien 
Maroc où le Makhzen se maintenait en opposant les puis- 
sances les unes aux autres, avec cette différence cependant 
que le Makhzen lui-même n'y a plus d'autorité. On peut 
dire que Tanger, l'ancienne ville de souveraineté diploma- 
tique, est devenue une ville d'anarchie diplomatique. 
Grâce à cette anarchie, le chaikh El-Ghomari a pu y 
prendre une attitude intransigeante qu'il n'aurait pas pu 
prendre autre part impunément. Cela se sait, se répand à 
travers les tribus les plus lointaines avec l'exagération de 
la distance, et le chaikh est considéré comme un des prin- 
cipaux champions de l'Islam. De plus, Sidi Mohammed 
est réellement un savant : doué d'une prodigieuse mémoire, 
il sait par cœur toutes les traditions du Prophète, les Hadits 
et dans le cours qu'il fait à sa Zaouïa, il les développe et 
les explique dans une langue très élégante, en donnant sur 
tous les compagnons du Prophète, de qui procèdent ces 
Hadits, des biographies qui rendent son cours du plus 
haut intérêt. Les membres de sa confrérie ont pour lui 
une admiration profonde, et le considèrent sincèrement 
comme un homme béni et d'heureuse influence. Lorsqu'il 
sort, il est escorté d'une véritable garde et de tous les côtés 
les Derqaoua se précipitent pour le voir et cherchent à 
baiser un pan de son manteau. 

Au dernier anniversaire de la naissance du Prophète, la 



1 1 8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

fête du Mouloud, qui a été célébrée depuis la signature de 
la paix, non seulement tous les Derqaoua de la ville et des 
tribus des environs sont venus lui apporter des cadeaux en 
argent et en nature et demander sa bénédiction, mais il en 
est venu de Fés, de Marrakech et de Rabat, ce qui prouve 
que la réputation du chaikh s'étend au loin et que son in- 
fluence grandit dans tout le Maroc. Enfin, dernièrement, ses 
fidèles lui ont donné un surnom qui est significatif ; ils l'ap- 
pellent maintenant Sidi Mohammed El-Hayy, c'est-à-dire le 
Yivilicateur,le Rénovateur. Mieux quetouteslesexplications, 
ce surnom donne la note exacte du rôle que voulait jouer le 
chaikh El-Ghomari et de la façon dont ce rôle a été compris. 

Malgré le succès moral relatif de son entreprise, Sidi 
Mohammed El-Hayy est trop intelligent pour ne pas com- 
prendre que la victoire des Alliés ne permet plus le triomphe 
qu'il pouvait espérer. C'est partie remise, et pour long- 
temps peut-être. Il ne peut plus s'agir pour lui que d'em- 
pêcher les musulmans d'accepter la situation actuelle comme 
une solution définitive ; il faut les maintenir dans l'espé- 
rance et ne pas permettre que les nécessités de la vie les 
fasse renoncera poursuivre leur idéal et à perdre le senti- 
ment de leur supériorité spirituelle sur les autres hommes. 

A-t-il lui-même la foi qu'il cherche à communiquer aux 
autres ? C'est possible ; en attendant, on prétend qu'il pré- 
parerait un prochain pèlerinage à la Mecque. 

Quant aux Derqaoua de Tanger, ils ont un peu perdu 
de leur arrogance : on ne les entend plus, comme pendant 
la guerre, psalmodier comme un défi qu'il n'y a d'autre 
divinité que Dieu. Ainsi que tout le monde à Tanger, ils 
sont, malgré leur mysticisme, ramenés aux réalités de la 
vie chère, et si la farine à deux francs le kilo n'augmente 
pas leur affection pour les chrétiens, elle les leur fait peut- 
être oublier. 

Ed. Miciiaux-Bellaire. 



LES MUSULMANS 
DE BOSNIE-HERZÉGOVINE 



Sur une population de 2.01 i.i3o habitants que la Bosnie- 
Herzégovine comptait d'après la dernière statistique autri- 
chienne de iqi5, les Musulmans étaient au nombre de 
938.695 ; ils formaient ainsi plus d'un tiers de la population 
totale. Toutefois, malgré la différence de religion qui les 
séparent du reste de la population, les adeptes du Prophète 
en Bosnie-Herzégovine constituent un élément autochtone 
d'origine foncièrement slave et ne parlant que la langue 
serbo-croate. Le nombre des Turcs proprement dits ou des 
personnes parlant cette langue a été de tout temps intime 
parmi les musulmans de Bosnie-Herzégovine et se recru- 
taient uniquement parmi les étrangers, en premier lieu les 
fonctionnaires civils et militaires, envoyés par le Gouver- 
nement de Constantinople en Bosnie à l'époque de sa do- 
mination dans ce pays. Même beaucoup de ces Turcs im- 
plantés en Bosnie-Herzégovine ou y ayant fait souche se 
sont petit à petit fondus dans le reste de la population, de 
sorte que leurs descendants actuels se sont complètement 
slavisés. 

C'est dans la seconde moitié du quinzième siècle, par 
suite de l'invasion turque de la Bosnie-Herzégovine, que 

(l) Cl. R.Kf.i\f., II, a8g sq., X, 408. 



120 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

la religion musulmane s'} est établie. Une des conséquences 
de la conquête ottomane a été qu'un nombre assez important 
d'anciens Bosniaques, adeptes de la secte des Bogoumil(ou 
Patarins), par haine du catholicisme en lequel ils voyaient 
le symbole de l'influence étrangère, notamment hongroise, 
ainsi que par le désir de conserver leurs bénéiiees et leurs 
propriétés foncières, ont abjuré le Christianisme et se sont 
convertis à l'islamisme. Ce sont en somme les descendants 
de ces anciens Bogoumils qui ont formé le gros de l'aristo- 
cratie terrienne musulmane en Bosnie-Herzégovine et qui, 
sous le nom debeg et d'aga, ont joui de notables privilèges 
pendant les quatre siècles de la domination turque en 
Bosnie-Herzégovine. Mais même après le passage, en 1878, 
de ces deux provinces sous l'administration austro-hon- 
groise, cette grande et petite aristocratie foncière musul- 
mane, tout en perdant le caractère de classe dominante, a 
conservé néanmoins celui de classe privilégiée, au moins 
extérieurement. En effet, l'Autriche-Hongrie, malgré l'en- 
gagement formel pris par son chancelier d'alors, le comte 
Andrassy, pendant la grande crise orientale qui a précédé 
la conclusion du traité de Berlin de 1878, de résoudre la 
question agraire en Bosnie-Herzégovine et d'affranchir les 
Kmets chrétiens de tout lien d'asservissement et de dépen- 
dance vis-à-vis des propriétaires fonciers, n'a pas cru 
opportun, pour des raisons d'ordre politique, de réaliser 
la réforme agraire. Elle a cherché surtout à ménager 
Tamour-proprede ses nouveaux sujets musulmans, d'une 
part pour satisfaire aux engagements pris par elle vis-à-vis 
de la Sublime Porte par la convention de 1879 et, d'autre 
part, pour désarmer l'aversion innée des musulmans de 
Bosnie-Herzégovine à l'égard de toute domination «d'in- 
fidèles ». Elle a inauguré dans ces nouvelles provinces une 
politique apparemment islamophile, cherchant par là à ex- 
ploiter dans un but égoïste l'esprit conservateur et rétro- 
grade des musulmans de Bosnie-Herzégovine et à les in- 



LES MUSULMANS DE BOSNIE-HERZEGOVINE 121 

féoder le plus possible à sa politique antislave. Mais tous 
ses efforts dans ce sens furent déployés en pure perte. Elle 
n'a jamais réussi à assimiler cet élément qui, par sa haine 
du prosélytisme catholique des Jésuites autrichiens et par 
le sentiment de fierté naturelle farouchement jaloux de ses 
traditions bosniaques, est resté l'ennemi irréconciliable de 
ses nouveaux maîtres. Les musulmans de Bosnie-Herzégo- 
vine, notamment ceux appartenant au parti des begs, se 
sont montrés toujours ouvertement hostiles à l'influence 
autrichienne. Cette hostilité s'est manifestée tout particu- 
lièrement dans la période qui a suivi la proclamation de 
l'annexion des deux provinces par le Gouvernement vien- 
nois. C'est à cette époque mémorable de l'histoire contem- 
poraineque les musulmans, alliés à leurs concitoyens serbo- 
orthodoxes, passèrent à une opposition violente contre 
l'Autriche, opposition qui ne s'est pas atténuée, même après 
que le Gouvernement austro-hongrois eut conclu le fameux 
compromis avec la Turquie par lequel celle-ci renonçait à 
ses titres de souveraineté sur la Bosnie-Herzégovine contre 
le paiement de la somme de 2 millions et demide livres tur- 
ques, somme simulant le rachat des biens domaniaux des 
deux provinces. Cette transaction n'a fait qu'accroître leur 
haine pour l'Autriche, tout en provoquant parmi eux un 
vif ressentiment envers le Sultan auquel ils reprochaient 
de les avoir vendus aux Swaba (Allemands). En dépit 
de toutes les manœuvres du Gouvernement autrichien et de 
toutes ses concessions sur le terrain de la question agraire, 
l'hostilité des musulmans à son égard n'a en rien perdu 
de sa force et de sa ténacité durant les années qui ont suivi 
l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. C'est pourquoi il n'a 
paru nullement suprcnant qu'au moment de l'éclosion de 
ridée yougoslave et de son rayonnement en Autriche-Hon- 
grie, vers la (in de la guerre, les musulmans deBosnie-Her- 
/égovine donnaient franchement leur adhésion a ce mou- 
vement, dans lequel ils voyaient un précursur de la disso- 



I 2'» REVUE DU MONDE MUSULMAN 

lution de l'Empire et le triomphe de l'unité nationale du 
peuple serbo-croate auquel ils étaient rattachés par de forts 
liens de race, de langue et de tradition et dont seulement 
la religion les séparait. 

Ils sont actuellement des citoyens dévoués du nouveau 
royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Le manifestedu 
Prince régent Alexandre, de la lin décembre 19 18, procla- 
mant l'égalité absolue de tous les cultes, croyances et con- 
fessions, les a encore conlirmés dans leur attachement au 
nouvel État. 

Le nouveau gouvernement a respecté l'organisation reli- 
gieuse et sociale des musulmans de Bosnie-Herzégovine 
telle qu'elle a existé sous le régime antérieur. Cette organi- 
sation est basée sur une large automonie dont faisaient 
partie simultanément l'élément spirituel et séculier. A la 
tête du clergé est placé un Reïs-ul-uléma dont la fonction 
consiste à diriger les affaires inhérentes à l'exercice du 
culte islamique. L'institution du Reïs-ul-uléma remonte à 
l'année 1S81 et a été provoquée par la demande de vingt- 
sept notables du pays. C'est le Reïs qui examine les qua- 
lités et les capacités des candidats désignés au poste de 
Kadi (juge du Chériat) et qui confirme dans leurs fonc- 
tions. Le Reïs est assisté d'un conseil d'Ulémas ou de lé- 
gistes appelés Medjlis-ul-uléma. Le chef actuel de la religion 
musulmane en Bosnie-Herzégovine : Hadji Mehemmed Ef. 
Djemaluddin Tchaouchevitch,a été solennellement promu 
à sa dignité en 1914. Il possède une très vaste culture en 
matière de droit musulman. Originaire du pavs, il a tou- 
tefois passé une grande partie de sa vie en Egypte et à 
Constantinople, où il a même exercé le professorat à 
l'Ecole d'enseignement supérieur théologique. Le Gouver- 
ment autrichien avait alloué au Reïs un traitement annuel 
de 16.000 couronnes, qui a étéensuite porté à2^. 000. Le Reïs 
actuel a pris l'initiative d'une réforme étendue de i'organi- 



LES MUSULMANS DE BOSNIE-HEPZEGOVINE 123 

sation cultuelle et scolaire musulmaneportantle plus grand 
soin à la nomination de personnes capables aux différents 
postes de son ressort et tout particulièrement des juges 
ecclésiastiques et du personnel du corps enseignant. Le 
Reïs et deux muftis sur sept que possède la Bosnie-Herzé- 
govine sont membres de droit de la Diète provinciale de 
Bosnie-Herzégovine; ils tirent leur privilège d'un article 
du statut constitutionnel qui était à la base de l'organisa- 
tion du Sabor (Parlement local) de Bosnie-Herzégovine; 
mais les Musulmans ont protesté contre cette disposition 
constitutionnellequi les mettait en état d'infériorité vis-à-vis 
des autres confessions dont tous les hauts dignitaires ecclé- 
siastiques siégeaient de droit à ce Parlement local. Chez les 
catholiques, par exemple, outre l'archevêque et les deux 
évêques, le droit de siéger à la Diète était attribué même 
aux deux supérieurs de l'ordre des Franciscains, qui, aux 
yeux des musulmans, ne représentaient pas l'équivalent de 
muftis. 

C'est en 1884 qu'a été organisé également l'administra- 
tion des biens de vakoufs (fondations pieuses). Cette admi- 
nistration fut d'abord placée sous la direction d'une com- 
mission provisoire composée en partie de notables du pays 
et en partie de fonctionnaires gouvernementaux. Le prési- 
dent de la commission était nommé par l'empereur. Quant 
aux fonctionnaires attachés à la comptabilité de l'adminis- 
tration des vakoufs, leur nomination dépendait du ministre 
commun des Finances. En dehors de cette commission 
générale dont le siège était fixé à Serajevo, il v avait dans 
chaque canton administratif une commission locale de 
vakoufs. La commission provisoire avait des attributions 
purement administratives, toute contestation en matière de 
propriété de vakoufs relevant de la juridiction des tribu- 
naux du Chériat. La commission provisoire élaborait tous 
les ans le budget qu'elle présentait à l'approbation du Gou- 
vernement. C'est par ses propres moyens et les ressources 



I 24 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

provenant de la gestion des vakoufs qu'elle pourvoyait à 

l'entretien des écoles professionnelles et des institutions 
charitables créées dans la sphère de ses attributions. 

ist notamment pour obvier à l'insuffisance de l'orga- 
nisation des écoles confessionnelles qu'on a dû procéder, 
en 1894, à une réorganisation de l'administration des 
vakoufs. Un statut définitif fut élaboré en vertu duquel la 
commission provisoire fut supprimée et remplacée par une 
commission provinciale ayant le pouvoir d'un corps con- 
sultatif et délibératif. 11 fut créé en outre une direction des 
vakoufs qui était chargée de mettre à exécution les mesures 
édictées par la commission provinciale. Les membres de 
celle-ci étaient nommés par le ministre commun des Finan- 
ces qui, comme on le sait, était à la tète de l'administra- 
tion de Bosnie-Herzégovine. La durée de leurs fonctions fut 
fixée à trois ans, Tous les ans, au moins une fois, la com- 
mission provinciale devait convoquer une séance plénière à 
laquelle on discutait le budget annuel. Les principales at- 
tributions de la commission consistaient à contrôler les 
établissements des vakoufs et l'activité des commissions 
locales; en outre adresser le budget annuel et à prendre 
des décisions concernant l'emploi des revenus des vakoufs 
et à pourvoir aux besoins du culte en général et des écoles 
confessionnelles en particulier. Quant à la direction des 
vakoufs, ses attributions portaient sur le choix de ses fonc- 
tionnaires et de ses emplovés qu'elle désignait à la nomi- 
nation du Reïs et sur lesquels elle exerçait le pouvoir 
disciplinaire. Elle était chargée en outre de l'administration 
des différentes institutions de vakoufs et de l'établissement 
des projets de comptes et de crédits financiers. 

Le budget que la direction des vakoufs établit sur la base 
des comptes définitifs de l'exercice écoulé est envoyé régu- 
lièrement, accompagné d'un rapport motivé, au gouverne- 
ment provincial qui l'examine et l'approuve. L'approbation 
préalable du Gouvernement est également nécessaire pour 



LES MUSULMANS DE BOSNIE-HERZEGOVINE 125 

toute augmentation de dépenses ou création de nouveaux 
postes budgétaires. Le Gouvernement est en outre repré- 
senté par un délégué officiel aux séances de la commission 
provisoire dont les décisions, pour avoir force exécutoire, 
doivent obtenir la sanction gouvernementale. Suivant la 
dernière statistique officielle de 19 1 3, ia totalité des biens 
mobiliers et immobiliers appartenant aux vakoufs repré- 
sentait une valeur de 10.827.569 couronnes, consti- 
tuant une plus-value de 729.231 couronnes sur celle de 
Tannée 1912. La seule propriété immobilière était évaluée 
à 8. 717. 915 couronnes. La valeur actuelle de ces biens et 
propriétés, en raison de la dépréciation de la couronne et 
de l'accroissement général des prix, doit être naturellement 
bien plus considérable. 

Les revenus des vakoufs servent notamment à subvenir à 
l'entretien des écoles confessionnelles surtout des médres- 
sés ou séminaires pour les candidats aux fonctions spiri- 
tuelles, telles que hodjas, imams, hatibes, etc. Les élèves 
de ces écoles (soft as) y sont seulement logés; la nourriture 
et l'habillement est, par contre, à leur charge. Quelques 
médressés pourvues de moyens plus abondants, telles que 
celles de Kursulmlija et Hanika de Serajevo procurent à 
leurs élèves la pension entière. L'enseignement donné dans 
les médressés est réparti en trois cours : celui du i 6ï degré 
comprenant une année; du 2 e degré de 3 années et du 3 e 
degré de 3 à 4 années. La durée totale desétudes varie ainsi 
entre 7 et 8 ans. Le programme d'enseignement comprend 
les matières suivantes : 

Cours n° 1. — i° Éléments de grammaire arabe. 
2 Catéchisme. 
3" Lectures coraniques avec indication précise de la 

prononciation et de l'accent. 
4 Calligraphie turque et arabe. 



I2Ô REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Cours n° 2. — i° Théorie de vocables et phrases arabes. 

2" Prières et ablutions. 

3° Conduite morale. 

4° Logique. 

5° Phraséologie arabe. 
Cours n° 3. — i° Droit. 

2° Vie et enseignement du Prophète. 

3" Catéchisme. 

4° Lecture coranique. 

5° Calligraphie turque et arabe. 

A la tin de chaque année scolaire, les élèves passent un 
examen, mais les certificats ne sont délivrés qu'à leur de- 
mande expresse. Les softas qui désirent entrer à l'école 
des juges du Chériat subissent un examen d'admission 
portant sur la grammaire arabe. Dans l'année scolaire 
1913-1914 il y avait en Bosnie-Herzégovine en tout 37 mé- 
dressés fréquentées par 1.018 softas. 

C'est en 1887 que fut instituée une école de droit musul- 
man à Serajevo, destinée à préparer les jeunes gens aux 
fonctions déjuge du Chériat. Les candidats y sont reçus à 
la suite d'un examen d'admission qui est obligatoire. Ils 
doivent être âgés d'au moins 20 ans et de 3o ans au plus. Ils 
doivent en outre fournir la preuve qu'ils ont passé au moins 
4 ans dans un établissement d'enseignement secondaire et 
terminé au moins deux cours de médressés. Les élèves sont 
admis à l'école par le Gouvernement sur la proposition du 
Reïs. A l'école est attaché un internat comportant25 bourses 
complètes. L'école admet également des externes pour 
l'admission desquels est nécessaire un accord entre le Reïs 
et le Gouvernement. La durée des études est de cinq ans. 
Le programme comporte les matières suivantes : 

i° Arabe classique (V'et 2'). 

2 Logique (i a et 2°). 

3° Poétique et composition arabes (2 e et 3" années). 

4 Dogmatique (a - et 3° années). 

5° Droit du Chériat (r - , 2", 3", 4» et 5 e années). 



LES MUSULMANS DE BOSNIE-HERZEGOVINE I27 

6° Fondements du droit du Chériat (toutes années). 

7 Rédaction d'actes publics en matière de droit du Chériat (4 e et 5 e 
années). 

8° Droit successoral (5 a année). 

9 Procédure du Chériat (5 e année). 
io° Législation foncière (5 e année). 
1 1° Droit des pays d'Occident (3°, 4 e et 5 e années). 
12° Langue serbo-croate (i e , 2 e , 3° et 4 e années;. 
i3° Mathématiques (i e , 2 e , 3 e et 4 e années). 
14° Géographie (i° et 2 e années). 
i5° Histoire générale (2 e , 3 e et 4 e années). 
16 Calligraphie arabe (toutes années; 

L'École du Chériat est entretenue aux frais de l'État et 
est placée sous le contrôle direct du Gouvernement, mais 
le Reïs exerce le contrôle supérieur sur cet établissement, 
notamment en ce qui concerne l'enseignement dogmatique. 
A la fin de chaque année scolaire a lieu un examen passé 
sous la présidence du Reïs et en présence d'un délégué of- 
ficiel. Le collège professoral comprend, à titre ordinaire, 
des professeurs musulmans chargés de l'enseignement des 
sciences islamiques. Des professeurs non musulmans sont 
admis seulement à titre extraordinaire pour certaines matiè- 
res, telles que la géographie, l'histoire, les mathématiques et 
le droit européen. Le nombre d'élèves de cette école au cours 
de l'année scolaire 1913-1914 a été de5i et celui des pro- 
fesseurs de 12. 

L'enseignement primaire confessionnel est donné dans 
ies mektebs qui se divisent en mektebs vieux style et en 
mektebs réformés. Ces écoles sont entretenues, pour la 
plupart aux frais de l'administration des vakoufs. Le 
nombre d'anciens mektebs a été, en [913*1914, de 1.1S1. 
fréquentés par .|(>.o3o enfants des deux sexes et celui des 
mektebs réformés, de 208, dont 180 de garçons, fréquentés 
par 8.545 écoliers et 28 de filles comptant 5. 134 élèves. 
Dans les vieux mektebs, qui sont une survivance de la 
période de domination turque, renseignement était donné 



128 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

sansaucun plan systématique et par des hodjas d'une igno- 
rance parfois protonde. Les écoliers étaient reçus à tout 
âge et pouvaient quitter l'école à volonté. Saut" les jours 
fériés musulmans, les mektebs étaient ouverts toute l'année, 
de sorte qu'il n'y avait pas de période de vacances. Les 
maîtres étant généralement dépourvus de toutes capacités 
pédagogiques, leur enseignement se bornait à la lecture de 
livres saints en langue turque et arabe et à l'accomplisse- 
ment des pratiques religieuses. Les enfants passaient dans 
ces mektebs en règle générale cinq ans ; mais il leur arri- 
vait de prolonger leur fréquentation jusqu'à huit années, 
ce qui, naturellement, causait un arrêt dans leur dévelop- 
pement intellectuel. Pour remédier à cet état de choses, il 
s'est manifesté, dans les milieux éclairés musulmans du 
pays, un courant en faveur de la réforme de ces écoles 
primaires, qui a abouti à la création, en 1892, d'une école 
normale spéciale appelée Dar-ul-Muallimin, destinée à pré- 
parer, dans un esprit plus moderne au point de vue péda- 
gique, des instituteurs pour les mektebs. Parallèlement 
furent ouverts des mektebs dit réformés où un enseigne- 
ment plus intense et plus moderne fut donné, tout en abré- 
geant sensiblement la durée, pour les élèves, de la fréquen- 
tation scolaire. On a créé également à Serajevo une école 
normale spéciale pour les institutrices musulmanes. 

On remarque en effet dans ces derniers temps, parmi les 
musulmans de Bosnie-Herzégovine, une tendance très sé- 
rieuse à apprendre et à regagner ce qu'un esprit routinier 
et réfractaire aux idées de progrès avait fait perdre dans le 
domaine du développement intellectuel. Le nombre de 
jeunes musulmans faisant leurs études dans les universités 
et dans les écoles spéciales s'accroît de plus en plus. Cette 
tendance est favorisée par le fait que ces élèves appartien- 
nent à une classe aisée de la population ayant les moyens 
nécessaires de donner aux enfants une éducation plus 
approfondie. 






LES MUSULMANS DE BOSNIE-HERZEGOVINE 1 29 

En dehors des écoles primaires professionnelles, il existe 
en Bosnie-Herzégovine un type spécial d'écoles primaires 
musulmanes qui portent le nom de ruzdijé (i). Ces écoles 
sont organisées sur le même modèle que les écoles natio- 
nales du même degré. Seulement, alors que ces dernières 
sont ouvertes à tous les enfants sans distinction de con- 
fession, les ruzdijé n'admettent que les enfants de religion 
musulmane. A la différence des mektebs, les ruzdijé sont 
entretenues aux frais de l'État ; l'enseignement y est donné 
par des maîtres appartenant également à la religion musul- 
mane, mais qui possèdent la capacité pédagogique néces- 
saire. 

Le département scolaire auprès du Gouvernement pro- 
vincial de Serajevo, dans lequel l'élément musulman est 
représenté par quelques fonctionnaires supérieurs, exerce 
un contrôle permanent sur le fonctionnement de ces 
écoles. 

Le Gouvernement autrichien avait maintenu en vigueur, 
dans le domaine législatif, notamment en matière de droit 
civil, un grand nombre de lois ottomanes. Le régime de 
la propriété foncière subit entre autres l'influence du Code 
foncier ottoman tel qu'il a existé avant l'occupation de la 
Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie. La propriété 
immobilière se divise encore en deux catégories : mulk. 
qui implique le principe de propriété pleine et entière des 
terres et bâtiments et érazi-mirié, propriété publique sus- 
ceptible de prise en possession et de colonisation partiaire, 
mais sur laquelle l'État, au moins théoriquement, conser- 
vait qualité de propriétaire. En cas d'aliénation des biens 
appartenant à l'une ou l'autre espèce de propriété, certaines 
catégories d'intéressé jouissent du droit de préemption. 
De même le statut familial musulman est réglemente 

(1) Prononce/ Ruchdiyé. En rurquie, les écoles portant ce nom. 
de Ruchd « direction », forment la transition entre les enseignements pri- 
maire et secondaire. 

XXXIX, 



1 3o REVUE DC MO M \n 

par des dispositions légales spéciales. Un musulman peut 
notamment prendre en mariage jusqu'à quatre femmes 
légitimes et tous ces mariages ont leur validité au point de 
vue légal. Quant à la femme musulmane elle ne peut épou- 
qu'un seul homme. Malgré la latitude de la loi en cette 
matière, les cas de polygamie sont très rares parmi les 
Musulmans de Bosnie-Herzégovine. Le musulman peut 
également contracter un mariage valable, au point de vue 
de la loi, avec une femme chrétienne ou juive, mais les 
enfants issus de ce mariage doivent suivre la religion de 
leur père. Le mari peut répudier sa femme et la femme 
peut demander le divorce. En cas de divorce, la femme a, 
dans des limites restreintes, la faculté de faire valoir des 

>its matériels à l'égard de son ancien mari. En 191 5, il y 
a eu en Bosnie 487 cas de divorce; leur nombre s'est élevé 
en 191 6 à 724. 

Le droit dit du Chériat s'étend, en matière de succession, 
sur tous les indigènes de Bosnie-Herzégovine et non seule- 
ment sur les musulmans. Ce droit successoral a le carac- 
d'un droit coutumier. D'après ses dispositions, le tes- 

iur, s'il a des héritiers légitimes, peut disposer par voie 
testamentaire d'un tiers au maximum de sa fortune; en 
d'absence d'héritiers légitimes, il dispose de la totalité. 
I! n'y a pas de forme prescrite pour la rédaction d'un testa- 
ment. Le nombre d'héritiers légitimes est très grand et 
l'ordre de succession extrêmement complexe. 

Four juger dans les procès rentrant dans la sphère de 

npétence des lois islamiques, des juges spéciaux du Ché- 
riat ont été institués. Il y avait un juge du Chériat auprès 
de chaque tribunal de première instance et deux auprès de 
la Cour suprême avant son siège à Serajevo. 

Les Musulmans forment surtout l'élément urbain; dans 
la plupart des villes ils constituent même la majorité de 
la population. Ils sont notamment commerçants et arti- 



LES MUSULMANS DE BOSNIE-HERZEGOVINE I 3 I 

sans, mais en cette dernière qualité, ils exercent de préfé- 
rence les professions destinées à pourvoir à des besoins 
domestiques (confections de différents articles de vête- 
ments, chaussures, ainsi que des ustensiles de ménage). Ils 
se livrent également à la fabrication d'objets d'art oriental. 
Comme commerçants, ils sont surtout des détaillants, mais 
il y a aussi parmi eux un certain nombre de commerçants 
en gros, notamment à Serajevo, Banja Luka, Tuzia, Hiel- 
jina, etc. Tout en habitant dans les villes et s'adonnant au 
commerce, ils ont presque tous des propriétés foncières 
sur la plupart desquelles sont installés des kmets ou colons 
partiaires qui sont obligés de fournir aux spahis une rede- 
vance annuelle en nature appelée hakk dont le montant 
est fixé d'après- les usages locaux et proportionnellement 
au rendement de la terre. Ainsi que nous l'avons indiqué 
au début de cet exposé, l'Autriche n'a pas résolu d'une 
façon radicale la question agraire en Bosnie-Herzégovine, 
mais elle a fini, après de longues luttes, et à la suite des 
vives réclamations des représentants des milieux éclairés, 
par permettre que la Diète votât une loi de rachat facul- 
tatif des kmets. Cette loi n'était en effet qu'une loi à retar- 
dement qui pour produire effet aurait demandé un nombre 
considérable d'années. C'est pourquoi le régime actuel s est 
empressé de supprimer cette coutume moyenâgeuse et 
d'affranchir les masses rurales de Bosnie-Herzégovine de 
tout lien de dépendance vis-à-vis des spahis. Mais cette 
abolition du colonat en Bosnie n'est que proclamée en 
principe; la mise à exécution de la réforme agraire da 
tous ses détails devant exiger encore un long et minutieux 
examen. La question envisagée différemment par les prin- 
cipaux partis, notamment en ce qui concerne le principe 
et les modalités de l'indemnisation des anciens propl 
taires terriens. Il ef! impossible de dire quelle solution p 
vaudra définitivement, et cela d'autant moins que de 
sociale cette question a pris un caractère politique. 1 



I 32 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

.Musulmans sans distinction de parti sont unanimes à 
demander que les propriétaires puissent être pleinement 
indemnises de la perte de leurs privilèges. Le parti de 
l'organisation yougoslave musulmane, qui a de nombreux 
partisans parmi les begs, demande même qu'on abandonne 
une partie des terres détenues par les k met s à ceux des petits 
propriétaires qui n'ont pas d'autres moyens de subsistance. 
Au point de vue de la différenciation politique, les Musul- 
mans de Bosnie-Herzégovine se sont partiellement groupés 
en parti propre et en partie ont adhéré au groupement 
englobant des membres d'autres confessions. Le parti de 
l'organisation yougoslave que nous venons de mentionner 
est un parti proprement musulman ayant aussi son organe 
rédigé en langue serbo-croate et intitulé Pravda (justice). 
Ce parti qui dans les dernières élections pour les vakoufs a 
remporté la victoire sur toutes les autres fractions, est en 
somme un parti conservateur. Au Parlement provisoire de 
Belgrade il n'est représenté que par deux membres dont un, 
le docteur Mehemet Spaho,a même été membre du pre- 
mier cabinet yougoslave. Les autres députés musulmans 
au Parlement de Belgrade sont tous membres du Club 
démocrate, à l'exception d'un seul qui s'est rallié au Club 
radical serbe. Il y aurait lieu de faire observer à ce propos 
que le parlement provisoire actuellement réuni à Belgrade, 
n'étant pas issu des élections, mais constitué par voie de 
délégation, ne peut pas être considère comme une assem- 
blée reflétant la vraie physionomie politique du pavs. Il 
s est constitué encore parmi la jeunesse musulmane un 
groupement de démocrates avancés qui publient un 
organe mensuel appelé liuducnost (Avenir). 

Il est toutefois difficile de porter un jugement d'ensemble 
sur le mouvement musulman en Bosnie-Herzégovine d'une 
part en raison de la situation générale assez imprécise dans 
laquelle se trouvent les partis politiques yougoslaves en 



LES MUSULMANS DE BOSME-HEl'ZEGOVINE I 3 3 

général, et de l'autre, à cause de l'esprit conservateur et 
rétrograde dont les masses musulmanes de ce pays sont 
encore fortement pénétrées. Mais l'assimilation complète de 
l'élément musulman avec les autres éléments confession- 
nels semble cependant être assurée sous la poussée irrésis- 
tible des idées modernes et démocratiques, notamment si 
cet élément ne se voit encouragé à persister dans sa résis- 
tance aux idées de progrès par une influence étrangère 
quelconque. Son intérêt l'appelle d'ailleurs impérative- 
ment à une collaboration loyale avec ses autres frères de 
race et de langue, collaboration qui ne manquera pas d'être 
profitable à son pays pour lequel, malgré tout, il a toujours 
manifesté un profond attachement. 

Louis Yelavitch. 



UN CHANT MAGHRIBIN : 

LA QAS.IDA DE LA « TÈTE DE MORT 
(IBN ACHOUR) 



Dans le Maroc oriental, le nomade chante, le soir en se 
couchant ou au moment de travailler à V installation de sa 
tente. Il a une voix flûtée et dolente et , durant ses moments 
de loisir, il récite des vers bachiques et erotiques. Mais 
quand il travaille sous un soleil ardent ou lorsqu'il est 
exposé à un froid excessif pour camper et procéder ainsi 
à la construction de sa demeure et de celle de ses animaux, 
il invoque la force divine pour qu'elle lui vienne en aide. 
Pour cela il lui faut une poésie ayant trait à la religion 
ou au mysticisme, qu'il chantera pour bercer son dur la- 
beur. C'est pourquoi son choix s'est fixé généralement sur 
une seule, connue sous le nom de la qasida de « la Tète 
de mort». Il aime passionnément cette pièce de vers qu'il 
chante, soit à l'aide d'une flûte, soit sans accompagnement . 
Par/ois quand le chanteur a une voix harmonieuse, il fait 
pleurer ses auditeurs et pleure lui-même. Celle poésie est 
chantée aussi par les étudiants marocains au moment de 
leurs vacances. On sait qu'ils ont un beau local où ils se 
réunissent c'est presque un cercle) et lorsqu'ils désirent se 
divertir, ils la chantent et forment ainsi un véritable 
orchestre. Les uns battent des mains ou jouent d'une espèce 
de tambour de basque, les autres dansent, d'autres chantent 



UN CHANT MAGHRIBIN I 3 5 

et enfin plusieurs jouent de la musique. Le plus souvent 
ils ont comme instrument une espèce de petite mandoline 
ou guitare qu'on appelle gambri (i). Il ne faut pas oublier 
aussi que les rapsodes ou maddah circulent de village en 
village et de tribu à tribu pour chanter cette pièce de 
vers. Le plus souvent ils rencontrent un public d'ama- 
teurs et remportent ainsi un grand succès. 

La même poésie est chantée par la femme nomade du 
Maroc oriental. Elle se rend maintes fois à la rivière pour 
faire sa lessive et, afin de ne pas s'attrister, elle la récite et 
s'excite ainsi à vaincre la peine que lui impose sa tâche. 
De même, quand elle se trouve a travailler sur son métier 
à tisser, elle se fait un honneur de prononcer les paroles 
de cette belle poésie qui ne traite que de la divinité et qui 
est pour tout croyant une véritable consolation. Elle lui 
procure une allégresse indicible et lui accorde le secours et 
l'assistance célestes. 

Il n'existe que deux poésies qui portent exclusivement le 
nom de qasida poésie de la « Tête de mort », El Qasida Dial 

(i) Le gambri est un instrument de musique à deux cordes seulement et 
qui est. très en usage au Maroc. On l'appelle aussi elgambar. Sa voix est très 
goûtée des fumeurs de kif. C'est ainsi que, dans toutes les mahehachas (petit 
local où se réunissent les fumeurs en question), on trouve au moins un gam- 
bri. Commele plus souvent la mahehacha est située dans un endroit isolé où 
régne le silence le plus absolu et que les fumeurs de Lif, une fois grises, se 
tiennent cois et taciturnes, ils aiment, au milieu de ce grand mystère, entendre 
une faible voix musicale. De là leur prédilection pour le son de cet instru- 
ment. Le gambri est fait d'une faç,on très curieuse. Il consiste en un petit 
morceau de bois à la forme circulaire et creuse qu'on couvre d'une très 
petite peau fine de couleur blanche, laquelle est collée tout autour. On la 
perce au milieu de sept ou huit petits trous pour permettre à l'instrument 
de bien résonner et sur ces trous, on place un petit chevalet eu bois blanc 
qui sert de support aux deux cordes. A la partie supérieure de ce morceau 
de bois circulaire, est fixe un manche (en DOIS) ayant la forme d'un petit 
bâton d'environ 3 décimètres de long et à l'extrémité duquel se trouvent 

deux clefs en bois pour accorder l'instrument. A la partie inférieure se trouve 

un petit clou pour attacher les deux cordes. Le plus souvent on rempl.u 
morceau de bois circulaire et creux par la Carapace d'une tortue ou par II 
le creuse d'une louche en métal. Mais ce qu'il y a de défectueux 

cet instrument) c'est que la table d'harmonie n'y est p.is indiquée et ilapi 
tient au joueur de la déterminer. C'est ce qui fait la difficulté d'être un bon 

nnbrisle ». 



[36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ras Bénadèm. 'foutes les deux traitent le même sujet et 
ont chacune un refrain. Mais elles appartiennent à deux 
poètes différents. La plus ancienne est la moins répandue; 
elle n'est pas la mieux composée. En outre, il y a diver- 
gence d'opinions sur le point desavoir quel est son auteur. 
Les uns prétendent qu'elle est d'origine kabyle et qu'elle 
fut faite par un poète de celte race; les autres l'attribuent 
à un certain poète de la région de Nédromah {déparlement 
d'Oran , le nommé Belgalmos, né, dit-on, vers 1800 au 
douar des Oulad-ben-Rached (1) et mort à soixante ans. 
En voici le refrain : « Je suis venu te consulter pour avoir 
ta réponse : tète humaine, au nom de Dieu, parle-moi. » 
Dans les deux qasidas, le poète raconte avoir trouvé le 
crâne d'un mort. Il le saisit et le supplie, au nom de Dieu, 
de lui raconter la façon dont il a péri. Le possesseur du 
crâne se présente à lui en songe sous sa véritable forme 
empiète d'avant décès et lui conte toute son aventure. 

La seconde qasida est très connue au Maroc oriental. 
Elle est plus longue que la première, faite de main de 
maître, pleine d'harmonie (2). Rien n'est plus doux ni 
plus mélodieux que d'entendre ce poème lyrique chanté 
soit par le Marocain citadin accompagné de son violon, 
soit par le nomade du Maroc oriental en jouant de la 
flûte. Elle est due à un poète philosophe algèro-marocain 
encore vivant, renommé par son talent et son influence 
maraboutique : Clieikh Kaddour Ibn Achour (3). En voici 
la traduction : 

(1 Tribu des Béni Meshel. Il était fort laid et chantait ses poèmes étant 
voilé. 
(2) Métrique des Mowashshahnt. 

1 Ibn Achour Cheikh kaddour ibn-Ahmed-ibn-K.addour El-Zerhouni, 
pettt-iils de kaddour Ibn Achour, représentant du bey deTlemcen à Nédro- 
mah sous la domination turque; né à Nédromah, en 1N60, d'une famille 
chénhenne originaire du Zerhoun. Il s'adonna d'abord à ia musique et aux 
poèmes erotiques, puis il lit des études historiques et religieuses. Depuis 
>, il se consacre à la philosophie mystique. 



Au nom de Dieu, je commence à tisser le linceul de celui 
que dompte la mort. 

Tout être aux forces défaillantes, môme si c'est un roi, 

Doit mourir, mourir seul et délaissé. 

Après la gloire, son rang s'avilit dans la tombe. 

Il logera dans le sépulcre, couvert de pierres, 

Et là, d'innombrables afflictions se concentrent sur lui. 

Tous les jours il gémit sans qu'aucune affaire le distraie. 

Quant à moi, hélas! je dors à poings fermés. 

L'individu mortel et déçu se repentira (de toutes ses 
mauvaises actions). 

Mais il ne s'en apercevra qu'au moment où il tombera 
dans un puits. 

Jeûne et prie, 6 niais, fils de niais. 

L'habile (l'ange delà mort) ne te visitera qu'à l'improviste. 

Il n'y a aucun doute, ni aucune illusion à se faire; les dé- 
crets célestes seront exécutés. 

Les événements de ta vie, écrits dans un cahier divin, 
ont devancé ta naissance, 

Et lessavants qui ne mettent pas en pratique leur science 
sont des êtres iniques. 

Que de cadis et de caïds essuieront (le jour de la résur- 
rection) de sévères châtiments. 

De même ceux qui ont vécu dans la fierté et la perversité 
n'auront qu'un empan de terre, creusé strictement. 

Malheur à eux. Ils ont fait des manières et exhausse 
maints palais sur la terre. 

Ils ont, durant leur vie, désiré passionnément l'opulence 
et suivi la voie tracée par le démon. 



; i: DU MONDE MUSULMAN 

Moi aussi, comme eux, je suis la dupe de ce rusé. 
Le diable enveloppe mon corps et m'incite au mal. 
(> ma tète, sois sûre que tu subiras le même sort que cette 
tête. 



tète, conte-moi ton histoire et tes épreuves. Je t'en prie, 
au nom de Dieu qui t'a créée et mise au monde. 

Réponds-moi et je t'écoute, que Dieu te dirige. 

Dévoile le secret caché. Raconte-moi, j'y prête l'oreille. 

H\plique-moi, o tète périssable, ce qui t'est arrivé 

Et les peines que tu as éprouvées de ton vivant. 

Es-tu étranger expatrié (le poète s'adresse à un individu) 
ou cette cité est-elle ta ville natale? 

Renseigne-moi sur ta famille, tes compagnons et tes 
frères. 

As-tu expiré sur un lit douillet, au milieu de tes parents? 

Ou un oppresseurt'a-t-iltué injustement ?11 t'a arrêté dans 
un pays où règne la sécurité et là, il t'a percé de coups. Tu 
y as laissé la vie. Que Dieu le généreux soit avec toi. 

Ou bien as-tu été empoisonné par un venin quit"a déchiré 
le cœur? 

Ou un édilice s'est-il écroulé sur toi (t'engloutissant) ? 

Ou bien est-ce une bête féroce qui t'a rencontré au hasard 
et dévoré ? 

Ou une rivière rapide qui t'a emporté? 

Ouune vipère qui t'apiquéetinoculé le venin desaglande ? 

Ou le gouvernement qui t'a tué à coups de bâton et ex- 
proprié ? 

As-tu été pourchassé ; tu as sauté? 

1 Certes Dieu l'a voulu et c'est le vrai motif qui a causé ta 
mort. 

Es-tu .tombé dans un puits profond, et cette chute t'a 
fauché prématurément ? 

Ou un démon cruel et méchant t'a brisé. 



Ç^wf aiU^ ^3-èJl Ui^X^ ^J%&\ *J*~ C3 '-^i crJjl ^j 

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A *• 



[40 REVUI DU MONDE Ml SI LM \\ 

Un coursier t'a-t-il jeté de dessus son dos 

En te précipitant de sa selle, tu as essuyé le choc du rocher? 

( h\ bien en conduisant, de ton vivant, des chameaux ras- 
sasiés et méchants, 

l'un d'eux, très excité, t'a renversé et laissé par terre en ce 
lieu ? 

As-tu été un homme épris d'adultères, recherchant les 
femmes de tes voisins; 

et c'est pour cela qu'ils t'ont tué et enfoui? Certes, dans 
ce cas, tu es la vraie cause de ton malheur. 

Ou bien étais-tu commerçant ? Tu étais venu voyager, 
emportant ton bien avec toi et 

en route des bandits t'ont assailli et assassiné sans qu'au- 
cun vînt à ton secours. 

Etais-tu caïd , et faisais-tu brandir ton long bâton (signe 
de ton autorité) 

et quelques hardis et forts individus t'ont-ils surpris 
et massacré? 

Ou bien étais-tu cadi corrompu, travaillant ainsi à ta 
perte, 

car quelqu'un que tu avais condamné à tort a fait feu 
sur toi ? 

Étais-tu monarque absolu de ton royaume, terrorisant 
ton pays, où aucun de (tes administrés) ne t'estimait ? 

Ou bien étais-tu le représentant du peuple, veillant sur 
la religion et jugeant équitablement selon ce que tu com- 
prenais ? 

Iuais-tu issu d'une noble souche et petit-fils du Prophète ? 

Ou saint divin, ainsi rémunéré par Dieu? 

Je te conjure avec instance, au nom des Pôles divins tes 
semblable », 

de ceux qui, par un miracle céleste, vont en un clin 
d'œil d'un lieu à un autre, 

des saints qui volent dans les airs, des ubiquistes et de 
ceux qui changent continuellement de place, 



UN CHANT MAGHRIBIN '41 

des amis de Dieu qui sont méconnaissables et qui sont 
tes intimes confidents, 

au nom des « fous », des derviches et des saints qui con- 
servent leur état normal d'esprit, 

des quatre anges qui consolident la terre et qui inter- 
cèdent en ma faveur auprès de toi, 

du Dieu unique et de Mohammed le souverain de l'uni" 
vers, de me répondre, ô tète ! 

et de me parler de ton chagrin, de ton affaire étrange 
et de tes passions. 



Je reprends ici l'emploi de la lettre Sine, qui m'a servi 
au début comme rime. 

Un vendredi, ô gens, je suis allé visiter le « maître des 
palmiers-dattiers », postulant de lui son secours divin. 

Ce marabout, le président des saints, le plus lumineux 
des astres, 

est mon maître, grand-père de ma mère et le seigneur 
de tous les hommes. 

Il se nomme El-Badjaï Sidi Ahmed (i), très connu et 
très célèbre. 

Je rends matin et soir visite à ce saint. 

Après lui avoir rendu visite, je suis sorti et me suis 
dirigé à ma droite. 

du côté du tas de pierres qui se trouve à l'extrémité du 
cimetière, dans une intention pure et sans péché. 

J'ai sollicité de Dieu de vouloir bien accorder Immédia- 
tement Sa miséricorde à ses créatures 

et là, en présence de ces morts, je perdis connaissance. 

Lorsque je me suis réveillé, je vis une tête 

douée d'une lumière brillante, comme un plat blanc en 
argent pur. 

( 1 1 Enterré à Nëdromah. 



142 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Ses dents, pareilles à des pierres précieuses disposées en 
Ordre, étaient au complet. 

Aucune dent canine ne lui manquait et ses molaires 
dentelées. 

ressemblaient à des perles bien rangées, possédées par 
de riches bourgeois. 

Elle m'a effrayé et troublé de telle sorte que je tombai 
frappé d'un mal. 

Le crâne (de ce mort) anéanti gisait au milieu de quel- 
ques pierres. 

Sa tombe était inconnue et son nom, disparu, avait été 
oublié. Je l'ai prise, cette tète, et j'ai pleuré en disant 
(m'adressant à l'Être suprême) : 

O toi qui pardonnes, pardonne-moi, mon maître, mes 
péchés apparents et latents. 

Gémis, ô mon œil, etpleurecelui qui esttrahi par la mort. 

Pleure sur moi aussi, car je dois désespérer. 

O ma tête, sois sûre que tu subiras le même sort que cette 
tète. 



Je t'adjure, au nom de Dieu, créateur des âmes, qui t'a 
envoyée (sur la terre) 

après t'avoir créée d'une goutte de sperme et qui est ca- 
pable de te ressusciter, 

de me raconter, o tête, tes tristesses et tes malheurs, 

toi dont la structure du corps est abolie. 

Dévoile-moi ton secret de fond en comble, 

s »it pendant l'état de veille, soit durant le sommeil où tu 
viendras furtivement. 

Je te prie, au nom de nos seigneurs, les grands saints et 
de leur chef, 

de notre Prophète et des quatre khalifes orthodoxes, 

de te présenter devant moi pour m'apparaître en songe 
afin de me narrer ton récit oralement. 



UN CHANT MAGHBIBIN 143 

Je t'en conjure, au nom du Très-Haut (Dieu), maître de 
l'univers. 

Gloire à lui qui a pour attribut l'opulence. 

Il est toujours présent, se rend compte de tout ce qui se 
passe, savant et pénètre le cœur de toutes les races. 

Il connaît toutes les choses en les démasquant. 

Je t'en adjure, au nom de notre protecteur magnanime, 

le « maître des palmiers-dattiers », qui est la source de 
la générosité et de la bienveillance. 

Je désire que tu m'entretiennes intelligemment de ton 
affaire, 

que tu me rendes compte des motifs de ce chagrin et que 
tu viennes cette nuit avec tout ton secret, 

o messire, car pour l'amour de Dieu, sans doute, je serai 
récompensé (par le Seigneur). 

A la tombée de la nuit, je me suis couché, o mes 
compagnons. 

Tout à coup un individu se dirigea de mon coté tout en 
tournant autour de moi. 

Enfin il se présenta devant moi en pleine obscurité de la 
nuit et sa joue brillait comme le soleil pendant l'année de 
la sécheresse. 

La lumière de son visage étincelait et sa beauté cadrait 
avec ses habits. 

Gloire à celui qui l'a embelli de ligure et de nuque. 

Lorsque je le vis, je pris peur. « Ne crains rien, me 
dit-il : 

Je suis cette tète détruite, ce crâne incapable de se déplacer. 

Je viens en fantôme sans souflle te narrer mon histoire 
afin que tu en avises tous les gens, avec délicatesse. » 

Je lui fis une réponse pour reconnaître son rang sublime, 

je lui donnai l'accolade en pleurant et je me mis aie 
supplier. 

« Es-tu de ce pays, lui demandai- je, ou bien étranger venu 
ici par contrainte ? » 



i }4 1M:vl E DU MONDE Ml SI LMAN 

« Je suis un Sanhadji — (me dit-il), de Tamàlat de Fez, 
de noble origine et descendant du Prophète 
Je vais t'indiquer mon nom. Je me nomme Si Ammar 
Belkaïs, 

connaissant le Coran, savant et chef de tous les descen- 
dants du Prophète. 
Je suis venu ici comme diplomate avec Abdelmoumen (i). 

J'étais en même temps chambellan de ce roi et j'assistais 
avec lui au conseil. 

Je remplissais en outre les fonctions de secrétaire et je 
savais quoi tracer sur le papier. 

J'étais aussi un calligraphie et aucun écrivain ne possé- 
dait mon écriture. 

Dieu a voulu que j'errasse d'un endroit à un autre, et 
lorsque je suis arrivé à Nédromah, le terme de mon exis- 
tence expira. 

J'y suis tombé gravement malade, j'ai gardé pendant 
quatre jours le lit, le cinquième 

j'étais dans la tombe et la douleur fut ainsi dissipée. 

Le Libéral par excellence m'a comblé de ses faveurs. 

Les anges et houris, avides de ma rencontre, célébrèrent 
mon arrivée par des cérémonies comme celle d'un nou- 
veau marié. 

Par ma présence les palais et les vergers abondent au 
paradis. 

J'y suis avec les esprits purs. 

C'est une lumière inextinguible à jamais et qui éclaire 
comme un lia m beau. » 



Je loue et glorifie le Créateur dont le nom est prononcé 
par tout le monde. 

Je récite la formule de prière pour le seigneur des 

! idatcur de la dynastie des Almohadcs. 



UN CHANT MAGHKIBIN I_p 

hommes et des génies, Mohammed l'Intercesseur des créa 
tures au jour du jugement dernier. 

la source de la miséricorde, dont la beauté est une lu- 
mière brillante. 

Que Dieu me désigne parmi les voisins du Prophète, 
ainsi que tous les assistants ! 

Serai-je assis au milieu de ces Houris, où Laïba, la plus 
belle d'entre elles, me versera à boire ? 

Pourra-t-elle me remettre mon verre? Je jouirai d'un 
grand empire et d'un certain bonheur auprès de cette belle, 

tandis qu'alentour de nos sièges, déjeunes garçons cir- 
culeront. 

Sois libéral à mon égard, ô toi qui sondes toutes affaires. 

Tu es le clément, le miséricordieux, ô toi qui m'enve- 
loppes. 

Pardonne à ton adorateur Kaddour ibn Achour. 

Purifie son cœur de toutes les souillures : 

Il est né à Nédromah, 

originaire de Zerhoun, fils du très pieux, noble, descen- 
dant d'El-Hossaïn et d'Idris II. 

O ma tête, sois sûre que tu subiras le même sort que 
cette tète. 



Telle est la traduction de cette belle et unique poésie. On 
voit que c'est une sorte de ballade qui se termine par une 
espèce d'envoi. Le poète commence par parler de la mort 
et du jour de la résurrection. Ensuite il continue par son 
dialogue avec la tète. Enfin il conclut en rendant hommage 
à la divinité tout en implorant son secours, pour le jour du 
jugement dernier; et à la lin il mentionne son nom, son 
origine et ses qualités. Ce poème bien chanté fait tressaillir 
de joie, et la musique qui L'accompagne remplit le cœur de 
plus douce émotion. 

Achour Abi ■>/. 

I \ \ I X . 1 O 



14 () REVl i D1 MONDE MUSULMAN 

Note sur la métrique des mowashshahât 
(rythme du tambourin). 

Nous avons joint à cette traduction quelques fragments 
du texte original. Leur orthographe semi-phonétique (i) 
ne vise à aucune acrihie dialectologique : notre but est 
d'attirer les chercheurs sur la piste d'une littérature 
d'arabe vulgaire maghribine d'une portée sociale et d'une 
inspiration poétique plus larges que les refrains d'enfants 
ou les histoires de couscous qui délectent généralement les 
grammairiens. 

Cette qasida soulève une autre question fort importante, 
celle de la métrique des poésies populaires arabes. Feu 
Martin Hartmann avait abordé ce sujet de biais en son 
Das Muwassâh en 1897, où il s'est évertué à les faire 
entrer de force dans les cadres de la métrique classique. 
En réalité, cette métrique populaire est serve du chant, 
dépend de tout autres règles , de rythmique musicale, — 
celles du tambourin <daff). Prenons, par exemple, le der- 
nier vers cité ici de la qasida : il se chante ainsi : 

qà - Ta - nâ | san | hà - djî- mnâ | € a- mâ-lat-Fâs (texte) 
mi 1 fa 5 sol ^ | sol tf | sol •; fa fi sol B | fafl la sol £ mi 1 (notes) 

; S Si \S.i\S SS-S\SS SSJ «e mP s) 

K K. MS|MS|K K M-M | K K K M S j (coups) 

Les lettres K (= tik), et M (= tom) représentent ici les 
deux manières de frapper du tambourin (2) : (/) Tik (ou 
7\\ ), le coup frappé sur le bord du tambourin, est sou- 
vent frappé sur une cymbale; on le frappe sur le dos delà 
main gauche fermée, si l'on bat des mains; avec le pieJ 
gauche si Ton danse Mevlévis). (2) TOM (ou DIH , le coup 

(1) Aiiis prosthétiques, etc. 

(2) La lettre S signifie silence (demi-soupir). 






l'N CHANT MAGHRIBIN I47 

frappé au centre du tambourin, est toujours frappé sur une 
peau tendue; on le frappe sur la paume gauche ouverte, 
si l'on bat des mains; avec le pied droit si Ton danse. 

Toute la métrique des chansons populaires dites mowash 
shahât est commandée par la considération des Tik et 
des Tom; à l'instar des longues et des brèves de la mé- 
trique gréco-romaine, il n'y a ici, en dehors des silences, 
que deux valeurs, l'instant où le coup frappé est sec et 
mat, Tik, — et l'instant où le coup frappé est dense et 
sonore, Tom. De même que la métrique gréco-romaine a 
bâti la série de ses mètres en disposant en des suites va- 
riées, des longues et des brèves, — de même que la mé- 
trique classique arabe a tiré ses tafâ'îl des combinaisons 
possibles entre divers complexes syllabiques dont lessyllabes 
sont tantôt ouvertes, tantôt fermées, — de même la mé- 
trique populaire arabe des mowashshahât se compose de 
phrases rimées (i) qu'elle taille et découpe obligatoirement 
sur des« patrons » rythmiques spéciaux, dits Doroûb, com- 
posés de Tik et de Tom. Nous donnons les noms des princi- 
paux en note (2). Chacun de ces rythmes est une suite dé- 
terminée de silences, de Tik et de Tom. Ex. : le masmoudi. 
c'est la suite : 

K, M, S | K, S | M, M, S | 

(où S représente les silences et les barres les césures). Et le 
shanbar, qui en dérive, comme en dérive le système de 
notre qasida, a pour type élémentaire : 

K, S, K, S, M, 3 S | M, S | M. M. k. 3 S | . 

Cette partie de la musique orientale est celle que les Eu- 
ropéens ont le moins étudiée. Ils ont scruté à fond pen- 
dant un siècle les intervalles employés, les gammes : cer- 

(1) Les entrelacs de ces runes ont été étudiés par Kibera. à propos d'ibn 

in. 
{2) Masmoudi, morabba', nawakht, shanbar, khahï, ftlchit BCttJ 

iChar — les divers types de Samà'i (thaqil, sarband. dàrij) — molthamo 
iwwar, mohajjàr, aqsàq. /aratàt, WarsIiAn, etc. 



,.jS REVUE DU MONDE HUS1 1.MAN 

tains d'entre eux ont même poussé jusqu'aux modes, et 
indiqué les échelles particulières d'intervalles correspon- 
dant à chacun d'eux. \ix : le mode nahâwand a pour 
échelle d'octave, en partant du Karddn (sol i) la série sui- 
vante d'intervalles, exprimés en quarts de ton : 3, 5, 2, 4, 

2, 4; jusqu'au Hast (sol 2). 

Mais je ne connais pas d'étude en langue européenne (1) 
sur les Doroûbât de la rythmique, sur les mètres où 
se combinent de façon si originale les TA' AT (TIK) et 
les DIIIAT (TOM), les coups mats et les coups sonores 
qui rythment obligatoirement toute mélodie; — là se 
goûte pourtant l'originalité incomparable de la musique 
orientale, pour qui il n'y a pas de « mesures» ces succes- 
sions monochromes et monotones d'instants uniformes, 
battus implacablement égaux dans la durée virtuelle par 
le métronome, — mais où c'est le tambourin, vivant et 
coloré, qui dicte, d'un coup tantôt dense, tantôt sec, l'al- 
lure nouvelle de la mélodie, l'incessante surprise de son 
temps, inattendu et réel, à tout l'orchestre. 

On remarquera qu'il est malaisé de faire coïncider exac- 
tement la chanson avec le rythme choisi, — de mettre 
d'accord les svllabes de l'une, avec les « tik » et les « tom » 
de l'autre; c'est un art très délicat, dont les Orientaux ne 
donnent pas, dans leurs traités, les règles. Il est permis, 
cependant, d'en entrevoir les principes : 

i" Le nombre des svllabes de la phrase poétique doit 
être au moins égal au nombre des coups prévus par le 
dessin rythmique adopté; car, contrairement aux « ac- 
compagnements » occidentaux, aucune syllabe ne peut 

rrespondre à un silence; chacune doit correspondre a 
un coup frappé, yiaqrali, au moins à un coup (2). 



(1) Consulter les ouvrages arabe et turc de Khoi \'i\ Dhakir Bey, qui 
donnent une bibliographie abondante pour les rythmes. Pour les chansons, 
\oir la Sêflnah du ebaïkh Shihab, qui est classique. 

Ex. : dans les véracités ici comme type, la syllabe mua primitivement 



CHANT MAGHRIBÏN l 49 

2 En conséquence, comme on ne peut élider de syllabe, 
il est permis d'opérer un ribâl, c'est-à-dire une « inter- 
calation » d'un ou plusieurs coups mats (Tik) dans la 
série que comporte le rythme (i) ; 

3 # Cette intercalation ne doit pas nuire au contour du 
rythme, qui est marqué par certains silences-césures carac- 
téristiques, qui sont intangibles; 

4 II suffit que le nombre ainsi réalisé de coups soit au 
moins égal au nombre de syllabes pour que le poème soit 
exécutable dans le rythme envisagé; contrairement à la 
métrique arabe classique, — on peut avoir des syllabes 
ouvertes au temps fort, et des syllabes fermées au temps 
faible. Les voyelles sont alors allongées ou abrég.' ^le- 

mentairement par le chanteur, conformément aux exi- 
gences du dessin rythmique (2); 

5° On peut interchanger certaines valeurs rythmiques, cer- 
tains Tik avec certains Tom, et même avec des silences 
équivalents; 

6° Les silences-césures caractéristiques de chaque genre 
rythmique sont généralement : le premier long silence, 
consécutif à un coup sonore (Tom), ou, à son défaut, le 
court silence suivant un coup mat (Tik) qu'avait immédia- 
tement précédé un autre court silence. 

Voici les trois séries alternativement possibles dans le 
rythme shanbar % qui les enchaîne aussi successivement : 

k, S, K, S, M, S, S, S i M, S j M, M, ft, S, S, S. 
k, S, k, S, k, S, S, S i M, S l S, S, k. S, S, S. 
M, S, S, S, k, S, S, S | k, S I k, S, M, S, S, S. 

J'ai mis en italiques les silences-césures caractéristiqu< 
qui sont intangibles (règle 6). On voit en revanche en 

exemple l'application des règles 2" et 5°. 

fermée (min) a été ouverte, et non seulement allongée (quant .1 sa vo 
mais dédoublée : elle correspond à deux coups sur le tambourin. 

(1) Allusion ap. knoi.\'i, loc. cit., p. 6 

(2) Cela a été relevé par dÏTers auteurs orientaux. 



i bo 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



Et, si nous relisons le vers pris comme type, dans la 
qasida, 

qà-l'a-nâ | san | ha-dji-mnâ | a'-mâ-lat-Fâs 

nous constatons que, conformément à la règle 4 , les 
syllabes « ha », «djî» ont eu leurs voyelles abrégées comme 
correspondant à des coups mats (Tik) non accentués. La 
voyelle de la syllabe « ma» n'est pas complètement abré- 
gée, car la voix s'infléchit sur elle, en redescendant du la 
au soh. 

L. M. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 



EN SUÈDE 

La personnalité de Mohammed selon l'Islam, d'après 
Andrae : la méthode de pensée d'Ibn al 'Arabi, suivant 
les travaux de Nyberg. 

L'orientalisme suédois, dont l'effort s'était jusqu'ici 
concentré sur d'autres disciplines philologiques que l'arabe 
et sur d'autres systèmes religieux que l'Islam, vient de 
contribuer à l'Islamoiogie par deux œuvres de premier 
ordre ; elles classent, de façon très inattendue, leurs au- 
teurs, deux Suédois, deux amis, Andrae et Nyberg, au tout 
premier rang de l'orientalisme de langue germanique. 






« La personnalité de Mohammed, selon l'enseignement 
et la croyance de la Communauté islamique, » — Tel est 
le sujet abordé par Tor Andrae (:). Sujet fondamendal, 
s'il en fut, en Islamologie et que nul, pourtant, n'avait 
encore envisagé avec cette netteté. Les biographies plus 

(i)Tor Andrae, Dit Ptrton Mohammtdt, in Lehrt und Glêubtn ici 
Gtmtindt, t. XVI des * Archives d'études Orientales» de J. A. i 
Upsal, 1917-18. 



>a kkvi i: DU mon ni-: MUSULMAN 

ou moins critiques de Mohammed, essayées en Occident 
depuis Sprenger, ont délibérément négligé l'aspect social, 

la personnalité traditionnelle du Prophète, l'image idéale 
dont la vénération cr ite a modifié si profondément 

l'essor du monothéisme islamique. Margoliouth le premier 
l'avait considéré, mais avec une sympathie trop restreinte, 
et les études partielles de Goldziher sur la Salât 'âlâal 
Nabi étaient surtout une indication. Appelé, cet hiver, à 
taire ressortir « l'exemple de Mohammed » comme un ( 
facteurs fondamentaux (1 ; de la «formation de l'ordre so- 
cial musulman, » — il m'est précieux de trouver, chez. Tor 
Andrae, une intention maitresse, convergeant aveccelle qui 
>sée à moi-même comme vraie. Cesser de décom- 
poser a priori la règle de vie islamique en éléments isolés et 
inertes, pour les critiquer « du dehors » : — les examiner, 
au contraire, et dès l'abord, du « dedans », en transposant 
en nous les catégories de pensée imaginées par les musul- 
mans, — afin d'apprécier leur interdépendance originelle, 
leur structure intime, leur réelle croissance historique. 
Ce livre fera époque. 

Voici comment il est composé. L'introduction (pp. 5-25) 
traite de la conception personnelle que Mohammed s'est 
faite de sa mission. Puis vient : 

I. — La légende du Prophète (pp. 26-91) : sa naissance, 
son enfance : le voyage nocturne : les miracles : apports 
.aliments, eau), guérisons, métamorphoses (arbres, ani- 
maux', ; la purification de son cœur ; la scission de la 
Lune ; les ouvrages consacrés aux signes de la prophétie; 
le développement ultérieur de la légende (enfance; mirâj 
vision de Dieu ; prédictions ; guérisons). 

II. — Les doctrines théologiques sur ses miracles 
(pp. 92-123) : Le « miracle du Qor'ân ; le problème du 
miracle ; la doctrine ash'arite. 

|i| Après la langue arabe, et le texte coranique (4 e leçon;. 




LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER 1 53 

III. — L y impeccabilité du Prophète (pp. 124-174) ; les 
anciennes traditions ; opinions mo'tazilites ; ash'arites (pre- 
mière période) ; mystiques. 

IV. — La personnalité du Prophète et la tradition 
sonnah (pp. 175-228) : le Qor' an et la Sonnah ; le Prophète 
conçu comme exemple à imiter au point de vue moral ; 
l'imitation ritualiste de ses gestes ; ses attitudes morales 
(akhlâq) selon Tirmidhî, 'lyàd et les mystiques. 

V. — La personne du Prophète et la dévotion à s 
égard (pp. 219-289) : la miséricorde divine ; l'intercession 
et la primauté de Mohammed, révélateur de cette miséri- 
corde ; comment se comporter envers lui ; traitement de 
qui l'insulte ; le Prophète sera admis à s'asseoir sur le 
trône de Dieu ; ses noms ; la « prière sur lui » (salât 
*alayhi) (1) ; sa survie. 

VI. — La naissance d'un culte du Prophète (pp . 290-390) : 
le dieu-homme grec, et l'imam shî ite ; l'influence shTite 
dont l'enseignement des mystiques sur les prophètes (la ré- 
vélation ; la préexistence (2) ; le « logos » ; son être surna- 
turel) ; la théorie d'une relation mystique personnelle avec 
le Prophète. 

Viennent ensuite (pp. 391-401) quelques corrections : 
un inde^ très bref, mais magistral, visiblement comp 
par l'auteur, des principaux noms et sujets, et la biblio- 
graphie des sources arabes (en arabe). 

Pour passer maintenant, à l'examen successif de chacun 
de ces chapitres, je dois signaler, comme particulière- 
ment bien équilibrés, conçus et réalisés, les chapitres [II et 
IV. Ils sont la transposition pure et simple, laite avec une 
loyauté transparente, des pensées maîtresses des théologiens 
musulmans sur la question, selon leur ordre d'épa- 
nouissement. Les chapitres l ,r allusions au Bouddhisn 

( o On aurait souhaite plus de dates sur son évolution récente (Jazoûlf,etc > 
(2) La conception de la « noùr Mohâmmadi] trait à exposer plus 

longuement, dans ses antécédents et >es conséquences. 



i5 4 



REVI i M MONDE Mi SULM \n 



II (subordination indue du Qor'ân au Prophète) (i), 
V(plan un peu trop analogue à celui d'une « Christologie ») 
et VI (usage abondant des hypothèses de Reitzenstein 
sur la diffusion du gnosticisme), ne me paraissent pas 
aussi parfaitement homogènes que la partie centrale. Le 
recours qu'ils ont aux procédés comparatifs « externes » 
chers à Frazer et à Goblet d'Alviella, môle des probabilités 
discutables aux importantes données « internes » qu'ils 
découvrent sur L'économie même du dogme islamique. 

Cette légère réserve formulée, je tiens à exprimer mon 
admiration pour la constante maîtrise manifestée, notam- 
ment dans les textesarabes alléguésen note; Andrae, presque 
partout, ne cite que le passage essentiel, ne cueille que la 
phrase décisive. Cela est proprement la marque d'un es- 
prit supérieur, et je comprends toute la joie que l'apparition 
de ce beau livre cause à notre maître vénéré, Goldziher. 



Le travail de H. S. Nyberg (2) a une portée beaucoup 
moins générale que celui d'Andrae ; cela tient à son sujet 
même. Il vaut surtout en profondeur, comme analyse 
pénétrante d'une des pensées philosophiques les plus com- 
plexes et les plus nuancées que l'Islam ait connues, le 
syncrétisme d'Ibn al 'Arabi (f 638/1240). — Comme Ny- 
berg le dit lui-même en sa préface, son intention n'était 
pas ici d'embrasser dans toute leurampleur les thèses maî- 
tresses d'Ibn al 'Arabî, — thèses qu'il faut étudier dans les 

(i) Le caractère miraculeux du Qor'àn, i'j'ày al Qor'ân, ne dérive aucu- 
nement du Prophète, mais de Dieu directement : les shi'ites eux-mêmes en 
conviennent. Et l'on connaît le hadîth agressif des Sunnites : Ayah min 
Kitàb Allah Khayr min Mohammad wa dlihi (Sakhàw î, tamyî^, s. v.). C'est 
l'acceptation du Qoràn (avant l'imitation de Mohammad) qui fait le musul- 
man, — tandis que c'est l'imitation du Christ (avant l'acceptation de la 
Bible) qui tait le chrétien. 

(2) Kleinert Schriften des Ibn al 'Arabt (thèse de doctorat en philoso- 
phie soutenue à Upsal) : Leide, Brill, iqiq. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER l55 

Fotoûhâi et les Fosoûs, — mais, en éditant trois textes par- 
tiels du maître, de suivre ses démarches familières de 
pensée, de reconstruire ses modes de schématisation des 
problèmes philosophiques, afin de trouver ainsi la clef de 
son explication et conciliation syncrétiste des diverses doc- 
trines métaphysiques. C'est ainsi que Nyberg, comme 
Andrae, avec moins d'ampleur, mais peut-être plus de fi- 
nesse, s'est attaqué franchement à la structure intime du 
dogme musulman, persuadé, comme nous, que la seule 
méthode légitime pour étudier une pensée religieuse, est de 
la comprendre, d'en refaire en soi-même l'expérimentation 
morale, pour permettre à notre raison d'en apprécier sai- 
nement les ressorts, le jeu et la structure (i). 

Les trois textes inédits d'Ibn al 'Arabi qui ont servi à 
Nyberg pour cette enquête philosophique, sont : 

I. — Insha al dawair al ihâtiyah ' alâ modâhât al 
insân lïlKhâliq wa'l khalâ'iq (p. i*-38*). 

II — ' Oqlat al mostawfi^ (p. 4i*-go/). 

III. — Al tadbîrdt al ilahiyahfî i$lâh al mamlakat al 
insâniyah(p. io3*-240*). 

Le choix de ces opucules paraît avoir été imposé à Ny- 
berg par l'obligation de travailler sur place, à Upsal, où ils 
se trouvaient en manuscrit; car leur place dans l'évolution 
psychologique d'Ibn 'Arabî n'est pas très caractéristique : 
le premier et le second seraient des œuvres de jeunesse, 
tandis que le troisième serait contemporain des Fotoùhat. 

Le présent volume contient, outre ces trois textes arabes, 
le résultat des recherches de Nyberg (pp. 5-i6i), en- 
touré de divers appendices : Introduction (pp. i-ix : 
liste de la plupart des œuvres citées (pp. x-xn) (2) ; addi- 
tions (p. xm-xiv) ; examen dos manuscrits ; table chro 



(i)Cfr. ici, R.M.M., XXXVI, 5o. 

(a) Il eût été utile de mentionner la Tarjamah d'Ibn al • Arabi de T&hir 
Bey, l'écrivain turc contemporain (a éditions: l3l6, l3«9) J elle contient 
une bibliographie extensive. 



[56 REVUE Dl' MONDE MUSULMAN 

nologique des théologiens cités (pp. 160-161) (1) : commen- 
taire philologique (pp. 1^2-172-185-203). 

Voici le plan de Nyberg : 

Il examine d'abord quelques points de la biographie 
d'Ibn al Wrabî (pp. 5-io), — analyse des trois œuvres 
éditées (2) (pp. 10-20), et donne un aperçu sur la méthode 
et les maîtres d'Ibn al Wrabî (pp. 20-29). 

Vient ensuite l'exposé de la « théosophie » d'Ibn al 
'Arabî, en trois parties : 

A. (pp. 20-55) : L'être et le non-être, la connaissance, 
les trois catégories métaphysiques. La relation générale 
entre Dieu et le monde : sa manifestation. Histoire des 
Idées. 

B. (pp. 56-87) : Les attributs divins en général ; la 
pure divinité ; la manifestation du monde; la mythologie 
des noms divins ; histoire analytique du problème de 
l'être en Islam. 

C. (pp. 88-137) : Le macrocosme et le microcosme 
( — l'homme). Le khalife, le prophète, la hiérarchie mys- 
tique, les bases métaphysiques de la psychologie. 

D. (pp. 1 38-i 5q) : Série de notes relatives à Y l Oqlal al 
mostawfiç ; son idée maîtresse; histoire analytique du pro- 
blème de la matériel prima ; le problème du « logos ». 

Il n'est pas question de reviser ici les conclusions de cet 
exposé détaillé ; mais seulement de constater le progrès 
net qu'il réalise sur les études précédemment construites 
par Asin Palacios et Nicholson ; les précisions qu'il ap- 
porte sur l'outillage philosophique hellénistique de la 
pensée d'Ibn al Arabi ; la distinction qu'il approfondit 
entre cette théosophie glacée et la mystique fervente dal- 
Hallâdj. 



(1) Dressée d'après les données insuffisantes de Uorten, auquel Nyberg 
adresse ailleurs des critiques parfaitement motivées (p. 83 n., 108 n.). 

(2^ Il y aurait peut-être eu avantage pour le lecteur à la trouver réunie, à 
part, avec les autres appendices critiques. 



LES ÉTUDES ISLAMIQUES A L'ÉTRANGER I ^7 



En ce moment même où les penseurs musulmans mo- 
dernes, les Salafiyah, préoccupés avant tout de sauve- 
garder pratiquement l'unité sociale de leur Communauté, 
abandonnent de plus en plus l'étude des théories de leurs 
grands ancêtres, laconsidération rationnelle des problèmes 
philosophiques et théologiques, — que la méditation du 
Qor'ân suggère, pourtant, à tout esprit réfléchi, — il est 
vraiment opportun de noter, comme me le fait remarquer 
Duncan Macdonald (i), l'intérêt croissant que les orienta- 
listes d'Europe prennent à la revision attentive des solu- 
tions philosophiques et métaphysiques préconisées par les 
penseurs originaux de la grande époque islamique. 

Louis iMassignon. 

(i) En signalant les travaux de Schmidt, à Pétrograd, sur Sha'râwî. 



LA PRESSE MUSULMANE 



LA PRESSE ARABE D'ORIENT 



r 

En Egypte. 

La censure préventive a été rétablie le 6 mars 1920 (voir 
le décret, au Journal ojficiel égyptien du 8 mars). Aussi 
la lecture des journaux arabes, Mokattam, Ahram, Wa- 
tan, Misr, Ni^am, Afhar, Minbar, Ahaly, Mahroussa, 
Otnmah, éclaire-t-elle mal sur le détail des événements. 
Mais le raccourci en est saisissant. Rappelons simplement: 
le départ de la commission Milner (7 déc. 4 mars), qui fait 
connaitre un résumé de son rapport le 10 avril (1); la 
grève universitaire décidée du 10 avril au 2 juin par le 
grand mufti Mohammed Bakhit (2) ; la déclaration du 
prince Farouk en qualité d'héritier du trône (17 avril) ; la 
bombe jetée contre le ministre des Awkaf (10 mai) et la 
chute du ministère Youssof Wahbé, remplacé par Tewiik 
Xessim (21-22 mai) (3) ; le maintien en Egypte, à dater du 
[•'avril, des troupes suivantes : 1 i.5o5 anglaises, 23.014CO- 
lo niai es et hindoues (4). Le développement des coopéra- 

l'itfvptian Galette du jour. 
ld. 

Moqattam, 10, ai, -ii mai. 
(4) Egyptian Galette. 



LA PRESSE MUSULMANE I 5g 

tives en province, la fondation d'une banque d'Egypte 
strictement nationale, l'organisation d'une Université 
d'État, le développement de la « Société de bienfaisance 
islamique » du prince Omar Toussoun, attestent la pro- 
fonde transformation sociale du pays. La convocation de la 
Délégation Égyptienne à Londres achève la démonstra- 
tion (i). L'article de R. Rida est symptomatique(2). 

Ajoutons des détails secondaires : retour des cendres des 
étudiants égyptiens tués dans un accident de chemin de 
fer en Tyrol(3), des cendres de l'ancien chef du parti na- 
tional, Mohammed Ferid, mort à Berlin (4). La hausse gé- 
nérale des prix; les négociations avec l'Amérique pour la 
vente du coton ont été l'objet de nombreux articles (5). 
Une « Société de l'histoire d'Egypte » s'est fondée ô). 



En Palestine. 

Le pogrom antisémite du 4 avril à Jérusalem (7), et la 
décision notifiée à San-Remo d'instaurer l'expérience sio- 
niste en Palestine (avec sir Herbert Samuel comme haut 
commissaire britannique, dépendant, soitdu Foreign Office, 
soit des Colonies, soit d'un ministère nouveau, dit du 
« Proche Orient »), (8) ont induit les autorités à maintenir 
sur place une armée d'occupation, de 8.390 Anglais et 
52.o3i Hindous. Une délégation palestinienne, islamo- 
chrétienne, est partie pour l'Europe (9), et les doléances de 
groupements arabes féminins de Jérusalem ont été ponces 

(1 ) Moqattam, 22 mai. 

(2) Manar, xxi-6. 

(3) Moqattam, 27-28 avril. 

(4) Moqattam, 2 1 mai. 

(5) Ici., iS niai, etC, 

(6) U., 26 avril. 

(7) Palestine, do Manchester, 17 avril. 

(8) A/., 22 mai, etc. Or. Moqattam, \" avril. 
(o) Al Qods al sharff, 25 mai. 



IÔO REVUE OU MONDE MUSULMAN 

jusqu'en Tunisie (i). Le contre-coup de la proclamation de 
Faysal à Damas a été profond en Palestine 12). 



En Syrie. 

Au point de vue politique, il faut rappeler: la proclama- 
lion de l'émir Faysal comme roi de la Syrie indépendante 
et une f:\r le Congrès syrien le 8 mars 1920 (= 17 jomâdâ 
IH (3); la protestation libanaise contre cette déclaration 
d'unité syrienne (4) ; les cinq décisions du Congrès sy- 
rien (5), son télégramme h M. Cachin (G) ; la formation 
du ministère Riza Rekabi, puis Atassi (7). En revanche, 
la Khofba se dirait à Beyrouth au nom du sultan otto- 
man (8). 

La reprise du mouvement d'émigration libanaise en Amé- 
rique a été très commentée (g) ainsi que les incidents san- 
glants et les scènes de pillage survenus à Harim, Antioche, 
Tartous(Cheïkh Sali h et Ismaéliens), SemakhetTyr(io). Le 
ton surexcité delà presse damasquine (1 1), comparé à la 
fermeté digne de la presse égyptienne, donne l'impression 
que tout ce beau feu pour l'indépendance absolue est un 
peu prématuré. La formation d'une élite politique syrienne 
paraît moins avancée à Damas qu'au Caire. Notons cepen- 
dant les ingénieuses « leçons graduées sur le sens des mots 
Istiqlàl, indépendance, protectorat, mandat, etc., pro- 

(l) Watfr, de Tunis, 26 avril. 
(2 Moqattam, 23 mars. 

(3) Moqattam. 24 mars. Cfr. texte an. Ihirq de Beyrouth, 10 mars (Bîtar). 

(4) Jd., 24 mars., cfr. télégramme Tabet-Ganem (id., S mai). 
W., z'i mars. 

Moqattam, [5 avril. 

' ( )qab, i5 mars, i3 mai. 

Ikhâ, 19 février Bîtar). 

(9) Moqattam, 27 mars, 1 \ avril. 

(10) hifa' , ap. Mm/attam, 29 mars, Moqattam, 3, 22 mai. 

. | Ra*iyah, de Damas, i5 mars : à propos de la rencontre à Killis. 



LA PRESSE MUSULMANE l6l 

posées à tous les professeurs et instituteurs, par la revue 
officielle Tarbîyah wa ta'lîm(i): il y est fait un large usage 
des sources égyptiennes: Shawqî, Manfalouti, Hifnid Nasif 
et mésopotamiennes: Bagdadi, Kazimi, et Rosafi, qui s'est 
un peu pressé de reprendre la parole, après son accès pan- 
touranien (2). Noter la création d'une monnaie syrienne(3). 
Les décisions prises par un club féminin d'Alep (boy- 
cottage des produits européens) attestent les progrès d'une 
xénophobie attisée par les combinaisons commerciales 
étrangères (4). 



En Mésopotamie. 

La presse musulmane de Damas et du Caire fait grand 
état d'une transformation de l'opinion publique en Méso- 
potamie (5), dont la presse nous demeure malheureusement 
inaccessible. On sait, au point de vue politique, l'agitation 
dirigée par Ramdan Shalash sur le moyen Euphrate, et la 
révolte des Montefik (Nasriyé, Châtra). Le Difa de Damas 
(i4mars) parle d'une proclamation de l'émir 'Abdallah, fils 
du malek du Hedjaz, par une délégation mésopotamienne 
qui se serait rendue à Médine.Il est avéré que shîites et son- 
nites se sont réconciliés, pour la première fois, afin de 
résister à une exploitation économique de leur pays con- 
duite à leurs dépens. Cela durera-t-il ? Il semble que les 
exemples de l'Egypte et de l'Inde le donnent à penser. 



(1) N° IV, p. 242 seq. 

(a) Cfr. lettre de Dejani (Mostaqbal, 3o déc. 1919). 

(3) Moqattam, |5 avril. 

(4) Takaddom. 

(5) Palestine, 20 mars. 



XIX UX. «1 



IÔ2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



* 
• * 



PUBLICATIONS ARABES 



Livres nouveaux. 



Dhikra AbVl 'A là, par le docteur Taha Hoceïn, Caire. 
Plaidoyer fort original en faveur du pessimisme sceptique 
du célèbre poète aveugle Aboû'l 'Alâ al Ma'arrî; écrit par 
l'auteur de la belle thèse française « la Philosophie sociale 
d'Ibn khaldoun », actuellement professeur à l'Université 
Égyptienne. 

Al Wilâ fi naqd « Dhikra AbVl l Alâ », par Hasan 
Hoceïn. Réfutation de l'ouvrage précédent, impr. Mo'âhid, 
Caire. 

Mawâkib, par Jabrân Khalîl Jabrân. Poèmes philoso- 
phiques, impr. Mir'at al Gharb, New-York. 

Abâ wa banoûn, par Mikhaïl Naïmé. Roman, impr. Fo- 
noûn, New-York. 

Diwân (t. III du) de 'Abd al Halîm al Bakrî al MisrÎ. 
Poésies, impr. Ma'ârif, Caire. 

Tarîkh alfalsafah, de Mohammad Badr, trad. de l'an- 
glais par Hasan Hoceïn. Impr. xManâr, Caire. 

Lobnân fil harb, par Antoun Yamîn. Notes d'histoire 
(1914-1919) dédiées à feu Mgr Darian. Impr. Adabiyât, 
Beyrouth, 186 pp. 

Taqrir lajnat al talîm: rapport de la commission mixte 
de 1919; impr. d'Etat, Caire, 129 pp. 

Khawâtir al Amîrah, de la princesse Kadria, fille du 
feu sultan Hoceïn; écrit, en turc (1), trad. arabe Khanji, 
Caire. 



(11 Comme son précédent ouvrage : Mokhaddardt al Islam, « les Femmes 
voilées de l'Islam » (2 vol.). 



LA PRESSE MUSULMANE 1 63 

Impression de textes anciens ; 

Al sâq 'alà'l sâq' fîmâ howcûl fâriyâq, cTAhmad Faris 
Chidiac, mort en 1890. — Impr. Ramsès, Caire, 422 pages. 
Réédition par Y. T. Bostanî du texte imprimé à Paris en 
1270/1855, texte célèbre pour la virtuosité philologique de 
l'auteur racontant ses voyages. 

Majmoû alfiqh de l'imâm Zayd-ibn* Ali , mort en 1 22/740. 
Texte arabe, édition Griffini, cxcvm + 420 pages. Pre- 
mière codification du droit musulman, encore en vigueur 
chez les Zeïdites. 

Diivân d' 'Abdallah Ibn al Domaynah, poète du troisième 
siècle de l'hégire. — Impr. Manâr, Caire. Rida estime que 
nombre de ses vers ont été attribués plus tard à Majnoûn 
(comp. Warrâq, Fihrist, ni, 147). 

Manuscrits signalés. 
(au Caire) : 

Taqâsim wa anwâ' du traditionniste Ibn Hibbàn, mort 
en 354/965, qu'Ai Dhahabî avait en si haute estime. 

Al ihsdnfî taqrîb « Sahîh Ibn Hibbân », de l'émir 'Alî 
ibn Balaban, mort au Caire en 739/1338; manuel pour 
faciliter l'usage du recueil de traditions précité (cfr. Sala- 
fiyah, 1917, IV, p. '76-85). 

Masâ'il wa ajwibah d'Ibnal Sid Batalyoûsî, mort en 
521/1 127. — Mélanges littéraires (cfr. Salafiyali, id.,j3 seq.). 

(à Tunis) : 

Sharh diwân AbVl 'Aidai Ma'arrî, d'Ibn al Sîd Bata- 
lyoûsî (id., id., 86 seq.) : commentaire sur Aboù'l Ala. 

(à Damas) (1): 

Ma'dni al shi'r d'Aboû'Oshman Sa'id-ibn Haroùn Osu- 

(1) Copies obligeamment communiquées par le cheïkh Sàdiq Kahmîd .il 
Màlih; qu'il en soit ici remercie. 



164 REVUL DU MONDE MUSULMAN 

nàndanî mort vers l'an 300/912; recueil critique d'exemples 
tirés des anciens poètes arabes, mis en ordre par son dis- 
ciple, Ibn Doreïd, 178 pages. C'est un ouvrage fort impor- 
tant. 

Ahâdilh arba'în, de Zakî al Dîn 'Abd al 'Azîm Mon- 
dhirî, mort en 656/ 1 258 ; 40 traditions choisies, 29 pages. 

Bahjat alrawdah al 'îrjah, fî rîhlat ilâ ' Ayn al Fîjah, 
de Mohammad ibn Mohammad ibn 'Alî al Hakîm, écrit 
en 1 301/1884 ; récit imagé d'une excursion aux sources 
d'Aïn Fidjé, auprès de Damas, i5 pages. 

Badial talkhîs wa tâlkhîs al badV de Tâhir-ibn Sâlih 
Maghribî, 5i pages; petit traité de rhétorique écrit au 
dix-neuvième siècle. 

Ouvrages en langues européennes (i). 

Gumiet Santillana, traduction italienne du Mokhtasar 
du droit malékite de Khalîl : t. I, droit canon; t. II, droit 
civil, pénal et judiciaire. Milan. 

Abdessalam Zohny, de Beny Souëf. La responsabilité de 
l'État égyptien à raison de l'exercice de la puissance pu- 
blique (travaux du Séminaire Oriental de Lyon), 3 vol. 

« Syi~ia », revue d'art oriental et d'archéologie, Paris, 
1920, t. I. 

Prince Caetani, Annali delV Islam, t. VIII : 
années 33-35 de l'hégire. 

PÉRIODIQUES NOUVEAUX 

Al tarbîyah waH ta'lîm, revue mensuelle, du ministre 

(1) Il faut au moins mentionner l'achèvement (en 4 volumes compacts) 
des Voyages archéologiques de Sarrk et Herzfeld dans le bassin du Ti^re 
et de l'Euphrate; avec collaboration de Van Berchem (t. I) et de Samuel 
Glyer (t. II), dont la documentation fut recueillie de 1907 à igi3: aux 
temps déjà lointains du nach Bagdad. 



LA PRESSE MUSULMANE 1 65 

de l'Instruction publique, Damas dirigée par 'Izz al Dîn 
'Alam al Dîn, n° i, 2, 3, 4. 

Al Kuds-ush-sharif, tous les cinq jours ; H. S. Dejani, 
directeur : Jérusalem. 

Al Khidr, revue mensuelle féminine; Mme 'Afîfé Fandî 
Sa'b, à Choueïfat, Liban. 

Nahdah jadîdah, quotidien, Latakié (Moqattam, 29 
mars). 

Al-Ordonn, quotidien, de Damas, a été suspendu en 
mai pour un article sur le voile (Moqattam, 8 mai). 

At-Takaddom, quotidien, d'Alep ; dirigé par Choukri 
Knaîder. 

Barîd soûrî> Alep. 

La Syrie, quotidien français, Beyrouth ; directeur 
G. Vayssié (qui dirige le Journal du Caire). 

L. M. 



Quelques mots sur la presse persane. 

La suppression totale des journaux persans au cours de 
la dernière guerre, pendant une asse% longue période, et 
la difficulté des communications n'ont pas permis à la 
Revue de continuer les dépouillements réguliers de la presse 
persane qu'elle donnait autrefois. Elle espère pouvoir les 
reprendre bientôt ; en attendant, elle donnera un aperçu 
des organes paraissant à Téhéran et dans les provinces. 

* 
* * 

C'est à la suite de violentes polémiques relatives à la 
guerre mondiale, certains journaux prenant la défense dos 
Empires centraux, tandis que leurs confrères soutenaient 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

avec ardeur la cause des Alliés, — que le ministère Moslooufî 
ol-Memâlek, estimant qu'il y avait dans ces polémiques un 
danger pour la neutralité persane, prit une mesure radicale, 
et supprima tous les organes périodiques, sans distinction 
d'opinion, il y a environ trois ans et demi. Le ministère 
\ osoûk od-Dooulè a levé l'interdiction ; mais la presse n'a 
plus sa liberté d'autrefois, et on reproche à ceux de 
ses représentants qui paraissent encore d'avoir des ten- 
dancesanglophiles. Nousen donnonsci-aprèsTénumération. 

Nous trouvons à Téhéran la doyenne de la presse per- 
sane, l'officieuse Iran «Perse», feuille quotidienne dirigée 
par Malekoch-Cho'arâ, et très répandue, sans l'être, toute- 
fois, autant que le Ra ad «Eclair», que l'on a comparé au 
Matin, et qui a le plus fort tirage des journaux persans. 
Comme couleur politique, le Ra'ad est démocrate-nationa- 
liste. Son directeur est Zivâ ed-Dîn Tabatabâï. 

En dehors de cesdeux grands quotidiens, nous trouvons, 
comme journaux politiques : 

Sadâyè-Téhérân « l'Echo de Téhéran », dirigé par Sey- 
yed Mohammed Tadayyoun,et paraissant quatre fois par se- 
maine. De tendances anglophiles, dit-on. 

Rehnoumâ « Le Guide », libéral, paraissant trois fois par 
semaine. Directeur : Cheikh El-'Irâkeïn-Zâdè. 

Vatan « La Patrie », organe nationaliste, paraissant 
trois fois par semaine. 

Golchèn « Le Parterre ». Indépendant, paraissant deux 
fois par semaine. Directeur : Seyyed Rizâ. 

Sèlârèyé-Irân « L'Étoile de la Perse ». 

Sedâyè-Irân « L'Écho de la Perse ». 

Jiâmdâd Roouchèn « Le Matin resplendissant ». 

On trouve, en outre, quelques organes de peu d'impor- 
tance qui, généralement, disparaissent au bout d'un temps 
assez court, et que de nouvelles feuilles viennent remplacer, 
pour une durée également courte. 



LA PRESSE MUSULMANE 1 67 



* 



Avant et pendant la guerre, plusieurs revues paraissaient 
dans la capitale ; certaines étaient fort intéressantes, et 
nous devons regretter leur disparition. Aujourd'hui il pa- 
raît à Téhéran quatre revues : 

Mèdjèllèyé-Felâhet vé-Tedjârei « Revue de l'agriculture 
et du commerce », publication officielle dont les numéros 
mensuels ont de 80 à 100 pages, avec illustrations. 

La Revue Mèdjèllè, publiée chaque mois par les élèves 
de l'École Américaine. 

Adab « Littérature », revue mensuelle. 

Nesîm-é Chemâl « La Brise du Nord», curieux recueil en 
vers satiriques, faisant la critique de tout et de tous. 






Voici maintenant la liste des journaux de province. 

Tauris. 

TabrÎ!{ «Tauris », quotidien. Gouvernemental, anglo- 
phile. 

Tadjaddod « La Rénovation». Démocrate. Paraît trois 
fois par semaine. 

Berdjîs« L'Aigle ». Hebdomadaire illustré, satirique. 

Dânich « La Science », revue mensuelle s'adressant aux 
élèves des écoles. 

hpahan. 

Toûti « Le Perroquet », hebdomadaire. Directeur : Salem. 

Mechhed. 
Kèmènd « Le Lien », hebdomadaire. 



l68 BEVUE DU MONDE MUSULMAN 

Nooûbèhâr (nom propre). Id. 
Chark-è Iran « La Perse Orientale ». Id. 
Behdr « Le Printemps ». Id. A pour directeur le frère de 
Malek och-Cho'arâ. 
Mechhed. 

Recht. 

Djènguèl « La Brousse ». Organe des nationalistes, 
djènguèlî. Hebdomaire. A pour directeur Mîrzâ Hoseïn 
Khàn Kasmâï, fédaï de la Révolution persane et publiciste 
en vue, ayant longtemps habité Paris. 

Chemâl-é-Irân « Le Nord de la Perse ». 

Ka^vin. 
Raad « L'Éclair ». 

Kermânchâhân. 
Bîsoutoûn (nom propre). 

En outre, Mechhed et Recht possède des revues litté- 
raires, bien rédigées et intéressantes, sur lesquelles nous 
espérons pouvoir renseigner nos lecteurs. 

L. B. 



La presse arabe de Tunisie. 

La presse musulmane tunisienne, dont la floraison pre- 
mière, étudiée en son temps ici même par M. Roy (i), 
s'était vue brusquement coupée en 191 1 , après les incidents 
du Djellaz (2), reprend une nouvelle vie. 



(1) R.M.M., VI, 442 seq. 

(2) R.M.M., XIX, 292, seq. 



LA PRESSE MUSULMANE l6g 

Les trois principaux organes sont : Sawâb, de Mohammed 
Djaïbi; Moshîr (devenu Wa^îr) de Tayyib Ibn-Isâ, et 
Morshid al Ommah, de Soleïman Djâdwî. 

Le Moshîr ayant été supprimé le 26 mars pour avoir tra- 
duit des extraits d'un tract anonyme français (1), les direc- 
teurs de journaux musulmans ont publié leur adhésion 
formelle au parti socialiste unifié, à la date du i er avril, 
afin d'avoir désormais un recours parlementaire en France 
contre la menace des mesures d'exception (2). Cette coali- 
tion politique momentanée, qui ne peut aller bien loin (3), 
les principes marxistes et l'ordre social musulman étant 
fort peu compatibles, est justifiée dans ces journaux par la 
considération de certains conflits économiques : éventua- 
lité de grèves de la main-d'œuvre agricole indigène, et 
projets officieux de militarisationou d'extension du khames- 
sat (4), menaçant ces travailleurs delà prison s'ils ne rem- 
boursent pas l'avance consentie par leurs prêteurs euro- 
péens (5) ; projet de mise en valeur des habous privés pour 
la colonisation, qui a déclenché une protestation collective 
à Tunis le 14 mars (6); projet d'emprunt tunisien, pour 
l'emploi duquel les musulmans tunisiens demandent à être 
consultés autrement que pour la forme (7). 

On attend beaucoup de l'introduction de la représen- 
tation proportionnelle dans les élections à la conférence 
consultative (2 mai), et de l'institution de deux chambres 
consultatives agricole et commerciale, représentant les in- 

(1) Tract de 212 pages, dont la Revue eût certainement fait étal dans 
ses colonnes, si ses auteurs anonymes, maîtrisant tout sentiment personnel, 
s'étaient bornés à donner, sans commentaires ni épithètes, la documenta- 
tion très précise dont ils l'ont d'ailleurs bourré ; documentation que vient cor- 
roborer, au surplus, la lecture de la Statistique générale delà Tunisie pour 
iqi8. Cfr. Sawdb, 2 avril. 

(2) Sawâb, 2-0, avril. 

(3) Théorie socialiste du jeûne, et de la ^akdt (Sawàb, 18 mai). 

(4) Sawdb, 21, 28 mai. 

(5) Sawdb, 28 mai. 

(6) fd, 21, 28 mai. Wa^lr, 17 mai. 

(7) Sawdb, 9 avril. 



IJO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

térètS économiques de la population musulmane tunisienne. 
Sans nous appesantir sur les commentaires politiques de la 
presse arabe sur cette crise qui attire l'attention et la visite 
des parlementaires français (i), il convient de préciser ici 
dans quel sens s'opère, en ce moment, la reconstruction inté- 
rieure de l'Islam tunisien (2), quelles sont ses revendications 
sociales spécifiques dont son « socialisme » politique n'est 
que le symptôme passager. 

Les journaux musulmans tunisiens demandent (3) : que 
les parents musulmans, puisqu'ils paient leur large part 
de l'impôt, aient part au contrôle de l'enseignement donné 
à leurs enfants, afin qu'il les perfectionne non seulement 
en technique, mais en morale, dans le sens de leurs tradi- 
tions musulmanes, au lieu d'en faire des dévoyés et des 
aigris ; en particulier, l'enseignement actuellement offert 
aux jeunes tilles musulmanes soulève de vives critiques (4) ; 
que la langue arabe soit bien enseignée (bourses, écoles 
normales) (5); que les institutions arabes d'enseignement 
secondaire (Sadiki) ou supérieur (Khaldounia) cessent 
d'être tenues en défaveur ; que les tribus arabes aient enfin 
une existence administrative (6) ; que le crédit mutuel agri- 
cole, suppriméen igi6,soit repris et que le cadastre des terres 
se poursuive ; que la justice du Cherâa soit revisée et offre 
plus de garanties (7) ; que les conscrits (tous illettrés) 
reçoivent un minimum d'instruction; que certaines me- 
sures de prophylaxie contre une catégorie de mercantis 
(européens) qui propagent parmi les musulmans l'usure, 

(1) Sawâb, 16 avril ; et l'obligation nouvelle d'un passe-port pour les Tu- 
nisiens se rendant en France {Dépèche Tunisienne, iSavril; Avenir Social, 
25 avril). 

(2) Le mouvement gagne à l'ouest; voir le journal Najâh, fondé à Cons- 
tantine ( Wa\îr, 17 mai). 

(3) La question du khalifat turc y est également posée (Sawâb, 26 mars , 
Watfr, 3, 10, 24 mars). 

41 SûJMdb, 7 mai. 

(5) Incident à Sfax [id., id.) 

1 Id., \(j mars, 16 avril. 
(7) Id., 19 mars. 



LA PRESSE MUSULMANE I7I 

l'alcoolisme et la prostitution, soient enfin édictées (i). 
Le ton de ces journaux est intéressant à étudier ; les 
écarts de langage sont surveillés (2) ; on y donne les signes 
les plus divers et les plus nets d'un progrès intellectuel et 
social: activité des étudiants et de leurs anciens (Sadiki, 
Zeïtounia, Khaldounia) (3) reprise après huit ans d'un 
théâtre littéraire (Adab) (4), naissance de sociétés commer- 
ciales variées (5); tout ce régionalisme paraît beaucoup 
plus apte à s'organiser, à se concilier avec la tradition géné- 
rale de la culture française qu'à servir au bolchevisme in- 
ternational, lequel vise en ce moment à détruire les patries 
en dressant les unes contre les autres toutes les nations, en 
enrégimentant le « prolétariat » des nations colonisées 
contre le «capitalisme » des nations colonisatrices; comme 
si l'on n'était pas toujours à la fois le « capitaliste » pour 
quelqu'un, le « prolétaire » pour quelqu'autre : dans la 
multiple variété des échanges sociaux. 

L. M. 



(1) Wai{îr, 10 mai. 

(2) Le fanatisme des sunnites algériens de Borj bou Arréridj, violant la sé- 
pulture d'un mzabite, est condamné {Watfr, 26 avril, 3 mai : Sawâb, 3o avril). 

(3) Sawdb, 19 mars, 9, 23, 3o avril; Wa^îr, 20, 24 mai. 

(4) Sawâb, 26 mars. 

(5) Id., 9 avril. 



QUESTIONS ACTUELLES 



« La question arménienne et un point de vue turc. » 

Cette brochure du professeur Hamdoullah Soubhi, rédi- 
gée en français et comprenant 18 pages in-8, porte sur sa 
couverture pour toute indication : « Publié au nom du 
Turk-Yordou de Berlin » et commence par les lignes sui- 
vantes : 

Les déclarations de M. Erzberger, président de la commission d'ar- 
mistice allemande sur les massacres arméniens, sont bien connues. 
L'article que M. Wegner a publié dans le Berliner Tageblatt sur la 
même question, et sa conférence traitant encore du même sujet, mon- 
trent suffisamment que l'Allemagne entend rejeter la culpabilité que la 
la presse ententiste veut lui imputer quant aux massacres arméniens. 
Que l'Allemagne veuille dégager sa responsabilité et se laver les mains, 
nous n'avons aucune objection à faire là-dessus. Ces larmes un peu 
tardives ne nous émeuvent pas, pourvu qu'on nous laisse dire ce que 
nous savons, nous aussi. Ces attaques ne nous nuisent pas non plus; 
nous devons même remercier M. Wegner d'avoir motivé notre exposé, 
qui servira, nous l'espérons, à jeter un peu de lumière sur cette ques- 
tion qu'on a trop mêlée de vues subjectives et de lugubre poésie... 

Reprenant, pour son compte, la thèse de M. Boisson : 
les Arméniens devinrent malheureux en Turquie le jour 
où les Anglais ont commencé à s'occuper de leur sort, le 
professeur Hamdoullah Soubhi affirme que le peuple ar- 
ménien ne doit s'en prendre qu'à lui-môme de la plupart 




QUESTIONS ACTUELLES lj$ 

des malheurs qui l'ont frappé. Les agissements de ses révo- 
lutionnaires lui ont fait beaucoup de mal, et il a eu grand 
tort de se mettre au service des politiques anglaise et 
russe. L'Angleterre et la Russie, — la Russie surtout, — qui 
n'a jamais cessé d'opposer le Musulman à l'Arménien, en 
vue d'assurer sa domination sur l'un et sur l'autre, ont 
donné au peuple arménien de folles espérances, hors de 
proportion avec son importance au point de vue ethnique 
et social, et qui lui ont coûté cher. Sous la domination 
ottomane, les Arméniens vivaient heureux, jouissant 
d'une autonomie à peu près complète, le vainqueur, con- 
trairement à ce qui a lieu d'ordinaire, ne cherchant pas à 
se les assimiler. 

Après avoir incité les Arméniens à la révolte, le Gou- 
vernement tzariste ne fit rien pour leur venir en aide ; 
bien plus, il était conforme à sa politique de voir les Ar- 
méniens durement persécutés : cela les rapprocherait de 
lui. Quand la guerre mondiale éclatera, il les encouragera 
ouvertement à la révolte, et le peuple arménien, que les 
événements n'avaient pas éclairé, répondit à son appel, 
s'attirant par là : de nouveaux malheurs et de nouveaux 
désastres. A la cruauté, à la tyrannie des Ottomans, l'au- 
teur oppose la conduite des Russes pendant ces dernières 
années, celle des Anglais dans l'Afrique du Sud et en 
Irlande. Il oppose aussi la cruauté des Arméniens eux- 
mêmes envers leurs maîtres : « A tous les points de vue, le 
drame musulman est aussi poignant que le drame armé- 
nien (i). » Attaqué par ses propres sujets, qui faisaient 
cause commune avec l'envahisseur, le Gouvernement ot- 
toman a été obligé de se défendre, et on ne saurait lui en 
faire un grief. 

Le professeur Hamdoullah Soubhi, qui, après la guerre 
balkanique, avait lui-même pris la défense des Arméniens 

(0 P. i3. 



IJ4 KKVUE DU MONDE MUSILMAN 

dans la presse ottomane, reconnaît le bien fondé de la plu- 
part de leurs aspirations; il désire qu'elles soient satisfaites 
niais se refuse à approuver leurs injustices et leurs cruau- 
tés, non plus que leurs ambitions démesurées. Il veut la 
lumière; comme lui, nous la voulons, qu'il s'agisse des 
Arméniens, des Turcs ou des Allemands, dont il reste à 
établir les responsabilités d'une manière définitive. 



« La Turquie devant le tribunal mondial. Son passé, 
son présent, son avenir (i). » 

Le Congrès national semble avoir résumé ses buts et sa 
politique dans le volume qui porte ce titre et qui est à la 
fois, une apologie de la Turquie passée et présente, un 
essai de réhabilitation du Comité Union et Progrès. Tout 
en reconnaissant qu'il a commis de graves erreurs et de 
lourdes fautes, l'auteur ou les auteurs de ce travail affir- 
ment que ses intentions étaiens louables et qu'il a tra- 
vaillé au bien de la nation. 

En tète nous trouvons un résumé de l'histoire ottomane 
de 1774 à 1908, c'est-à-dire du traité de Kutchuk-Kaï- 
nardji au rétablissement de la Constitution. Ce traité, le 
plus désastreux que la Turquie eût signé jusqu'alors, con- 
sommait sa décadence, qui datait de la mort du sultan 
Suleïmân le Législateur, en donnant à la Russie la prépon- 
dérance en Crimée, ainsi que l'accès de la mer Noire et 
des Détroits. La question d'Orient se trouvait posée dès 
lors. 

La situation ne faisant qu'empirer on décide d'intro- 
duire en Turquie des réformes. Elles étaient nécessaires, 
mais furent maladroitement appliquées : on ne sut ni 

(1) Publication du Congrès national, Série A, n° 2. Constantinople, So- 
ciété anonyme d'imprimerie et de papeterie, 1919, in-8, 233 p. 



QUESTIONS ACTUELLES IjS 

ménager une période nécessaire de transition, ni adapter 
aux besoins des habitants les méthodes européennes d'ad- 
ministration. Ces méthodes furent celles de la France, 
parce qu'elles correspondaient le mieux à la mentalité 
turque. L'auteur de la Turquie devant le tribunal mondial 
le regrette toutefois, ces méthodes, selon lui, n'étant pas 
assez souples. Mieux aurait valu, déclare-t-il, imiter l'Angle- 
terre (i). Du moins, il n'y eut, dans leur mise à exécution, 
ni intransigeance, ni sectarisme. Très divisés, ennemis les 
uns des autres, les Chrétiens de Turquie auraient plus 
lieu de se plaindre de leurs patriarcats et de leurs propres 
autorités ecclésiastiques que de l'autorité turque. La charte 
de Gulkhanè leur témoigne, en 1839, les dispositions les 
plus bienveillantes. Quarante ans plus tard, toute distinc- 
tion entre musulmans et non-musulmans était abolie. 

Les conditions défavorables dans lesquelles la Turquie 
devait aborder une œuvre gigantesque, deux règnes néfastes, 
ceux de c Abdul-Azîz et de 'Abdul-Hamîd, empêchèrent la 
Turquie de se régénérer. L'Empire ottoman est de com- 
position hétérogène; il contient trop d'éléments divers et 
hostiles, et les communautés y ont trop de privilèges. 
Aussi a-t-il subi le sort qui attend les empires fondés par 
la conquête, et qui, forcément, se disloqueront un jour. 
L'unité religieuse aurait pu imposer silence aux similités 
de races: les Musulmans d'origine grecque ou slave ont 
toujours pris le parti des sultans contre leurs compatriotes 
demeurés Chrétiens; mais cette unité, Mehmed 11 ncn 
voulait pas. Sélim, qui voulait la réaliser par des conver- 
sions forcées, se heurta au veto du Cheikhul- Islam, disant 
que la religion musulmane n'admet pas la violence. Les 
Chrétiens n'ont pas toujours eu des scrupules sem- 
blables (2). 

Le danger se trouvait à l'intérieur; il existait aussi au 

(1) P. 7. 

(2) P. 17. 



I76 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

dehors, la Russie convoitant, depuis de longues années, 
Constantinople et les détroits, en attendant la destruction 
de l'Empire ottoman. En cela se résume toute la question 
d'Orient; seul, l'antagonisme des intérêts des diverses puis- 
sances empêchait la Russie de recourir à un coup de force. 
L'auteur de la Turquie devant le tribunal mondial va plus 
loin : il croit à une haine atavique de l'Occident contre la 
Turquie; libérales à l'égard des autres religions, l'Europe 
et l'Amérique deviendraient fanatiques quand il s'agit de 
l'Islam, tout en accusant de fanatisme les Turcs, qui, ce- 
pendant, ne connaissent pas les haines de races, ne sont ni 
sectaires, ni chauvins, ni antisémites. Chez eux, une 
affaire Dreyfus aurait été impossible. Le nègre ne leur ins- 
pire aucune hostilité, et ils n'ont jamais connu les querelles 
religieuses qui, des croisades à la guerre de Trente ans, en 
passant par l'Inquisition, ont ensanglanté l'Europe. 
Quant au Turquisme à base touranienne, qu'on leur a tant 
reproché, on ne doit voir en lui que ce qui s'y trouve réelle- 
ment : une campagne ayant pour but de raviver le senti- 
ment national, qui s'affaiblissait, mais sans aucune idée 
agressive (1). 

Les Turcs ne sont ni barbares ni réfractaires à la civili- 
sation : leur magnifique architecture, leur industrie autre- 
fois si active, en témoignent. Ici l'auteur semble oublier que, 
tant pour l'une que pour l'autre, la Turquie doit beaucoup 
à l'étranger. Leurs janissaires, affiliés aux Bektachis, voués 
au célibat, formaient un orde militaire supérieur à celui 
des Templiers. L'administration, la justice, les travail! 
publics, les wakfs, excellente mesure contre l'arbitraire des 
sultans, les institutions de bienfaisance, sont également 
dignes d'éloges. Si la Turquie est tombée en décadence, elle 
peut se relever (2). 

(.) P. 3 4 . 
(2) p. 35. 



QUESTIONS ACTUELLES 177 

La question des Capitulations est ensuite traitée. Injustes 
ït immorales, funestes à la Turquie, ces conventions 
îtaient, de plus, inutiles aux étrangers, à qui la justice 
;urque pouvait inspirer toute confiance. 

De là nous passons à l'Islamisme et aux objections qu'on 
1 pu lui faire : fatalisme : on a singulièrement exagéré la 
Dortée de cette question ; l'avilissement de la femme : chez 
Deaucoup de Chrétiens, sa condition est encore pire ; eunu- 
;hisme : c'est une chose complètement étrangère à l'Islam ; 
esclavage : l'esclave est bien traité et a des droits formelle- 
ment reconnus. Le Musulman n'est pas fanatique, ne veut 
Das de conversions forcées, est tenu de s'instruire par tous 
es moyens. Il faut cependant reconnaître que la réclusion 
ie la femme, jointe à la polygamie, a démoralisé les classes 
dirigeantes ottomanes. La Turquie doit ses malheurs à ces 
funestes pratiques, à l'hostilité russe, aux Capitulations et 
lux ingérences étrangères, aux préjugés aryens et chrétiens 
:ontre les Turcs. 

Le régime constitutionnel n'avait pas de racines profondes 
dans un Etat où une oligarchie de dignitaires et de capita- 
listes maintenait l'autorité absolue de 'Abdul-Hamîd. Après 
ta réaction de 1909, ce furent des troupes non turques qui 
rétablirent la Constitution, dont les régions vraiment 
turques, l'Ànatolie par exemple, ne voulaient pas. 

Voilà qui nous amène à parler du Comité Union et Pro- 
grès. Il eut le malheur d'agir avant que la nation fût prête. 
et le tort d'exercer une véritable dictature, tous Les pouvoirs 
étant concentrés dans les mains de quelques chefs : mais 
certaines de ses idées étaient justes. Il avait, sur l'adminis- 
tration, la justice, l'éducation, des théories excellentes, et, 
au début, voulait avoir une politique d'ottomanisme à la- 
quelle il ne put se tenir, les communautés non musul- 
manes voulant se séparer de la Turquie: il fallut désarmer 
la Macédoine. La Turquie, il faut le reconnaître, adminis 
trait mal ses sujets chrétiens, mais respectait leurs droits. 

XXXIX. I j 



178 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Son Touranisme, exaltation du sentiment national, était au 
fond de l'irrédentisme. Les Turcs n'avaient ni chauvinisme, 
ni haine de races. Il n'en était pas de même des Grecs et 
des Arméniens, dit l'auteur, qui reproche à la Conférence 
de la Paix d'avoir soutenu les prétentions de ces derniers. 

« Autant le Gouvernement unioniste avait été libérale- 
ment inspiré dans son action à l'égard des éléments non 
musulmans, autant il se montra intraitable et borné dans 
son traitement de la question arabe et de la question 
syrienne, qui, tout en étant distinctes en principe, ne font 
qu'un dans la pratique. » Développant cette thèse, l'au- 
teur déclare que les Arabes se plaignaient, non point de la 
domination turque, pour laquelle ils n'avaient aucune hos- 
tilité, mais des maladresses du Gouvernement. Les Syriens, 
au contraire, sont devenus nationalistes et veulent se sé- 
parer de l'Empire ottoman ; mais ils sont de même race 
et de même culture que les Arabes; leur pays fait partie 
intégrante de l'Arabie. 

Maladroit et tracassier avec les Arabes, le Gouvernement 
unioniste le fut aussi avec une population qui a la même 
mentalité que les Arabes: les Albanais. Il cassait, et ne 
savait pas plier, ne voulait faire aucune concession à la 
Syrie ni à l'Albanie, prétendait soumettre tout l'Empire à 
la même loi. 

Quant à sa politique étrangère, elle a varié. Le Comité 
Union et Progrès voulait aller vers l'Angleterre pour des 
raisons de pur sentiment : l'Angleterre possédaitune vieille 
réputation de libéralisme ; elle avait pris la défense des Turcs 
contre les Russes, qui étaient une menace pour l'Inde. 
Mais depuis les choses avaient changé : ayant conclu un 
accord avec la Russie, elle repoussa les avances de la Tur- 
quie, et celle-ci fut, bon gré mal gré, jetée dans les bras de 
l'Allemagne. C'était fatal, dit l'auteur, qui reproche toute- 
fois au Comité Union et Progrès une faute énorme, et qu'il 
était possible d'éviter : il a favorisé la mainmise, commen- 



QUESTIONS ACTUELLES I79 

cée sous 'Abdul-Hamîd,de l'Allemagne sur la Turquie (i). 
Avec nous, les choses se présentaient autrement. « La 
politique unioniste à l'égard de la France fut déterminée 
par la pénurie chronique de son trésor. La République 
était le banquier qui devait être ménagé, quelles que fussent 
les circonstances politiques (2). » La France était d'ailleurs 
beaucoup mieux disposée que l'Angleterre. Quant à la Rus- 
sie, après l'échec de la politique turcophile de son ambas- 
sadeur, M. TcharykofT, qui voulait voir les Turcs à la tête 
d'une confédération balkanique, elle reprit son attitude 
hostile. 

Abordant enfin une question brûlante, celle de la grande 
guerre, l'auteur dit qu'il la traitera avec franchise. La Tur- 
quie se serait rangée du côté de l'Allemagne, parce que 
l'Entente l'abandonnait : la nation, d'ailleurs, n'avait pas 
été consultée, et les chefs décidaient tout. L'Entente n'avait 
pas voulu intervenir lors de l'expédition de Tripolitaine ; 
le danger russe persistait pour Constantinople. Le Comité 
Union et Progrès, qui avait privé la Turquie d'une victoire 
sur les Bulgares devenue possible, par un retour imprévu 
de la fortune, après l'armistice de Tchataldja, lança le pays 
dans une nouvelle guerre en 1914. Enver et Talaat déci- 
dèrent alors de ses destinées. Si la Turquie demeura si 
longtemps l'alliée des Empires centraux, c'est qu'elle était 
persuadée de leur victoire, et que l'Allemagne la trompait. 
Quant à la manière dont elle a traité les prisonniers de 
guerre anglais, elle aurait été fortement exagérée; on aurait 
généralisé quelques faits regrettables. 

La victoire des Allemands, lisons- nous encore, faisait 
de la Turquie un Etat vassal, mais respectait, du moins, 
son intégrité, tandis que celle de la Russie entraînait la 
perte de Constantinople. De toutes façons, d'ailleurs, 

(1) P. i33. 
(a) P. 134. 



iSû REVUE DU MONDE MUSULMAN 

l'Entente n'aurait pas respecté la neutralité de la Turquie, 
et celle-ci se voyait forcée de prendre fait et cause pour 
l'Allemagne. Mais le Comité Union et Progrès, atteint de 
mégalomanie, qui rêvait de reprendre le Caucase et l'Egypte, 
ne sut rien stipuler avec les Allemands ni avec les Bulgares. 
Sa domination fut néfaste : à part Kemâl Bey, qui seul 
était un vrai patriote, tous ses membres n'avaient qu'un 
but : rester au pouvoir, et, pour l'atteindre, ils toléraient 
la concussion, le chantage, l'accaparement et les pires 
excès. La Turquie, à la lin de cette période désastreuse, se 
trouve comme L'Angleterre lors de l'avènement de Victoria. 
Comme l'Angleterre, elle peut guérir et se régénérer. 

Une publication spéciale ayant été consacrée à la ques- 
tion arménienne, on n'en donne, dans l'ouvrage que nous 
analysons, qu'un simple résumé. Antimusulmans et anti- 
Turcs, les dirigeants de la communauté voulaient faire 
partager leurs idées aux masses; pour cela, il leur fallut 
soixante-dix ans, mais leur succès fut complet. Le Comité 
Union et Progrès, ayant besoin des Arméniens, leur fit de 
grandes concessions : il n'obtint, en retour, que des pro- 
messes qui furent bientôt violées; il se vengea cruellement 
de ce manque de parole, et répondit aux provocations 
arméniennes par des massacres. Ennemis de l'Empire otto- 
man, les Arméniens se firent les auxiliaires de l'Entente, et 
l'auteur proteste contre ce que MM. Alorgenthau, Bryce et 
Mandelstamm ont dit en leur faveur. 

Les unionistes, en définitive, ont commis des fautes ca- 
pitales : ils ont méconnu la question arabe et n'ont pas 
procédé à la réforme complète de l'administration, réforme 
devenue urgente. Par contre, ils auraient travaillé effica- 
cement au relèvement moral, matériel et social de leur 
pays: cela ne doit pas être oublié. Une autre lourde faute 
d'après L'auteur, aurait été la déposition de ' Abdul-1 lam \d : 
tout en rétablissant la Constitution , il aurait fallu conser- 
ver ce souverain, politicien et diplomate hors ligne. 



QUESTIONS ACTUELLES l8l 

. Quel seral'avenir de la Turquie ? Après l'armistice, l'En- 
tente lui a fait de belles promesses, qu'elle n'a pas tenues. 
Constantinople a été occupée, avec le concours des Grecs. 
On a ensuite occupé le vilayet de Mossoul, Smyrne et le 
vilayet d'Aïdin. Ce dernier a été remis aux Grecs, qui re- 
vendiquent la région, et « la Turquie se ruinait de monnaie 
d'appoint dans les transactions des puissances entre 
elles (i) ». 

Le reste du volume est une apologie de la Turquie. Con- 
trairement aux statistiques publiées par l'Entente, partout 
les Musulmans seraient la majorité; M. Clemenceau aurait 
eu des mots durs pour la délégation ottomane. En général, 
les peuples soumis à la Turquie n'ont pas rétrogradé, mo- 
ralement et intellectuellement ; par contre, il faut recon- 
naître que leur progrès matériel a incontestablement baissé, 
bien que la vie matérielle soit demeurée facile. La Turquie 
a besoin d'une bonne administration. Il lui sera facile de 
recruter parmi ses habitants, des fonctionnaires capables ; 
mais les hommes transcendants, les grands réformateurs, 
lui font défaut ; il faut donc demander à l'étranger des 
chefs pour son administration. 

Race honnête et laborieuse, les Turcs vont-ils être exclus 
de l'application des principes Wilson? Les punira-t-on en 
abandonnant à la brutalité grecque les Musulmans de 
Smyrne? L'Entente se déshonorerait en le faisant. On ne 
peut comparer Smyrne à Fiume ou à Dantzig. L'auteur 
accuse M. Venizelos de duplicité, et, désireux de voir cesser 
l'antagonisme de l'Orient et de l'Occident, adjure l'opinion 
américaine trompée, dit-il, depuis vingt ans par les impos- 
tures arméniennes, de se ressaisir. 

Pour sa réorganisation, la Turquie confierait à une puis- 
sance de son choix un mandat, pour quinze ans au moins 

(0 P. 181. 



l8'2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

vingt-cinq au plus. Ce mandat entraînerait le contrôle des 
services publics, mais la Constitution et les libertés essen- 
tielles, celle de la presse, par exemple, demeureraient in- 
tangibles. La Turquie formerait une confédération avec les 
provinces arabes : il ne faut pas porter atteinte aux droits 
du Khalifat. Elle serait déclarée neutre, et la question des 
Détroits serait ainsi réglée. 

Le nom du Khalifat vient d'être prononcé : la Turquie, 
son siège, doit être ménagée ; car tous les Musulmans, Turcs, 
Tartares de Russie, Afghans, Indiens, etc., sont solidaires, 
lia fallu des précautions inouïes pour contenir pendant la 
guerre, leurs coreligionnaires de l'Afrique du Nord. Main- 
tenant que le péril russe n'existe plus, l'Angleterre a un 
beau rôle à jouer ; renonçant à l'impérialisme, qu'elle de- 
vienne la protectrice d'une confédération d'États musul- 
mans dont la Turquie serait le centre. Qu'on applique les 
principes du président Wilson, et qu'on se garde de recom- 
mencer la néfaste expérience faite avec la Pologne. 

Quelle a donc été l'évolution de la Turquie? Elle débute 
par Timpéralisme, puis tire sa force de l'Islam. Le peuple 
turc n aurait jamais dû s'installer en Europe (i). S'il 
n'était pas sorti de l'Asie et de l'Afrique, restant lui-même, 
se développant suivant son génie, il aurait eu devant lui un 
merveilleux avenir. La Conférencedelapaix ne saurait mieux 
faire que de le laisser dans ses limites naturelles. 11 faut une 
Turquiehomogène, sans groupementterritoriaux arméniens 
ou grecs. Avec la liberté et la justice, avec l'application des 
principes Wilson une ère nouvelle s'ouvrira pour la Tur- 
quie ; elle se fera une brillante civilisation, à la fois toura- 
nienne et musulmane. Et qu'on y prenne garde; les Turcs 
resteront sous les armes aussi longtemps qu'il le faudra pour 
faire respecter leurs droits. C'est sur cette note comminatoire 
que se termine La Turquie devant le tribunal mondial. 

(I) P. 223. 



QUESTIONS ACTUELLES l83 



Les Turcs d'après les auteurs célèbres ('). 

Le professeur Ahmed Djevad a réuni, sous ce titre, un 
certain nombre de témoignages d'auteurs européens, an- 
ciens ou modernes, français, anglais ou allemands, en fa- 
veur de la Turquie. Les citations d'auteurs français sont 
de beaucoup les plus nombreuses. Les Anglais sont, comme 
les Français, cités dans le texte original; les Allemands, en 
traduction française. En faisant cette publication, l'auteur 
et le Congrès national ont voulu éclairer l'opinion publique 
qui, en Europe et surtout en Amérique, assurent-ils, est 
tout à fait défavorable aux Turcs, qu'elle se figure être une 
nation tartare, pareille aux peuplades de l'Afrique noire. 
Rien de moins justifié, dit Ahmed Djevad : une nation qui 
a accompli une œuvre pareille à la sienne, dans des cir- 
constances aussi difficiles, entourée d'ennemis de toutes 
parts, ne pourrait être une nation barbare ; elle l'a d'ailleurs 
bien montré, dans les diverses branches de son activité. Les 
preuves en abondent : on les compte par milliers, et elles 
sont d'un accès facile. Ahmed Djevad se croira largement 
récompensé si le lecteur, après avoir pris connaissance de 
son recueil, désire recourir à d'autres sources d'informa- 
tion, et se faire, par là, une opinion exacte sur la 
Turquie, 

La loyauté des Turcs, leur fidélité à la parole donnée, 
leur grande tolérance religieuse, leurs bienfaits à l'égard 
des populations qui leur sont soumises, leur bravoure, 
leur sage administration, sont les points sur lesquels ont 
particulièrement insisté les auteurs dont on trouve les ex- 
traits, et qui sont classés par ordre chronologique. Le pre- 

(i) Divers témoignages et opinions recueillis par Prof. An. DJIVAD. Pu- 
blication du Congrès National, série A, n° o3. Consttntinople, Société 
anonyme de papeterie et d'imprimerie, 1919, n° 8, Il -f \bj p. 



1S4 REVUE OU MONDE MUSULMAN 

mier en date est Thévenot qui, dans ses Relations d'un 
voyage fait au Levant (i665), admire la droiture des 
Turcs, leur sobriété, leurs sentiments à la fois religieux et 
tolérants, leur amour de Tordre. Dans ses Lettres (1764), 
Lady Wortlay Montagu admire la liberté dont jouissent 
les non-musulmans, les merveilles de l'architecture et de 
la décoration turques, la beauté et le maintien des dames 
musulmanes, la sagesse des lois, la douceur avec laquelle 
sont traités les esclaves. Porter (1770), qui fut ministre d'An- 
gleterre à Constantinople, s'intéresse surtout aux questions 
politiques : lui aussi, il n'a que des éloges pour les Turcs 
et leur gouvernement. 

On retrouve la même note favorable dans les auteurs du 
dix-neuvième siècle : le maréchal de Moltke (1841), Wanda 
(1884), Elisée Reclus (1884), Hans Barth qui, dans le Droit 
du Croisscuit (1898), a pris nettement parti pour les Turcs 
contre les Arméniens et les Grecs et, faisant lui-même ce 
que devait faire Ahmed Djevad, a recueilli un grand 
nombre d'attestations élogieuses des voyageurs et des écri- 
vains contemporains sur la Turquie. Pareille chose a été 
faite, d'ailleurs, par Ahmed Riza dans la Crise de l'Orient 
(1907). Plusieurs pages de citations ont été empruntées à 
ce dernier ouvrage. Suivent quelques remarquables des- 
criptions tirées de la traduction française (1834) de l'his- 
torien anglais Gibbon. Le génie turc, l'Islam et son in- 
fluence, le Gouvernement ottoman et son œuvre ont été 
jugés non moins favorablement par le secrétaire d'ambas- 
sade D. l'rquhart, auteur de la Turquie, ses ressources... 
ouvrage traduit de l'anglais en i836, et dont l'auteur se 
trouve d'accord avec sir Charles Eliot qui, sous le pseudo- 
nyme d'Odysseus, publiait, en 1208, Turkey in Kurope, 
livre aussi favorable aux Turcs, à leurs institutions, età leur 
esprit, qu'il Test peu aux Levantins. Pour terminer, quel- 
ques pages de M. Stanley Lane-Poole sur le rétablissement 
de la Constitution ottomane (1908) et une brillante des- 



QUESTIONS ACTUELLES I 85 

cription du règne de Suleïmân le Magnifique, par M. Albert 
Howe Lybyer (191 3). 

Tels sont les matériaux, d'ailleurs judicieusement choisis, 
avec lesquels le Congrès national s'efforce de gagner à la 
cause ottomane les sympathies européennes et américaines. 

Les Événements du Caucase. 

L'État-Major général Ottoman vient de faire paraître une 
brochure in- 16, de 16 pages, en français et en turc, portant 
le titre suivant : Atrocités arméniennes commises contre 
les musulmans du Caucase durant le mois du (sic) juil- 
let 1919. Le but de cette publication est exposé dans la 
préface, que nous reproduisons ici : 

Dans les feuilles étrangères on rencontre, ces jours-ci, des nouvelles 
où l'on parle qu'on commet de nouvelles atrocités contre les Armé- 
niens, que les Arméniens seraient anéantis dans le cas où ils seraient 
laissés sans protection, et que la source des meurtres dans le Caucase se 
trouve être à l'intérieur des frontières ottomanes. 

Tout d'abord, par les rapports officiels, il est déjà prouvé qu'aucune 
atrocité n'a été commise par les musulmans contre aucune des autres 
nationalités en deçà de la frontière ottomane. 

La Turquie n'est point impliquée dans les événements qui se passent 
au delà de notre frontière. Au contraire, on reçoit chaque jour des 
nouvelles de très grands massacres organisés par les Arméniens contre 
les musulmans du Caucase, tout près de notre frontière. Comme 
exemple nous avons préparé la liste suivante, qui montre les détailles 
[Sic] des agressions et des attaques dirigées par les Arméniens du Cau- 
case contre les musulmans y habitant et contre la frontière ottomane, 
et dont le contenu forme une réponse claire contre les publica; 
haut mentionnées. 

On trouve ensuite la liste d'une vingtaine d'agressions 

tentées par les Arméniens contre leurs voisins musulmans 
et, comme conclusion, un extrait d'une lettre d'Archag, 
commandant d'une division arménienne, déclarant que 
l'heure est venue d'user de représailles avec la Turquie. 



LES LIVRES ET LES REVUES 



E. Laoust, Mots et choses berbères, notes de linguistique 
et d'ethnographie. Paris, Challamel, 1920 ; xx-53i pp. 
avec 1 12 croquis. 

Voici une œuvre consciencieuse et forte, qui nous arrive 
de Rabat, un inventaire patient et complet (1) de la vie 
sociale d'une tribu berbère, les Ntifa de Demnat, près 
Merrakech. 1 1 suffit de le parcourir pourvoir que l'auteur 
a aimé vraiment se pencher sur tout ce qu'il décrit et des- 
sine. Sujet important, car la vie sociale des Berbères est très 
riche en nuances et posemille problèmes. En relisantcelivre 
et en repensantauDic/ionnazre/ouareg"deFoucauld(2), nous 
avons été repris par la séduction atavique de cette vie ter- 
rienne et familiale, d'agriculteur passionnément enraciné 
au sol, qu'il connaît et « nomme » en toutes ses parcelles 
et recoins. En cela, le Berbère est si proche du paysan de 
le vieille France ! 

Voici l'ordre suivi : 

I. L'habitation: maison carrée (tigremt), gourbi (tad- 
dart, ama^ir) et tente (ahham). 

(i) On aimerait que la distinction fût précisée entre les récits de légendes 
et les rites etïectivement utilises : le procédé de castration de la page itfo 
parait rentrer plutôt dans la première catégorie. La nuit de promiscuité 
sexuelle, allirmée page 191 devient, après lecture de la page 325, bien 
douteuse. 

(2) Ch. de Foucalld, Dictionnaire abrégé touareg-français (dialecte ahag- 
garj, publié par K. Basset, t. 1", Alger, Jourdan, 1918, vu-652 pages. 



LES LIVRES ET LES REVUES 1 87 

II. Le mobilier, les ustensiles de ménage; moulin, foyer, 
lampe, four, poteries ; les occupations de la femme. 

III. La nourriture: thé, bouillies, pain, couscous, gâ- 
teaux, viandes. 

IV. Le corps humain : les vêtements, bijoux, tatouages, 
cheveux. 

V. Les infirmités et maladies. 

VI. Le temps, l'atmosphère et le ciel. Les rites pour la 
pluie : cuiller (tlgonjà) (i), roseau, bannière, etc. 

VII. Le labour : charrue, attelage, cycle et organisation 
des cultures. 

VIII. La moisson : les prémices, le dépiquage, le vannage, 
le mesurage et l'ensilage. 

IX. Le jardin et le verger; le puits et le pressoir à huile. 

X. Vocabulaire botanique berbère (2) ; critique. Glos- 
saire des noms de plantes à préfixes wa eiwi. 

Il n'y a pas d'index, mais seulement une bibliogra- 
phie (3), pp. xxii-xxiii, et une liste sommaire de noms 
de lieux (pp. xm-xiv). 

Chaque chapitre nous donne : d'abord le vocabulaire, 
puis les textes berbères notés (un assez grand nombre n'est 
pas traduit). Les qualités de cette documentation sont in- 
discutables ; loyauté et précision, modération quand il 
s'agit d'en tirer des hypothèses sur les origines, latines ou 
arabes, de tel instrument, de tel nom (4). 

L. M. 

(1) En juin 1916, à Killdch (sud du lac Doïran), j'ai assisté à une cérémo- 
nie identique : une enfant couverte de feuillages et aspergée tandis que pour 
obtenir la pluie, des femmes chantaient, en turc : Allah vérsin ! yagkmoûr 
ya^hsin! ay dourdilll (sic). 

(2) Il faut y noter quelques lacunes, plus ou moins inattendues : H 
Calendrier {agricole) de Cordout pour l'an g6i ; les amples dossiers des 
Archives Marocaines (où il y avait pourtant i glaner); le Maroc inconnu 
de Mouliéras, dont les exagérations recouvrent presque toutes des don; 
réellement populaires. 

(3) Ce vocabulaire si curieusement précis, dont Léon l'Africain n'avait 
amené à m'occuper autrefois [Maroc au seizième siècle, iooô, pp. 85, 

(4) Voir particulièrement sur la culture de l'orge (p. 2Ù.\, n 1 et le gret 



lSS REVUE DU MONDE MUSULMAN 



11. Massé, Essai sur le pocte Saadi, suivi d'une bibliogra- 
phie, Paris, Geuthner, 1919, 268-LXii pages. 

La poésie persane, de si rare beauté, séduit depuis cin- 
quante ans des admirateurs de plus en plus nombreux en 
Angleterre et ailleurs ; il est heureux que ce livre vienne 
enlin renouer en France la tradition, trop longtemps in- 
terrompue, de son étude littéraire originale. Cet Essai, 
qu'une excellente bibliographie (1) rend indispensable, con- 
dense avec clarté tout ce qu'il faut retenir de Saadi, ses 
voyages, ses idées, sa méthode de réalisation artistique. 

La première partie (pp. 1 - 1 3s) nous donne sa vie et la 
liste de ses œuvres. La seconde (pp. 132-198) ses idées sur la 
société, la morale et la mystique. La troisième (pp. 199-256), 
ses procédés de composition, ses théories, son observa- 
tion du monde extérieur, son style et un aperçu provisoire 
de ses particularités linguistiques et prosodiques. Une 
dizaine de pages résument ce qui précède en forme de con- 
clusion. 

Saadi n'est pas un penseur très profond ni très original; 
la merveilleuse transparence de son style, qui l'apparente 
à Horace et à Voltaire, l'équilibre un peu bourgeois, mais 
si sensé de son imagination, lui ont valu une durable 
popularité en Perse. Son influence, à travers cette litté- 
rature farcie de gongorismes, obscurcie d'images d'un éso- 
térisme dévergondé, a été extrêmement salutaire pour tous 
ceux qui l'ont lu et imité. 



Cage de l'olivier (p. 448), passages où le raisonnement est aussi pondéré que 
prudent. 

A coté de cela, certaines hypothèses frazériennes (pp. 319, 373), étymo- 
logies discutables p. 221 11. 5o6) et réflexions (p. 401), détonnent. Mais 
C'est si peu de chose, dans ce bel ensemble, dans cette belle moisson. 

(1) P. lxi : Les vers que Musset attribue à Saadi sont à restituer à l'élé- 
gie en râ du roi Qàboùs, de Jorjàn, éditée dès 1787 par W. Jones en ses 
Commentariorum libri VI (p. 278). 



LES LIVRES ET LES REVUES 1 89 

Par ailleurs, je ne me porterais pas garant, — peut-être 
parce que je l'ai moins fréquenté que H. Massé, — de sa 
solidité morale, ni de la sincérité momentanée de ses accès 
mystiques. Barbier de Meynard (i) a écrit sur Saadi des 
pages pleines de sagesse, que le présent Essai complète, 
mais conduit à faire relire. 

Saadi n'est pas un moraliste, ni un sceptique ; c'est un 
bourgeois très cultivé, « un honnête homme », comme le 
dit H. Massé, — mais « honnête » au sens restreint qu'em- 
ployait Pascal avec Miton, non au sens généralisé où 
H. Massé pencherait à l'expliquer; il a goûté, en gourmet 
assagi, à tous les fruits du jardin de l'intelligence, et il 
décrit son plaisir discrètement et sans pose ; sobre et bril- 
lant épicurien, à qui nous ne saurions demander, hélas ! 
ni la folie de ceux qui continuent à aimer sans espérance, 
ni le cœur de ceux qui s'en vont consoler un condamné à 
mort. 

Au demeurant, l'essai de H. Massé, d'une langue sobre 
et expressive, met parfaitement au point cette phvsionomie 
curieuse du « bonhomme » Saadi, auquel il n'a manqué 
qu'un peu de naturel (2) pour être un La Fontaine. 

L. M. 



L'Abrégé de Métaphysique d' A verroès. 

Les Commentaires d'Averroès surla philosophie d'Aris- 
tote se divisent en trois catégories : grands, Chouroûh ou 
Tafsîrât; moyens, Talkhîsât; petits, DjawâmV ; ce der- 

(1) Je partage son scepticisme sur l'anecdote du temple hindou (pp.5 

qui est une simple réplique plagiée d'un texte antérieur (dont le signale- 
ment exact m'échappe pour le moment). 

(2) Les images énu 142-251) sont presque toui toncifs: 

i aurions souhaite' que celles • i uli a vraiment ren< • lussent 

présentées à part ; mais il n'y en avait probablement y 



ICO REVUE DU MONDE MUSULMAN 

nier mot doit se traduire ici par « Paraphrases » ou 
« Sommes », et ['Abrégé de Métaphysique dont il sera 
question ici fait partie des Djawamï , recueil que l'on a 
cru longtemps perdu : c'est Guillem y Robles, qui, en 
iSXg, les identifia avec l'un des manuscrits arabes de 
Madrid dont il dressait le catalogue (i). Ce manuscrit 
n'était pas le seul, car il a paru au Caire, il y a quelques 
années, une édition non datée de V Abrégé de Mêla- 
physique : à en juger par les fautes et les lacunes qu'il 
présente, le manuscrit utilisé pour cette édition devait être 
très défectueux. 

Désireux de fournir à l'histoire de la philosophie his- 
pano-arabe une partie des matériaux qui lui sont néces- 
saires, M. Carlos Quirôs Rodriguez avait décidé de tra- 
duire Y Abrégé de Métaphysique d'Averroès, en prenant 
pour base de son travail l'édition du Caire : en jugeant le 
texte trop défectueux, il lui a préféré celui de Madrid, qu'il 
a édité, à la suite de sa traduction, dans la série des publi- 
cations de l'Académie des sciences morales et politiques de 
Madrid (2). A part quelques corrections, qui s'imposaient, 
il n'a rien changé à ce texte, mais, pour la commodité du 
lecteur, l'a divisé en paragraphe dont les numéros corres- 
pondent à ceux de la traduction : 

Dans une Introduction longue et érudite, M. Quirôs 
Rodriguez fait la critique des matériaux actuellement exis- 
tants de l'histoire de la philosophie hispano-arabe. Au 
point de vue espagnol et latin, ils sont nombreux et im- 
portants; au point de vue arabe, ils le sont beaucoup 
moins, en raison de la décadence des études arabes en 
Espagne depuis trois siècles : de brillantes exceptions doi- 
vent être signalées; mais, d'une manière générale, Al- 



(1 N. XXXVII (Gg 36). 

(21 Averroes, Compendio de mctajisica, Texto arabe, con Iraducciôn y 
notas de Carlos Quirôs Rodriguez. Madrid, Estanislao Maestre, 1919. 
in- 16, xl -f 3o8 -f 176 p. 



LES LIVRES ET LES REVUES ICI 

phonse le Sage et Raymond Lulle n'ont pas fait école. Les 
traductions latines de philosophes arabes laissent beaucoup 
à désirer : la plupart sont faites des versions hébraïques, 
ou bien leurs auteurs, esclaves du mot à mot, et manquant 
de connaissances techniques, ont commis de lourdes er- 
reurs. 

Comme le fait remarquer Alenendez Pelavo, ils rendent 
la lettre, non l'esprit. Nous en avons des exemples frap- 
pants avec la traduction du médecin juif Jacobo Mantino, 
publiée à Venise en i552, etfaite sur l'hébreu : les stoïciens, 
« gens du Portique », en arabe ashâb al-midhalla, y de- 
vinrent gentes habitantes in tentoriis (i). 

Passant de ces vues d'ensemble à l'examen de l'œuvre 
qu'il a prise pour sujet de son travail, M. Quirôs Rodriguez 
raconte l'existence mouvementée d'Averroès, et montre que 
la date de 555 de l'Hégire, donnée comme celle de la com- 
position de Y Abrégé de Métaphysique, ne saurait être 
exacte ; l'ouvrage aurait été écrit une vingtaine d'années plus 
tard. Quant au cinquième livre qui devait le terminer, livre 
qui ne figure ni dans le manuscrit de xMadrid ni dans 
l'édition du Caire, il y a tout lieu de croire qu'Averroès ne 
l'a jamais composé. Voici le contenu des quatre livres — 
mieux vaudrait dire « dissertations » — de cet exposé mé- 
thodique et raisonné des doctrines d'Aristote : 

i° Plan. Préliminaires. Explications des termes tech- 
niques; 

2° Relation et subordination des dix catégories. Analyse 
de l'idée de substance ; 

3" Modalités de l'être ; 

4° Principes et causes des substances. 

A la suite de sa traduction, M. Quiros Rodriguez a 
donné deux listes, Tune des principales variantes, l'autre 
des lacunes étendues de l'édition du Caire, et, chose dont 

(i) P. xxxvn do l'Introduction. 



IQ2 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

les arabisants sauront apprécier l'utilité, un Glossaire des 

expressions techniques. 



« Le Golfe Persique (i ). a 

Los événements donnent de l'actualité àcetravail. L'Alle- 
magne avait fait un elîort considérable pour s'assurer la 
suprématie politique, commerciale et maritime dans le 
golfe Persique; elle vient d'en étreévincée, définitivement, 
semble-t-il. Il est à désirer que la France prenne sa place, 
bénéficiant à la fois de la défaite de sa rivale et des sym- 
pathies nombreuses et anciennes qu'elle s'est conciliée en 
Orient. 

Vice-consul de France à Bender-Bouchir de ig 1 5 à i g 1 8, 
M. R. Vadala a pu étudier une région dont il donne, pour 
débuter, une description géographique et l'histoire (2). 
Très actif au dix-septième et au dix-huitième siècle, le 
commerce français et la pénétration française tombent en 
pleine décadence après 1770, à la suite de la suppression 
de notre Compagnie des Indes; ce n'est que vers 1880 que 
des tentatives, malheureuses d'abord, sont faites pour re- 
prendre les anciennes relations, et le vice-consulat de Ben- 
der-Bouchir date de 1889. 

A peine revenus dans le golfe Persique, les Français y 
trouvent la concurrence allemande : en 1884 commence 
l'importation du sucre français, qui est très apprécié des 
indigènes; en i<S85 arrivent des cargaisons de sucre du 

01 Par R. Vadala. Pans, Rousseau et C u , éditeurs, 1920, pet. in-8, i5i p. 
Prix: 10 fran 

: Dans sa notice sur Bassora, il omet de signaler que le plan de la ville, 
établi en igo5 par M. Chavenis, a été reproduit in extenso, avec légende 
explicative détailiee, dins les Mémoires de l'Institut français d'archéologie 
orientale du Caire, t. \\.\l, 1912, toi., pp. 1 3(">- 1 37. — lu sa bibliogra- 
phie omet, entre autres lacunes, de référer aux nonces sur le golfe Persique 
et Bender-Bouchir, parues ici-même; cf. R.M.M., VI, 385-409; IV, 
432. etc. Il rassort d'ailleurs de son texte, qu'il n'en a pas tiré parti. 



LES LIVRES ET LES BEVUES ig3 

Holstein : Arabes et Persans en font peu de cas, mais l'Al- 
lemagne ne se décourage pas : elle importe les produits les 
plus variés, fonde des maisons de commerce, des comptoirs 
d'achat, organise des services maritimes, envoie des mis- 
sions politiques et commerciales, crée des consulats, et 
:herche à occuper certains points du golfe. Des échecs, par- 
fois retentissants, l'hostilité manifeste des populations, qui 
se délient des nouveaux venus, ne peuvent lasser la pa- 
tience de l'Allemagne, qui allait doubler sa ligne maritime 
Hambourg-Bassora, quand éclata la guerre mondiale. Au- 
jourd'hui, « il ne reste plus aucun Allemand sur les rives 
du golfe Persique, et leur pavillon ne Hotte plus ni sur 
terre ni sur mer (i) ». 

Si Ton songe que l'Allemagne était représentée, dans le 
mouvement maritime de 1913-1916, par 147 vapeurs et 
2 voiliers, et la France par 4 voiliers seulement (en réalité, 
des boutres de Mascate francisés), on verra quelle place 
notre pays, délivré de cette redoutable concurrence, peut 
s'assurer dans le golfe Persique. 

L. B. 

(0 P. 3 7 - 



kxx iz , 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 
Introduction à l'étude des revendications islamiques, par L. Mas- 

SIGNOM I 

I. — Les explications proposées 2 

II. — Les « sha'àir al Islam » : défense sociale de la culture isla- 

mique 9 

III. — L'indépendance pure et simple du Khalifat 11 

IV. — Le Dar-el-Islam 17 

Conclusion 21 

Listes annexes (à suivre) 23 

L'Islam aux Indes Néerlandaises, par A. Cabaton 27 

La réorganisation des Habous au Maroc, par H.-L. Rabino .... 53 

I. — Avant-propos 53 

II. — Institution des Habous 53 

III. — Diverses catégories de Habous 58 

IV. — Droits coutumiers grevant les biens Habous 5g 

V. — Dilapidation des Habous 66 

VI. — Réorganisation des Habous 72 

VII. — La nouvelle administration des Habous Si 

Les Derqaoua de Tanger, par Ed. Michaix-Bellaire 98 

Les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, par Louis Yelavitch. ... 119 

Un chant maghribin : La Qasida de la « Tête de Mort » (Ibn Achour), 

par Achour Abdelaziz 1 34 

Note sur la métrique des mowashshahât (rythme du tambourin), par 

L. M 146 

Les Études Islamiques à l'étranger, par Louis MASSIGNOM l5l 

En Suède. — La personnalité de Mohammed selon l'Islam, d'tprèa 
Andrae : la méthode pensée d'ibn al' Arabi, suivant les travaux 

de Nyberg j5i 



inh REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Pagei, 

La Presse musulmane i58 

Là Presse arabe d'Orient, par L. M 1 58 

En l g3 pte i58 

Kn Palestine i5q 

En Syrie 160 

En Mésopotamie 161 

Publications arabes • . . . . 162 

Quelques mots sur la presse persane. parL. B. ...... . [65 

La Presse arabe de Tunisie, parL. M 168 

Questions actuelles, par L. B 173 

« La question arménienne et un point de vue turc » 173 

La Turquie devant le tribunal mondial. Son passé, son présent et 

son avenir 174 

Les Turcs d'après les auteurs célèbres i83 

Les Événements du Caucase 1 85 

Les livres et les revues 186 

E. I aoust, <s .Mots et choses berbères », parL. M 1X0 

H. Massé, «Essai sur le poète Saadi », par L. M 188 

L'Abrégé de Métaphysique d'Averroès, par L. B 189 

« Le Goli'e Persique », par L. B 192 



Le Gérant : Pardoux 



4810. — Tours, Imprimerie E. ArràVLT et C'V 



REVUE DU MONDE 

MUSULMAN 



TOMES QUARANTIÈME ET QUARANTE ET UNIÈME 



»M 



:evue du monde 

musulman 



Publiée par 



LA MISSION SCIENTIFIQUE DU MAROC 



IES QUARANTIÈME ET QUARANTE ET UNIÈMI 



1920 



PARIS 
ÉDITIONS ERNEST LEROUX 

28, RUE BONAPARTE t 




f.-D LUCIANI 



Revue du Monde Musulman 



SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 1920. Volumes XL-XLI. 



VINGT ANS DE POLITIQUE ALGÉRIENNE 



LE DEPART DE M. LUCIANI 



L'année 1919 a vu disparaître les meilleurs artisans de 
notre politique nord africaine. M. Roy, secrétaire général du 
Gouvernement tunisien pour la justice, décédait le 25 mai ; 
M. Varnier, ancien secrétaire général du Gouvernement de 
l'Algérie, haut commissaire aux confins algéro-marocains, 
disparaissait le 2 décembre dernier. Nous apprenons au- 
jourd'hui la retraite de M. Luciani, conseiller du Gouver- 
nement et directeur des Affaires indigènes de l'Algérie, le 
véritable pivot de la politique indigène de notre grande 
colonie depuis vingt ans. L'opinion publique algérienne ne 
saurait laisser partir un tel homme sans le saluer. Retracer 
son œuvre, c'est à la lois brosser l'esquisse historique de 
l'évolution algérienne pendant une génération et c'est mon- 
trer ce que peuvent et ce que savent faire les artisans 
éclairés, consciencieux et dévoués, qui sont la force de 
notre administration coloniale. 



XL-XLI. 



2 RKVUE DU MONDE MUSULMAN 

M. Luciani arrivait en Algérie en 1870, à l'âge de io,ans y 
trais émoulu bachelier, ("était la guerre : le devoir était 
tracé pour M. Luciani : il s'engagea aussitôt pour la durée 
des hostilités au 3 r régiment de tirailleurs à Constantine. 
La guerre marcha si vite et si malheureusement qu'il n'eut 
pas le temps d'être appelé en France, mais il contribua, 
dans le rang, à la pacification delà kabvlie insurgée. 

Libère en avril 1871, il se mettait immédiatement à 
l'étude de l'arabe et du droit musulman, tout en poursui- 
vant ses études juridiques. Il entrait en même temps dans 
l'administration algérienne comme rédacteur à la Préfec- 
ture. Dès lors, c'est par un labeur obstiné, c'est par un 
contact permanent, svmpathique et compréhensif avec 
l'élément indigène qu'il acquerra cette parfaite connais- 
sance des milieux algériens, qui lui vaudront cette ascen- 
sion aux plus hauts grades de l'administration locale et 
cette direction des affaires indigènes. 

Il est adjoint civil de la subdivision de Sétif en 1876, 
puis administrateur de commune mixte en 1877, et pendant 
dix ans. En 1887, il entre au Gouvernement général, où il 
occupe successivement les fonctions de sous-chef de bureau, 
de conseiller de Gouvernement (1901) et enfin de directeur 
des affaires indigènes. Il a été ce directeur jusqu'à 1919, 
c'est-à-dire pendant près de 20 ans. 

Les travaux administratifs de M. Luciani sont innom- 
brables, ceux dont il a été l'artisan direct, comme ceux 
qu'il a inspirés, conseillés et fait aboutir. Rappelons, au 
courant de la plume, qu'il a assuré en quelques années : 
i° la constitution de l'état civil des indigènes, si nécessaire 
à l'affermissement de leur personnalité juridique et civile, 
et à la suppression des abus de tout genre; 2 le développe- 
ment des sociétés indigènes de prévoyance, dont l'actif 
dépasse aujourd'hui 26 millions, et qui ont rendu aux 
masses populaires et agricoles d'innombrables services: 



VINGT ANS DE POLITIQUE ALGERIENNE 5 

3° l'extension considérable de l'enseignement des indi- 
gènes. Après la promulgation dudécret de 1892, on vit, en 
fort peu de temps, éclore dans toute l'Algérie une floraison 
d'écoles; en une seule année, il s'y élevait pour plus d'un 
million de bâtiments scolaires, et le nombre des élèves dou- 
blait largement dans le même temps. 

C'est à M. Luciani encore qu'on doit l'organisation et le 
fonctionnement des médersas (Alger, Tlemcen, Constan- 
tine), où la jeunesse intellectuelle indigène acquiert à la 
fois une excellente instruction française et les plus hautes 
connaissances de la science musulmane, et qui au surplus 
fournissent aujourd'hui de précieux auxiliaires à l'admi- 
nistration des pays musulmans, placés sous notre autorité, 
tant en Algérie, qu'en Afrique occidentale ou en Orient. 

Ces médersas algériennes sont une des plus utiles et des 
plus pratiques institutions locales. Loin de porter quelque 
envie à des universités, peut-être plus renommées, telles 
Al-Azhar, du Caire, Djamaa Zitouna, de Tunis, et Qarouivn 
de Fez, les médersas algériennes peuvent s'enorgueillir 
d'être des établissements, non moins intellectuels, d'une 
vie spirituelle aussi vivace et aussi intense, mais en même 
temps pratiques, modernes, libéraux, évadés du sommeil 
séculaire de l'Islam, et où s'élabore lentement mais sûre- 
ment le rapprochement tant désiré de deux peuples, de 
deux âmes et de deux civilisations. Des islamologues aussi 
distingués que MM. Marçais, Destaing, Bel, Cour, etc., 
ont dirigé ou dirigent encore ces institutions franco-mu- 
sulmanes. 

A coté de ces laboratoires intellectuels, destinés à l'élite, 
une administration éclairée ne saurait oublier que. pour 
prendre à rebours le mot évangélique, la parole de Dieu ne 
Suffit pas seule au peuple : il lui faut aussi le pain quoti- 
dien. A une société, fort arriérée dans le domaine indus- 
triel, il fallait des écoles professionnelles : ce fut l'œuvre 
de M. Luciani; on lui doit les premiers établissements de 



4 REVUE DU MONDE Ml'Sl 1 M.\N 

ce genre : écoles professionnelles pour la confection des 
tapis et des broderies, écoles professionnelles de maçonnerie, 
de menuiserie, d'ajustage, de ferronnerie, de chaudronnerie, 
de mécanique; création de ruchers modèles, etc. C'estainsi 
que peu à peu, et grâce aussi, il faut le dire, à l'éducation 
journalière du colon, se forme une élite d'artisans indi- 
gènes, absolument nécessaire à la régénération delà société 
arabo-berbère comme à la prospérité de la colonie. 

Les services sanitaires indigènes tiennent une des pre- 
mières places dans une administration coloniale. L'œuvre 
de M. Luciani est considérabledans cedomaine et témoigne 
de sa sollicitude éclairée : c'est lui qui a inspiré et fait 
créer les infirmeries indigènes, le service des auxiliaires 
médicaux indigènes, les cliniques de doctoresses pour les 
maladies des femmes et des enfants indigènes, le service 
des consultations médicales gratuites dans les tribus. Les 
heureux effets de cette lutte acharnée, préventive ou cura- 
tive, contre la maladie et de cette diffusion inlassable des 
principes d'hygiène se sont fait sentir immédiatement: la 
population-autochtone de l'Algérie a doublé dans le dernier 
quart de siècle. Et c'est là un résultat dont les indigènes, 
non moinsque les colons, toujours àcourt de main-d'œuvre, 
lui sont profondément reconnaissants. 

Il y aurait encore bien des choses à ajouter à cette œuvre 
féconde : rappelons simplement la création des bureaux 
de bienfaisance musulmans, dont l'extension régulière et 
le fonctionnement normal permettent d'apprécier les ser- 
vices de tout genre qu'ils rendent au petit peuple des dés- 
hérités, des souffrants et des malheureux. 

Deux projets très importants préparés par M. Luciani 
n'ont pas encore abouti, l'un sur l'application à l'Algérie 
du régime de l'immatriculation de la propriété, l'autre sur 
la codification de la loi musulmane. 



VINGT ANS DE POLITIQUE ALGERIENNE 5 

\Sur le premier point, l'Algérie, pays d'administration di- 
recte, vogue dans le sillage de la métropole et vit sur un 
passé aussi lourd et aussi embarrassé qu'elle. Les nom- 
breuses lois, qui règlent ici la constitution et le régime de 
la propriété foncière, n'ont pas toujours éclairé la situation 
et souvent au contraire l'ont singulièrement compliquée. 
Les pays voisins : Tunisie, Maroc, grâce aux facilités 
qu'offre un pouvoir souverain absolu, ou encore l'Afrique 
occidentale, où on a pu tailler dans le neuf, sont manifeste- 
ment en avance sur l'Algérie à ce point de vue : ils sont 
pourvus de ces régimes fonciers, merveilleusement souples 
et pourvus de toutes garanties, qui sont issus du système 
Torrens. Espérons que les projets Luciani sortiront un 
jour du sommeil profond qu'ils dorment dans les cartons 
du Ministère de l'Intérieur. 

Quant à la codification du droit musulman algérien, si 
elle n'a pas encore abouti administrativement, elle rend du 
moins les mêmes services qu'elle pourrait le faire après une 
promulgation officielle. On sait que cette codification, pré- 
conisée par M. Luciani sur le modèle des codifications 
libérales des pays musulmans de l'Orient, est pratiquement 
l'œuvre de l'éminent doyen de la Faculté de droit d'Alger 
et professeur de droit musulman, M. Morand. C'est lui qui 
l'a élaborée pièce par pièce, en dehors comme au sein de 
cette commission de codification, dont M. Luciani a été 
l'instigateur et le membre le plus laborieux et le plus 
écouté. Aujourd'hui le code du statut personnel, succession 
et testaments, du statut réel immobilier, des preuves, en 
somme l'ensemble du droit musulman, en vigueur en Al- 
gérie, est sur pied, rajeuni, vivifié, parfaitement modernise 
tout en étant entièrement conforme aux plus strictes exi- 
gences de la loi écrite, de la tradition et de la jurispru- 
dence. Non promulgué officiellement, le Code Morand 
est devenu pratiquement le livre de chevet des juridictions 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 

algériennes et est consulté dans beaucoup de cas avec 
profit par les juridictions indigènes des pays musulmans 
de l'Afrique occidentale. M, Morand s'est plu à maintes 
reprises à reconnaître l'aide efficace que M. Luciani lui a 
apportée. Dans la préface de ce code, publié à Alger 
en 1916, il dit notamment : « Ce qui m'a soutenu sur- 
tout, ce sont les précieux encouragements qui m'ont si 
fréquemment été donnés par tous les membres de la 
commission de codification, et principalement par... et par 
M. le directeur des Affaires indigènes, Luciani, de qui les 
conseils éclairés ne m'ont jamais fait défaut et de qui je ne 
pourrais sans ingratitude ne pas rappeler ici la précieuse 
collaboration. » 

Une œuvre humaine ne va pas sans critiques. On a re- 
proché à M. Luciani d'être partisan des pouvoirs discipli- 
naires et de l'internement administratif. Il l'a été en effet, 
dans l'intérêt même des indigènes, d'accord en cela avec 
beaucoup de bons esprits et d'administrateurs expérimen- 
tés. Ces jours-ci encore, le Conseil général de Constantine 
ne demandait-il pas le maintien du régime de Tindigénat? 
On lui a reproché encore la création des tribunaux répres- 
sifs. Ces tribunaux ont fini par succomber devant l'hosti- 
lité intéressée des magistrats et des avocats, et les attaques 
idéalistes de certains docteurs de l'école. Mais personne ne 
pourra nier les avantages qu'ils procuraient ou tendaient à 
procurer : rapprocher le justiciable du juge, rendre la ré- 
pression des délits plus rapides, diminuer les frais de jus- 
tice et associer les indigènes à l'action de la justice par la 
présence d'un assesseur indigène à côté du juge français. 
Depuis la disparition de cette institution, l'Algérie est la 
seule colonie française où l'indigène ne soit pas représenté 
dans ses juridictions pénales. Est-ce vraiment un progrès ? 
Il est d'ailleurs inutile de vouloir aujourd'hui défendre ou 
critiquer ces institutions judiciaires algériennes d'hier. Tout 
a été dit à ce sujet, et si des abus ont été commis dans la 



VINGT ANS DE POLITIQUE ALGERIENNE J 

pratique, ce n'est ni à l'institution elle-même, ni à leur 
instaurateur qu'il faut en faire le reproche. Au surplus, les 
administrations tunisienne et marocaine, qui en cette 
matière prennent un ton détaché et des allures supérieures, 
pourraient un jour se voir chercher noise à leur tour, elles 
qui, sous le couvert de l'immunité et des privilège diplo- 
matiques, de la souveraineté du bey ou du sultan et du 
manteau complaisant des autorités indigènes locales, se 
permettent, à peu de chose près, toutes les audaces d'un 
pur régime d'autocratie. 

Pour en terminer avec l'oeuvre administrative de M. Lu- 
ciani, disons qu'il a dirigé et inspecté personnellement pen- 
dant de longues années le corps des administrateurs de 
communes mixtes, auquel il avait appartenu lui-même, et 
cela, dans des moments aussi critiques que celui de la 
remise des territoires militaires à l'autorité civile. C'est 
en donnant confiance aux indigènes, en les faisant ad- 
ministrer par un personnel bien recruté, expérimenté et 
dévoué, que l'administration algérienne, sous son auto- 
rité, a pu imposer le service militaire aux indigènes et 
les faire participer, comme soldats et comme travailleurs 
agricoles et industriels, à une guerre de cinq ans, sans 
accidents graves. 1871 a été effacé. 

Tous ces heureux résultats n'ont pu évidemment être 
obtenus que par une claire vision des choses, par une adap- 
tation aux nécessités du moment, et par des emprunts au 
voisin, quand celui-ci fait bien. C'est pourquoi, on a pu 
voir ce directeur des affaires algériennes tour à tour en 
Tunisie et au Maroc, où il étudiait le fonctionnement des 
Protectorats, en Egypte, et en Syrie, où il regardait mar- 
cher la machine administrative orientale. Ceux qui derrière 
lui ont fait ces voyages et ces études peuvent affirmer que 
l'administration des indigènes en Algérie est aussi libérale 
et aussi souple que dans tout autre pays, qu'elle a donné 



8 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

des résultats que les autres peuples, et les Anglais notam- 
ment, peuvent nous envier et que nous devons en attendre 
des effets encore meilleurs dans l'avenir. 

En définitive, le programme politique de M. Luciani 
peut se résumer en peu de mots : inspirer confiance et sym- 
pathie aux indigènes, les habituer au contact des Français, 
les diriger sans craintes et sans regret vers une évolution 
large et féconde, créer entre les uns et les autres une com- 
munauté étroite d'intérêts, de besoins, de tendances et de 
mutuelle cordialité. Ces formules peuvent paraître un peu 
vagues et même terre à terre. Il faut pourtant estimer que 
c'est le seul objet essentiel de toute politique à suivre : 
c'est en tout cas la politique qu'avec sa longue expérience, 
sa sincère affection pour l'Islam, sa science d'arabisant 
consommé, et son caractère amène et tenace, M. Luciani 
a suivie. 

Nous avons plusieurs fois fait allusion à l'érudition arabe 
et islamique de M. Luciani. Il s'est particulièrement atta- 
ché à deux questions ardues et qui tentent peu de gens : les 
successions musulmanes « qui sont la moitié du droit », 
dit l'axiome juridique arabe, et la théologie musulmane. 
Ses travaux, désormais historiques, font autorité en la ma- 
tière. 

Nous rendons à M. Luciani un dernier hommage, et non 
le moindre, au nom de l'administration des Colonies. On 
rappelera avec émotion qu'il a été le maître et le guide de 
coloniaux aussi éminents que Clozel, Brunache, de Béhagle, 
Joseph Guyon et de bien d'autres encore, qui pour être 
moins connus, ou n'avoir pas encore percé, ne sont pas 
sans valeur. 

Un directeur de Gouvernement est un travailleur ano- 
nyme ; il n'a pas de pouvoirs propres. Il ne prend et ne 
signe aucune décision importante. C'est un instrument, 
voilà tout. C'est un outil modeste et efficace qui pour au- 
tant ne saurait avoir la prétention de passer à la postérité. 



VINGT ANS DE POLITIQUE ALGERIENNE 9 

Mais pourtant, quand ce directeur a été vingt ans le chef 
de l'administration indigène d'un pays, après en avoir été 
vingt autres années un des bons serviteurs de deuxième 
plan, quand il a suconseilleret persuader trois Gouverneurs 
généraux, aussi éminents que MM. Revoil, Jonnart et Lu- 
taud, quand il a facilité par sa haute probité morale et son 
expérience consommée l'évolution rapide et rationnelle d'un 
pays comme l'Algérie, l'opinion publique a le droit et le 
devoir de rendre hommage à la tâche considérable qu'il a 
accomplie, et aux immenses services rendus à la Patrie et à 
la Colonie. Si la Grande-Bretagne peut être hère de son 
corps d'administrateurs du « Civil Service », l'Afrique du 
Nord n'a rien à envier à l'Inde. 

M. Luciani, élu récemment maire d'El-Biar, cet impor- 
tant faubourg d'Alger, continuera, sur un autre terrain, son 
œuvre féconde. 

Paul Marty. 



PRINCIPAUX OUVRAGES TECHNIQUES D'ISLAMOLOGIE 

DE M. LUCIANI 



i. Traité des successions musulmanes, extrait du commentaire de 
la Rahbia d"Abdallah Chenchouri (f 999/1590). Alger, 1890. 



2. Traduction de YWqîdah soghrâ, catéchisme de Senoussi 
(f 892/1486). Alger, 1896. 



3. Édition et traduction de la Djaouhara d'Ibrahim Laqanî 
(| 1078/1668). Alger, 1907. 



4. (Ibn Toumert), Mouwatta' al-Imâm Al-Mahdt. Alger, 1907. 



5. Texte et traduction des Prolégomènes thêologiques de Senoussi. 
Alger, 1908. 



LA CODIFICATION 
DU DROIT MUSULMAN EN ALGÉRIE 



Nous recevons la communication suivante : 

La codification du droit musulman algérien, chose 
faite à l'heure actuelle, est arrivée au stade final : celui de 
la promulgation. Protagonistes et adversaires n'en conti- 
nuent pas moins à échanger vigoureusement leurs argu- 
ments contradictoires. 



Depuis longtemps l'Orient est entré dans la voie de la 
« modernisation » de son droit civil, privé. 

C'est le Gouvernement ottoman qui a débuté au milieu 
du dix-neuvième siècle, en promulguant un clk\c des 
obligations civileset commerciales, le « Médjellé », et plus 
tard un code foncier qui compléta cette œuvre. Le Gou- 
vernement révolutionnaire qui succéda à Abdul-1 lamid se 
devait à lui-même d'aller plus loin. Après des études et 
des tâtonnements divers, il a public, le 3o avril 1917, une 
codification nouvelle, d'un libéralisme extraordinaire, et 
qui dépasse de beaucoup tout ce qu'on pourrait oser pour 
l'Algérie. Si les modifications apportées au c^k\c de procé- 
dure peinent paraître moins importantes, celles qui ton- 



12 REVUE DU MONDE MUSULMAN 



client au droit familial, et notamment au statut du ma- 
riage et du divorce, sont en quelque sorte révolution- 



naires 

• i'- 



L'Egypte a suivi la Turquie. Elle a, depuis 1875, un 
code du statut personnel et des successions, dont elle a 
récemment entrepris la révision. On y traite avec la plus 
grande liberté de la condition de la femme, question déli- 
cate entre toutes ; en matière de mariage et de divorce, le 
législateur évolue avec habileté au milieu des textes sacrés 
et des commentaires autorisés. 

La Tunisie de son côté possède depuis 1907 un code des 
obligations et contrats; depuis 191 1, un code de procé- 
dure civile; depuis 1 9 1 3 , un code pénal. Les statuts per- 
sonnel et successoral n'ont pas été encore codifiés, il est 
vrai, dans leur ensemble, mais des décrets beylicaux sont 
venus par petites étapes régler partiellement la question. 
C'est ainsi qu'à la date du 9 avril 191 1, est intervenu un 
décret du Bev sur les contrôles des tutelles et des garanties 
dont les gestions de cette nature doivent être entourées. 

Au Maroc enfin, notre occupation est trop récente pour 
qu'une tentative de ce genre ait pu se produire en mesure 
d'ensemble, mais on pourrait signaler des espèces particu- 
lières, déjà réglementées par des « dahir » isolés. 



En Algérie, la question est à l'étude depuis le 22 mars 
Kjo5, date de la création par M. le Gouverneur général 
Jonnart, d'une commission « pour l'étude d'une codifica- 
tion des dispositions du droit musulman applicable aux 
indigènes musulmans de l'Algérie ». M. Jonnart qui, 
douze ans plus tôt, avait signalé, en qualité de rapporteur 
du budget de l'Algérie à la Chambre des députés, les 
défauts de la justice algérienne, était tout désigné pour en 
chercher le remède. 



LA CODIFICATION DU DROIT MUSULMAN EN ALGERIE l3 

Les travaux de la Commission, qui réunissait M. Mo- 
rand, doyen et professeur de droit musulman de la Fa- 
culté d'Alger. M. Luciani, directeur des Affaires indigènes; 
MM. Vacher et Madaune, premiers présidents de la Cour, 
etc., ont été publiés par fragments, et terminés en 1918. 
Les différentes parties de la codification avaient été sou- 
mises à l'approbation du Gouvernement français, au fur 
et à mesure de leur achèvement, et en septembre 1918, 
M. Jonnart demanda la promulgation de l'ensemble, der- 
nière étape encore en attente. 



Le droit musulman ne pouvait être codifié en entier en 
Algérie. Comme dans tous les États musulmans organisés, 
le statut répressif disparaît ici, devant le code français. En 
outre, le décret du 17 avril 1889 a soumis les indigènes à 
la loi française pour les litiges en matière personnelle, 
mobilière et immobilière, quand la propriété résulte de 
titres français. 

La codification reste ainsi limitée aux matières sui- 
vantes : 

I. — Statut personnel : mariage, répudiation, paternité, 
minorité, incapacité, interdiction, tutelle, absence. 

II. — Statut successoral, successions, testaments, habous. 

III. — Statut réel des biens, non soumis à la loi fran- 
çaise : propriété divise et indivise, droit de chefaa, usu- 
fruit, servitudes et privilèges, ventes, donation, contrats 
de nantissement divers, etc. 

IV. — Statut des preuves : présomptions, aveu, ser- 
ment, actes authentiques et sous-seing privés, témoi- 
gnages. 



14 REVUE Dl' MONDE MUSULMAN 



M. Morand avait fait preuve dans l'œuvre de la Com- 
mission, d'une méthode etd'une science juridique remar- 
quables, avec un souci constant de conciliation des textes 
et dos coutumes. « Cette œuvre, comme disait M. Jonnart, 
a été mûrement étudiée et préparée. Elle a été soumise à 
un contrôle de tous les magistrats français et indigènes de 
L'Algérie. Les préventions et les craintes, qu'elle a d'abord 
soulevées, se sont successivement évanouies. Les adver- 
saires du début, parmi lesquels figuraient des hommes 
éminents, s'y sont ralliés à peu près tous... Dans la séance 
du Conseil de Gouvernement du 19 juillet 1919, le pre- 
mier président de la Cour d'Alger, d'accord avec le pro- 
cureur général, et au nom de la magistrature algérienne, 
a réclamé d'urgence la promulgation du code nouveau. » 

On ne saurait trop insister sur l'approbation donnée 
par l'ensemble de la magistrature indigène algérienne, 
dont les attributions ni la compétence n'étaient atteintes, 
aux textes arabes qui lui furent soumis, afin qu'elle les 
étudiât à loisir et en toute indépendance. Ces textes, il 
faut bien le spécifier, ne constituent pas des dispositions 
nouvelles, mais des conclusions « choisies entre les di- 
verses solutions formulées par les docteurs musulmans, 
qui paraissent les plus conformes à la morale et à l'équité, 
et qui sont les mieux en harmonie avec l'état social du 
monde indigène et ses véritables intérêts économiques». 
Rien d'étonnant, par suite, à l'adhésion non seulement des 
fonctionnaires de la justice musulmane, mais même des 
jurisconsultes et muftis locaux, ces textes, conformes à 
l'orthodoxie, sanctionnant somme toute des coutumes en- 
trées dans les mœurs. Cette consécration a été libre et ré- 
fléchie. 



LA CODIFICATION DU DROIT MUSULMAN EN ALGERIE l5 



Les dispositions proprement nouvelles sont très peu 
nombreuses ; imposées par des considérations morales, 
elles peuvent se justifier par les dispositions d'autres rites 
musulmans, et au surplus, entraient déjà dans la pratique 
des mœurs algériennes depuis une génération. On peut en 
compter quatre pour le statut personnel : 

i° Suppression du droit de djebr ou de contrainte ma- 
trimoniale. Le père n'aura plus la liberté absolue et sans 
réserve de marier ses filles à sa guise et à tout âge. Sur 
ce point, la rupture avec la règle traditionnelle est mani- 
feste, encore que la nouvelle disposition ne soit pas incom- 
patible avec l'esprit de tous les textes. L'exemple est 
d'ailleurs donné par la législation turque qui va bien plus 
loin ; 

2° Solennité des actes de mariage et de répudiation. 
Cette mesure met un peu d'ordre dans les errements anté- 
rieurs, qui rendaient souvent difficile aux femmes de 
prouver leur mariage ou leur divorce. On voit toutes les 
conséquences qui en résultaient pour les personnes, les 
successions, etc. ; 

3° Suppression des absurdités de la jurisprudence rela- 
tive à la gestation, dont la durée légale pouvait atteindre 
quatre ans, d'après le rite malékite : 

4° Organisation de conseils de tutelle pour la sauvegarde 
dos droits des mineurs, jusqu'ici sans défense, etc. 



Si légitime et sage qu'elle apparaisse, l'œuvre de la codi- 
fication algérienne reste en suspens par une hésitation 

finale. Quel sera le nouveau mode de promulgation ? 
Faut-il même une promulgation officielle? Ne doit-on pas 



|6 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

craindre, à la dernière heure, des oppositions restées 
latentes? Les idées du monde musulman ne se forment 
pas comme les nôtres, et nous ne pouvons pas, en Algérie, 
comme dans les pays d'Orient, ou même en Tunisie et au 
Maroc, recourir à l'autorité du souverain musulman pour 
consacrer l'orthodoxie des modernisations. 

La publication du code algérien peut revêtir quatre 
formes : 

i° Promulgation par une loi. C'était la thèse primitive 
de réminent professeur de législation algérienne à la 
Faculté de droit d'Alger, M. Larcher, dont la manière de 
voir s'est ensuite modifiée. Par son caractère de pérennité, 
une loi cristalliserait en quelque sorte ce qui ne peut être 
qu'une jurisprudence révisable. Elle dépasserait à la fois le 
cadre des institutions musulmanes et des nôtres; 

2° Promulgation pardécret. Les objections qui s'opposent 
à la loi tombent pour un procédé qui permettrait les révi- 
sions et les améliorations reconnues nécessaires, par 
exemple pour mettre en harmonie le droit successoral 
algérien avec les nouvelles dispositions de la loi française, 
ou pour suivre les progrès du Code turc, en matière de 
statut personnel ; 

3° Promulgation par arrêté du Gouverneur général. Un 
arrêté serait impuissant à créer en Algérie une condition 
légale au regard des tribunaux. Cette solution est à écarter; 

4° Recommandation du Gouverneur général aux ma- 
gistrats de se servir du code nouveau, sans qu'il leur en 
soit fait une obligation. 



Cette dernière façon de procéder se trouve déjà en appli- 
cation, non sans avantage. Les esprits malintentionnés 
ne peuvent pas arguer contre la codification, d'une in_ 
rence de l'autorité française dans l'islam, et la preuve est 



LA CODIFICATION DU DROIT MUSULMAN EN ALGERIE 17 

faite, sans heurts ni discussions fâcheuses, que le « Code 
Morand» répond vraiment à l'étatactuel de la société mu- 
sulmane algérienne. Les juridictions françaises et les magis- 
trats indigènes l'ont adopté sans contrainte. Il tend à deve- 
nir spontanément le bréviaire du droit musulman algérien. 
La phase de l'acclimatation est donc passée. Reste à 
donner un statut juridique à cette codification acceptée de 
tous, mais qui, faute de légalisation, prête aux chicanes 
des plaideurs mécontents. 

L'opinion semble faite dans les milieux compétents, en 
faveur de la promulgation par décret. Mais on hésite entre 
la promulgation partielle et la promulgation totale, qui 
ont l'une et l'autre des partisans convaincus. L'accord se 
ferait de lui-même si l'autorité, la plus qualifiée en l'espèce, 
se trouvait conviée à intervenir. 

Dans les pays musulmans européens dépourvus de sou- 
verains, la législation fondamentale de l'Islam tient en ré- 
serve l'Idjma de la communauté. En Algérie, un synode 
de i5o ou 200 cadis, muftis, docteur es sciences musul- 
mans, cheikhs de confréries, professeurs indigènes et 
lettrés notables, constituant l'aristocratie intellectuelle et 
religieuse, se prononcerait valablement. Son approbation 
vaudrait légalement pour Idjma. On n'ignore pas qu'une 
sorte d'assemblée de cette nature a déjà eu lieu, après la 
rédaction du code du statut personnel, dont le texte a été 
approuvé sans difficulté. L'application de cette procédure à 
toute la codification lui donnerait un brevet d'orthodoxie 
indiscutable. Cette formalité remplie, rien ne pourrait 
s'opposera la mise en vigueur officielle du Code Morand, 
par un décret qui le rende légal pour tous les services pu- 
blics judiciaires, français et musulmans. 

On peut à la vérité prévoir trois ordres de protestations. 
L'idée de faire sanctionner par l'autorité islamique compé- 
tente les dispositions relatives aux musulmans, étudiées au 
préalable d'accord avec eux, déplaira aux traditions 
\i -xi 1. 



i8 



REVUE Dl MONDE MUSULMAN 



L'improvisation politique. En Algérie, les esprits réaction- 
naires qui continuent à voir l'Islam à travers l'annexion 
des Habous au domaine du génie militaire, comme au 
temps de M. de Bourmont, frémiront sans doute qu'on 
puisse demander aux indigènes ce qu'ils pensent de leur 
propre intérêt, au lendemain de la levée en masse de 
l'Afrique du Nord, pour la France. Enfin, les ratés de 
l'éducation musulmane moderne, dont les ambitions et 
les déceptions se confinent dans un kharedjisme de cafés, 
ne manqueront pas de se lamenter à l'heure de l'apéritif. 

On peut souhaiter que la Bibliothèque nationale d'Alger 
ouvre une section spéciale pour la littérature de ces vatici- 
nations contre le progrès social des musulmans d'Afrique. 
Dans quelques générations, elles prendront rang histori- 
quement à côté des controverses auxquelles saint Augustin 
avait vainement opposé la doctrine de l'Union sacrée : « La 
paix est bonne, recherchez la paix; l'unité est bonne, aimez 
l'unité ; ne rompez pas l'unité. » 

L'œuvre à laquelle M. Jonnart a attaché le souvenir de 
sa haute autorité, et l'Université d'Alger le nom du savant 
doyen de la Faculté de droit est une œuvre d'Unité. II 
convient de la réaliser jusqu'au bout avec le sens pratique 
de l'Union qui fait la force. 



s 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLÉ-HAQQ 



La secte qui forme le sujet de ces notes est encore très 
insuffisamment connue. Avant de procéder aux recherches 
de ses origines et aux rapprochements avec les autres 
croyances semblables, il est indispensable de bien établir 
les faits, en évitant autant que possible V influence des 
analogies faciles. Les notes qui suivent traitent du y\omde 
la secte, deson étude en Europe, deson histoire religieuse. 
de ses sanctuaires et de l'habitat de ses adeptes. A la fin 
on trouvera une bibliographie. Pour le moment les ques- 
tions des rites de la secte et de sa morale ont été laissées 
de côté. Lesdonnées que je cite sont pour la plupart basées 
sur les matériaux recueillis par moi-même et dont jusqu'à 
présent je n'ai publié qu'une partie. 



Le nom de la secte. 



Avant tout il faut écarter la confusion résultant de la va- 
riété des appellations que l'on donne à la secte des « Ahlé- 
Haqq » et qui prêtent à des malentendus. Comme toute re- 
ligion, celle qui nous intéresse se considère la seule vraie et 
orthodoxe, et il est naturel que ses adeptes s'attribuent le 
nom de « Gens de la Vérité » (Ahlé-Haqq ou Ahlè-IIa- 
qiqat) (i). Ce terme manque de précision, en tant que d'au- 
tres sectes, parexemple les Horoufis (2), se l'appliquentocca- 
sionnellement. Toutefoisle nom d'Ahlé-Haqq pour désigner 
notre secte particulière a tous les avantages sur les appella- 
tions de « gholat», «alî-allâhi », et « noséïri » qu'emploient 
en parlant d'elle les musulmans et la plupart des voyageurs 
européens. Le premier terme qui embrasse tous les extré- 
mistes chiites est trop large et trop vague. Le deuxième : 
« déificateurs d'Ali », a le même défaut et souligne ce qui 
n'est qu'un détail dans le système religieux qui nous in- 
téresse. Enfin le nom de « noséïri » appartient à la religion 
syrienne bien définie, qui malgré des ressemblances avec les 
doctrines des Ahlé-Haqq (leculted'Ali, lacommunion,etc.) t 
semble présenter un complexe de vieilles croyances tout à 
fait différent ; il est à remarquer, en plus, que Mohammed- 
ibn-Noséir, le prétendu éponyme de la religion des mon- 

(0 Un autre nom: Ahlê-selsélé, « Gens de la succession », ou * de la 
chaîne ». 

Textes persans relatifs à la secte des Horoufis publiés, etc., par 
M. Cl. Huart. Leyde, 1909, p. 40. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 21 

tagnards syriens (i) qui aurait été le partisan de Hasan- 
el-Askari (le onzième imam chiite, mort en 260 de l'Hé- 
gire) n'a rien à faire avec ce Noséir qui, d'après les légendes 
des Ahlé-Haqq, aurait été tué et ensuite ressuscité par 
Ali-ibn-Abi-Taleb (2). On a souvent critiqué Gobineau pour 
avoir traité les Ahlé-Haqq sous la rubrique « Noséiris », 
mais c'est bien lui (p. 338) qui employa pour la première 
fois le vrai nom de la secte : Ahlé-Haqq, « appelés Noséïris 
par les Arabes et les Turcs et Ali-Allahis par les Persans». 
Il faut certainement éviter tout malentendu, mais beau- 
coup de voyageurs (De Bode, Aubin) ont recueilli le nom de 
« noséïri » de la bouche des Ahlé-Haqq eux-mêmes. Le 
Credo de la secte, qui reprend mot par mot la première sou- 
rate du Qoran en en donnant l'exégèse ésotérique, dit : 

Iyyâka na bodou-m dîné Noséir-en 

c'est-à-dire « Mon iyyâka na'bodou (nous t'adorons) est la 
religion de Noséïr (3) ». 



2. — L'ÉTUDE DE LA SECTE EN EUROPE. 

La secte des Ahlé-Haqq nous est connue depuis le com- 
mencement du siècle dernier par les montions qu'en font 
les voyageurs, Sir H. Rawlinson surtout. Le comte de I 
bineau, le premier, donna des doctrines de cette secte un 
exposé d'ensemble remarquable. Plus on étudie la religion 
des Ahlé-Haqq, plus on se rend compte de la grande valeur 
des sources où cet illustre écrivain et voyageur puisait ses 

(1) Voir Kétab-al-madjmou*, Sooratea I et IV: « Abou-Cho*eïb Moham- 
med bin Noçeïr al-'Abdi al-Bakri an-Naraîri », Dussaud, Histoire 

gion des Nosaïris, Paris, 1900. 

(2) Di Bode 1854), Jodkovsky, p. 9, \mi\. Chei lea N saïrii il y 
ment une tradition moins autorisée qui fait remonter leurs 01 
s'il, «v L'affranchi d'Ali-bin-Ali-Ttieb » (Dcssaud, it). 

(3) Joi'kns SKI . p. 7. 



22 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

renseignements. Pourtant le regret qu'on éprouve en li- 
sant Trois ans en Asie, c'est qu'aucun document, aucun 
texte authentique n'y soit cité. On en est réduit à croire 
sur parole l'auteur que son esprit philosophique porte par- 
fois à donner àson exposé une forme trop systématisée. 

Ce n'est que quelque trente ans plus tard que le profes- 
seur V. A. Joukovsky publia, en 1887, un article intéressant 
contenant, entre autre, le texte (34 vers) et la traduction de 
la prière qu'il appelle le « Credo » des Gens de la Vérité. 

Cette pénurie de données originales s'explique par l'ex- 
trême réserve des adeptes de la secte, couvrant leurs 
croyances d'un secret presque absolu, par crainte des per- 
sécutions. 

Durant mon premier voyage en Perse, en 1902, j'eus la 
chance de faire la connaissance à Téhéran d'un ex- « Ali- 
Allahi » converti au Béhaïsme. Grâce à son intermédiaire, 
je pus acquérir un manuscrit contenant : i° le livre reli- 
gieux dit le Kètabè- Sèrendj am (1), c'est-à-dire « Livre de 
l'Accomplissement » (en persan avec des intercalations dia- 
lectiques en vers et en prose), exposant l'histoire des sept 
incarnations de la Divinité ; 2 les notes supplémentaires (en 
persan) surla création du monde et l'établissement du sa- 
crifice, les formules de la « véritable ablution » et la liste 
complète des avatars ; 3° quatre poèmes religieux en turc 
azerbaïdjani, dont le premier, portant le titre de Qotbnamé 
(« Livre du Pôle ») constitue un résumé complet des 
croyances des Ahlé-Haqq. 

Je publiai en 191 1, dans la série de l'Institut des langues 
orientales de Moscou, la traduction russe de tous ces do- 
cuments importants, avec des commentaires et un court 
résumé en français du Kètabè- Sèrendjam (2). 

il Cf. Gobineau, Troie ans en Asie, p. 35g: « Le principal de ces livres 
porte, dit-on {sic ! , le nom de Kétab-i-Sendjénâr (sic ! .'), le Livre de Send- 
jénàr, ou encore le Kétabé-Tchéhar-Melek, « Livre des Quatre Rois ». Il 
faut corriger: « Sèrendjam » et « Livre des Quatre Anges ». 
(2) V. plus bas dans la Bibliographie, sub. n° 53. 



FlG. I 







MflH 




Il SEYY ED Dl K EL A R DECHT. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 23 

Depuis 1902, j'ai été en relations presque ininterrompues 
avec les « Gens de la Vérité ». Je dois mentionner avec une 
gratitude particulière la mémoire du feu Seyyed Moham- 
med, fils de Seyyed Hasan, connu à Téhéran sous le nom 
de « Seyyed de Kélardecht » à cause d'une rébellion reli- 
gieuse qu'il avait provoquée en 1 8g i à Kélardecht, au Ma- 
zandéran. Ce vieillard vénérable (fig. I)me témoigna jusqu'à 
sa mort (en 1916) une amitié sincère, et je ne me souviens 
pas qu'il m'ait une seule fois refusé une explication sur les 
questions qui m'intéressaient. 

Peu à peu, au cours de mes voyages, je constatai la 
grande diffusion de la secte dans la Perse occidentale et 
septentrionale. Partout, j'en ai rencontré des adeptes, et 
j'ai pris de nombreuses notes de mes conversations avec 
eux. Ainsi, grâce à la confiance de mes interlocuteurs, j'ai 
rassemblé beaucoup de matériaux et de documents écrits 
supplémentaires sur les « Gens de la Vérité ». 



3. — L'histoire religieuse de la secte. 

La pierre angulaire de leur religion est la crovance aux 
incarnations successives de la Divinité, qui a fait son appa- 
rition sept fois parmi les hommes. Voici la liste de ces 
manifestations : Khâvendegâr, Mortazâ 'Ali, Chah ÉCho- 
chin, Soltân Sohâk, Qirmizi, Mamed-beg et Khân-Atech. 
Chaque fois le Roi du Monde était accompagné de quatre 
ou cinq anges dont chacun avait certaines attributions spé- 
ciales: d'après le Livre du Pôle, l'un est le vékileX le pîr, c'est- 
à-dire le vicaire de la Divinité et le directeur des consciences : 
l'autre est le juge des actions des fidèles (1); le troisième 
enregistre leurs actes, bons et mauvais ; le quatrième est 
l'ange de la mort. Chacun de ces anges serait considère 

(0 II est aussi appelé râhber et deltl « Le guide» (Uns le Kétamè 



M 



KKVl F. DV MONDK Ml/Si I.MAN 



comme une réincarnation de son prédécesseur de l'époque 
térieore. On aime surtout à appeler un ange par le nom 

de celui qui lui correspond à l'époque de Soltan Sohak. 
Voici la liste des septs manifestations (i) de la Divinité 

et des anges qui les accompagnaient chaque fois : 

Les manifes- 
tât: Les anges : 

Khlvendegâr. Djebraîl. Mikaïl. Israfil. 

MortazaAlL Salmàn. Qamber. Hazfeté-Mo* 

liammed. 

ChahKhochîn. Hàbà Bo- kàkà-Redà. Roré Faqi. 
zorg. 

Benvàmîn. Dàvoùd. Pîre-Mousî. 



Soltàn Sohàk 

Qirmizi. 

Mamed-beg. 

Khàn Atech. 



K. à -M é ri - Yàrîdjân 
d i â n . 



Yàràli. 
Djemchîd- Almâs-beg. Abdâl-beg. 

Rhàn-Abdâl. 



beg. 



Khàn- khân-Al- 
Djemchid. mâs. 



Azraïl. 




Noseïr. 


Fatémé. 


BàbâTà- 

her. 


Aiàma- 
Djélalé. 


(Mostafa), 

Chah se 
var-Agha. 


Khâtoùn- 

Dâyéré. 
Rezbàr. 




Périkhàné- 
Chart. 




Doûsti- 
khânoum. 



Les Ismaïliens croyant que Dieu était dépourvu d'attri buts 
prétendaient que l'ange supérieur (al-Malak-al-Azhim), 
émanation de la Raison universelle, était le créateur du 
monde et qu'à lui revenaient tous les attributs. C'est à lui 
que les Ismaïliens donnaient le titre de Nâtiq. Chez les 
Ahlé-Haqq, la série Khavendékâr, Ali, Baba Khochîn, etc., 
représente les incarnations directes de la Divinité (3). Voici 
comment s'exprime le Livre du Pôle : 

Dieu, être ancien et intarissable, était le secret enveloppé dans le secret, 

(i) Cette liste se trouve sur la feuille 61 du ms. du Sérendjâm. La cor- 
respondance des quatre anges (séries verticales) est confirmée par le Qotb- 
namé. Une autre liste communiquée par lé Sevved de kélardecht reporte, 
comme de juste, Rezbar dans l'époque de Soltan-Sohak et contient quelques 
variantes dans la V e et la VI e époque. Voir MmoRSKY, Matériaux, etc., p. 64. 

(2) Duun en turc ou lébâs en arabe et persan, veut dire « habit, vête- 
ment ». Dieu revêt la forme de diflérents personnages. Les Qizil-bachs de 
l'Asie .Mineure emploient un terme similaire arabe, kisvet. V. F. GrenaRD, 
J. \ ., 1904, mai-juin. 

3) Il est pourtant curieux que dans un passage du Qotb-namé (v. 5o),. 
l'appellation Xàtiq se rapporte à Mamed-beg, appartenant précisément à 
cette série d'incarnations directes. 






NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 23 

Ce Souverain inimitable s'extériorisa dans une perle (1). 
Il créa sept cieux qui tournent l'un dans l'autre. 
Il établit la terre et les montagnes. Viens voir cet ordre étonnant ! 
En sept jours il créa ces choses, telles que nous les avons vues. 
Nous entendîmes (alors) des hommes, des djinns, des anges et des 
saints (érénlèr). 

Le premier jour nous prononçâmes le nom ancien de Khavendégar. 

Le Livre de Serendjam dit :... « (Le Roi du monde) ap- 
parut pour se montrer en sept manifestations (litt. : en sept 
habits), et ensuite, ayant tendu le ciel vert, rentrer dans la 
Perle. Dans sa première manifestation (litt. : premier habit) 
il créa de sa lumière exaltée les amis-anges et les cinq per- 
sonnes de la famille du Prophète (âl-é- ( aba). Il apporta 
Benyamin (le fondateur) du Contrat, sous son aisselle, il 
fit sortir Dâvoud-Nâzdâr de sa bouche, il produisit Pir- 
Mousi le vézir de son haleine, et créa Mostâfâ et Rezbâr de 
sa sueur et de sa lumière » (Ms. f. 60) (2). 

Voici enfin la traduction du mythe sur la création com- 
muniqué par le Seyyed de Kélardecht, qui diffère considé- 
rablement des deux variantes précédentes : « Dieu était dans 
la Perle, puis il vint dans l'eau où nageait Benyamin. 
Dieu lui demanda : « Qui es-tu? » Benyamin répondit: 
« Je suis moi, tu es toi. » Dieu brûla les ailes de Benya- 
min. La même chose arriva une deuxième lois. Alors Dieu 
vint dans une nouvelle forme [djelvë) et apprit à Benyamin, 
c'est-à-dire à Djébraïl, de répondre : « Tu es le créateur 
« et moi je suis le ser\ iteurfdbe^/) ». Ensuite Dieu, qui se 
trouvait dans une bulle d'eau [hobdb dit à Djébraïl com- 
ment y pénétrer aussi. Djébraïl rappela à Dieu la prome 
de donner laforme [djelvè) aux trois autres anges), et les 
voici tousles quatre dans la bulle! Alors Ue/.bar apporta le 

(I) Cf. levers 22 du Credo, que JoUtOVSKI (8) laissa San S traduction : 

♦. Mon lam-yoûlad est mon Mamc dans la Perle » m né û 

En gourani né veut dire : dans ou de. 

i ne autre variante : les Anges lurent créés, resp., de la sueur, de 
leine, de la moustache et du pouls \nabdh) 



REVUE nu MONDE MUSULMAN 

pain [koloutchê qu'on coupa en six morceaux dont Dieu 
reçut deux. Ils mangèrent le pain, dirent : Hoû, etlemonde 
apparut (j . Adam, le premier homme, fut aussi Dieu. Puis 
commença l'histoire et vinrent les prophètes. Ces traditions 
des premières époques sont orales et on les raconte d'après 
les livres des autres religions. » 

Chose assez curieuse : on entend peu de traditions se 
rattachant à l'époque d'Ali. A part les légendes sur la mort 
et la résurrection de Noséïr (2) il n'v a que la mosquée de 
Koùfa qui revient souvent dans le Sérendjâm et les 
kèlâms. Le Roi des Hommes (Chahé-Mardân) Ali aurait 
placé sous les colonnes de cette mosquée un bol de lait caillé 
avec les empreintes des sceaux des douze imcâms (3). C'est 
le signe prophétique pour la manifestation suivante. Aussi 
Chah Khochîn, aiin de prouver sa nature divine, se rend- 
il à Koufa pour sortir le bol et montrer aux «didédârs (4) » 
les sceaux intacts. 

Le nombre de dou^e imams est à noter. Les kélâms de 
Saïl et de Qoul-oghly (en turc azerbaïdjani) contiennent des 
litanies aux douze imams chiites, dont on trouve également 
les noms dans la liste desTchéhel-tèn. Donc les Ismaïliens 
proprement dits qui n'admettaient que sept imams ne 
sauraient être les créateurs directs des Ahlé-Haqq. 

La foi en douze imams ainsi que la déification d'Ali sont 
les points de similitude entre les « Gens de la Vérité » et les 
Noséiris syriens (5). Au contraire chez les Ismaïliens Ali 

(1) Le monde surgit donc comme résultat d'un acte conjoint de Dieu et 
<le ses émanations ! 

(2) Voir Bode (1854) et Aubin, 333. 

(3) Une légende semblable est rapportée chez Ch., 1876. 

I Dididdr est le nom des personnages qui, dans l'interrègne entre deux 
manifestations, attendent la venue du nouveau Roi du Monde, vont 
rencontre et attestent la vérité de sa nature divine. On se souvient des asâê 
et des imams chez le Ismaïliens. Les dictionnaires persans donnent pour 
didèdàr (ou didébdn) la signification de « gardien »; c'est aussi le nom 
donné aux planètes. 

(5 , Voir DUSSAUD, Histoire des Nosaïris, etc., pp. 44 et 1 65 relevées parles 
remarques de GoLDZlHCR, Archiv fur Reli^innsunssenchaft, 1900, n* 12, \ 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 2J 

n'occupait qu'une place secondaire d'asâs à côté du nâtiq 
Mohammed. 

Le prophète de l'Islam ne joue pas de rôle important dans 
la littérature religieuse des Gens de la Vérité que nous 
connaissons. Il n'y a que l'histoire de Tchéhél-tèn (la 
Quarantaine de saints) qui soit étroitement liée avec le nom 
de Mohammed. 

Dans le Kélamé-Defter de Qoul-Oghly, il est dit : 

A l'époque d'Ali (la Divinité) créa les « Quarante ». 
(Et) Mohammed ne reconnut pas le Maître (Mowla;. 

La légende, assez'connue d'ailleurs(i), me fut racontée par 
un Ahlé-Haqq en 1912 de la façon suivante : « Pendant son 
ascension au ciel (me'râdj) Mohammed vit un édifice avec 
une coupole, il désira y entrer et frappa à la porte. On de- 
manda de dedans : « Qui est là?» Mohammed répondit la 
première fois : «Le prophète», et la deuxième fois : «L'en- 
« voyé de Dieu », mais on ne le laissa pas entrer. Alors il 
adressa une prière à Dieu en demandant ce qu'il fallait 
faire. Dieu lui inspira de dire : « Je suis le maître du peuple 
« et le serviteur des pauvres». La portes'ouvrit. Mohammed 
entra et vit quarante personnes assises (qui étaient toutes 
Dieu). Pour saluer Mohammed, un seul se leva et demanda : 
« Quel présent nous as-tu apporté? » Mohammed, dans sa 
perplexité, chercha dans ses vêtements, mais ne trouva 
qu'un grain de raisin sec (mévi^) qui était le « vin pur » 
(Cherabèn {ahoûra) mentionné dans le Qoran. On lui or- 
donna de le délaver dans de l'eau et donner à boire à l'as- 
sistance. Mohammed le lit et il y eut de la boisson pour 
tout le monde. Pour révéler à Mohammed l'essence des 
« Quarante » un barbier [salmani) (2) apparut du monde 



(1) Voir la version relevée par M. IIaktmann au Turkestan ChinoUi Mîtt. 
det Semniars fur Orient. Sprachen, ioo5, Wettasiat, Shtû 

(2) C'est le nom ordinaire des barbiers en persan. Le patron de la pr. 
lion est Salmftn. 



aS l i vi E DU MONDE MUSULMAN 

de ['Invisible et signa un des assistants; aussitôt le sang 
jaillit des bras de tous. Ainsi fut manifestée l'unité de ceux 
qui extérieurement avaient l'air de quarante personnes.» 

Mon interlocuteur était très lier de posséder la liste des 
Tchéhel-tèn qu'il avait reçue d'un derviche Akhond Molla 
Tasoutchi (i), appelé le « Demi-Dieu » [nîm-khodâ). Je 
donne cette liste singulière, caractéristique pour le pèle- 
méle régnant dans les tètes de ces htéologiens populaires. 

Les noms des Quarante Je la religion des Gens de la Vérité 
dans la nuit du Me'rddj de Mohammed. 

i. Nériman Gowré-sévar, véritablement le « maître des générosités » 
(Saheb-Kcrem . 

2. Qoli qui établit le jeûne de 3 jours. 

3. Pîr-Rostem qui est le chef (ser-kalqé) du ^ikr de la Vérité. 

4. Dédé Rédjeb qui est à Stamboul. 

5. Seyyed Ahmed Mohrdar qui est dans l'Inde. 

6. Mir Mikaïl, qui est dans l'Inde et en Egypte. 

7-8. Doûdé-merd Haqâniqui se manifesta dans l'Inde, mais qui est 
Chah Eyâz. 
g. Iladji Baba Hoséïn Pir, enterré dans l'Inde. Il estàDinéver. 
io. Mir-Ovéïs, le « morched » de Ovéïsé-Qaran. 
11-12. Seyved-Araslîm (?), qui instruit les hommes dans l'Inde. 
i3. Chah Bou-Sa'id se manifesta à Kerman. 

14. Djâni-Haqâni. 1 1 est Davoûdé-Keboud-sévar qui apparut dans l'Inde. 
i5. Chah Réza qui apparut dans l'Inde et est enterré à Qomiché (2). 

16. Nour Benhâl (?) qui est le premier des 17 <c selsélés ». 

17. Rermal (?) Chah qui est dans le dixième ordre (doûdé). 

18. Soltân Mahmoud Ghaznévi (3). 

19. Hadji Bektâch Véli. 

20. Chah Fazl qui a dirigé la Tariqat et la Ma'rifat. 

21. Benvamin, le « pir du contrat » (piré-chart) du Maître des géné- 
rosités. 

22. Davoud, le guide ( « dêlil » ) du Maître des générosités. 

23. Pir M<>ûsî, le vézir du Maître des générosités. 
2\. Mostàfà,qui enlève les âmes (c'est-à-dire 'Azraïl). 

(1 Tàsoùtch est une ville sur la rive septentrionale du lac d'Ourmiah. 

Ville au sud d'Ispahan. 
(3) Cf. plus bas le saint enterré i\ Houléïlan. 



NOTES SLR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 29 

25. Seyyed Mohammed Gowré-sévar: ainsi on appelle le Prophète. 

26. Le Maître des générosités qui est le Prince des Croyants. 

27. Chah Ibrahim, qui est Imâm Hasan. 

28. Bâbâ Yadégar, qui est Imâm Hoséïn. 

29. Piré-Riyâzet-kech (l'Ascétique) : ainsi on appelle Imâm Zeïn-el- 
abédin. 

30. Pîre'-Zendé-del (le «Cœur-vif») : on appelle ainsi Khizz et 
Mohammed-Bâqer. 

3.1. (1) Imâm DjVfer Sâdeq est venu dans plusieurs qualités (sefd) 
dont la plus grande (af^il)es\ Seyyed-Djélâl. 

* Mîr Ismaïl, ainsi on appelle Imâm Moûsâ. 

* Imâm Réza, ainsi on appelle Davoudé-Keboûd-sévar. 

* Imâm Mohammed Taqî : ainsi on appelle Doudé-merd Haqâni ; 
mais (en vérité) c'est Chah-Eyâz. 

* Seyyed Chéhab, ainsi on appelle Imâm Alî-Naqî. 

* Seyyed Délaver (c'est) Imâm Hasan Askéri qui possède encore 
quatre qualités. 

* Saheb-Kérem (le Maître des générosités); ainsi on appelle Imâm 
Mohammed Mehdî. 

Un passage dans notre manuscrit donne la liste des anges 
d'après les étapes d'initiation, usuelles chez les derviches ; 
ainsi l'ange qui s'appelle Djébraïl dans la Chariat porte le 
nom de Salman dans la Tariqat et de Benyamin dans la 
Haqiqat. On peut en conclure que les trois premières 
époques de Khavendékâr, d'Ali et de Chah Khochîn cor- 
respondent respectivement, mais non sans confusions 
occasionnelles — aux stages de Chariat, de Tariqat et pro- 
bablement de Ma'rifat (2), mais que la révélation complète 
de la Vérité n'eut lieu qu'à l'époque de Soltan Sohak(3 

Ceci nous ramène à la question du nom de la secte. v 
adeptes ne voient pas d'inconvénient à ce qu'on les ap- 

(1) Ici s'arrête le numérotage, mon Mfrzâ-Khodâ-Qolî n'ayant évidemment 
pu obtenir la somme voulue de 40 saints. Ces difficultés sont très communes : 
rénumération des 19 « horoûfé-Heyy » donne les mêmes peines aux Béhafe. 

(a) Parlant de ces « portes » d'initiation [qapi) y le Seyyed de Kélardecht 

ajoutait que la Ma'ri/dt (la ^nose; n'était qu'une étape intermédiaire eî 

transitoire avant de passer de la Tariqat à la Vente. 

Le ms. d'Oskar .Mann (p. m rappelle * Législateur de la Loi d 
Vérité * (moqannené-qanouné-naqiqat). 



30 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

pelle <v Ali-Allàhi » parce qu'Ali est véritablement une des 
incarnations auxquelles ils croient et parce que son culte 
est accepte avec tant de facilité dans les pays chiites. « Si 
je t'appelle Dieu, dit un poète persan s'adressant à Ali, 
cesera un sacrilège, niais si je te donne un autre nom ce 
sera une altération (chékest) de ta nature (i). » Ainsi les 
Gens de la Vérité sont heureux de pouvoir s'abriter derrière 
le nom du quatrième khalife des sunnites et du Véliollah 
des chiites pour se dérober à la curiosité gênante de leurs 
voisins. Toutefois dans leur système religieux Ali ne joue 
aucunement un rôle exclusif; c'est toujours le quatrième 
cycle, celui de Soltan Sohak. — qui est la base des croyances 
des « Gens de la Vérité ». Les noms des anges de cette 
époque : Benvamin, Davoud, Pir Mousi, Mostafa, comme 
nous avons vu, sont caractéristiques pour les hypostases 
des compagnons de la Divinité. C'est à cette époque éga- 
lement que nous trouvons affilié à ces anges un cinquième 
personnage mystérieux : Pir Rezbar (Ramzbâr?) qui re- 
présente à ce qu'on en peut juger, le principe féminin (2). 
Le Seyyed de Kélardecht confirma catégoriquement les 
conjectures qui me portaient à croire que Pir Rezbar était 
une femme. L'hypostase de Rezbar doit avoir existé depuis 
le commencement du monde; mais son développement 
complet appartient à la quatrième époque. Déjà le comte 
de Gobineau (p. 36 1) décrit le rite très curieux des associa- 
tions fraternelles, purement mystiques entre hommes et 
femmes. Chaque adepte doit se choisir une sœur (3) comme 



(1) Le Cabous-namé, trad. par A. Querry, P. 1886, p. 5, en parlant d'Ali 
s'exprime ainsi: « Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'homme meil- 
leur, plus grand, plus sage que ce noble personnage... A tel point que d'au- 
cuns l'ont adoré comme Dieu et que d'autres le regardent comme le guide 
des égarés dans la vallée du monde. » 

I n« de mes sources (la sous-secte de Chah -Ibrahimî) prétendit que 
Rezbar fut de sexe neutre, khontha (hermaphrodite). D'après le Seyyed de 
Kélardecht, Rezbar avec Mostafa Davoudan comptent pour une seule per- 
sonne parmi les anges de Soltan Sohak. 

(3) Le Seyyed de Kélardecht parlait des associations de deux frères et 




NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 3 -. 

une sorte de complément moral pour qu'en s'aidant mu- 
tuellement on puisse mieux, conformer sa vie aux prescrip- 
tions de la foi et se préparer au Jour de la Résurrection 
(rou^é-qiyamet). Pir Rezbar est étroitement liée à ces pra- 
tiques et le Kétabé- Sérendj am raconte l'histoire de son in- 
tercession auprès du Roi du Monde en. faveur de Mostafa, 
avec lequel elle était unie par ce « contrat de reconnais- 
sance » (Charté-Eqrar) dont pour la première fois nous 
trouvons dans notre manuscrit le véritable nom. On se sou- 
vient en cette occurrence des « frères et sœurs pour l'éter- 
nité »chez les Yézidis (Akhou wa-okhtou-l-ahhirati) (i). 

Pir Rezbar est préposée à tous les rites (kerdar) et dans 
une légende son absence empêche le Roi du Monde de faire 
le « niyaz » (le sacrifice). 

Il y a un autre «contrat » mystique qui remonte, à en ju- 
ger par le Kétabé- Sérendj 'am, — au cycle de Soltan Sohak : 
c'est le contrat de Benyamin. Le Roi du Monde disparu 
d'entre les croyants à l'époque précédente, ne consent à re- 
tourner parmi les hommes qu'à la condition que Benyamin 
devînt son «pir » : « Un taleb, dit-il, doit obéir à son pir ; il 
m'est impossible d'obéir à tes ordres, mais si moi je deve- 
nais ton pir, tu ne pourrais pas accomplir ce que je te di- 
rais. » Ce contrat servit probablement d'exemple au rite 
que pratiquent les Gens de la Vérité en « dédiant la tête » 
(ser-seporden) de chaque nouveau-né à un pir. Vn prêtre 
doit officier à cette cérémonie en coupant en deux une noix 
de muscade ; il doit être entouré de cinq fidèles qui répètent 
la formule : « Nous avons donné la tête » (sar) mais nous 
n'avons pas trahi le secret (serr). » 

une sœur. « Quand on va chez sa sœur », disent les Gens de la Vérité, * il 
faut mettre des gants afin de ne pas la toucher. Oïl ne doit pas poser le 
pied sur son tapis. » D'autres prétendent que les frères et ; I ne de- 

vraient se rencontrer qu'une lois dans sept ans. 

(i) LtDZKARSki, Z. I). M. G., 1897, IV. p 04; \. le point IV de I 

posé présenté par des Yézidis en 18721 



3a REVUE DU MONDE MUSULMAN 

La version assez naïve que le manuscrit donne du contrat 
de Ben ya m in est très curieuse. Nous avons vu que chez les 
Ahlé-IIaqq la Divinité elle-même a pris le rang de Natiq. 
Chez les Ismaïliens Dieu agissait par le ministère du Natiq, 
représentant la Raison Universelle. 11 se peut que le contrat 
de Benyamin avec le Roi du Monde soit une réminiscence 
de cette théorie ismaïlienne. Benyamin est pir et vèkil ; 
cette dernière capacité correspondrait au rôle du Malek-ol- 
A/hîm chez les Ismaéliens, mais les fonctions du « pîr », 
dirigeant l'omnipotence divine, paraissent être une innova- 
tion Ahlé-Haqq. 

L'origine d'un autre groupe d'émanations est aussi 
placée à la quatrième époque. C'est Soltan Sohâk qui 
aurait créé la Septaine, les Ilaft-ien. 

Les fidèles (i) du Roi du Monde, désireux d'avoir un 
« souvenir » de lui dans le casoù il disparaîtrait, insistèrent 
pour qu'il se mariât et lui trouvèrent la fille d'un haut per- 
sonnage. Le Roi du Monde se retira avec elle derrière un 
rideau et y séjourna sept jours. Après ce terme il apparut 
devant les amis avec sept personnes qui avaient toutes « la 
même figure et la même couleur ». Les amis furent stupé- 
faits et Benyamin, Davoud et Piré-Mousi s'écrièrent : 
« Grâce, oh Roi ! Tu as fait de nouveau une ruse, tu nous 
as tourné la tète et nous ne te reconnaissons point.» Parmi 
les Sept, le Roi sourit, leva un peu la tête et dit : « Je suis 
un être agile; je suis seul et unique. » Et les Sept de pro- 
tester : « Nous sommes aussi de ton essence et n'avons 
pas de difïérence d'avec toi. » Le Roi du Monde leur donna 
des noms et dit : « Vous êtes de mon corps; vous êtes de 
mon essence. » Il les fit sortir de derrière le rideau et 
s'adressa à eux ouvertement en les nommant par leur 
nom : le premier était Mîr-Habib-Chah, le deuxième 

(i) Ms.du Sérendjam, fol. 5i verso. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 33 

Seyyed Bol-Véfa, le troisième Cheikh-Chahé-Dîn, le qua- 
trième Mîr-Mostafà, le cinquième Mohammed Govvré- 
sévar (i), le sixième Hâdji-Bâbâ-Hoséin, le septième Khâ- 
moûch-Portchîn (2). 

Le Roi envoie les Sept en pèlerinage à la Mecque. A leur 
retour il expédie à leur rencontre les anges, sous la forme 
d'aigles, qui les aident à passer la rivière en les portant dans 
l'air. Les Sept s'assirent ensuite dans une grotte en se di- 
sant : « Nous avons fait tant d'étapes; le Roi devrait venir 
à notre rencontre, et puis il a un cheval qui s'appelle Bîmé; 
qu'il nous le donne... » Le Roi du Monde comprit leurs 
pensées et envoya Dâvoûd qui ferma l'entrée de la grotte. 
Les Sept y restèrent sept jours et y moururent. Benyamin 
intercéda en leur faveur et sur sa prière, le Roi du Monde 
les ressuscita. Quand il leur reprocha le désir de monter 
sur Bîmé, Seyyed Mohammed baisa son étrier et confessa ce 
grand péché, en le suppliant de leurpardonner. Le Roi dit : 

Mon poumon, mon fils Seyyed Mohammed, je suis un tel ami 
Dont le fardeau, au Jour du Compte, sont les perles. 

Mais comme les Sept avaient douté des actes du Roi, 
celui-ci voulut de nouveau disparaître. 

Si les quatre premiers cycles peuvent être considères 
comme formant la base commune des croyances de tous les 
adeptes de la secte, il existerait des divergences quant aux 
époques suivantes. On nomme dey à 12 branches des Gens de 
la Vérité et, éparpillées comme elles le sont dans les régions 
éloignées de la Perse, elles doivent compléter les listes des 
trois dernières époques de noms qui leur sont mieux c n 

(1) Gowré, dans ces compositions (voir la liste des Tchéhel-tenK se rap- 
porterait au ciel, a en croire mes sources. Cf, le Dabtitan : les \li Ali.ilns 
♦ appellent le quatrième ciel Doldol »; v. la Bibliographie, D i. 1 
giquement gowré — gôr (?), c'est-à-dire : Onagre! 

(a) Por-tchin serait « ayant beaucoup de cheveux, chevelu ». On m'expli- 
quait (chin par ^o//. 

xl-xli. 3 



'3-| tJJB DU MONDE MUSULMAN 

nus. Le compilateur de notre manuscrit appartenait évi- 
demment à la branche des Atech-bégui de laquelle étaient 
également la plupart de nies informateurs. 11 ne faut pas 
perdre de vue cette circonstance, ainsi que la remarque de 
Gobineau qui croyait que la doctrine des Klianclachis (ce 
qui indubitablement veut dire Khan-A techis) , « est mani- 
festement assez terre à terre ». Elle a pourtant le grand 
avantage de nous être connue sur la toi des documents. 

On connaissait plus ou moins les dogmes et surtout les 
rites des Gens de la Vérité, mais faute de matériaux, on né- 
gligeait jusqu'à présent l'étude des conditions historiques 
et géographiques dans lesquelles elle s'est formée. Nous sa- 
vons encore très peu de chose sous ce rapport, mais nous 
pouvons déjà fixer assez de points de repère. Cette analyse 
montrera que les doctrines des Gens de la Vérité ne sont 
probablement pas de la mythologie pure et simple et qu'il 
commence à s'en dégager un ensemble de données positives 
formant la base de la vraie histoire religieuse de la secte. 

Les Gens de la Vérité se servent de trois langues : du 
persan, du dialecte que nous appellerons provisoirement 
gourani (i) et du turc azerbaïdjani. Le très important 
« Livre du Pôle » affirme que Baba Khochîn (III e cycle) 
parlait persan, Soltan Sohak (IV cycle), gourani, et Kha- 
taï (un personnage du V° cycle (2) qui ne serait autre que 
Ghah Ismaïl Séfévi), turc. Il serait très tentant de voir 
dans ces indications les migrations consécutives de la secte. 

Quant à la troisième époque, il est à noter avant tout que 

li) Les Gouranis parlent actuellement le dialecte kurde de Kermanchah, 
avant presque oublié leur vieille langue qu'ils appellent ^abané-matchou. 
Le grand connaisseur des dialectes persans, feu le docteur O. Mann, consi- 
dérait le district de KLendoulé comme la patrie de toute ia littérature en goû- 
ràni (lettre du 3 décembre 1910L Dans ses Kurd. Pers. Forsch, I, 1909, 
p. XX.1II, il affirme que le gourani, ainsi que le \a%a ne sont pas des dia- 
lectes kurdes, niais appartiennent au nombre des parlers persans que OtlGM 
nomme « les dialectes du centre de la Fers* 
2) Minorsky, Matériaux, etc., p. 80 et 



FlG. II 




To.MBI U Dl BAB \ I Mil R \ I I \M Mi \n. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 35 

les vers intercalés dans le récit sont, à très peu d'exceptions 
près, en persan ordinaire. Beaucoup d'événements de 
ce cycle se passent en Louristan. Les localités de Rou- 
michkan, de Déhé-Aali et de Siàb (i), et la montagne de 
Yafté-Kouh (2) ont pu être identifiées dans ces parages. 

Au nombre des anges de ce cycle nous trouvons Baba 
Bozorg et Baba Taher. Le premier est tout particulièrement 
vénéré par les Lours, qui font des pèlerinages à son tom- 
beau, situé dans les montagnes de Bâwalîn (= Baba Veli- 
ollah, Tchirikov, 21 5) (3). D'après Rawlinson, Baba Bo- 
zorg (4) serait un des trois frères dont le deuxième Chah- 
zadé-Ahmed repose sur le sommet de la montagne de ce 
nom (5), et le tombeau du troisième Soltan Mahmoud c\. 
N° 18 de la Quarantaine) se trouve à Houleïlan sur le 
Kerkha au S. de Kermanchah). Le fameux poète Baba 
Taher, qui écrivait dans un dialecte local, est étroitement 
associé au Louristan et à la ville de Hamadan où je visitai 
son tombeau en 1907 (fig. II). 

Un autre personnage de la même époque, Baba Yadégar, 
jouit d'une grande popularité parmi les Gens de la Vérité, 
quoiqu'il ne soit pas mentionné parmi les quatre anges. 
Son vrai nom aurait été Seyyed Mohammed Nourbakhch, 

(1) Roumichkan au N. du Ziaret AJi-Ghidjan (entre Seimerrè et Madian- 
roud); v. Tchirikov, p. 222, etc. Deh-Ali-qychlaq des Itivend ; Siab à Tarhàn, 
v. Rabino, 1916, pp. 3i, 41. 

(2) La chaîne à l'O. de Khorremabad, sur laquelle, d'après les récits des 
Lours, il y aurait une tablette représentant Ali et son chien. Uawli- 

J. R. G. 5.i IX. 98. Voir la photographie dans De Morgan. II, pi. LN.WY1 ; 
« Ce piton de l'orme singulière est très remarquable, ses lianes sont presque 
verticaux. » 

(3) Au S.-E. du district de khàvé. La chaîne est la continuation de 
Yaïtè-kuh. Le ziaret se trouve dans un vallon au N.-E. de Bàwaiin, Raw- 
linson, 100. 

(4) Rawlinson (g5) dit qu'il porterait aussi le nom de Sultan Ibrahim. 11 
faut peut-être comprendre qu'il serait la réincarnation de Chah Ibrahim, 
dont le tombeau est au Zohab, non loin de Baba \adcgar. 

(5) Près de la montagne Bi av, sur la route Pezfoul-khorremabad. h'après 
Tchirikov (ia3), sur le plateau de Golé-Zard. Kvnivo. 1 | -lit que dans 
le district des Papi se trouve un heu de pèlerinage très vénél • s * l€ 
tombeau d'Ahmed, fils de l'Imam .Moussa ka. cm et l'rere de l'im.im Keza ». 



36 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

et les adeptes croient qu'il serait l'incarnation de l'Imam 
Hoseïn. khurchid Effendi ( 1 33) donne le nom complet de 
Baba Yadégar: Seyyed Mohammcd-ibn-Seyyed Ali-ibn 
Cheikh Mousa, et dit qu'il était nègre. Le voyageur turc 
recueillit une légende d'après laquelle Qobâd-beg, gouver- 
neur de Derné (district au N.-E. du Zohab), fut détenu 
dans la prison de Baghdad vers ioo5 de l'Hégire(i) ; B. Yadé- 
gar avant obtenu la délivrance de Qobâd, ce dernier, après 
la mort du Saint fit construire, en signe de reconnaissance, 
un ziaret sur sa tombe. Ce ziaret est situé dans une gorge 
boisée et sauvage au N. de Ridjab, dans le district de 
Zohab où habite la tribu de Gouran. On trouve la descrip- 
tion du sanctuaire de Baba Yadégar dans deux voyageurs 
russes: le baron de Bode et le colonel Tchirikov. Je visitai 
également Baba Yadégar en 1914. Le baron de Bode fit as- 
surément une comparaison très heureuse en disant que le 
tombeau avec sa coupole blanche et pointue, entourée de 
verdure foncée de cyprès, avait l'air « d'un énorme œuf 
d'autruche reposant sur un nid de mousse ». La tombe, 
très simple, est recouverte d'un sarcophage en bois sculpté 
portant une inscription tronquée et malheureusement sans 
date, qu'on m'a montrée par faveur spéciale. Elle est au 
nom de Seyyed Veçâl, comme on dit, fils adoptif de Baba 
Yadégar. Le tombeau est érigé au bord d'un précipice. On 
raconte qu'un derviche pieux s'y jeta un jour en criant: 
« Je suis venu; Baba Yadégar, tiens-moi î » et le saint lui 
aurait sauvé la vie! Près du tombeau se trouve une excel- 
lente source, dite Abé-Qaslan (Ghoslan et les fidèles boivent 
son eau en se servant de bols métalliques couverts d'ins- 
criptions magiques, des chiffres, des noms de saints, etc. 
Le vieux gardien héréditaire du sanctuaire me donna 
comme souvenir un de ces bols et un des chandeliers pla- 
cés sur le tombeau de Baba Yadégar. 

(1) Qui correspond à 1596-7 de l'ère chrétienne. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ Zj 

Ainsi l'on voit que le théâtre principal des événements 
se rattachant à la troisième époque se place dans le Lou- 
ristan. Ensuite l'action se transporte vers le Nord. 

La localité de Perdiver joue un rôle tout à fait exception- 
nel chez les Gens de la Vérité. D'après un passage un peu 
douteux du Sérendjam (f. 17), c'est là que Chah Khochîn 
fît son apparition, mais depuis lors Perdiver devint indubi- 
tablement le lieu sacré d'où les fidèles attendaient les nou- 
velles manifestations de la Divinité. Perdiver s'associe sur- 
tout avec l'époque de Soltan Sohak, qu'on nomme également 
le Sultan de Perdiver. On connaissait depuis longtemps ce 
nom; mais je crois avoir été le premier à visiter (en 19 14) 
ce sanctuaire situé sur la rive droite de la rivière de Sirvan, 
qui s'élance avec impétuosité dans un défilé de rochers per- 
pendiculaires. A l'endroit où les énormes masses grises se 
rapprochent le plus (à une dizaine de mètres), il existait 
un ancien pont en pierre dont la partie manquante est rem- 
placée maintenant par un treillis recouvert de glaise et de 
boue. On sait qu'en kurde perd signifie pont, et les habi- 
tants expliquent le nom de Perdiver par une locution vou- 
lant dire que chaque année l'eau emporte la partie de mi- 
lieu du pont qui sert de communication entre le district 
d'Awromané-Lohoun et celui dePawé(i). Le sanctuaire est 
situé près du petit village de Cheikhân, à une distance de 
25 à 3o minutes en amont du pont. Sur ce parcours on tra- 
verse d'abord le Téchar, petit affluent du Sirwan, coulant 
entre des touffes de lauriers roses. Cette eau se trouve men- 
tionnée dans la formule sacrée des lidèles : « Je fais mon 
ablution avec Veau de Téchar, pour l'œil ,.' de l'Ami, 
avec la curette de Benvamin. Mon commencement et ma 
fin sont Chah Khavendégar, » Puis on passe devant une 
tombe avec un arbre solitaire. Mon guide appartenant à 
« sainte famille ^> \khancradéyc-chêrifè> m'expliqua que 

(1) Un autre nom du pont est Perdé-Kouràn. 



l'ITIF M) MONDE MISU.MAN 

là se reposait Pir-Rezbar. Un pou plus loin deux arbres 
et une enceinte rectangulaire marquent le lieu de repos de 
Mostafa-Davoudan. Le tombeau de Soltan Sohak. se trouve 
au delà du village de Cheikhan, dans une petite maison- 
nette composée de deux chambres et ne présentant aucun 
intérêt extérieur. 11 est curieux a noter que mes compa- 
gnons musulmans-sunnis firent leurs dénotions devant cette 
tombe. Djafer- Soltan , chef héréditaire d'Awromara , m'expli- 
qua qu'on considérait Soltan Sohak comme un fils(i) de 
l'Imam Mousa, qui aurait fui les persécutions de Haroun-er- 
Rachid.et serait le frère de kousé-i-Hadjidj (« l'Imberbe de 
lladjidj ^> . dont le tombeau très vénéré se trouve dans un 
village voisin. Le Kousé-i-Hadjidj n'appartient pourtant 
pas aux saints de notresecte. 

Non loin en aval de Perdiver, sur la rive droite du 
Sirvan, se trouve le petit district de Mordin (2), où, d'après 
le Kèlàbê-Sèrendjàm \. 3g), le pieux Hazrété-Pirâli devait 
attendre l'apparition de Soltan Sohak. 

Ainsi Ton voit le champ d'action de la quatrième époque 
localisé exactement sur les rives du Sirvan au N. du 
Zohab. 

La cinquième époque, celle de Qirmizi, a encore pour 
théâtre l'entourage kurde. Qirmizi fait descendre la 
« Charte du Secret Ineffable » [Qabaléyè-serrè-magoû) de 
Tâché-Hoùrîn(3), qui est une montagne au N.-O. du Zo- 
hab, connue des archéologues par l'inscriptionbabylonienne 
publiée par M. de Morgan. La rivière de Sirvan, les monta- 
gnes de Dalahou (à l'E. de Zohab), les tribus de Nané-Kéli et 
de Djaf complètent ce cadre. Maisparmi les «kélams » in- 
tercalés dans le texte de notre manuscrit, on commence 



(1) Peut-être, l'incarnation du fils de l'Imam Mousa? 

Les villages : Mordin, Tchénar, Guirdé-navé, etc., tous au S. de la 
montagne Balamboû, souvent mentionnée dans les traditions. 
(3) Autrement appelé dans mon ms. : Seng-é-Dizédàr. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 3û, 

déjà à trouver des versdeQouchtchi-oghlv • i , écrits en turc. 
Le Kétabé-Sérendjam dit (p. i5) que la sixième mani- 
festation de la Divinité avait été promise dans le pays de 
Roum, ce qui semblerait indiquer la Turquie; mais le 
« Livre du Pôle » nomme Adjéri comme l'endroit où 
Mamed-beg commença ses prédications (ou devint « Na- 
tiq»). Adjéri (2) est un district sur la rive droite du Djaga- 
tou, dans TAzerbaïdjan du Sud. Il est vrai que le Serendjam 
mentionne un séjour de Mamed-beg au Louristan dans la 
tribu de Delfan (3) ; mais le septième cvcle, celui de Khan 
Atech (4), ramène l'action en Azerbaïdjan. Les événements 
se groupent autour de la montagne de Séhend (au S. de 
Tauris) et nous voyons le Roi du monde repousser les at- 
taques des Bilbas, une tribu sunnite kurde très guerrière 
habitant au S.-O. du lac d'Ourmiah etqui vient assez sou- 
vent piller les régions très riches des fleuves de Tatavou 
et de Djaghâtoû qui se jettent dans le lac du côté S.-E. 

Un article publié dans un journal de Tiflis en 1876 con- 
tient des précisions très intéressantes sur les deux dernières 
époques. L'auteur signant Ch. ne fait que transcrire les ren- 
seignements que lui fournit un sectateur appartenant sans 
doute à la branche des Atech-bégui et très au courant des 
traditions relatives à Mamed-beg et à Khan-Atech. 

L'article rapporte la tradition d'après laquelle la secte 
aurait eu ses origines en Arabie et puis par L'Egypte se se- 

(1) Il aurait été le fils de Yaqoùb, fauconnier du Chah* Le ms. d'Oskar 
Mann contient un grand nombre de ses poésies. D'après ce ms. p. -1 
C^.-oghly serait considéré comme l'incarnation du premier ange : Benvamm. 
V. pourtant la liste à la page 24. 

(2) Sur la rive droite do Djaghâtoû, en amont de Leïlàn. Le village prin- 
cipal du district est kechàwr. Adieri est limitrophe du district de Saïn- 
Qaié, qui est habite par 'es \khu> 1 Turcs» et Tchardowris (Lours), ces 
derniers transplantés ici de Chirac au commencement du dix-neu\ieme 
siècle. Kawi.insov, ./. R. G. v. X. 

(3) A laquelle voulait se rattacher le Seyyed de Etélardecht 

(4) Alias : Atech beg, qui lut le tils de Mamed-beg et portait en réali: 
nom de Qftsea»-Qoli (ms. L 57). 



40 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

rait répandue en Azerbaïdjan. Le détail le plus intéressant 
est que Mamed-beg, chef religieux de la secte, fut connu en 
Turquie (Roum) par sa piété. C'est de là qu'il arriva en 
Azerbaïdjan sur l'invitation d'un prince de la dynastie de 
Oara-Qoyounlou. Avec lui arrivèrent de nombreux suivants 
et tous obtinrent en Perse de très larges franchises. Ma- 
med-beg choisit pour sa demeure la montagne de Séhend 
où sur sa prière une source jaillit. Un jour il disparut avec 
le cavalier armé qui était arrivé sur la montagne en tra- 
versant les airs. Ses fidèles restèrent l'attendre sur la mon- 
tagne, mais seul unermitedu nom de Sultan eut le bonheur 
de le revoir, après quoi Sultan mourut et fut enterré sur 
la montagne. Quand je traversai en 1906 la montagne 
de Séhend, occupée en été par de nombreux nomades, on 
me montra le ziaret se trouvant sur le pic Sultan-Daghy. 
Ce qu'il y a de curieux dans toute cette histoire, c'est la 
mention de la dynastie des Qara Qoyounlou qui régna en 
Azerbaïdjan au quinzième siècle et dont plusieurs représen- 
tants sont accusés d'impiété par les historiens orthodoxes. On 
ne peut certainement interpréter trop à la lettre ce genre de 
mentions historiques ; mais voici un fait qui est à retenir : 
je visitai en 1906 un petit district au centre du khanat de 
Makou qui porte précisément le nom deQara-Qoyounlou et 
qui est habité exclusivement par des Ahlé-Haqq. 

Des quatre fils de Mamed Beg, Khan Atech, d'après la 
même source, est mort dans le district de Hachtaroûd (à 
l'E. de Séhend) pendant qu'il était en route pour le Kho- 
rassan. Sa tombe a donné nom au village de Khan Atech. 
J'ai vérifié l'existence du village et de la tombe parle témoi- 
gnage du propriétaire du district. Un autre fils, Khan Ai- 
mas, vint avec les enfants de Khan Atech s'établir à Ker- 
manchah, et nous possédons des kélâms attribués à ce per- 
sonnage, et composés en gourani (?) ; Khan Aimas serait 
enterré dans un « tékié » à Kermanchah. Le troisième 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 41 

fils, Khan Abdâl, partit pour Ourmiah, et le dernier, Khan 
Djemchid, pour le Khorassan. 

La chronologie des Ahlé-Haqq est souvent fantastique, 
mais en parlant de la septième époque ils la placent ordi- 
nairement au temps des Séfévis ou même de Nâder Chah(i) 
(1736-47). Un de mes informateurs (Mirza Abdollah de 
Tauris) prétendait que le titre de « Khan » fut donné à 
Khan Atech et à ses frères par ce dernier souverain. Khan 
Atech contribua à la victoire de Nâder Chah sur les Turcs 
en jetant devant leur armée une poignée de terre, ce qui 
mit le désordre dans leurs rangs (2). On appela cet endroit 
« Roum-chiken » et Nader Chah rit don à Khan Atech de 
plusieurs villages au Khorassan. Chah Nezâm, un des suc- 
cesseurs de Khan Atech, souleva une énorme pierre dans le 
village portant le nom de ce dernier et fit sortir de dessous la 
pierre une charte (qabalé) écrite sur une peau de gazelle et 
établissant les droits delà famille sur les villages de Séhend, 
qui lui furent donnés par le Séfévis et par Nâder-Châh. 

Voici la généalogie de la progéniture de Khan-Atech 
d'après la liste émanant du Seyyed de Kélardecht. Nous 
avons placé entre parenthèses les variantes d'une autre liste 
fournie par Mirza Abdollah de Tauris. 

Atech-beg 
I 
(K.hân-Imâm-qouli-Khân ; abest chez S. K..) 

I 
Serkhoch 

I 
Soltan Mahmoud Aghâ (abest chez M. A.) 

I 
Mirzâ Abbâs Aghâ (Soltan Abbâs khân. 

I 
Chah Nézâm 

Agha Seyyed Mirza (Chah Agha Mu 

I 
Abdol-Azîm Mirza. 

(1) Hàdji Zeïnal-Abedin Chirvani dit que la dernière incarnation eut lieu 
trois cents ans auparavant. Cela donnerait le temps des Séfévis. 

(aj Voir une légende semblable à l'époque de Soltan-Sohalc. Ms., f, 
verso. Cf. Roumichkan, plus haut, p. 35. 



42 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

I )e ces personnages, Mirza Abbâs Agha est mention né dans 
le Bostan es-siyahet, ouvrage achevé en 1247 H. = i83i, 
et dans l'article du baron Bode qui dit que le chef spirituel 
des Ali-Allahis persans habitait de son temps à Dinéver 
et s'a ppe liait « Seyyed Abbas ». 

Agha Seyyed Mirza doit être identique avec Agha-Mir- 
Agha dont voici ce que dit M. Ch. : « Il acquit une grande 
notoriété en Perse; en 18G8 il entreprit un voyage dans 
toutes les localités où habitent les Ali-Allahis; il fut traité 
partout avec les hommages royaux... En Azerbaïdjan ilfut 
reçu par le commandant en chef Aziz-Khan (dont on dit 
que lui aussi appartenait à la secte) qui lui olïrit des ca- 
deaux de grande valeur. Agha Mir Agha mourut à Kerman- 
chah vers la fin de 1870. » 

II est caractéristique que la progéniture de Khan Atech 
porte des titres royaux ou princiers, comme cela se pratique 
souvent dans les hiérarchies des derviches. Ainsi, par 
exemple, le successeur d'Agha Seyyed Mirza qui s'appelait 
Aghâbakhch (fig. III et IV) était connu parmi les fidèles 
comme le « Prince » Abdol-Azim. Ce chef habitait à Garré- 
bàn sur le Gamas-ab (au S. de Bisotoun). Cet endroit s'ap- 
pelle aussi Do-rou (« Deux-Rivières ») à cause de sa situa- 
tion dans la fourche entre Gamas-ab et son affluent gauche 
qui porte sur la carte de M. de Morgan le nom de Bâghé- 
zéiné. Abdol-Azim Mirza, dont je dois la photographie à 
l'amabilité de feu le docteur O. Mann, est mort en 1917. 
Son fils Mamed Hasan Mirza lui a succédé. 

Ayant raconté les derniers événements delà vie de Khan- 
Atech et sa disparition sous la forme d'un faucon, qui s'en- 
vola dans la direction de Sahend, notre manuscrit se 
termine par les paroles suivantes : « (Ainsi) se sont ache- 
vées les sept époques et (le Roi du Monde) viendra (de nou- 
veau] àl'époquedu Saheb-oz-zemân pour accomplir les vœux 
des amis et pour embrasser (ihâté) le monde de l'Orient jus- 



FlG. III 




A<, il \r. \kii. h Si \ < \ \ •' M 

1 1 >..-!' iu, k a 



NOTÉS SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 43 

qu'à TOccident. Mon commencement et ma fin est la beauté 
de Khan Atech, hoû-y r â-hoû (i). Terminé en 1259 (1843). » 
Cette croyance en la dernière apparition de la Divinité, en 
un Mehdi qui comme chez les Musulmans porte le nom 
de « Maître du Temps », a engendré une quantité de ké- 
lams prophétiques dont le plus connu est peut-être: Tchâr 
goûché mâten (les quatre coins du Monde restent stupé- 
faits) (2), composé par Khan Almâs. 

1 . Le connaisseur des choses (3) sait que les quatre coins (du monde) 
restent stupéfaits. 

Reçois (oh, fidèle), recevez tous des bénédictions ! 

Le perturbateur des villes, Chah Khochîn, a prononcé 

La parole éternelle sur les sorts (du monde). 

Les serpents occuperont les montagnes, les cavaliers occuperont les 
plaines. 

Nous avons vu (jusqu'à présent) seulement de tels serpents et non 
pas de tels cavaliers ; 

Le venin des serpents est mieux que les porteurs de lances. 

C'est seulement les dards ainsi que le venin que nous avons vu chez 
les serpents, 

Et chez les porteurs de lances nous n'avons pas (du tout; vu le sen- 
timent de l'honneur (nâtnoûs). 

10. Les serpents sont les musulmans connaissant la volonté de Dieu. 

Les cavaliers sont les infidèles ne connaissant pas Ali. 

La procession (qalqalé) des partisans (4) de l'Empereur de Chine et 
de ceux de l'Kmpereur de Byzance {khaqano-qeyser). 

Comme (une volée^ de sauterelles occupera d'un coup la surface de 
la terre. 

L'armée débordera à Jirbal (5) dans l'Mindoustan. 

Et les cris des héros retentiront d'un coup (yekser). 

De Damas (Châm) jusqu'à Alep, à Balkh et à Bokhara. 

Des environs de la Chine qui a son Faghfoûr(l 



(1) L'exclamation habituelle des derviches: <* Lui (c'est-à-dire Dieu), oh, 

Lui ! » 

(2) Au commencement de chaque kclàm on trouve ordinairement 
derniers mots du premier vers. C'est comme le titre du kélAm p4a€< 
dette. 

(3) C'est dans ce sens que les Ahlé-Haqq emploient le terme $>irr 
(4.) Roùman, litt. habitants de l'Asie Mineure. 

| Ou : .lirbad. Yvoour iWiistiMit'eld). 11, 966, donne Zirb.ïdh. île près du 
Fars. 
(6) L'empereur de Chine. 



4f REVUE DU MONDE MUSULMAN 

Los Francs et les Russes (se rassembleront) tout autourdu monde 

Kt se fera entendre le son des tambours et des timbales. 

20. De l'Occident à l'Orient, d'un port à l'autre 

Les gens se réuniront pour baiser les pieds de l'échanson de la 
S0lirC€ paradisiaque. 

Des Behràms rebelles avec leurs lassos, 

Des sifflements des pointes des flèches (sorties) des carquois, 

Le scintillement de la lumière sinistre des étoiles, 

Le chaos de la bataille, des canons et des bombes, 

Les cris de guerre des Kurdes cuirassés d'acier (i), 

Les chercheurs des combats à cause du sang de Siavouch ! 

Le jour de la fin du monde aura lieu dans la plaine de Qazvin. 

Ont mille chevaux sellés erreront (dans la plaine). 

3o. Cent mille chevaux (2) tous de couleur pie (ablaq) 

l.rreront sans selles, dans un désordre (bî-sèr-o-sdmân). 

Sept jours et sept nuits durera le combat pour la foi. 

l.'eau des moulins coulera toute rouge de sang. 

La poussière soulevée par les montures pendant le combat 

S'envolera de la terre jusqu'au plus haut point des cieux. 

Des parages de l'Arâq (3) viendra quelqu'un ayant l'atome (divin). 

Quelqu'un pareil à « Sîn-o-mim > et portant son nom. 

Les précurseurs de Mehdi parcourront les terres et les mers, 

Le monde entier d'un bout à l'autre deviendra conforme à son désir. 
40. Du combat pénible au jour du Malheur 

Le peuple de Bâbâ Khochîn sortira libre. 

Le sommet du crâne du Qeyser deviendra la coupe, 

Le bocal du Faghfoûr (ira en rond) dans la réunion de Sâm. 

Les trônes ornés d'or des rois et des begs seront foulés par les sa- 
bots des montures (des fidèles ?). 

A Sultanieh aura lieu l'extermination (4) des sultans. 

A Zendjan on établira le grand tribunal- 

Les Turcs se mettront en avant (5) (?)les Kurdes derrière eux (?) 

Au pied du Mont Sahend (Çahen-Koûh) aura lieu la revue des ser- 
viteurs (de Dieu). 

C'est ainsi, oh connaisseurs (des choses) sachant les finesses ! 

5o. Oh, clarté de l'esprit et clairvoyance des yeux ! 

(1) Les Kurdes gardent jusqu'à présent comme reliques leurs cottes de 
mailles. Voir les photographies de M. de Morgan prises à Sooudj Boulakh, 
Miss, scientifique, II, P. i8g5. 

(2) C'est ainsi qu'on m'expliquait le mot dlé. 

(3) C'est la prononciation persane populaire du nom 'Iraq. 

(4) Dans une version qatl, dans l'autre qerr. Qerr endâkhten se dit vul- 
gairement en persan pour « exterminer », p. e. un troupeau. Cf. le Kélam 
de Qouchtchi-oghlv (en turc) : « le massacre des Sultans [Soultan-qyrghy 
aura lieu à Soltanié » etc. V. le ms. d'OsK\i< Mann, p. 45. 

(5) Serin, à la tête (?) 



Fig. IV 




Ai, Il M; \kllc II II s \ I Wlll LE 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ ^5 

Joie, oh joie! quel spectacle merveilleux ! 

Penser àcelaest indispensable. 

Khan Aimas a acquis la certitude : 

Le terme sera accompli et le monde deviendra unifié (? yekser) (i). 

lise peut quecesoit leSeyyed de Kélardecht qui ait intro- 
duit dans la version écrite de ce kélam le vers 36 men- 
tionnant un Sîn-o-Mîm venant de l'Arâq. C'est une allusion 
pro domo sua : 'Arâq est la partie centrale de la Perse au- 
tour de Téhéran ; S et M sont les initiales que se donnait 
le Seyyed (2) ; les deux caractères unis forment le nom 
Sâm «qu'on trouvait sur le cachet du Seyyed. 

Si Tchâr goûché mâten fait mention de Qazvîn, Saltanieh, 
Zendjan et Sahend, d'autres traditions placent la scène du 
Jugement dernier plus près de Perdiver, dans la plaine de 
Chehrizour, qu'ils comparent à une aire où on récoltera 
les bienfaits de la Divinité (3). 

Quand, après avoir quitté les districts montagneux du 
Kurdistan on arrive à Chehrizour, connu des Byzantins 
sous le nom de Eiapsoupa, on est frappé par l'immensité de 
ces champs, et on comprend les sentiments des Gens de 
la Vérité qui ne pouvaient s'imaginer un meilleur endroit 
où les croyants, au jour du Jugement dernier, viendraient 
« dresser leurs tentes», comme ils disent dans leur langage 
de nomades (Ms., f. 5i). 



(1) Le texte de Tchâr goûché mâten m'a été dicté en 1902. Ensuite je l'ai 
obtenu par écrit du Seyyed de Kélardecht. C'est cette dernière version que 
j'ai traduite. Le kélâm est en prétendu dialecte gourani. Je ne suis pas 
très sûr de certains passages que mes amis eux-mêmes interprétaient de 
différentes façons. 

(2) Mîm serait en kurde Mohammed ; Sin-Hoséin. Pourtant la légende d'un 
des drapeaux qu'on voit sur la photographie du Seyyed (fig. I) est : « 
hammed Mehdi, fils de Chah Hasan (sic.'). Maître du Temps ». On trouvera 
la traduction de ces inscriptions assez intéressantes dans mes Matériaux^ 

pp. 1 10-1 14. 

(3) Livre du Pôle, v. 94. Cf. les nombreux kélams prophétiques du ms. 
d'Oskar Mann. 



I" 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



4. — Les sous-sectes. 

Le système religieux des Gens de la Vérité est assez com- 
plexe. L'habitat des adeptes de la secte est très étendu ; ils 
vivent en colonies présentant de grandes diiïérences eth- 
niques et linguistiques et séparées l'une de l'autre, non seu- 
lement par la distance, mais par d'autres tribus et religions. 
Le secret même qui entoure la secte empêche l'exercice du 
contrôle nivelant les croyances. Tous ces facteurs expliquent 
suffisamment l'existence de nombreuses ramifications 
parmi les Ahlé-Haqq. 

Tant qu'il y aura des lacunes dans nos connaissances 
de la secte, il sera prématuré d'approfondir la question de 
ces divisions. Aussi est-il plus prudent de se borner à l'énu- 
mération des sous-sectes et à quelques observations occa- 
sionnelles sur leurs points de divergence. 

Nous avons quatre listes des divisions des Gens de la 
Vérité: deux (I et II) me furent communiquées en 1902 à 
Téhéran, la III e est de Gobineau et la IV e de S. Wilson(i). 



1 



1. Seyyed Mohammed 

2. Soltan Bâbâsi 



II 

Khâmoûchi 
Chah-Ibràhimi 



3. Cheikh Chah Abedîn Atech-begui 



4. Mîr 

5. Mostâfà 

6. Khàmoûch 

7. ? 

8. Bâbà Yâdegâri 

9. Chehyâzi 
10. Zarrin 

1 1. Aali 

12. Khan Atechi 



Haft-dévâné 

Seyyed-Djélâli 
Bâbà-Yadégari 
Hadji-Bektâchi 



III 

Ibrâhimi 
Dàvoûdi 

Miri 

Soltan Babouri 

khamouchi 

Yadégari 

Chah-Eyazi 

Khanétachi 



IV 

Davoudi 
Yedelar (Yed« 

diler?) 
Cheikh-Ibra- 

himi 
Atech-begui 
Abdol-bc^ui 
Alevi 
Benyamini 



(1) La I rt me fut dictée par un ex-Ahlé-Haqq et la II* par Mirzà Khodà 
(^oli, mon principal informateur de 1902. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 47 

On peut noter la tendance à réduire les listes aux nombres 
mystiques de 7 ou de 12. L'auteur de la liste I voulait faire 
dériver ses divisions des sept fils de Sultan Sohâk (la« Sep- 
taine ») ; mais comme il restait encore quelques sous- 
sectes, il les a ajoutées pour obtenir le chiffre 12. C'est 
peut-être à ce dernier nombre que se rapporte également 
la mention du ms. d'Oskar Mann (p. 23) : « Khan-Atech, 
le chef (ser-halqé) de la douzième (sic!) selsèlè des gens de 
la vérité et la dernière des incarnations. » 

Il n'y a que les Atech-beguis qui soient nommés dans les 
quatre listes, mais il se peut naturellement que la même 
division soit désignée autrement dans les listes différentes. 

Voici quelques précisions sur les sectes mentionnées plus 
haut : 

Les Atech-beguis (1, 12 ; II, 3 ; III, 8 ; IV, 4) ne fument 
pas et n'observent pas le jeûne pour les raisons expliquées 
dans le ms. d'Oskar Mann (pp. 23-24). Gobineau croit leur 
doctrine « assez terre à terre ». La secte est surtout répan- 
due parmi les Turcs de la Perse septentrionale (Azerbaïdjan , 
Téhéran, etc.). 

Les Haft-tévané (II, 4: « Haft-dévané » et, peut-être, 
IV, 2 : « Yeddiler» en turc, les Sept). D'après Mirza Khodâ- 
Qoli ils ont sept pîrs vivant dans la grotte deMorré-Navi(i). 
Le Seyyed de Kélardecht prétendait que le mot « Haft-té- 
vané » serait identique avec « 1 lait-tan », c'est-à-dire la Sep- 
taine; d'après lui cette division diffère des Atech-Begui en 
ceci que ses adeptes ne prononcent pas : « l Ioù »au moment 
où le pain est cassé pendant la communion. Les sous-divi- 
sions suivantes appartiendraient aux « Haft-tévàné s > : 
Heyâsi (cf. I, 9; III, 7?), Yâdegâri 1, 8j II, 6, séparément 
des Haft-tévané; III, 7) et Tàlebé-'Aali (I, 1 1 ? . Enfin, une 
troisième autorité (Salàr-Kqhàl Goùr;\n) distinguait entre 

M Comparez Vivi avec Noa, ce qui d'après Tcmuncov, nifieaoe 

plutôt : milieu . La moi igné fCoal \ ir le 

lommet une grande caverne avec des sttltctiu 



48 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

les Haft-tan (1. Soltan-Sohak ; 2. Benyamîn; 3. Dâvoûd; 

4. Pîr Moùsî ; 5. Ramzbâr ; 6. Rézâ (1) ; 7. Mostâfâ-Dâvoû- 
dân);et les Haft-tévanê (1. Seyyed Mohammed Gowr-sé- 
vàr (2) ; 2. Chah Ibrahim; 3. Seyyed Bol-véfâ, 4. Mir; 

5. Mostâfâ Nàzdâr (3) ; 6. Cheikh Chehâb-ed-din et 7. Cheïkh 
Avéïchâh). D'après le colonel Napier (v. Bibliographie) les 
Atech-beguis et les Haft-tévané seraient les deux grandes 
divisions des Ahlé-Haqq. 

Les Khâmoûchis, que Gobineau voulait biffer de sa liste, 
croyant voir dans ce nom (« éteigneurs de lumières») une 
allusion injurieuse aux assemblées nocturnes donton accuse 
les Ahlé-Haqq, n'ont pas lieu d'en rougir. A part l'étymo- 
logie assez douteuse de Gobineau, nous savons que la 
secte peut se réclamer en tout honneur de Khâmoùché-Por- 
tchîn, comme son patron. La secte est mentionnée dans 
trois listes (1,6; II 1; III, 5). Ses seyyeds habitent àGahvâré : 
Seyyed Rostem (fig. V) est le fils de Seyyed Eyâz, fils de S. 
Brâké, descendant de S. Yaqoûb. D'après Sâlâr Eqbâl, ces 
seyyeds font remonter leur famille en dernier lieu à Seyyed 
Bolvéfa, fils de Soltan Sohâk, ce qui s'accorderait assez 
mal avec le nom de Khâmoûchi. Très curieux est le respect 
dont ces seyyeds jouissent parmi les Qyzyl-bachs, à en 
juger par le témoignage de M. Trowbridge. 

Les Seyyed Djèlâli (11,5) sont également appelés « Siyah- 
Supur » (balai noir) (?). Leur chef Khânlerkhân en 1902 
habitait Téhéran. Ils entourent leurs rites d'un mystère 

(1) Qui serait « identique » avec Bâbâ Yâdégâr et Imâm Hoséïn. 

(2) «Celui qui monte un onagre » ou, peut-être, le « grand cavalier » ; 
gowr, en kurde : grand. Cf. le titre des Mongols gôr-khân. 

(3) Dans le Sérendjdm, les deux Mostâfà ne font qu'un. Étant l'ange de la 
mort (hypostase d'Azraïl), il est envoyé pour punir les hommes. Il est 
1' « iqrâr » de I^czbàr et ne forme qu'une personne avec elle. Davoudan 
serait un nom de localité. (Juant à Nàzdàr (le « gracieux »), cette appella- 
tion parait être une épithéte élogieuse : dans une tradition des Châh-Ibrà- 
himis, Soltân Sohâk, pour récompenser Nérîmân Abdol (comp. la liste de la 
Quarantaine) qui avait été maltraité par Chah Ibrahim, le fît « Nâzdàr ». 
D'après le Sérendjâm, Qirmizi dans son enfance portait le nom de Véïsé- 
N /dàr (ms., f. 9). 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 4Q 

absolu ; malgré tous les efforts de leur coreligionnaires, 
ces derniers n'ont jamais pu comprendre ce qui se passait 
chez les Djélâlis (i) (Mirza Khodà Qoli). 

Les Yadégâris (1,8; II, 6; III. 6), auxquels appartient la 
plupart de la tribu Goûrân, ne sont probablement qu'une 
subdivision des Haft-tévâné. D'après §âlàré-Eqbâl, ils 
mangent le porc, et l'expression « gâv-boùr » (bœuf roux 
employée dans le « Sérendjâm » pour désigner un animal 
qui vient pour s'offrir en sacrifice à Soltan Sohâk et à Qir- 
mizi se rapporterait au porc, ou, plutôt, au sanglier. 

Les Châh-IbrâhîmisU, 2; III, 1 ; IV, 3), d'après Sâlàré- 
Eqbâl, ne mangent pas de porc. Parmi mes matériaux il 
y a des traditions qui furent dictées à mon aimable infor- 
mateur (docteur Sa'îd Khan Kordestâni) évidemment par les 
représentants de cette secte (2). Ces récits diffèrent considé- 
rablement de la liste des incarnations des Atech-Beguis citée 
plus haut. Ainsi, la manifestation avant Soltân-Sohàk fut 
dans la personne de Qirmizi-sévâr (3), dont le vrai nom 
était Rokn-ed-dîn. Le récit de l'époque de S. Sohâk suit 
de très près la tradition de notre manuscrit. Le Soltan 
vient au monde dans la maison de Cheïkh Isi qui épousa 
Dàïrek, fille de Hoséïn-beg Djâf. Chah Ibrahim est le fils 
de Seyved Mohammed et petit-fils de Soltan Sohàk. Il prê- 
cha à Baghdâd, où il se transportait de Perdiver en une 
seule nuit à dos de son cheval « Bozé-Baghdàdi ». Il encou- 
rut la disgrâce du Soltan à cause de son ambition [ménèm . 
Quand il se repentit, le Soltan dit à Perdiver : « Ibrahim 



(1) Le Seyved de kelardecht, dans son énumeration des sectes restant à 
pe de I an'qat, nomme les liektachis, les NVmetollaius, les Zèhèbis. 

1rs kaf.'i'is et les Djélâlis (alias IChâksftr). Je ne saurais pourtant, affirmer 
l'identité des deux srctes. 

(2) D'après les V eh BegUÎS Chah Ibrahim n'avait que* la petite puissance 
de miracles » et n'était pas une incarnation de a Divinité. La versii 

ta pli ic qu'ils m'ont donnée est curieuse par ses détails peu COmplil 
•s pour le Saint. 

(3) Che/ les Atech-béguis, Qirmizi, s'il s'agit de la même personne] 
la cinquième incarnation, aptes la quatrième qi: .tan Sohàk. 

KL-XLI, 4 



5o REVUE DU MONDE MUSULMAN 

khâ{an kerd» Ibrahim a laisse tomber ses péchés comme 
des feuilles en automne). Après la mort de S. Sohâk son 
esprit s'incarna (holoûl) dans la personne de Chah Ibrahim 
dont les anges devinrent Qouchtchi Oghly (i) (Benvamin> 
et Chah Djonéïd (Dâvpûd). 

L'incarnation suivante eut lieu dans la personne de khan 
Ahmed Serdàr, dont le tombeau se trouve à Bâdbà, village 
près de Mossoul. 

Le ziaret de Chah Ibrahim est situé dans les montagnes 
de Dàlàhoû, non loin de Bâbâ-Yâdégâr (2). 

Les Davoudis (III, 2; IV, 1 et chez beaucoup de voya- 
geurs. Il est possible que ce nom se rapporte à quelque autre 
secte déjà mentionnée ou à un groupe de sectes. Au temps 
Je Tchirikov (208, 281 , 292, 3o5, 324, etc.) le chef des Da- 
voudis résidait à Dinéver (3) et comptait parmi ses ouailles 
les habitants de Sahné, de Kérend, de Bîvénîdj et la tribu 
de koliâï (4). Polak dit que « la branche qui se donne le 
nom Davoudi » est répandue autour de Qazvin, et du côté 
de Recht. Ch., dont nous avons déjà cité plusieurs fois 
l'article très intéressant, prétend que les Ali-Allahis se don- 
nent exprès le nom de Davoudi pour avoir l'air d'adeptes du 
prophète David reconnu dans l'Islam (v. l'article du père 
Anastase analysé dans la Bibliographie). Les Ahlé-Haqq 
m'ont pas d'objections à ce que, dans un pays chiite, on les 
appelle « adorateurs d'Ali ». Il se peut aussi qu'ils encou- 
ragent la supposition que leur Dâvoûd (un des quatre anges 
de l'époque de S. Sohak) ne serait autre que David, le roi 
prophète de la Bible. Dans les traditions authentiques 
qui nous sont connues, il n'y a rien qui confirme cette théo- 



(i Ses vers turcs sont cités dans notre ms. à l'époque de Qirmizi. 

(2) km kchid-Ekfendi, i3i, dit que Cheïkh Ibrahim (a), Seyyed-Ghanimé, 
Hadji-Baw, Châhé-Kharàbât, Bàbâ Faqîh, etc., reposent sous une même cou- 
pole prés de Folé-Dervâzé dans la proximité de Rîjâb (Zohab). 

(3; D'après Bode c'était le grand chef des Ali-Allahis. Il s'appelait Seyyed 
Abbas (v. plus haut). 

(4) Voir, pourtant, plus bas, chap. v. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 5l 

rie, et le Seyyed de Kélardecht affirmait positivement qu'il 
n'y avait aucun rapport entre les anges Benyâmîn, Dâ- 
voûd , etc. , et l'Ancien Testament. iMais parfois le « ketmân » 
(restriction mentale) n'entraîne-t-il pas les Ahlé-Haqq un 
peu trop loin en leur faisant admettre ce qu'ils ne vou- 
laient que simuler ? 

Par une étrange fortune, une ancienne chambre sépul- 
crale taillée dans le roc et située à quelques kilomètres au 
sud de Serpol(2) s'associe dans les traditions des Ahlé-Haqq 
avec le nom de Dâvoûd ; elle s'appelle « Dokkàné-Dâvoûd » 
(l'atelier de D.) ou « Kéli-Dâvoûd » (la stèle (3) de D.). 

En bas du rocher il y a un cimetière des Kurdes Sendjâbi 
avec des pierres sculptées, très curieuses. Les figures re- 
présentent les défunts, ainsi on voit une femme tenantdeux 
enfants par les mains, un Kurde avec son fusil, entouré de 
mouflons et de gazelles, etc. Il y existe également un arbre 
sacré et unhumble ziaret entouré d'une enceinte. Une pierre 
dans la proximité porte le nom de Kerréï-Bânoû et, comme 
son nom l'indique, serait le beurre qu'une femme voulait 
offrir à Dâvoûd comme ex-voto et dont elle dissimula une 
partie. Le saint, ayant deviné sa ruse, pétrifia l'offrande. 

La tradition la plus curieuse se rattachant à « Dokkâné- 
Dàvoûd » est celle qui lui valut ce nom : c'est dans cet 
« atelier » que Dâvoûd aurait exercé son métier de forge- 
ron; les cavités à l'intérieur de la grotte seraient des réser- 
voirs d'eau où il trempait l'acier (Rawiinson). 

(i) Le même artifice est pratiqué par les Yézidis, qui déclarent que leur 
livre sacré s'appellerait Zambour (c'est-à-dire Zaboùr, le Psautier) et ils se- 
raient, par conséquent, des Ahl-ol-Kitàb. 

(2) Elle date probablement des temps des Achéménides (V. Hfrzkeld, 
l'Âne Reise durch Luristan, Petermann's Mitt.. 1907, vol. LUI, p. 53). Elle 
a été décrite beaucoup de fois. (V. E. FLANDtN, Voyage en Perse; 1 85 1 > _ 
hi MORGAN, II; Sarre, Iranische l-'elsre lie/s, 1900; mon article dans les 
Zûpiski de la section orient, de la Soc. archeol., Pétro^rad, IQIÔ, I. etc.) 

(3) Ce dernier nom se rapporte évidemment au bas-relief sculpte sur le 
rocher au-dessous de la grotte. HoUTUM-ScHlNDLIB, {'/-. />. M. G., XXXVIII) 
dit que U' mot Kel signifie en kurde-Moukri : * pierre mise debout, pierre 
tombale. » 



^j REVUE DO MONDE MUSULMW 

Il n'y a aucun Joule que nous avons ici des réminis- 
cences koraniqucs : « Nous apprîmes à David Part de for- 
mer des cuirasses pour vous ; c'est pour vous mettre à l'abri 

S violences que VOUS exerce/, entre VOUS. Ne serez-vous 
pas reconnaissants (i)? » Donc, notre conclusion concer- 
nant* Dokkàné-1 >àvoûd » est double : i" dans l'esprit popu- 
laire l'ancien sépulcre est associé avec les légendes ayant 
en vue le roi David ; 2° ces associations se sont formées sur 
la base des traditions musulmanes et il n'y a aucune raison 
de voir ici l'influence immédiate du Judaïsme. 

S'ensuit-il que les Ahlé-Haqq adoreraient le roi David ? 
Cette supposition ne serait nullement confirmée par les 
autres données que nous possédons. Reste à admettre que 
la tradition koranique s'est simplement greffée sur le nom 
de Davoud, d'autant plus qu'on avait bien besoin d'une ex- 
plication plausible du culte de la grotte pour satisfaire la 
curiosité des nombreux voyageurs passant par le grand 
chemin de Baghdad à Kermanchah (2). 

Restent à noter parmi les sous-sectes de nos listes : les 
Hâdji-Bektâchis (II, 7) et les Alévis (IV, 6). 

Quant à la première division, on se souvient que Hâdji- 
Bektàch figure dans la liste de la Quarantaine, mais que le 
Seyyed de Kélardecht considérait ses adeptes comme étant 
à un stage d'initiation imparfait (la Tarîqat). A cela nous 
pouvons ajouter la remarque deHâdji Zéïn-el-âbedîn Chir- 
vâni, qui avait beaucoup vécu avec les Bektachis et qui dit 
« qu'il n'y a pas de doute sur leur appartenance au nombre 



(1) Koràn, XXI, 70, trad. Kazimirski. Voir également The Jewish Ency- 
clopedia, 1903, IV, 457, sur les traditions musulmanes concernant David. 
Ce dernier ayant entendu la conversation des deux hommes qui lui repro- 
chaient de prendre l'argent du Trésor, prie Dieu de lui donner un m< 
de subsistance indépendant. II reçut alors le don de faire des cottes de 
mailles [Bildawi). 

Tout cela ne préjuge certainement pas de la question des anciennes 
influences sémitiques dans le Kurdistan (sur le type ethnique de certaines 
tribus, sur la propagation des noms bibliques, etc.). 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 5 S 

des gholât », la rubrique sous laquelle sont également dé- 
crits nos Ahlé-Haqq. 

La liste du Rév. S. Wilson mentionnant les Aiévi lui fut 
dictée dans le village d'Ilkhytchi (au sud de Tauris sur la 
grand route de Maragha). Ce sont les habitants mêmes de 
ce village qui se donnent le nom d'Alévi, comme me le di- 
sait Nedjef-Agha, leur chef spirituel. Les gens d'Ilkhytchi 
se tiennent un peu à l'écart des autres Ahlé-Haqq. D'après 
M. S. Wilson (p. 241), « beaucoup de leurs livres religieux ont 
été perdus pendant la guerre turco-russe ». Sauf erreur, ce 
détail curieux indiquerait l'existence de liens entre llkhv- 
tchi et les territoires situés entre Kars et Erzeroum. Nous 
savons que ce sont les Qyzyi-bachs de Turquie qui em- 
ploient le nom d'Alévi en parlant d'eux-mêmes (i). Un der- 
viche Ahlé-Haqq(2) me dit : « En Turquie on nous appelle 
Alevi ». Notre Ms. (f. i5) et la tradition rapportée par Ch. 
affirment que Mamed-Beg (la sixième incarnation) était venu 
du pays de Roûm. Les auteurs de l'article sur le Kurdistan 
dans V Encyclopédie britannique (Sir H. Rawlinson et Sir 
Charles W. Wilson) traitent conjointement les Ali-Allahis 
de Dersîm (les Qyzyl-bachs) et ceux du Zagros (les Ahlé- 
Haqq). 

Ces remarques d'ordre purement extérieur ne peuvent 
certainement tenir place des rapprochements basés sur 
l'analyse comparée des doctrines des trois sectes. Ces der- 
niers temps ont vu une éclosion de la littérature sur les 
Bektachis-Horoûfis(3). Nous avons tâché de renouveler les 
études Ahlé-Haqq, mais il est très possible — je m'en rap- 
porte à Gobineau — qu'il y existe des conceptions plus éle- 
vées de leurs dogmes que celle des sous-sectes avec lesquelles 



(1) Alévi, c'est-à-dire « alide ». Voir dans le Dabcstan Les descendants 
d'Ali-Allah qui s'appellent « Alaviyyé ». 

(2) Ce fut un des gardiens du tombeau de Seyyed Mohammed Hasan à 
Tasé-Kend (Mak.ou) en 1905. V. lig. vi. 

(3) Travaux de MM. lluart, Riza Tevfiq, Y.. G. Browne et G. Jac 



REVUE DU MONDE MUSULMAN 



je me suis trouvé en rapports. Enfin, nous n'avons encore 
que trois vers originaux émanant des Qvzvl-bachs. Pour que 
les comparaisons fussent utiles, il nous faudrait des ma- 
tériaux d'une authenticité historique égale pour toutes les 
trois doctrines. En tout état de cause, nos matériaux sem- 
blent corroborer la supposition du professeur G. Jacob, con- 
cernant les affinités entre les Bektachis, Qyzyl-bachs et Ali- 
Allahis(i). 



5. — L'habitat de la secte. 

L'étude de l'hagiologie des « Gens de la Vérité» nous a 
donné des points de repère autour desquels il faut chercher 
les adeptes de la secte. Mais la question de leur habitat est 
beaucoup plus compliquée, car les transferts des popula- 
tions, si habituels en Perse, surtout aux dix-septième et dix- 
huitième siècles, semaient des îlots d'Ahlé— Haqq loin de leur 
foyer, qui est la Perse occidentale. Il est important de fixer, 
autant que possible, les limites de la propagation de la 
secte, parce qu'ainsi on se fait une idée plus adéquate de 
l'état religieux de la Perse, ce « pays inoublieux (2) » où 
des doctrines et des religions réapparaissent, comme les 
âmes suivant les croyances de notre secte: 

Mardounl matarsin marg siyâséten : 
Mourdénè mardan tcho ghoutèyé batt-en. 
Hommes! ne craignez pas le châtiment de la Mort, 
Quand les hommes meurent, c'est comme le plongeon que fait le 
canard. 

Voici le résultat de longues recherches avec des lacunes 
qu'une pareille tâche comporte nécessairement. Je ne con- 

(1) G. Jacob, Die Bektaschijje in ihrem Ycrluïlt. \u verwand. Erschei- 
nungen, Abh. Bayer. Akad., XXIX, Bnd. III, i-53 (voir surtout pp. i5-iô 
et 5l) et [ieitràge \ur Kentniss der Behtaschijje, B., 1908, pp. X et 34. 

(2) E. G. Browne, A History of Persian Lit. under Tartar Dominion, 
Camb., 1920, p. 452. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 55 

nais personnellement que la partie occidentale du Louris- 
tan (Pochté-Koûh). L'état tourmenté de cette province a 
depuis longtemps découragé les explorations parmi les 
Lours, et à part les vieilles données, on doit savoir gré à 
M. Rabino d'avoir systématisé les renseignements plus 
récents dans son travail sur « les tribus du Louristan (i) ». 
Pour le Kurdistan et l'Azerbaïdjan, j'ai pu utiliser mes 
notes de voyages. 

Rawlinson affirme que parmi les Bakhtiaris « les doc- 
trines mystiques des Ali-Allahis ne sont ni respectées, ni 
comprises » (/. R. G. 5., IX, io5). Au contraire, il semble 
considérer (p. 109) ces croyances comme communes à tous 
les habitants du Louristan propre (Loré-Koûtchek). 

La limite extrême de la propagation de la secte au S.-O. 
peut être placée aux environs de Dizfoûl. Pendant ses 
fouilles à Suse (Choûch), Loftus employa comme ouvriers 
des Lours de la tribu Segvend, dont la majorité était des 
«Ali-Allahis ». Loftus oppose leur tolérance religieuse à la 
bigoterie des musulmans de Dizfoûl. 

Les Papi établis près des Segvends au S.-E. de Khorre- 
mabad doivent être Ahlé-Haqq. C'est dans leurs domain.cs 
qu'est situé « le tombeau d'Ahmed, fils de l'Imam Mousa 
Kazem et frère de l'Imam Reza », (v. plus haut p. 35). Tchi- 
rikov, toujours très exact, confirme le fait que les gardiens 
de ce sanctuaire sont de la tribu Papi (p. 123). 

D'après Tchirikoff (132-4), tous les Delfàn et beaucoup 
d'Amélé sont Ali-Allahis. La première tribu est mentionnée 
dans le « Sérendjam» et le Seyyed de Kélardecht se disait 
d'origine Delfàn. La tribu occupe en été le district de Khàvé 
et en hiver les localités de Tarhân, Roùdbàr, Eskour et 
Koûhé-Decht(2). 



(1) Paris, E. Leroux, 1916, pp. 1-46. 

(2) Pour plus de détails, v Kvkino, op. cit., pp. i5, 3l. 



56 REVUS DU MONDE MUSULMAN 

Les divisions des Delfan (en tout environ 7.500 familles) 
sont les suivantes : 

1. kakavend. 

2. lu vend (ou Yivélivend, probablement du même nom que celui 
d' « Ivet le Jardinier > mentionné dans notre ms.). Leurs qechlaqs 
« sont à Dé h -AH, à 8 kilomètres de Houleïlan » ; c'est peut être dans 
cette localité que le « Sérendjam » veut placer la résidence de Mirza 
Ma'anâ, père de Màmà Djélâlé qui donna miraculeusement naissance 
à Baba khochîn. 

3. Moumavend, dont quelques familles portent le titre de « Kha- 
life » (vicaire) qui désigne les prêtres des Ahlé-Haqq. 

4. Tchaouari. 

5. Baouali, qui occupent le district Sameni au sud d'Alichter, pro- 
bablement dans les environs du tombeau de Baba Bozorg (près de la 
montagne « Bowalin», dans le nom se trouve expliqué par Tchirikov 
comme Baba-Véli-Allah 1 . 

6. Sendjabi. Les chefs de cette petite fraction (70 familles) de la 
grande tribu sont considérés comme sevveds des Ali-Allahis. 

En ce qui concerne les Amélé dont une partie, d'après 
Tchirikov (1 35), appartient à la secte, ce terme requiert des 
explications. « Amélé » veut dire « ouvriers, serviteurs» 
et c'est ainsi que les deux branches des khans de Pochté- 
Koûh appellent l'ensemble des gens qui forment leurs cam- 
pements (1). Chez Layard, Tchirikov et Houtum-Schindler 
il s'agit d'un groupe différent : leurs Amélé habitent dans 
le Pîch-Kouh à Lest du Kerkha. Autrefois ces Amélé, cul- 
tivateurs sédentaires des domaines de la couronne, étaient 
également affectés au service des Valis du Louristan (2) 
quand le pouvoir de ces derniers s'étendait sur toute la 
province. Les Amélé souffrirent beaucoup lors de leur 
transportation en Fars par Agha Mohammed Khan Qadjar. 

(1) En 1914, j'ai vu celui du Vàli Gholâm Réza Khan à Aza-Konâr sur le 
Gàvi ; il consistait en 3oo tentes mais on dit que leur nombre atteint par- 
fois i.5oo. La famille du Vali habitait dans deux hautes tentes en laine 
brune, ayant les toits à deux pentes. L'autre « amélé » de la branche ca- 
dette se trouve près de Dizfoul (Raiuno, 3«j). 

12) Bode, 11, 289. 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 5j 

Leur groupement ayant peu à peu perdu sa raison d'être, 
il fallut qu'un chef énergique, surgi dans une de ses 
divisions, réorganisât les Amélé. Ce fut Nazar Ali Khan 
Amraï, possesseur d'une des plus belles barbes dans cette 
« ma'adené-rîch (i) » qu'est le Louristan, qui consolida la 
nouvelle constitution des tribus de Pîch-Kouh. On associe 
maintenant les restes des anciens Amélé plutôt avec le nom 
du domaine patrimonial de Nazar Ali Khan : Tarhan. Ce 
chef et son clan (5oo familles) sont Ahlé-Haqq, et cela ex- 
plique la facilité des mariages entre Amrâï et Delfan, qui 
actuellement relèvent aussi de l'autorité de Nazar Ali Khan 
(Rabino, op. cit., 27). 

Il est à noter que ces deux tribus, ainsi que quelques 
autres (2) habitant la partie septentrionale du Louristan ne 
sont Lours qu'administrativement; ce sont des Kurdes 
« Lek » qui parlent un dialecte kurde méridional et non 
pas le louri (3). Leur pays porte dans notre manuscrit le 
nom de Lékestan (fol. 1 3) et Qirmizi récompense Aali-Simâï 
en le faisant le« morchid» des« sept groupes (goroûh)» 
de Leks. 

A l'ouest de Kerkha, sur le territoire du Pochté-Kouh la 
tribu Bedraï est mentionnée comme étant Ali-Allahi (4). En 
i85oles Bedraïse trouvaient sous l'autorité deHeïder-Khan, 
un des trois frères Valis qui gouvernaient le Pochté-Kouh. 

Plus loin en suivant le Kerkha en amont se trouve le 
district de Houleïlan appartenante la province de kerman- 



(1) Les mines de barbes, ainsi l'appellent les Persans. 

(2) Les Selsélé (à Alichter) et les Béirànvend (plus loin vers l'est) qui sont 
chiites à ce qu'il paraît. 

(3) Tchirikov, 227, et O. Mann dans sa Notice sur les dialectes lours 
(Sit^ungsber. licrl. Akad., 1904, \X\1V) et dans DU Mundarten der l.ur- 
St&mtne, B., 1910, p. XXIII. Les données de M. de Morgan, V , p. 4 sont à 
corriger. 

(4) TcRIKfKOT, 274, 276. La tribu a évidemment reçu son nom de la rivière 
Bedraï (al'lluent du. kerkha du côté droit) et n'n, du moins actuellement, 
rien à faire avec la ville de Bedré sur l'ex-territoire turc. Tchirikov 
DOmme la localité occupée par les Bedraï : Bani-Parve. Cl. Rabino. 41. 



58 



HKVUE DU MON'Di: MUSULMAN 



chah. On signale ici dos Ali-Allahis. Khurchid-Efendi 
trad. 87-8) dit « qu'une partie de la tribu de Hoûléïlân 
sont des chiites ; les autres sont Noséïris et Ali-Allahis. 
Los Noséïris mangent le porc. Chez cet « achîret » les 
akhonds, c'est-à-dire les mollahs, remplacent les qadis. Le 
jeune homme et sa fiancée viennent chez l'akhond et lui 
déclarent leur intention de se marier. L'akhond prend une 
hache et, accompagné des deux fiancés, se rend sur la mon- 
tagne de Zerdélàl (1) où croît l'arbre Merdélal entouré d'une 
enceinte comme un « turbé ». L'akhond s'approche de 
l'arbre et le frappant de sa hache, dit : « Oh, montagne 
Zerdélàl, oh, arbre Merdélal. Le mariage de cette jeune là lie 
avec ce jeune homme est autorisé. » Ainsi se termine la 
cérémonie nuptiale. » 

Parmi les tribus qui passent l'été à Houleïlan M. Rabino 
(R. M. M., XXXVIII) nomme les Lours Djélalevend (5oo fa- 
milles) et Osmanevend (400 familles) — Ali-Allahis les uns 
et les autres. 

Dans la vallée de Kerkha on trouve de nombreux ziarets : 
à Sirwan (Chirvan) Rawlinson (56) mentionne le pré- 
tendu « tombeau d'Abbas-Ali, frère de l'imam Hoseïn, qui 
en réalité repose à Kerbéla ». Ce saint est très vénéré par 
les Ali-Allahis et les Lours de toutes les régions du Louris- 
tan viennent ici en pèlerinage. 

A Houleïlan Tchirikov décrit un bel édifice construit par 
Mohammed Ali Mirza, gouverneur de Kermanchah, sur la 
tombe de Kazem, fils du septième imam Moûsâ; il ne spé- 
cifie pourtant pas sa vénération chez notre secte. 

Les noms importent peu. Avec la doctrinecommode des 
réincarnations, dans un lieu donné chaque secte adore son 
saint de prédilection. 



(1) Tchirikov, 214: « Cette tribu est kurde; mais ils sont apparentés av«c 
les Lours... ici (à Hoûléïlân) se trouve leur qychlaq (lieu d'hivernage) mais 
en été ils vont au yaylaq dans les montagnes de Zerdélàl ». De Morgan, 
II, 72, 73, 88, place Zerdélàl en amont de Hoûléïlân. 



Fig. V 




A.GHA SEYYED ROSTEM m Mil ili DE SES ADEPTES. 

i Fouchami, Kurdistan.) 



NOTES SUR LA SECTE DES AHLE-HAQQ 5g 

Au sud-ouest de la province de Kermanchah habite la 
grande tribu de Kelhor. Elle est chiite, mais le clan «Mé- 
nichi » appartient à la secte qui nous intéresse. "Le chef du 
clan en 1914 était Azîz-Khân. Ls qychlaq des Ménichi est 
à Kifraour et le yaylaq à Bân-goûlin. 

Plus au nord, le bassin d'Elvend (le vieux Holwan, ap- 
pelé jusqu'à présent par les Kurdes Hâlawân !) est occupé en 
hiver par une autre grande tribu; les Sendjâbi. Ils se disent 
chiites, mais j'ai de fortes raisons de croire que pour beau- 
coup d'eux c'est une piafraus. Feu Chîr-Khân, chef de la 
tribu en 19 14, me parut plutôt froid dans les matières reli- 
gieuses ; il regardait les vieilles croyances comme des su- 
perstitions, mais son satellite qu'il me donna pour me 
servir de guide aux sanctuaires de Bâbâ Yâdegâr, etc., était 
un adepte fervent. Il y a des tombeaux des chefs Sendjâbis 
à Dokkané-Dâvoûd et à Bâbâ Yâdégâr. 

La fameuse tribu Goûran (1) habite autour delà montagne 
Dâlahoû, à son O. ainsi qu'à l'E. et au S.-E. Certains clans 
de la tribu Djâf se sont affiliés aux Goûrâns (Taïchéï, Qaèr- 
mir-weisi, Nîrîji) ; ils restent sunnites, mais le noyau de la 
tribu habitant le Zohab (les clans Qâlkhàni, 2.000 familles, 
Toufengtchi, 1.000 familles, etc.), à Qala-Zendjau, à Ké- 
rend, à Bîvénîdj (2) et à Gahvâré (3) est Ahlé-Haqq. On 
raconte que les livres religieux de la secte sont gardés à Gah- 
vâré. Un grand chef spirituel, Seyyed Rostem (voir plus 
haut la secte Khâmoûchi) et les prédicateurs très connus : 
Oustâ-Sorkhâbet Kâkâ-Rézâ, résident dans le même district 
à Toû-châmî. 

Au N. du Zohab on m'a nommé le village de Ilawar si- 
tué sur le territoire turc au S.-E. de Halebtché), comme 
étant habité par les Ahlé-Haqq. 

(i) Voir HOUTUM-SCHINDLER, 7. . D. M. G., XXXVIII, 1S.S4.44. 

(2) La vallée au N. de Kérend, sur la rivière Zimkfto coulant vers le N. 
pour se jeter dans le Sirvàn. 

(3) A l'E. et en amont de Bivanidj ; ancienne résidence du Khan des Gou- 
ran. 



60 REVUE DU MONDE MUSULMAN 

A VO. du Zohab Rich signala la présence des « Tche- 
ragh-Sonderans (i) ou Ali-Ullahees» à Touz-Khourmati et 
parmi les Turcs de Kerkouk (2) (voir la bibliographie). 

Il est très singulier que dans les environs immédiats de 
Perdiver, il n'existe pas de colonies de la secte, non plus que 
dans la province persane de Senne (3) ni dans le Kurdistan 
de Sooudj-boulakh. Ce fait s'explique probablement par la 
prépondérance dans ces parages du sobre Sunnisme sur le- 
quel les extravagances iraniennes n'ont pas d'emprise, et par 
l'influence des Cheikhs Naqchébendi établis à Tâvilé, à 
Bevaré, etc. 

En allant du Zohab dans la direction de Kermanchâh, on 
trouve des Ahlé-Haqq dans la ville et dans le district de 
Kérend. A l'extrémité O. de ce district j'ai vu des Ahlé- 
Haqq Kérendis (section Béchiwé) à Pâï-Tâq. La ville, avant 
les épreuves de la guerre, avait 800 maisons avec quelques 
3.ooo habitants (Morgan, II, g3), et la tribu comptait 
jusqu'à 4.500 familles. Les Khans de Kérend sont originaires 
d'Ispahan ; ils achetèrent le district des Khans Goûrân il y a 
i5o ans (4) ; donc la population paraît être de souche 
Goûran. 

Il y a des Ahlé-Haqq à Kermanchâh (H. Grothe, 35i). 
Cette ville est associée avec la mémoire de Khân-Almâs, 
frère de Khan-Atech et auteur de nombreux kélamsen dia- 
lecte, qui y serait enterré. Mîrzâ Saleh était jusqu'au dernier 
temps le chef spirituel des Ahlé-Haqq